‹ L'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge MarieChapitre 40 sur 64 · VERS LAN · texte numérisé non relu

VERS LAN

La lettre que saint Bernard écrivit en 1140 aux chanoines de Lyon pour blâmer la fête de l’immaculée Conception de la Sainte Vierge, a fait beaucoup plus de bruit dans l’Eglise que les lettres et les sermons qui ont été opposés à ce grand saint ; mais elle n’y a pas produit autant d’effet. Ce sont les adversaires de saint Bernard qui ont gagné leur cause, et qui dès le principe ont employé des armes victorieuses.

Parmi les documents qui ont paru à l’époque de saint Bernard, deux écrits méritent une attention spéciale, Fun qui est attribué à saint Anselme : nous venons de le citer; l’autre qui est un sermon de Pierre Comestor : nous allons l’examiner. Tous les deux sont remarquables et par la solidité des raisons qu’on y fait valoir, et par l’autorité et la hauteur de vue avec lesquelles iis sont composés.

Pierre Comestor est fort connu par son Histoire scholastique qui a été la Bible de Royaumont du moyen-âge. Mais son sermon sur l’immaculée Conception ne se trouve que dans de rares manuscrits, et il n’a été imprimé, je pense, que deux fois ; la première fois à Anvers en 1535, in-8°, d’après un manuscrit trouvé en Angleterre ; la seconde fois par le père Pierre De Alva et Astorga en 1666 dans ses Rayons du Soleil , qu’il édita à Louvain au milieu de la grande effervescence du dix-septième siècle (2).

fl) Ce sermoD se trouve copié, d’après l’édition de 1555, à la bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles sous le n° 180. On l’a cité sous le nom de Richard de

Ce remarquable sermon est moins un témoignage qu’une défense de la tradition catholique ; et pour en faire ressortir toutes les beautés il faudrait le transcrire ici tout entier. Comme la chose est impossible, nous en donnerons au moins une analyse succincte qui suffira pour faire voir que l’auteur répond, avec une grande énergie et avec un rare bonheur, à tous les arguments que saint Bernard avait proposés et contre le privilège de Marie et contre l’institution de la fête de l’immaculée Conception.

L’intention de combattre la lettre de saint Bernard est manifeste. Le saint abbé de Clairvaux avait commencé en disant : « Nous nous étonnons beaucoup que quelques-uns d’entre vous aient cru devoir changer la couleur la meilleure , en introduisant une solennité nouvelle que le rit de l’Eglise ignore, que la raison n’approuve pas, et que la tradition antique ne recommande pas (1). »

Pierre Comestor répond avec un peu de vivacité : « Prenez garde, vous, qui que vous soyez, qui avec les

StVictor; mais ni les idées de Richard de S. Victor, ni son style ne rendent cette opinion probable. L’édition de 1555 a laquelle l’on peut et l’on doit se fier, garantit assez l’authenticité de cette pièce. Si les grands recueils des sermons de Pierre Comestor ne renferment pas ce sermon sur l'immaculée Conception, c’est que celui-ci a été prononcé sans doute dans une circonstance extraordinaire, et à part. Il est même possible qu’il n’ait jamais été prononcé, mais qu’il ait été écrit seulement pour être répandu, comme une apologie faite en forme de sermon. C'est moins en effet un sermon qu’un traité.

(I) « Miramur satis, quid visum fuerit hoc tempore quibusdam vestrum, voluisse mutare colorem optimum, novam inducendo celebritatem, quam ritus Eo clesiæ nescit, non probat ratio, non commendat antiqua traditio. » S. Bernard. Epist. 174. n 1 1. 1. op. col. 169. ed. 1690.

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chalumeaux de votre malice soufflez sur le fondement (posé par le Très-Haut) la tache de la corruption ; vous qui tâchez de renverser la maison appuyée sur sept colonnes ; vous qui sifflez avec le serpent antique ; vous dont la couleur la meilleure a été changée ; vous dont l’argent a été changé en scorie (1). »

Saint Bernard s’était élevé contre la fête parce qu’elle n’avait point pour objet une chose sainte (2).

Pierre Comestor qui prouvera plus loin la sainteté de

la fête, répond tout d’abord que cette sainteté est connue des anges et des hommes et qu’elle ne s'inquiète pas de la langue qui en médit (3).

Saint Bernard s’était demandé comment avait pu être sanctifiée une conception à laquelle la concupiscence n’avait pas été étrangère ? et il avait tâché de démontrer que l’Esprit-Saint n’a pu sanctifier Marie ni avant, ni pendant sa Conception (4).

Pierrre Comestor répond : « En vérité il emploie par trop des yeux de lynx, celui qui pour résister à la

(1) •< Attende, quisquis es, qui malitiæ tuæ fistulis fundamento huic insufflas maculam corruptionis, qui domum subverlere niteris septem subnixam columnis ; tu qui cum antique serpente sibilas, cui color optimus mutatus est, cujus argentum mutatum est in scoriam. » Voy. Petrus de Alva et Astorga, Radii solis z-eli seraphici cœli veritatis , pro Imm. Conceptionis mysterio, etc. fol. Lovanii 1666. col. 618.

(2) « ünde ergo Conceptionis sanctitas? » n. T. 1. c.

(3) h Sicut novitas gaudii non respicit aut curât eventum temporis, sic nec diei sanctitas formidat sed despicit linguam detrahentis. *

(4j k An forte inter amplexus maritales sanctitas se ipsi conceptioni immiscuit, ut simuî et sanctificata fuerit et concepta? Nec hoc quidem admittit ratio. » n. T.

sainte Vierge, fixe ses regards jusque sur le sein de sainte Anne ; et qui pour diminuer, autant qu’il est en lui, la gloire de la Mère de Dieu, pénètre jusque dans les entrailles de sa mère (i). »

L’intention de réfuter saint Bernard est manifeste. Au fond ce discours est le contrepied de la lettre du saint abbé de Clairvaux. Celui-ci avait écrit : 1° que la tradition n’autorise pas la pieuse croyance ; 2° que la saine raison ne la confirme pas ; 3° que les rites de l'Eglise ne l’approuvent pas ; 4° que l’on ne peut expliquer d’une manière satisfaisante comment ce privilège a été accordé à la Mère de Dieu. Pierre Comestor répond successivement à toutes ces objections, et tâche de les réduire à néant.

En premier lieu il invoque la Sainte-Ecriture et la tradition pour montrer que l’autorité est de son côté.

a Sous la loi de nature, dit Pierre Comestor, Dieu a conféré à Marie une espèce d’empire en disant au serpent : f établirai des inimitiés entre toi et une femme. La loi de Moyse a distingué Marie entre toutes les femmes, en disant : La femme qui aura conçu , selon les lois de la nature , sera impure pendant sept jours. — Marie ayant conçu et enfanté d’une manière merveilleuse, par l’opération du Saint-Esprit, est donc toujours restée à l’abri de la loi commune, parfaitement pure. — Sous la loi de la grâce, l’ange Gabriel salua Marie en ces termes : Je vous salue, Marie , vous qui êtes pleine de grâces. J’entends

(I) « 3ed, ut verurn fatear, nimis linceus extilit qui, adresistendum Virgini, in ipsam etiam Annae matricem oculos fixit ; qui ad minuendam, quantum in ipso est, Matris Dei gloriam viscera materna penetravit. »

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donc de la bouche d’un ange que Marie est pleine de grâces, et je n’entends pasqu’elle soit pleine de la nature. D’où je conclus que la grâce a fait plus en elle que la nature. Celui qui invoque ici la nature, blesse la grâce ; celui qui défend imprudemment la nature , combat l'auteur de la nature. Nous soutenons sans hésiter que la femme en qui Fange du Seigneur attestait la plénitude de la grâce en disant : Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous, n’a été privée d’aucun genre de vertus ; qu’il ne lui a rien manqué pour être parfaite sous tous les rapports ; qu’elle n’a eu en ellemême aucune infirmité qui attestât la moindre corruption, de quelque sorte que ce soit; qu’aucune grâce ne lui a fait défaut pour arriver au plus haut sommet de toute perfection humaine (i). »

« Voulez-vous l’autorité des saints Pères ? Saint Fulgence écrit : « Avant tout il faut admettre que le corps

(1) 4 Quam conservavit natura, præfecit lex mosaica, præelegit graîia... Natura non verbis sed rébus loquendo, dum in ea Dominus intonaret dicens ad serpentera : Inimicitias ponam inter te et mulierem. Lex, dum eam abaliis distinguendo, clamaret : Mulier quæ suscepîo semine pepererit, immuncla erit septem diebus. Gratia, dum eam Angélus salutando inferret : Ave Maria, gratia plena... Audio ab angeîo plenam gratia, non invenio plenam natura... Scio in Maria plus viguisse gratiam quam naturam... Gerte plus est gratia quam natura. Male conservât naturam qui offendit gratiam. ïmprudenter défendit naturam qui impugnal naturæ conditorem... Gonfidenter asserimus, quia nullovirtutum genere vacabat cui plenitudinem gratiæ Dei nuncius asserebat inesse dicens : Ave gratia plena, Dominus lecum. Habes iterum nihil sibi deesse ad omnem perfectionem... liabes... nullam penitus in Maria fuisse corruptionem... cui nullum bonum defuit ad cumulum totius humanæ perfectionis, nec in se aliquod malum habuii ad testimonium cujuslibet vel minimæ corruptionis. »

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et l’âme de Marie que la Sagesse de Dieu le Père s’est choisis, et dont elle a fait sa demeure, ont été tout à fait purs, libres de tout péché et de toute souillure ; car l’Ecriture nous dit que la sagesse n’entrera pas dans une âme sujette à la malice et qu’elle n’habitera pas un corps soumis au péché. » « Vous voyez donc qu’il n’y a eu aucune espèce de corruption en Marie. »

« Ceux qui invoquent l’autorité* de saint Augustin et en font un adversaire de la grâce sublime de Marie, qu’ils écoutent ce que ce saint docteur enseigne dans son livre De la nature et de la grâce. Lorsque ce saint Père eût déclaré que personne, pas même l’enfant d’un jour, n’est exempt de péché, et que les astres mêmes en présence de Dieu ne sont pas purs, il ajoute : « Excepté la sainte Vierge Marie, au sujet de laquelle, je n’admets, pour l’honneur du Seigneur, aucune discussion lorsqu’il s’agit de péché ; car nous savons par là qu’elle a reçu plus de grâces pour vaincre le péché sous tous les rapports, parce qu’elle a mérité de concevoir et d’enfanter Celui qui certainement n’a eu aucun péché; cette bienheureuse Vierge Marie exceptée, si tous les saints et toutes les saintes étaient assemblées, et si on leur demandait s’ils ont contracté le péché, que répondraient-ils, sinon ce que disait saint Jean : Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous sommes menteurs. »

« Marie est vraiment cette terre pure, qui a été formée et sanctifiée dans le premier homme, et conservée dans Aoë pour la postérité ; qu’Anne a reçue par un bienfait du Ciel et dont saint Ambroise a dit : « Le corps trèssaint de la Mère de Dieu, prédestiné avant les siècles

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pour engendrer le Fils de Dieu, qui devait naître vers la fin du monde, était déjà béni sous une certaine figure par les anciens pères. C'était de son sein que devait naître le Sauveur du monde, destiné à briser les chaînes de ceux qui croiraient en lui et à leur procurer une liberté éternelle. » Le même saint ajoute : « Dans le premier homme était préparée à la bénédiction divine une terre dont naîtrait la très-glorieuse Vierge qui, par une bénédiction céleste, devait être comblée d'un privilège unique.» Et plus loin il dit : « Noë fut béni du Seigneur, et sa bénédiction paternelle descendit sur ses fils ; une bénédiction fut donnée et une bénédiction fut répétée.» N'est-ce point pour vous, que fut bénie cette chair dont vous deviez naître, ô Vierge très-glorieuse ? Oui c’est pour vous que la chair de l'homme fut bénie dans vos ancêtres, parce que de vos chastes entrailles devait naître Celui qui est béni par-dessus toutes choses. »

« Marie fut prédestinée dès le commencement des jours ; elle fut annoncée par les patriarches et par les prophètes ; elle fut saluée par un ange. Le Fils de Dieu l'a choisie de préférence à toutes les femmes, et le Très- Haut a sanctifié son tabernacle (1). »

Passons de l'autorité aux raisonnements.

« Le Très-Haut a sanctifié son tabernacle, et il Fa sanctifié dès les fondements lorsqu'il a voulu le bâtir. Si

(1) « Ha:c est ab initio dierum prædestinata, patriarchis et prophetis prænimdata, denique ab Angelo salutata. Hanc præ ceteris elegit Dei Filius et sanctificavit tabernaeulum suurn Altissimus. » col. 617 et 618.

Je fondement avait été corrompu, tout l’édifice en aurait été fragile (1). »

« Est-ce que l’ignorance a empêché la Sagesse même, ou une faiblesse le Fort par excellence, ou l’impuissance le Tout-Puissant, de poser solidement et sans corruption le fondement sur lequel il voulait bâtir un édifice non pas corruptible mais divin (2) ? »

« Qui oserait dire que Dieu a accordé à quelqu'un la grâce d’être sanctifié dès le sein de sa mère, et qu’il a abandonné sa propre mère à l’opprobre ? Le Seigneur peut-il être généreux envers autrui et ingrat envers sa Mère, lui qui nous ordonne d’honorer nos parents (3) ? » « Le Fils de Dieu a dù accorder plus à sa Mère seule qu’à tout autre homme ; il a dû la gratifier du privilège d’une grâce beaucoup plus étendue et plus parfaite, afin que tout ce qui se faisait en elle fût saint ; et que tout ce qui venait d’elle fût vénérable (1). » « Celle qui a conçu Dieu d’une manière particulière, a obtenu de Dieu

fl) « Tabernaculum suiim sanetificavit Altissimus, sanetificavit a fundamento, operam dans ædificio. Alioquin si corruptum esset fundamentum, omne superpositum nutaretædificium. »

(2) « Numquid Sapientem ignorantia, aut Fortem infirmitas aliqua, aut Omnipotentem impedivit impotentia quo minus stabile et incorruptum locaret fundamentum, cui non corruptibile sed divinum superponeret ædifieium ? » Ib. 614.

(5) « Quis dixerit aliquem Deum hac douasse gratia (sanctificationis in utero), matrem vero reliquisse in contumelia? Erit Dominus gratus alicui, propriæ ingratus matri, qui patri et matri honorem præcipit exbiberi? Noli, quisquis es, judicare, si non vis errare. »

(4) « Soli Matri plus omni homini detulit Filius, ampliori eam et perfections gratiæ privilegio donavit Deus, ut totum , quod in ea factum , sanctum sit ; totum , quod de ea est, veneratione dignum sit. »

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la grâce d’être conçue elle -même d’une manière spèciale (i). »

Elle était la Mère de Dieu; et à ce titre l’objet de toutes ses complaisances.

« Dès lors pouvons-nous comparer sa Conception à la nôtre? Elle est la cité du grand roi. Le Seigneur fort et puissant a peint lui-même les murs de cette cité ; il en a jeté les fondements, il en a placé les remparts (2). » « Que signifient donc ces paroles : Des choses glorieuses ont été dites de toi, 0 cité de Dieu, si on dit de l’origine de Marie, ce qu’on dit de la nôtre ? Dans ce cas on en dit des choses plutôt honteuses que glorieuses. Il a donc fallu que Marie, destinée à recevoir en elle le trésor des secrets et des mystères célestes, obtînt le privilège d’une dignité supérieure, au-dessus de tous les autres, dès le premier instant de son origine. C’est pour ce motif que le Très-Haut a fondé lui-même cette maison et que la Sagesse éternelle l’a bâtie (3). »

«Et comment aurait-elle jamais été sujette à la corruption, celle qui, dès le moment de son élection, a reçu la

(1) « Sicut singulariter Deum concepit, sic singulariter concipi a Deo sibi datum fuit. »

(2) « De cujus conceptione, quia altius sentio, aliquid sublimius quam de nostra pronuncio. Hæc est enim Civitas Regis mcigni... Dominus fortis et potens muros civitatis suæ depiuxit, fundaraenta jecit, locavit mœnia. » col. 614.

(3) a Quid autem est : Gloriosa dicta sunt de te, civitas Bei, si uostræ infirmitati similia dicuntur, quæ magispudenda quam gloriosa dici poluerunt? Oportuit ergo eam ab ipso fundamenti primordio præ cæteris aliquod dignitatis sortiri privilegium, quæ secretorum Dei mysteriorumque cœlestium in se susceptura erat arcanum. Hanc namque domum fundavit’Altissimus et ædificavit Sapientia. » Ib. col. 614 et 615.

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mission et la grâce de prévenir la ruine prochaine du inonde, et de secourir la nature en danger? Si Marie a été choisie dès le commencement, comme nous n’en doutons pas, pour opérer le mystère de la rédemption; et si elle a été elle-même corrompue, comme on le soutient follement, la corruption a donc été choisie pour essuyer la corruption (1) ? »

« Il est indigne de la sagesse divine, nous devons le croire, d’envelopper dans les ténèbres de l’iniquité une personne qu’elle a prédestinée à devenir la lumière des nations. Personne n’allume une lampe pour la placer sous le boisseau. La Vierge destinée à enlever les souillures des autres, a dû être elle-même préservée de toute souillure. Si après avoir été destinée à guérir la corruption des autres, elle avait été elle-même corrompue, elle aurait dû se guérir elle-même. Si elle doit secourir toute la nature, elle aurait donc dû venir à son propre secours. Mais personne ne peut venir à son propre secours; car on n’a besoin du secours d’autrui que pour suppléer à ce qui manque à ses propres forces. Quiconque se suffit à soi-même n’a pas besoin de secours. Il faut donc reconnaître que la personne dont toute la nature corrompue avait besoin, fut étrangère à toute corruption de la nature. Il ne convenait pas que celle par qui toute

(I) « Quomodo aliquandocorruptionisubjacuit, quœ ab initio electionisgratiam suscepit, utimmineutem toti mundoruiuamconsumeret, periclitantique naturæ subveniret? Si electa est ab initio Beata Maria, quod indubitanter verum non ambigimus, si ipsa, ut quidam fabulantur, similiter corrupta remansit, ad tergendam corruptionem corruptio electa est. * Ib. col. 615.

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la nature devait être délivrée du péché, fût elle-même soumise au péché (1). »

«Il est donc permis de le croire, la chair que le Yerhe devait prendre après la corruption de toute la nature en Adam, a été conservée intacte, affranchie de toute corruption du péché, jusqu’à ce que le Yerhe la revêtît, et elle n’a jamais payé aucun tribut au péché. Il ne convenait pas que le péché eut jamais exercé un droit sur une chair qui venait combattre le péché; de telle sorte qu’en se produisant au grand jour, elle ne sentit jamais les effets de la loi commune, mais qu’elle effaçât, étant elle-même sans aucune souillure, les souillures de tous les autres (a). »

« C’est ainsi que la chair prise par le Yerhe ne fut

(1) « Quod Dei sapientia indignum credere possumus, ut, quod ad lumen gentium prædestinavit, tenebris pravitatis sineret involvi. Nemo enim accendit lucernam et ponit eam sub modio, præsertim cum in electione semper aliquod dignitatis privilegium fulgeat, et mundatorem sordium a sordibus convenit esse alienum. Si ipsa omnem corruptionem abstulit, quandoquidem et ipsa corrupta fuit, se ipsam extergens delevit. Si ipsa toti naturæ subvenit, ut sibi ipsi subvenerit necesse est confiteri . Nihil vero sibi subvenire dicitur. Ut enim per se quodlibet non sit, alieno extrinsecus sumpto indiget adminiculo. Alioquin non egeret, si suum omne sine labore perciperet... Relinquitur ergo utquo omnis natura corrupta indiguit, ab omni naturæ corruptione alienum fuit. Nec enim sub peccato esse decuit, per quod omnis natura liberanda fuit. » col. 615 et 616.

(2) « Credi potest carnem illam, quæ assumpta est a Verbo, post corruptionem totius humanæ naturæ in primo parente, ita tamen illæsam et ab omni contagione peccati immunem custoditam, ut usque ad susceptionem sui a Dei Filio semper libéra manserit, et nulli unquam peccato se aliquando obnoxiam cognoverit, quæ sic omni peccato obviam venit, ut procedens in publicum, legem communem non senserit, sed supplicum reatus maculam absque maculæ reatu absterserit. » col. 615.

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jamais sujette au péché, mais qu’elle en fut préservée dès le commencement, ou bien dans celui dont elle descend, ou dans ceux par lesquels elle descendit, afin qu’un jour elle pût être une digne victime pour le péché. S’il en est ainsi, mes Frères, comme Jésus-Christ a pris d’Adam la nature et non pas la faute, ainsi il est vraisemblable que la Mère de Jésus-Christ a reçu de ses parents la chair, sans aucune tache; ce qui est d’autant plus probable que la chair de Marie et celle de son Fils est la meme chair, et que tel fut l’Agneau, telle fut aussi sa Mère (1). «

Mais à cette doctrine on oppose des difficultés.

La sainteVierge, dit saint Bernard, n’a pu être sanctifiée avant d’exister; elle n’a pu l’être au moment de la Conception, puisque la concupiscence des parents mettait obstacle à l’action du Saint-Esprit. Marie n’a donc pu être sanctifiée qu’après sa Conception.

« Si on ose, répond Comestor, calomnier cette sainte Conception en nous objectant la faute des parents, il n’y a pas de raison pour ne pas révoquer en doute la victoire des martyrs. Sans la main du bourreau, Pierre n’aurait point été martyr. Mais de quel crime accuseronsnous Pierre, parce qu’il est mort sous les coups de celui

(1) « Caro quæ aVerbo sumpta est, nunquam obnoxia peccato fuit, sed ab iuitio, sive in eo a quo descendit, sive in his per quos descendit, munda fuit servata a peccato, ut aliquando esse posset hostia pro peccato. Quod si ita est, Fratres, ut Christus ab Adam solam naturam et nullam prorsus culpam susceperit, verisimile est, ut et Mater Christi solam carnem et nullam penitus maculam a parentibus eontraxerit, præsertim cum una et eadem caro sit Matris et Filii, et qualis agnus, talis et mater agni. » col. 616.

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qui l’a frappé? Est-ce que le martyre perd sa valeur parce que le meurtrier et le meurtre ne sont pas saints? Est-ce que le crime du licteur profane la passion du martyr (1)? » « Comme dans la passion de Pierre nous n’honorons pas l’iniquité de celui qui l’a crucifié, de même dans la Conception de Marie nous n’honorons pas la concupiscence de ses parents. Le monde ne se réjouit pas de ce que Néron ait attaché Pierre à la croix; il ne doit pas se réjouir de ce qu’ont fait les parents, mais de ce qu’une telle créature a été conçue. Il se réjouit des bienfaits que Dieu a accordés pour sa gloire dans la passion de l’Apôtre; il se réjouit du remède reçu par la sainte Vierge., pour recouvrer la vie (2). » Saint Bernard avait dit que s’il est donné à peu de mortels de naitre saints, il n’est donné qu’à Jésus- Christ, qui a été conçu du Saint-Esprit, d’ètre conçu sans péché, parce qu’il était saint avant d’être conçu. La prérogative d’une Conception Immaculée a donc été réser-

(1) « Si adhuccriraen conciimbentium ad tain generosæ Conceptionis calumniam assumitur, simili, ut puto, ratione ictu ferientium martyrum Victoria quamlibet celebris impeditur. Si enim carnifex non affuisset, Petrum martyrem non fecisset. Quid autem mali Petrus promeruit, si dextera ferientis occubuiî. Nur/iquid idcirco martyrium viluit, sicæsor aut cædesipsa sanctanon fuit?... Numquid passionem martyris prophanat actio lictoris? absit. »

(2) « Nec in passione Pétri excolitur crucifigentis iniquitas, nec in Conceptione Matris Dei excolitur carnalis amoris cupiditas. Non gaudet mundus quia Nero Petrum cruci affixerit, nec gaudere debet de parentum carnali commercio, sed quod talis concerta fuerit. Gaudet de creatoris beneficio ad gloriam in Apostoli passione; gaudet de suscepto ad vitam remedio ex Virginis Conceptione. n col. 618. Pierre Comestor remarque plus loin que Marie a pu être conçue sans crime des parents, comme saint Augustin l’enseigne. L’objection de saint Bernard repose donc sur une fausse hypothèse.

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vée à lui seul ; et tous les enfants d’Adam doivent dire humblement avec David: J'ai été conçu dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché. Telle était la doctrine de saint Bernard.

Pierre Comestor s’étonne qu’on ose opposer à ce privilège de la sainte Vierge, les conditions de la loi commune. « Si vous prenez cette loi comme règle absolue, dit-il, rien n’empêche de nier aussi la sainteté de la naissance de Marie. Et combien d’autres privilèges encore ne faut-il pas lui refuser, si la loi commune lui est appliquée? Mais on n’a pas le droit d’obliger Marie de dire de sa mère ce que nous disons de la nôtre. Vous devez dire : Ma mère m’a enfanté dans la douleur. Est-ce que Marie a enfanté dans la douleur? Dans des choses essentiellement dissemblables, il est impossible d’invoquer la parité (i). »

Mais, dit saint Bernard, si Marie a été conçue sans péché, elle a donc été conçue du Saint-Esprit?

« Gela ne suit point, répond Comestor; vous avez tort de rechercher la manière dont cette Conception glorieuse a été opérée. Puisque vous ignorez la manière dont elle a enfanté, est-il étonnant que vous ignoriez comment elle a été conçue? Pour moi je suis convaincu que la nature ne doit pas moins s’étonner de la forme de l’enfantement que de la grâce de la Conception. Ce sont

(I) « Erraverunt namque ob utero, ignorantes majestatem Conceptionis, et ideo locuti sunt falsa, qui contra privilegium Virginis communis trahunt legem conditionis. Quod si in ipsam ex lege communi processeris, nulla ratio invenitur ad subvertendum Conception^ diem, quæ non progreditur ad interrumpendura nativitatis ordinem. n

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là deux miracles que l’auteur de la nature a opérés en dehors des lois de la nature. Appartient-il à l’argile de dire au potier: Pourquoi avez-vous agi ainsi (1)? »

Mais pourquoi célébrer une fête nouvelle, dit saint Bernard, fête que le rit de l’Eglise ne connaît pas? Pourquoi cette nouveauté?

« Nous ne demandons pas si la fête est nouvelle, répond Comestor, mais si son objet est vénérable, et si nous avons des motifs de la célébrer. La nouveauté d’une joie légitime ne s’inquiète point du cours des années, et la sainteté d’un jour de fête, lorsque cette sainteté est réelle, ne craint point, mais méprise les propos de la calomnie (2). »

Et pourquoi craindrions nous la nouveauté? « Quand la grâce est venue, le vieil homme a disparu ; l’homme nouveau lui a succédé : d’une chair nouvelle il a pris une chair nouvelle. Pourquoi nous parlez-vous des

(1) « Cæterum quia ultra procedere uescis, scio quia legem matris propriæ, in Dei matrem et Virginem promulgas. Dices ergo : In iniquUalibus concepit me mater mea ; millus excipitur; ergo in iniquitatibus Concepta estVirgo Maria. Hoc falso concluditur... Concepta est forsan in utriusque parentis dclieto Virgo Maria, sed ipsa sanctissima. Sequi potes et dicere: In labore peperitme mater mea;ergff in labore peperit Virgo Maria? Hoc totum dicere sed credi non poteris ; in dissimilibus similiter non potes aryuere. Si nosti modum partus, forsitan et Conceptionis non ignoras. Sed credo quod simul stupet natura, quæ sit forma partus quæve Conceptionis gratia. Miracula suntbæcet supra naturam, quæ conditor naturæ operatus est. Numquid lutum dicetfigulo : Quare sic fecisti? » c. 620.

(2) « Novum est quod auditur, sed reverendum valde quod colitur. Porro sieur novitas gaudii non respicit aut curât eventum temporis, sic nec diei sanctitas formidat sed despicit lingue, m detrahentis. » col. 614.

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choses qui ont vieilli? Ecoutez l’Ecriture : Que les vieilles choses , dit-elle, disparaissent de votre bouche. Pensez donc des choses nouvelles; vénérez la nouveauté; craignez votre propre infirmité ; tenez la croyance commune; ne discutez pas ; apprenez à croire (1). »

L’auteur explique ensuite successivement les motifs que les fidèles avaient de célébrer cette fête. « Elle est digne, dit-il, du plus grand respect cette Conception qui procure le salut du monde, et qui est le résultat des bénédictions que Dieu accorda à nos pères. Si ce qui a été l’effet de cette Conception est bon et saint, il faut s’en réjouir et le célébrer. Il n’y a rien, je le sais, qui soit si saint qu’on ne puisse encore en parler mal; mais nous avons maintenant assez de témoignages de cette vérité que la très-glorieuse Vierge Marie a été bénie nonseulement dans sa Conception, mais même avant sa Conception : et que l’on ne peut rien penser d’elle que de pur et de virginal (2). » « Que la nature humaine et la nature angélique se réjouissent donc de la Conception

(1) « Adveuiente gratia... vêtus horno transiit, novus homo successit, et ex nova carne novarn carnem induit. Quid inducis vetera? Audi Scripturam : Recedant votera de ore vestro ; nova ergo cogita, novitatein venerare, time, sed tene. Time propriam infirmitatem, sed fidem tene communem ; noli discutere, sed disce credere. »

(2) « Ex abundanti itaque inferre est, Conceptionem hanc totius dignam venerationis officio, quæ et salutem operatur mundo, et tantæ benedictionis (datæ patribus) fungitur ministerio... Quodsibonum et sanctum est quod fit, gaudendum et solemnizandum jure est, quia fit. Verum nihil tam benedictum est, quod non possit depravari... Nos autem suflicieuti fulcimur testimonio, quod non solum in Conceptione sua, verum etiam ante omnem Conceptionem benedicta sit gloriosissima Virgo, de qua nihil nisi virgineum excogitari potest. » col. 621.

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de la Mère de Dieu: la nature humaine, parce qu’elle voit arriver la réparation des hommes; la cour céleste, parce qu’elle a l’espoir de voir remplacer bientôt ses anciens habitants. Puisque ce jour de fête nouveau est plein de grâces, il réclame aussi de nous des joies nouvelles (1). » « Quoi de plus utile au monde, du martyre de Pierre ou de la Conception de Marie? Si Pierre n’avait pas versé son sang, le monde n’en eut pas moins été racheté. Mais si la Sainte Vierge n’avait pas été conçue, Pierre n’aurait point mérité la gloire, ni le monde obtenu le salut. Et cependant on célèbre la passion de Pierre, ce qui est fort juste; pourquoi donc ne célébrerait-on point la Conception de la Mère de Dieu (2)? »

Je m’arrête. On peut se faire maintenant une juste idée de l’état des esprits, à l’époque où, dans un moment d’hésitation, saint Bernard combattit la prérogative de Marie, et s’opposa à l’institution de la fête de l’immaculée Conception. Après avoir lu le traité attribué à saint Anselme, dont nous avons cité quelques passages

(1) « Conceptionera R. M. V. Maria* corde et voce simul lotus consonet etcongaudeat orbis, excellentiæ tantæ soleranitatis suavitas aspiret et dulcedo cœlestis. Gaudeat tamen utraque natura: veneretur ista suæ salutis initia ; de futuro sæculo juciiiidetur cœlestis curia. Lætetur ista de præsenli reparatione homioum, nec minus ilia pro suorum restitutione civium. Nova dies et plena gratia, nova sibi requirit gaudia. Novum est quod auditur, sed reverendum valde quod colitur. » col. 614. ab initio.

(2) « Quid illorum toti mundo utilius? Quid dignius aut Petrum crucifigi aut Mariam concipi? Si non esset crucilixus Petrus, tamen nihilominus salutem obtinuisset mundus. Sed si Virgo Beata concepta non esset, nec Petrus gloriam nec mundus vitam meruisset. Et tamen recolitur, ut dignum est, Apostoli passio, et recoli non debet Deigenitricis Coneeptio ? » col. 618.

l’immaculée conception

remarquables, et le sermon de Pierre Comestor, dont nous venons de traduire la meilleure partie, personne ne dira qu’au milieu du douzième siècle il n’existait aucune tradition relative à l’immaculée Conception de la Mère de Dieu. Si jamais on avait cédé à ce préjugé, on serait certainement étonné maintenant des ressources considérables dont les défenseurs du privilège de Marie disposaient, à l’origine de la controverse, et de l’assurance avec laquelle ils ont soutenu leur cause. Certes les écrivains remarquables que nous venons d’entendre, ne compteront jamais parmi ce petit nombre d’hommes simples et inhabiles auxquels saint Bernard attribue l’institution de la fête de l’immaculée Conception ; mais ils compteront toujours parmi les défenseurs les plus distingués des vérités catholiques. Pour prouver ce qu’ils appelaient déjà le privilège de Marie , et la croyance commune, ils n’invoquent que les principes fondamentaux de la théologie, les dogmes catholiques professés par tous les fidèles, et des doctrines d’une vérité incontestable. L’autorité si péremptoire, mais si longtemps méconnue de saint Augustin, n’a pas échappé à leur perspicacité ; les raisons théologiques que fournit l’analogie de la foi sont devenues dans leurs mains un fond riche d’arguments convaincants.

Si je me suis étendu sur les deux livres qui précèdent, c’est que j’y ai vu un miroir brillant de la tradition antique, et une preuve éclatante de l’existence, à l’état plus ou moins latant, de la vérité que le saint Siège vient de définir.

La tradition qui existait alors s’est perpétuée jusqu’à

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

nos jours et s’est éclaircie au point d’éblouir maintenant tous les yeux. Aux témoins qui l'ont constamment attestée, on a vu, je le sais, s'opposer un nombre assez considérable d’adversaires qui l’ont contestée : mais je montrerai que cette opposition même qui a été toute providentielle, bien loin d'affaiblir le témoignage de la tradition catholique, y ajoute aujourd’hui un poids et une autorité nouvelle.

A la rigueur notre tcàche est remplie. Nous venons de conduire jusqu’à l’origine de la controverse la série de témoins que l’antiquité nous fournit. Nous pourrions donc nous arrêter ici. Mais la vérité brillera davantage si nous prolongeons cette chaîne de témoins jusqu’à nos jours. A côté des écoles où l’amour-propre et la passion envenimaient les disputes, l'Eglise a toujours possédé un grand nombre de saints personnages qui exprimaient leur croyance, en qualité d’enfants de Dieu, sans égard à aucune considération humaine; et qui pleins de cet instinct de la vérité que donne l'amour de la vertu et la pratique du bien, ont rendu hommage à la croyance commune avec autant de calme et d’impartialité que les témoins des premiers siècles. Pourquoi donc ne prêterions-nous pas l'oreille à leur voix? Nous avons droit de les citer comme témoins de la tradition catholique, puisque l’Eglise en a placé plusieurs sur ses autels. Citons-les donc avec confiance et avec respect.

l’immaculée conception

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