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CHAPITRE XI

RAISONS THÉOLOGIQUES, ANALOGIES DE LA FOI, MOTIFS DE CONVENANCE, EN FAVEUR DE L’IMMACULÉE CONCEPTION DE MARIE.

Distinction essentielle à faire entre les raisons de convenance et les raisons théologiques. — Le dogme de l’immaculée Conception touche a tant de mystères qu'il peut être prouvé par de nombreuses raisons théologiques. — Les raisons de convenance servent à éclaircir la vérité et a faire mieux comprendre la pensée divine. — Nous indiquerons les principales. — Art. i. Des rapports intimes de la bienheureuse Vierge Marie avec la divinité, avec la Sainte Trinité en général, et avec les trois personnes divines en particulier. — §i. Rapports avec la nature divine. — Union naturelle, substantielle de Marie avec le Verbe; — union comparable a celle du Verbe avec son humanité sainte; — union supérieure a celle des élus avec la divinité dans le ciel et a toutes les unions de la grâce. — § n. Rapports avec la Sainte Trinité. — Marie considérée eu quelque sorte comme quatrième personne de la Sainte Trinité, par l'origine temporelle qu’elle procure au Fils de Dieu. — Marie, fille du Père, Mère du Fils, Epouse du Saint-Esprit. — Elle a reçu du Père l’origine sainte, du Fils, la maternité divine, du Saint-Esprit, la virginité perpétuelle. — Comment ces rapports excluent le péché originel? — § m. Rapports spéciaux avec le Père. — Marie est sa fille unique, sa première née- — Sa filiation tient le milieu entre celle du Verbe et la nôtre. — Elle n’a qu’un trait de ressemblance avec celle du Verbe, la perpétuité. — § iv. Rapports avec le Fils. — Le Verbe a créé lui-même sa mère. — Cette création appartient aux préparatifs de l’Incarnation. — Si nous pouvions faire notre mère de quels dons ne l’enrichirions-nous pas? — Le Sauveur aimait sa mère d'un amour divin. — 11 lui a accordé tous ses trésors, et l’a délivrée de l'opprobre du péché. — § v. Rapports avec le Saint-Esprit. — Elle lui a demandé pour dot son âme. — Art. ii. Relation de l’origine de Marie avec les grâces qu’elle a reçues pendant sa vie. — § i. Marie a été préservée des suites du péché originel: la concupiscence déréglée, les péchés de fragilité, les douleurs de l’enfantement, la corruption du tombeau. — Le péché originel n'existe pas là où il ne se manifeste pas. — Objection tirée de la mort de Marie. — § n. Marie a été préservée du péché actuel, même véniel; — à plus forte raison du péché originel. —

§ ni. Marie a été douée de la virginité perpétuelle du corps, image de la virginité perpétuelle de Taine. — § iv. Marie a reçu l’abondance de toutes les grâces, auxquelles la grâce originelle ne peut manquer. — Art. iii. Relation de l’origine de Marie avec ses destinées. — § i. Marie, comme paradis virginal duquel fut créé le corps du second Adam, n’a pu être sujette â la malédiction commune. — § n. Marie, comme seconde Eve, a du être créée dans l’innocence, aussi bien que la première. — § m. Marie, comme co-rédemptrice avec son divin Fils, a dû vaincre le péché sous tous les rapports.— § iv. Marie comme souveraine des deux, et comme Reine des saints et des anges, n’a pu contracter la souillure du péché originel. — § v. Conclusion. Force et utilité de ces arguments- — Ils prouvent le mystère de l’immaculée Conception.

Eli confondant les raisons de convenance avec les raisons théologiques, on a souvent affaibli la démonstration du mystère de l’immaculée Conception.

Entre une raison théologique et une raison de convenance il y a, en matière de théologie, une différence très-grande.

De ce qu’une chose soit convenable, on ne peut point conclure qu’elle existe. Toutes les choses possibles sont convenables à différents degrés, et cependant toutes les choses convenables n’existent pas. Lorsqu’une raison de convenance milite pour une chose, une raison de convenance plus forte peut militer pour la chose contraire. Il est donc impossible de raisonner ainsi : l'immaculée Conception de Marie était une chose convenable, donc Dieu l’a voulue et il l’a opérée ; car pût-on alléguer cent raisons de convenance en faveur de ce mystère, si les preuves de fait, les preuves historiques faisaient défaut, on ne serait jamais certain que ces motifs aient déterminé la volonté divine à le vouloir et à l’opérer.

Mais il n’en est pas de même des raisons théolo-

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giques: celles-ci supposent une révélation positive, implicite, un fait connu dont on déduit une conséquence certaine; elles fournissent par conséquent des arguments solides, et parfois irréfutables.

Une raison théologique est la conséquence rigoureuse, logiquement tirée d’une vérité de foi, ou d’une vérité théologique certaine.

Lorsqu’à l’aide du raisonnement on découvre, on aperçoit clairement dans l’enseignement de l’Eglise, dans la croyance commune des fidèles, ou dans les dogmes de la foi, un fait ou une vérité que l’on n’y apercevait pas d’abord, on est certain que ce fait, que cette vérité appartient au dépôt de la révélation et en fait partie.

Ainsi lorsqu’à laide du raisonnement je prouve qu’une vérité contestée est contenue évidemment dans une autre vérité indubitable, et que j’arrive à l’alternative d’admettre la vérité contestée ou de blesser un dogme ; chaque fois que je suis forcé d’accepter une vérité contestée ou d’avouer une contradiction, une inconséquence ou un désordre dans l’enseignement de la foi ou dans l’œuvre de Dieu, je parviens, par une raison théologique, à une conclusion certaine, et je prouve par un argument solide la vérité de ce que j’avance.

Le mystère de l’immaculée Conception de la sainte Vierge touche, de tant de côtés et sous tant de rapports, aux plus grands mystères de la foi, il a été si souvent révélé implicitement; il est si intimement lié à la grande œuvre de l’Incarnation du Fils de Dieu et de la Rédemption des hommes, qu’il s’appuie nécessairement sur un

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grand nombre de raisons théologiques, très-convaincantes. Mais pour nous renfermer encore ici dans les limites étroites que nous nous sommes prescrites, et pour user de la sobriété que nous avons toujours tâché de garder, nous développerons seulement les raisons théologiques que nous fournissent les rapports de Marie avec la nature divine ; ses rapports avec la Sainte-Trinité en général, et avec Dieu le Père, avec Dieu le Fils, avec Dieu le Saint-Esprit en particulier. Nous examinerons ensuite les rapports nécessaires de l’origine de Marie avec les conditions avouées de son état, de son existence dans le monde ; et les rapports nécessaires de son origine avec ses destinées révélées. Dans ce cercle d’idées, qui est plus vaste qu’il ne paraît, nous apercevrons un monde entier, mais un monde dont l’horison sera resplendissant de lumières pour nos esprits et plein de charmes pour nos cœurs.

En nous livrant à cette belle contemplation, négligerons-nous les raisons de convenance que Ton peut invoquer en faveur du mystère de l’immaculée Conception?

Non : nous les indiquerons aussi dans une certaine mesure, et tout autant que la parfaite intelligence du sujet l’exigera. Après avoir exposé nos preuves de fait, nous aurons le droit de recourir aux preuves de convenance, qui donneront à notre démonstration un nouveau relief, en faisant mieux ressortir les vues de la sagesse divine, la liaison des dogmes, l’harmonie des mystères. Si ces raisons de convenance n’ont point déterminé la volonté divine à vouloir le mystère de l’immaculée Conception de la Mère de Dieu, elles comptent néan-

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moins parmi les motifs qui l’ont dirigée, et elles manifestent évidemment la pensée divine. La lumière qu’elles répandent sur un sujet, d’ailleurs connu, est souvent si vive, qu’elle fait plus d’impression sur les esprits ordinaires que les preuves de fait. De l’harmonie des vérités saintes et de leur beauté réciproque, on voit jaillir une clarté céleste qui persuade et qui convainc. Nous mêlerons donc les raisons de convenance les plus frappantes aux raisons théologiques les plus solides, afin que dans notre démonstration la force s’unisse h la beauté.

ARTICLE i.

Des rapports intimes de la bienheureuse Vierge Marie avec la divinité , avec la Sainte -Trinité en général , et avec les trois personnes divines en particulier.

Avant d'analvser la série de grâces dont l’Immaculée Conception est une partie essentielle, considérons les droits que la Mère de Dieu a acquis à ce privilège par ses rapports intimes, naturels, substantiels avec la divinité.

Rapports substantiels de Marie avec la nature divine: première raison théologique de son Immaculée Conception.

Il est de foi que Marie est Mère de Dieu. L’impie Nestorius a osé nierce dogme; maisl’Eglise catholique l’a défini dans le troisième concile œcuménique, célébré à Ephèse en 431.

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Or la maternité divine suppose en Marie, à un moment donné, une union non-seulement morale, mais physique, mais naturelle, mais substantielle avec la divinité. Cette union physique, naturelle, substantielle, avec la nature divine, suppose et exige dans la créature qui en est gratifiée, une sainteté aussi intime, aussi parfaite, que cette union même, c’est-à-dire une sainteté physique, naturelle, et substantielle. La chose est facile à démontrer.

Qu’on se reporte par la pensée à l’époque où le Verbe éternel avait pris notre chair dans le sein de Marie, et que l’on se demande quelle communication intime exista alors entre le Verbe incarné, entre le Saint des Saints et la bienheureuse Vierge qu’il avait choisie pour sa Mère! « Quand on réfléchit, dit un savant prélat, à l’union intime qui existe entre un enfant et sa mère; à cette communauté de vie qu'ils ont ensemble, tant que la naissance de l’enfant ne les a pas séparés ; et quand ensuite, contemplant le mystère adorable qui s’est consommé dans le sein de Marie, on se dit que pendant neuf mois la personne divine, dont cette Vierge sainte était la Mère, a vécu de sa respiration, de son sang, de sa vie, et que, pour cela même, Marie a pu dans la sublimité de son privilège dire au Fils de Dieu, comme Dieu le Père : Vous êtes mon Fils , je vous ai engendré aujourd’hui; alors on se demande s’il est possible que ce souffle, que ce sang, que cette vie aient été, même pour un instant, souillés par le péché (i)? »

(1) Instruction pastorale de Mgr Parisis, évêque de Langres, du 2 juillet 1849; dans les Pareri de'vescovi. vu. 258.

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Si la nature humaine substantiellement unie en Jésus- Christ à la divinité a été substantiellement sanctifiée, et en quelque sorte divinisée par cette union substantielle avec la nature divine; si l’âme et le corps de Jésus- Christ n’ont jamais pu subir la moindre souillure du péché, la moindre difformité spirituelle, ni déplaire à Dieu sous quelque rapport que ce soit, « ne doit-on pas conclure, dit le même prélat, qu’une impossibilité, non pas indentique, mais semblable, doit se trouver en celle qui a été si intimement, si merveilleusement, si parfaitement unie à la divinité par la maternité divine? »

La conséquence est évidente. L'humanité du divin Sauveur a atteint un degré ineffable de sainteté que tous les siècles ont reconnu en elle, et que les anges adorent au plus haut des cieux. Cette sainteté appartient si intimement à sa nature, que si l’humanité du Verbe avait jamais existé, comme le supposait faussement Nestorius, avant d’être unie à la divinité, elle n’en eût pas moins dù être perpétuellement et parfaitement sainte. Je le demande, ne serait-ce point le comble de la folie de soutenir que l’humanité du Sauveur a pu jamais, dans une hypothèse quelconque, contracter la souillure du péché, subir l’esclavage du démon? La haute idée que la foi nous donne de la sainteté substantielle de l’humanité revêtue par le Verbe, était si bien comprise au cinquième siècle, qu’elle entraîna, par un fatal excès, le malheureux Eutychès à soutenir qu’en Notre-Seigneur la divinité avait absorbé l’humanité, et avait formé dans le Sauveur une nature mixte, qui occupait le milieu entre la nature divine et la nature humaine. Le concile de CalciV-

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doine définit que les deux natures, l’humaine et la divine, personnellement unies en Notre-Seigneur Jésus- Christ, restent distinctes, complètes, sans confusion, sans mélange; mais la nécessité même de définir ce dogme prouve combien était générale et profonde la croyance à la sanctification substantielle de rhumanité du Sauveur.

Dieu permit que la sainteté de Marie donnât lieu à un excès semblable, comme s’il eût voulu que cette sainteté ressemblât à celle de Jésus-Christ, par l’abus qu’on en lit, comme par sa substance et par son étendue. Saint Epiphane raconte que la secte des Collyridiens adorait Marie comme une divinité, et lui offrait des sacrifices comme à une déesse. C’était une profanation indigne et un coupable excès ; mais ici encore nous apercevons, dans la profondeur de cette monstrueuse erreur, un reflet de la grande vérité dont elle était la misérable parodie, je veux dire la croyance à fimmense, h la parfaite sainteté de la Mère de Dieu.

Puisque l’humanité du Sauveur a été sanctifiée substantiellement par son union naturelle avec la divinité, la personne de la sainte Vierge a dû participer aussi à une sanctification intime et parfaite. Il est d’autant plus certain que Marie a été sainte dès le premier moment de son existence, toujours, qu’au fond sa Conception était pour ainsi dire le commencement de la Conception de Jésus (i). Personne ne doute que la bienheureuse Vierge

(1) « Conceptio futuræ Matris Filii Dei fuit quasi quædam originalis conceptio Cluisti. » Gabriel Biel. Sermo i. in festo Conccptionis Mariœ, circa finem. Tu-

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n’ait été sanctifiée parfaitement avant de concevoir le Messie: la plénitude de gràcesdont Dieu l’avait comblée, devait surtout la préparer à ce grand mystère ; et si l’Esprit-Saint l’ombragea de sa puissance et de sa sain-

bingæ 1499. — Mgr l’évêque de Bova, dans sa réponse a S. S. Pie IX, cite le distique suivant :

i Si partus sequitur ventrem, lex dicere cogit :

Vel cum labe Deus, vel sine labe parens. »

Voy. Pareri clëvescovi. h. 16. — Le R. P. Rivarola, savant religieux de Sicile, a poussé ce principe à l’extrême dans la démonstration physiologique qu’il a tâché de donner du mystère de l’immaculée Conception. Il a prétendu que la mère en naissant contracte physiquement le principe de la nature qu’elle doit communiquer à ses enfants, et il en a conclu que si Marie n’avait pas été préservée de la corruption physique du péché originel, son fils n’aurait pu en être préservé, sans une violation des lois de la nature. Cet argument prouve évidemment trop, et par conséquent il ne conclut pas. En acceptant le principe physiologique du P. Rivarola, comme une loi nécessaire et invariable de la nature, on arrive à cette conséquence que saint Joachim et sainte Anne ont dû être préservés de la corruption du péché originel pour que Marie pût l’être, et ensuite leurs parents, et ainsi de suite jusqu’à Adam. Il faut donc admettre ici une opération de la grâce divine qui a interrompu le cours des lois ordinaires, ou pour Jésus ou pour Marie ; et dès lors les lois physiques sont ici de bien peu de valeur. Le P. Rivarola tâche d'établir une différence entre Jésus et Marie ; il dit que pour Marie il suffisait que la conception passive fût sainte, mais que pour Jésus l’active devait l’être aussi. Si on peut séparer la conception active de la passive pour la Conception de Marie, on peut la séparer pour celle de son Fils, et la conclusion tirée des lois physiques de la génération tombe, parce qu’en définitive il faut recourir ici aux lois de la grâce et aux vues de la sagesse divine dans l’œuvre delà rédemption. Quoique toutes les propositions sur lesquelles le P. Rivarola établit sa théorie, ne soient ni claires ni incontestables, il faut louer cependant le zèle qu’il a montré pour une sainte cause, et les aperçus ingénieux qu’il a découverts. Seulement on se tromperait, à notre avis, si on considérait cette théorie comme une démonstration naturelle de l’immaculée Conception de la Sainte Vierge. La dissertation du P Rivarola, insérée aux Pareri de’vescovi , tom. v, a été imprimée pour la première fois û Palerme en 1822.

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fêté, ce fut pour consumer en elle les moindres imperfections de la nature, et orner son âme des plus brillants joyaux de la grâce. Mais lorsque Marie fut conçue, la chair de Jésus fut conçue: le mystère de l’Incarnation commença. La chair de Marie et la chair de Jésus ne sont qu’une chair. La chose est si manifeste que les saints Pères n’ont pas hésité à dire que, dans la sainte Eucharistie, Dieu nous donne à manger la chair de Marie. « Le Sauveur, dit saint Augustin, a pris sa chair de la chair de Marie, et il nous a donné la chair de Marie à manger pour notre salut (i). » « La chair, dit Pierre de Blois, qui est née de ia Vierge, est la même qui est consacrée aujourd’hui par la parole de vie (2). » Si le saint corps de Marie est appelé, par les Pères de l’Eglise, le corps de Jésus, non-seulement après la naissance du Sauveur, mais encore après sa résurrection glorieuse, et tel qu’il nous est donné dans le sacrement de nos autels, à combien plus de titres était-il le corps de Jésus, lorsque Dieu le créa pour servir de matière première au corps du divin Sauveur ?

Disons donc hardiment, avec un ancien, que la Mère de Dieu, qui était destinée à concevoir son Fils d’une manière prodigieuse, a dû être conçue elle aussi d’une manière prodigieuse (3). Le Saint-Esprit qui devait opé-

(1) « De carne Mariæ carnem accepit, et ipsam Mariæ carnem nobis manducandam adsalutem dédit. » S. August. In Psal. xcv. ap. Conlenson. lococitando.

(2) « Eadem caro deVirgine nata, et caro nunc verbo vitæ de panesacrata. » Petrus Blesen. Tract, (le Euchar. cap? i. pag. 603. ed. Paris 1667. — Voy. Contenson. Theol. cordiset mentis. 1. x. dis. 6.c. 2. t. n.p. 176. éd. Colon. 1687.

(5) « Sicut singulariter Deum concepit, sic singulariter concipi, a Deo sibi

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rer par sa grâce toute-puissante dans le sein de Marie la Conception du Messie, a dû opérer par la même grâce la Conception de sa Mère. Ce n’était point commencer trop tôt la préparation de ce mystère ineffable, que de sanctifier Marie en la créant. Une sainteté accordée après coup n’eût point suffi à la Mère de Dieu. La créature que la main de Dieu forma pour l’unir substantiellement à la divinité et pour en faire l’instrument de l’incarnation du Verbe, a dû exister toujours sous l’empire de la grâce; elle ne pouvait devenir digne de sa haute destinée que par une sainteté intime, naturelle, substantielle, comme Lumen même qu’elle allait contracter avec la divinité. Et comme sa sainteté ne pouvait égaler en intensité la sainteté de l’humanité du Verbe, elle a dû l’égaler au moins en durée, afin que jamais le péché n’eût la moindre part dans la Mère du Saint des saints.

Nous venons de comparer l’union de Marie avec la nature divine, à l’union de l’humanité de Jésus-Christ avec le Verbe, afin d’en faire ressortir ia parfaite ressemblance. Nous pouvons la comparer aussi à l’union intime des élus avec la nature divine dans le ciel, pour en faire voir la supériorité. La vision béatifique qui constitue pour les anges et les saints le bonheur du ciel, met l’âme des bienheureux en rapport direct avec Dieu ; elle

datura fuit. » Petrus Comestor. Sermo de Concept. B. M. V. ap. P. de Alva et Astorga, U ad U solis, etc. col. G19. — Le cardinal Pallavicini écrivit dans le même sens :

* Non sine Deo magna Virgo concipi debuit,

Quæ sola potuit Deuni concipere. »

Eleg- iv. citée dans les Varerx. vi. 188.

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l’unit à la substance divine et la met en possession de la divinité ; là nous verrons Dieu face à face, tel qu’il est ; là nous serons en quelque sorte transformés en lui, au point de devenir semblables à lui, afin de jouir de son propre bonheur. Cette union qui est accordée à tous les élus, dépasse les droits et les forces de notre nature. Si Dieu ne nous l’avait révélée, jamais l’homme n’aurait pu y aspirer, et s’il ne nous avait donné des forces surnaturelles qui dépassent les facultés et les droits de notre nature, jamais nous n’eussions pu y atteindre. Afin de nous faire concevoir comment cette mystérieuse union s’opère, les saints docteurs ont imaginé, les uns une lumière de la gloire qui met notre esprit en contact avec la divinité, et l’unit miraculeusement à elle ; d’autres ont cru que Dieu forme dans notre nature bornée une aptitude nouvelle pour s’élever aussi haut et agir dans la sphère de Dieu même ; tous ont reconnu que cette union sublime est pour nous un bienfait immense, et en soi un prodige ineffable.

Eh bien! cette union de l’âme bienheureuse avec Dieu n’est pas comparable à l’union qui a existé entre Marie et la divinité, par l’eftet de sa maternité divine. La première est accidentelle, extérieure, surajoutée, si je puis parler ainsi, à la nature humaine ; la seconde est intérieure, intime, substantielle et naturelle : c’est-à-dire, qu’elle suppose l’union la plus parfaite et la plus complète que nous puissions imaginer.

Maintenant, si l’union qui s’opère par la vision béatitique entre l’âme et la substance divine, exige une pureté actuelle si parfaite, une sainteté si éminente, que le

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feu du purgatoire est devenu nécessaire pour puriiier les âmes des prédestinés ; si Dieu, pour rendre cette union possible est obligé de soumettre à l’épreuve d’un feu vengeur les âmes de ses amis, de ses élus ; quelle prodigieuse sainteté n’a-t-il pas dû répandre dans l’âme de sa Mère, pour la rendre digne de l’union substantielle avec la divinité, que sa maternité divine entraînait ? Je n’hésite pas à dire qu’à cette fin Dieu ne pouvait trop faire, et qu’en sanctifiant parfaitement Marie dès l’instant de sa création, il n’a fait que ce qu’il devait faire sous peine de déranger les plans de sa sagesse infinie, et de jeter le trouble et le désordre dans le chef-d’œuvre de ses mains (i).

Rapports de la très-sainte Vierge avec la très-sainte Trinité.

Si Marie, comme Mère de Dieu, a été appelée quelquefois le complément de la sainte Trinité ou la quatrième personne de la sainte Trinité, c’est parce que les processions divines, si Ton entend ce terme dans un sens plus

(1) On peut comparer aussi l’union sublime de Marie avec la divinité a ITinion qui s’opère entre Dieu et l’àme chrétienne, lorsque celle-ci est incorporée au corps mystique de Jésus-Christ par le baptême; ou lorsque Dieu descend en elle par la grâce sanctifiante et vérifie cette parole de son Evangile : Nous descendrons en elle et nous y ferons notre demeure ; ou lorsque le divin Sauveur s’unit à l’àme fidèle par la sainte Eucharistie. Toutes ces unions de l’âme avec Dieu s'opèrent par un effet de la grâce, et ressemblent plus ou moins à l’union que produisit en Marie la maternité divine, mais sous tous les rapports elles lui sont infiniment inférieures, et ne peuvent, par conséquent, servir de termes de comparaison, si ce n’est en ce sens qu'elles font admirablement ressortir la grande supériorité de la maternité divine au-dessus de toutes les autres grâces de la bonté de Dieu.

général, ne sont complètes que par la naissance du Verbe incarné sur la terre.

L’apparition en ce monde, du Fils de Dieu, dans son humanité; a toujours été considérée parles saints Pères comme une nouvelle production du Verbe, comme une seconde naissance du Fils de Dieu, par laquelle il sortait en quelque sorte une seconde fois du sein de son Père pour se manifester à ses créatures. Cette seconde naissance s’accomplissant en Marie, Marie a concouru avec Dieu le Père à la nouvelle production du Verbe en ce monde. De là les expressions tout à la fois mystérieuses et magnifiques des Pères, qui associent Marie à la sainte Trinité, et en font, d’une certaine manière, unepersonne divine (1). De là la croyance générale qui attribue à la sainte Vierge une véritable parenté avec les trois personnes de la sainte Trinité, une noblesse spirituelle, non-seulement céleste, mais encore divine (2). II estreçu, dans le langage de l’Eglise, et cela de temps immémorial, d’appeler la sainte Vierge tout à la fois Fille de Dieu, Mère de Dieu et Epouse de Dieu, et de lui attribuer, à ces titres divers, les grâces les plus extraordinaires, les plus prodigieuses.

Peu de temps avant la définition du mystère de Tlm-

(1) Ces expressions entendues dans le sens de la foi catholique, qui reconnaît un abîme' infranchissable entre la créature et le Créateur, n’ont rien qui blesse la vérité. Tout ce qu’on reconnaît de divin à Marie est accidentel, surajouté par un effet de la grâce, absolument comme dans les autres enfants de Dieu. Ceux-ci sont ses fils, non point par les droits de leur nature, mais par la grâce de l’adoption.

(2) Voy. ici t. 1. p. 396.

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maculée Conception de la sainte Vierge, un savant prélat italien, écrivait : « L’opinion générale des docteurs est que la sainte Trinité a voulu élever Marie au-dessus de toutes les créatures, en la faisant Fille chérie du Père, Mère du Fils et Epouse du Saint-Esprit. 11 convenait donc que chaque personne de la sainte Trinité lui accordât une prérogative spéciale. L’Immaculée Conception est une de ces prérogatives. Comme Fille du Père, Marie obtint l’exemption du péché originel; comme Mère du Fils, elle fut honorée de la maternité divine ; comme Epouse du Saint-Esprit, elle mérita la virginité perpétuelle et mit son fils au monde sans rien perdre de son intégrité. On peut donc comparer la prérogative de l’Immaculée Conception à celles de la Maternité divine et de la Virginité, et, en la définissant, le saint Siège peut la mettre au même rang que ces prérogatives (i). »

Les trois personnes de la sainte Trinité ont donc aceordéchacune à Marie un privilège spécial, afin de resserrer les liens de parenté et d’accroître le degré de noblesse spirituelle de cette créature unique, choisie pour devenir l’instrument des plus grands mystères qu’elles devaient opérer dans le monde. Comme Créateur, Dieu le Père la créa dans l’état d’une sainteté parfaite ; elle obtint ainsi une origine pure et sans tache. Comme Rédempteur incarné, Dieu le Fils la choisit pour sa Mère, et l’honora

(1) Brève risposta aile principale obijezioni che si oppongono alla definizionc dogmatica del mister o del VImma colata Concezione di Maria santissima , per Mgr F. Bruni, vescovo di Ugento. p. "25. Roma 1853. J’ai reçu cet excellent opuscule des mains même du savant prélat, pendant mon séjour à Rome, ail mois de décembre 1854.

l’immacclée CONCEPTION

du titre sublime de Mère de Dieu. Comme Sanctificateur, l’Esprit-Saint la choisit pour son épouse, et lui conserva intacte sa virginité. Ces trois prérogatives dominent tous les dons de la munificence divine envers Marie, et ils constituent dans leur ensemble le triple diadème, si je puis parler ainsi, que lui offrit la sainte Trinité, pour lui témoigner son affection toute divine.

Mais outre ces bienfaits prodigieux, Marie, de Dieu a reçu sans aucun doute, toutes les faveurs qui y sont naturellement annexées. Tout ce que l’amour paternel peut faire pour une fille bien-aimée ; tout ce que l’amour filial peut offrir à une tendre mère ; tout ce que l’amour d’un bon époux peut présenter à une épouse chérie, Marie l’a reçu des trois personnes divines. Sous le triple rapport de Fille, de Mère et d'Epouse de Dieu, la sainte Vierge a été élevée jusqu’à une certaine égalité avec le Père, jusqu’à une certaine supériorité sur le Fils, et jusqu’à une certaine intimité avec le Saint-Esprit.

A quelque point de vue que l'on .considère ces relations uniques de Marie avec la sainte Trinité, on voit clairement que toutes ensemble, et chacune en particulier, elles excluent de l’idée de la Vierge Mère de Dieu toute notion, toute possibilité de péché, de souillure ou d’imperfection morale.

Conçoit-on, en effet, qu’une personne associée à la sainte Trinité, pour accomplir les mystères les plus sublimes de la foi, et pour exercer en quelque sorte les fonctions d’une personne divine, appartienne à la classe des pécheurs, et soit elle-même pécheresse ?

Conçoit-on que la parente de la sainte Trinité, la Fille

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du Père, la Mère du Fils, l’Epouse du Saint-Esprit, ait jamais appartenu à la famille de Satan?

Conçoit-on que la plus noble des créatures, la fille, la mère, l’épouse du Roi immortel des siècles, appartienne par sa naissance à la condition des esclaves? Non, la chose est impossible. Une personne créée pour de pareilles destinées doit être noble par sa naissance, souveraine par son origine, belle de sa nature, admirable dans toute sa personne. Tout en elle, tout autour d’elle doit être si saint, si parfait, si accompli, qu’elle soit digne de la sainte Trinité qui l’a choisie pour la coopératrice de ses mystères, qui l’a associée à ses œuvres et à sa gloire.

Dans Marie il ne resta donc aucune place au péché. A quelqu’instant que l'on considère son existence, la sainte Vierge a été sainte d’une sainteté parfaite, sans tache, sans ombre de péché.

Après avoir indiqué les rapports généraux qui existent entre Marie et la sainte Trinité, jetons un regard rapide sur les rapports spéciaux qui existent entre elle et chacune des trois personnes divines.

Rapports spéciaux de Marie avec Dieu le Père.

Dieu le Père compte dans sa famille deux sortes d’enfants. Il a d’abord son Fils éternel, engendré de sa nature , consubstantiel et en tout égal à lui-même; il a ensuite

LIMMACUL É E C O NC E PT ï O N

de nombreux enfants adoptifs que lui engendre sa grâce.

Nous tous qui sommes devenus enfants de Dieu par le baptême, nous avons acquis le droit de lui dire : Notre Père qui êtes aux deux ! et nous espérons le royaume du ciel comme un héritage.

Cependant on ne peut pas dire de nous ce que Ton dit du Fils de Dieu selon la nature ; par exemple, qu’il est le Fils unique de Dieu , le Premier né de Dieu. Ces expressions, qui sont rigoureuses lorsqu’on les applique au Verbe éternel, ne peuvent être appliquées, dans aucun sens vrai, à aucun de nous pauvres mortels.

Parmi les enfants d’Adam, il n’y a qu’une seule personne à laquelle on puisse les appliquer en vérité, et à qui l'Eglise les ait appliquées en effet, et cette personne est la bienheureuse Vierge Marie.

En orient comme en occident, les saints docteurs ont dit d’elle et d’elle seule, qu’elle est V enfant de Dieu par excellence, qu’elle est la Fille unique de Dieu, la Première née de Dieu, absolument comme ils l’ont dit du Verbe éternel (i). Ils ont donc évidemment reconnu en Marie une filiation divine , inférieure, il est vrai, à celle du Verbe, mais bien supérieure à la nôtre; une filiation qui occupe, entre la nôtre et celle du Verbe, un milieu unique, plus rapproché en quelque sorte de Dieu que de nous, absolument comme ils ont admis, en l’honneur de la sainte Vierge, un culte spécial qui occupe, quant à la dignité, le milieu entre le culte que nous rendons à Dieu et le culte que nous rendons aux saints.

(l)Voy. le P, Passaglia. p. 980, 1569, 1587, 1594. et ici t. i. p. 566 , 595 et 396.

Mais en quoi cette filiation mitoyenne consiste-t-elle?

Toute filiation divine a pour base la sainteté. Comme Fils de Dieu selon sa nature, le Verbe est le rayonnement de sa gloire, la figure de sa substance (i), l'image de sa sainteté, le reflet substantiel de tous ses attributs. Et comme toute la substance divine n’est qu'un océan de pureté, de perfection, de sainteté, le caractère essentiel de la filiation du Verbe est la sainteté en tout égale à

celle de son Père. C’est pour ce motif que les prophètes font appelé le Saint des saints, et que le Saint-Esprit, au moment de son incarnation, lui a donné le nom de Saint par excellence (2).

La filiation divine adoptive, qui est notre partage, consiste aussi dans la sainteté. Nous devenons enfants de Dieu, quand la grâce sanctifiante rétablit dans nos âmes la ressemblance spirituelle et surnaturelle avec Dieu, (pie le péché y avait effacée.

Maintenant en quoi la filiation divine de Marie s’élèvet-elle au-dessus de la nôtre ? Comment se rapproche-telle de celle du Fils de Dieu ?

Il est aisé de voir que Marie est hile de Dieu à plus de titres que nous, parce qu’elle a reçu infiniment plus de grâces que nous, et qu'elle ressemble par conséquent beaucoup mieux que nous à notre Père céleste. La filiation divine est donc en elle de beaucoup plus parfaite qu'en nous.

Mais comment se rapproche-t-elle de la filiation éter-

(1) Hebr. i. 3.

(2) Luc. i. 33.

l’immaculée conception

nelle du Verbe ? Ce n’est certainement point par la multitude des grâces qu’elle comprend, par la perfection qu’elle a atteinte ; car sous ce rapport, aucune comparaison n’est possible entre la fdiation divine de Marie et celle du Verbe. Il y a entre ces deux filiations, quelque rapprochées qu’on les suppose, toute la distance qui sépare la créature du Créateur.

Le seul trait de ressemblance que Ton puisse y découvrir, mais qui est frappant, c’est la perpétuité qui est commune à l’une et à l’autre, à chacune selon la condition du sujet.

Nous tous enfants d’Adam, nous ne parvenons à la filiation adoptive de Dieu, qu’après avoir été les ennemis de Dieu et les amis de Satan. Marie seule, à l'exemple du Verbe, a toujours été l’amie de Dieu, elle n’en a jamais été l’ennemie : son existence tout entière appartient à Dieu, comme celle du Verbe. En ce sens, elle est vraiment, parmi les enfants des hommes, la première-née, la fille unique de Dieu ; car, seule de la postérité d’Adam, elle a été l'enfant de Dieu dès l’instant de sa création, absolument comme le Verbe a été le Fils de Dieu dès le premier instant de sa procession divine, de toute éternité.

La perpétuité de la filiation divine est le seul trait qui assimile rigoureusement la filiation de Marie à celle du Verbe et qui soit vraiment commun à la filiation divine du Fils de Dieu et de la Mère de Dieu, le seul caractère qui distingue essentiellement la filiation divine de Marie, de la filiation divine des autres enfants adoptifs de Dieu, et qui constitue pour Marie une filiation vraiment unique.

DE LA. SAINTE VIERGE MARIE

La bienheureuse Vierge a un autre rapport intime avec Dieu le Père, qui n’est ni moins merveilleux, ni moins significatif pour notre thèse.

Si, d’une part, Dieu le Père est le seul principe éternel de la procession du Verbe dans le ciel ; d’autre part, Marie est le seul principe temporel de l'incarnation du Verbe sur la terre. Ce que Dieu le Père est pour son Fils unique dans l’éternité, Marie Fa été dans le temps. Par la maternité divine elle est devenue avec Dieu le Père un co-principe du Dieu fait homme. De là nous inférons à bon droit que Dieu le Père a dû communiquer à Marie les qualités de sa paternité céleste, afin qu’elle pût engendrer dignement selon la chair, dans le temps, Celui qu’il engendre de toute éternité en lui-même. C’est la doctrine antique des Pères, doctrine qui en assimilant et en associant Marie à la première personne de la sainte Trinité, pour produire le Verbe dans le mystère de son incarnation, nous donne l’idée la plus sublime de sa dignité et de sa sainteté. Si le Dieu trois fois saint n'a pas conservé pure et intacte l’origine de la créature bienheureuse qu’il avait choisie pour devenir le principe de l'origine terrestre de son Fils, il s’est fait à lui-même une cruelle injure ; il a méconnu tous les droits de son Fils. La première condition requise pour que Marie pût continuer en quelque sorte sur la terre, comme Mère de Dieu, les fonctions de la paternité céleste que Dieu le Père exerçait de toute éternité, c’était la sainteté parfaite d'origine et une pureté perpétuelle.

Cette qualité était d'autant plus nécessaire en Marie, que la bienheureuse Vierge constituait vraiment avec

Dieu le Père, la famille naturelle de Jésus-Christ. Le Sauveur n’avait point de inère au ciel, ni de père sur la terre. Ce n’est qu’en unissant Marie à Dieu le Père, qu’il possédait deux parents. La sainte et incomparable Vierge se trouve donc en réalité placée seule à coté de Dieu le Père, pour servir de Mère à son Fils.

Quel est l’esprit vulgaire qui n’aperçoive du premier cou}> d’œil que des rapports aussi intimes, aussi naturels d’une créature avec son Créateur excluent tout à fait et à tout jamais en elle tout rapport avec Satan ?

Rapports de Marie avec son divin Fils.

Les rapports intimes qui existent entre Marie et son divin Fils, et qui nous indiquent le haut degré de sainteté dans lequel la bienheureuse Vierge a été créée, résultent de deux faits faciles à établir: le premier que le Fils de Dieu a créé et doté lui-même sa Mère; le second qu’il l’a beaucoup aimée.

Quoique postérieur à sa Mère, selon la nature humaine, le divin Sauveur lui est antérieur comme Dieu. Il a précédé Marie non-seulement par son existence divine dans le ciel, mais aussi sur la terre en préparant lui-même le

mystère de son Incarnation.

L’Eglise, par l’organe de ses saints docteurs, a distingué trois processions ou naissances du Verbe incarné. Dieu l’a produit d’abord dans son sein de toute éternité; il l’a produit et manifesté une seconde fois à la création du monde, lorsqu’il le choisit pour modèle et pour instrument de ses œuvres. Sa Sagesse éternelle fut alors

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Limage de toutes ies créatures et la puissance du Verbe en fut la cause efficiente : enfin Dieu a produit son Fils en l'introduisant dans le monde, lorsqu’il revêtit l’humanité dans le sein de Marie.

Les deux processions ou naissances qui ont précédé cette dernière, ont toujours été considérées comme des préparations sublimes à celle-ci. Le Verbe, depuis surtout qu’il eût créé le monde, et qu’il eût été promis à notre premier père comme Sauveur, trouva ses délices à habiter parmi les enfants des hommes ,et à préparer luimême sa venue dans le monde. Il apparut en personne aux patriarches, il suscita les prophètes, il montra et expliqua au peuple d’Israël de nombreuses figures, images frappantes de sa personne, révélations symboliques de ses mystères, promesses obscures de la future rédemption ; et tout cela afin que son arrivée dans le monde fût mieux connue et plus vivement désirée.

Mais si le Verbe de Dieu prépara de tant de manières l’admirable mystère de son Incarnation, a-t-il pu oublier ce qu’il y avait de plus important dans ces préparatifs, la création de sa Mère ?

Nous l’avons vu en analysant les témoignages de la

tradition catholique, Dieu avait choisi et prédestiné sa Mère de toute éternité ; il l’a créée lui-même, il l’a créée pour lui, il l’a créée digne de lui : il lui a conféré toutes les grâces, toutes les faveurs, tous les dons nécessaires pour qu’elle fût à la hauteur de ses sublimes destinées. Il l’a créée si parfaite, selon l’âme et selon le corps, selon la nature et selon la grâce, qu’en naissant d’elle il lui ressemblât, et qu’en lui ressemblant il pût être parfait. La

loi de la nature veut que les enfants ressemblent à leurs parents : afin que cette loi ne fût point démentie à la naissance du Fils de Dieu, la Mère de Dieu fut créée dans un état de sainteté si parfaite, qu’elle portât dès lors et toujours en elle-même, comme l’a remarqué un ancien auteur, la parfaite image de son divin Fils.

Et comment le Verbe n’eût-il point créé sa Mère en état de grâce ? Il devait paraître dans notre chair comme le second Adam, et sa sainte Mère comme la seconde Eve. Or la première Eve avait été tirée du côté du premier Adam ; il fallait donc que la seconde Eve fût tirée du côté du second Adam, c’est-à-dire qu’elle fût son associée naturelle ; qu’elle fût en tout placée à côté de lui ; sur le même rang que lui ; et obtint les mêmes prérogatives que lui. C’est la pensée qu’exprime en termes fort heureux saint Thomas de Villeneuve, lorsqu’expliquant l’origine sans tache de la Mère de Dieu, il lui applique les paroles que Dieu prononça au moment de créér notre première mère Eve : Il ri est pas bon que Vhomme reste seul; faisons-lui un aide semblable à lui (1). «En quel sens, dit ce grand saint, Eve fut-elle un secours pour Adam ? Ne fut-elle pas plutôt pour lui une occasion de ruine et la cause de sa chute ? Ce passage doit donc être entendu de Jésus-Christ, le second Adam, et delà sainte Vierge qui fut vraiment l’associée et le secours du Fils de Dieu. Elle lui fut associée dans sa naissance, danssonexil enEgypte, dansle désert, dansses voyages, dans ses prédications; car elle ne pouvait rester éloignée

(1) Genes. h. 18.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

de son Dieu et de son Fils. Elle se tint même debout, au pied de la croix. Le Fils était sur la croix, et sa Mère contre la croix. Son Fils était attaché à la croix, et la croix était attachée au cœur de Marie. 11 n’y avait qu’une croix mais deux victimes; un seul tourment, mais deux suppliciés, le Fils dans son corps, la Mère dans son cœur. Les clous perçaient les mains du Fils et les entrailles de la Mère ; la couronne d’épines blessait la tête sacrée de l’un et la sainte âme de l’autre. O fidèle compagne ! comme elle aide son Fils ! comme elle partage ses douleurs ! Les Apôtres ne lui sont pas aussi chers que sa Mère, parce qu’ils ne lui ont pas été donnés en aide comme elle. Faisons- lui donc, a dit le Seigneur, un aide semblable à lui par la pureté, semblable par la virginité, semblable par l’innocence, semblable par la préservation de tout péché, semblable par l’humilité, semblable dans les tribulations, semblable dans son Immaculée Conception , semblable en grâce, semblable en gloire, à laquelle puisse un jour son Fils nous conduire. Ainsi soit-il (1). »

(I) Xon est bonum hominem esse solum, faciamus adjutorium simile sibi. Eva quomodo adjutorium? Imo occasio ruinæ, et quæ tandem eum præcipitavit. De Christo, secundo Adamo, et de Yirgine intelligitur iste locus : nam révéra Virgo fuit socia et adjutorium. Ipsa socia fuit in nativitate, in exilioÆgypti, in deserto, in peregrinatione, quando prædicabat : nam non poterat esse sine Deo suo et Filio suo. Denique Stabat juxta crucem Jesu Mater ejus { Joan. xix. -25.) Filius in cruce, Mater juxta crucem; immo Filius affixus cruci, et crux affixa cordi Matris. Una crux et duo qui pendebant; unum tormentum et duo qui patiebantur ; Filius in corpore, Mater in corde. Clavi manus perforabant Fiki, sed viscera Matris; corona cerebrum sanctum et cor sacratum. O fidelis socia, quomodo adjuvat Filiurn, quomodo sustinet dolorem cum illo! Non sic cari Apostoli, quia non

l’immaculée conception

Quand le Fils de Dieu se préparait ainsi à lui-mème un secours en tout semblable à lui-même, il bâtissait le temple qu’il devait habiter un jour. Il pouvait donc se dire, comme David lorsqu’il annonçait la construction du temple de Jérusalem : Ce n'est point à des hommes, mais à Dieu qu'il faut préparer une demeure (1), et plein de cette pensée il comblait de ses grâces, il enrichissait de ses trésors le temple vivant, le sanctuaire animé, le tabernacle inviolable qu’il s’élevait. Il s’appliquait surtout à le sanctifier dans ses bases, à en établir les fondements sur les montagnes saintes : sa sagesse le lui conseillait, sa puissance le lui permettait, son amour le lui commandait.

Son amour envers sa Mère, voilà la vraie mesure des grâces dont il la combla. Certes celui qui a commandé aux hommes d’aimer leurs parents et de leur faire tout le bien possible, afin de vivre longuement sur la terre, n’a pas manqué lui-même à ce précepte. En créant sa Mère il l’a constituée héritière de tous ses trésors. D’après les lois humaines les parents héritent de leurs enfants auxquels ils survivent; la loi du ciel n’a point d’autre règle. Si avant que de naître nous pouvions choisir notre mère, de quelles qualités ne la voudrions-nous pas douée? S’il nous était donné de la créer,

dati sunt in adjutorium, sien t Virgo. Faciamus ergo ei adjutorium simile sibi, simile in puritate, simile in virginitate, simile in innocentia, simile sine peccato, simile in paupertate, simile in humilitate, simile in tribnlatione, simile in Conceptione Immaculata, simile in gratia, simile in gloria, ad quam nos perducat ipse Filius ejus. Amen. # S. Thomas de Villanova. Concio i. de 1mm. Conc. t. iv. p. 141. ed. Salmant. 1764.

(1) i Paralip. xxix. 31.

DE LA SAINTE TIERCE MARIE

de quelles perfections ne la comblerions-nous pas? Ce qui n’est pas en notre pouvoir, le Fils de Dieu l'a pu : il a choisi, il a créé sa Mère; il l’a faite comme il l’a voulu: et l’on doute qu’il l’ait mise en possession des biens de sa grâce? qu'il lui ait donné ses trésors de vertu et de sainteté? Mais il a plus aimé sa Mère, que nous n’aimons la nôtre; il l’a aimée d’un amour tout divin; il ne lui a donc rien refusé; il lui atout accordé. Sa Mère a donc été aussi sainte qu’elle pouvait l'être.

Et qu’on le remarque bien, il n’y a point ici de milieu: si le Fils de Dieu n’avait point aimé sa sainte Mère jusqu’à la préserver du péché originel, il aurait dû la détester à son origine : il aurait dû, au moins à un instant de sa vie, la considérer comme son ennemie et la traiter comme telle. Or cela est-il possible? Le Fils de Dieu a-t-il jamais pu détester sa Mère, lui qui pendant sa vie et après sa mort lui donna des témoignages si éclatants de l’amour le plus tendre? Non le Fils de Dieu n’a jamais pu haïr sa Mère. Cette sainte Mère n’a donc jamais contracté le péché.

Nous disions tantôt que le Fils de Dieu devait cet honneur à sa Mère, qu’elle ne fût jamais esclave du démon. En effet, s’il lui avait refusé cet honneur, il lui eût infligé le plus grand des opprobres. Si Marie n’avait pas reçu la grâce originelle, elle eût été créée dans un état d’amitié avec le démon et d’inimitié avec Dieu ; elle eût été soumise à la malédiction divine, et déshéritée de tous ses droits au royaume des cieux. Mais c’est là évidemment une honte, un opprobre pour les enfants

l’immaculée conception

de Dieu. Marie n’a donc pas pu subir cet opprobre de la main de son Fils. Cette dégradation morale, cet abaissement spirituel est le partage des enfants d’Adam qui naissent d’après les lois communes; mais celle qui est sortie des mains de Dieu par une création spéciale et toute nouvelle, n’a pu être soumise à cette dégradation.

Si le Fils de Dieu, en créant sa Mère, a pu lui refuser une grâce, ce n’est certainement pas celle de la sainteté originelle : à cet égard il n’a pu être ni oublieux ni indifférent : il aimait trop sa Mère pour permettre qu’elle naquît dans l’ignominie du péché, dans l’esclavage de Satan. Son amour, sa gratitude anticipée ne pouvaient permettre que celle qui devait lui donner la vie du corps, vînt au monde avec la mort dans l’âme.

Rapports de Marie avec le Saint-Esprit.

Si la bienheureuse Vierge Marie a été associée à Dieu le Père pour donner l’existence à l’Homme-Dieu, en ce sens que Dieu le Père était en lui le principe de la nature divine et Marie le principe de la nature humaine, il est vrai de dire aussi que la Sainte Vierge a été associée au Saint-Esprit pour former l’humanité du Sauveur, et qu’elle a constitué avec la troisième personne de la très-sainte Trinité, à qui l’incarnation du Fils de Dieu est spécialement attribuée, un seul principe générateur dont le terme a été l’humanité sainte de Jésus- Christ.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

A ce titre, Marie a toujours été honorée du nom d’Epouse du Saint-Esprit, et considérée comme la bien-aimée de la troisième personne de la sainte Trinité.

Chaque fois que les saints Pères contemplent les grâces que l’Esprit-Saint répandit sur Marie au jour de l'Incarnation du Fils de Dieu, ils éclatent en termes d’éloges et d’admiration. Il est bien certain qu’à l’instant où l’Ange salua la bienheureuse Vierge Marie ombragée de la puissance du Saint-Esprit, elle acquit un nouveau, un immense degré de sainteté, une abondance de grâces qui mit le comble à tous les dons antérieurs. Une fraîcheur céleste éteignit en elle les plus petites étincelles des passions humaines ; un feu divin alluma dans son âme l’ardeur des plus sublimes vertus : Marie devint aux yeux du Seigneur plus belle que les anges, plus fervente que les séraphins et que les chérubins. En un mot l’Esprit-Saint épuisa en elle toutes les ressources de son tout-puissant amour.

A cet égard jamais le moindre doute ne fut soulevé dans l’Eglise.

Mais ce fait admis, n'est-on point forcé de croire que Marie, qui devint alors l’épouse du Saint-Esprit, avait été sa fiancée dès le moment où elle fut créée? Est-il possible que ce tendre époux ait attendu le moment du grand mystère de l’Incarnation, pour témoigner à son épouse bien-aimée toute l’ardeur de son amour? Le messager céleste nous dit le contraire. Quand il vint annoncer l’incarnation du Fils de Dieu, il déclara à Marie qu’elle avait déjà été remplie de grâces; que la munificence di-

vine l’avait prévenue depuis longtemps. Et s’il faut remonter le cours des années pour retrouver la première heure où le Saint-Esprit combla Marie de ses grâces, à quel instant nous arrêterons-nous, avant d’arriver à celui où elle sortit des mains de Dieu? Si l’Esprit-Saint l’a aimée, comme nous n’en doutons pas, avant l’accomplissement du grand mystère de l’Incarnation, il l’a certainement toujours aimée, il ne l’a jamais haïe. Sa grâce a donc été répandue sur Marie du moment que celle-ci fut créée, pour croître jusqu’à l’heure de sa mort Le Saint-Esprit n’ignorait pas que si Marie, au moment où elle fut créée pour devenir sa chaste épouse et la Mère du Verbe, avait pu lui demander sa dot, elle lui eût dit ce qu’Esther disait autrefois à Assuérus son époux : Si fai trouvé grâce devant vos yeux , à mon roi , et si cela vous est agréable, donnez-moi mon âme pour laquelle je vous prie (i). Et le Saint-Esprit lui eût répondu comme Assuérus répondit à Esther : Ne craignez point; vous ne mourrez point; la loi de mort n'est pas faite pour vous , mais pour tous les autres (2).

Marie a donc gagné son âme dès l’instant de sa création, malgré la loi de mort qui pesait sur la race d’Adam : elle est entrée dans le monde pleine de grâce et de sainteté.

Concluons.

Il est impossible que Dieu ait voulu tout à la fois que Marie fût substantiellement unie à la nature divine,

(1) Eüîher. vu. 5.

(2) Ibid. xv. 13.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

l’associée de la Sainte-Trinité, dans l’accomplissement des plus grands mystères, la Fille du Père, la Mère du Fils, l’Epouse du Saint-Esprit, et qu’elle fût aussi l’ennemie de Dieu, l’esclave de Satan, pécheresse par son origine, maudite dans sa Conception. Il est impossible qu’une même créature ait eu tout à la fois des rapports si intimes avec la divinité et des rapports si intimes avec le démon. Marie, qui s’élève si haut au-dessus de la condition commune dans le reste de sa vie, a dû s’élever audessus de cette condition dès qu’elle fut créée; elle a doncétécréée dans l’état de la justice originelle ; sa Conception a donc été immaculée.

ARTICLE II

Relation de l'origine sainte de Marie avec les grâces qu'elle a reçues

pendant sa vie.

Dieu a manifesté assez clairement les vues de sa miséricorde sur la bienheureuse Vierge, pendant son existence mortelle, pour que nous puissions en conclure quelles ont été ses vues sur sa première origine. Il est facile de voir, pour peu que l’on analyse les grâces dont Marie a été comblée durant sa vie, que la justice originelle fait partie de cette plénitude de grâces que l’ange Gabriel a saluée en elle, au jour de l’Incarnation du Verbe.

Pour être court, nous nous arrêterons à quatre faits principaux : Marie a été préservée par la grâce des suites du péché originel ; elle a été préservée par la

l’immaculée CONCEPT. T. II. q

l’immaculée conception

grâce de tout péché actuel, même véniel ; elle a été douée de la virginité perpétuelle du corps, image de celle de l’âme; elle a reçu une quantité de grâces indéfinie, au nombre desquelles la justice originelle ne peut pas n’être pas comprise. Ces faits nous conduiront par

des conséquences nécessaires au dogme de l’immaculée Conception.

Marie a été préservée des suites du péché originel : première grâce qui suppose

l’exemption du péché originel.

Non-seulement la Mère de Dieu a reçu la plénitude des grâces célestes, mais elle a été préservée encore de toutes les suites fâcheuses et déshonorantes du péché originel. Les effets ordinaires de la malédiction commune n’apparaissent point en elle: toute son existence en a été préservée. Dès lors, de quel droit ose-t-on soutenir que cette malédiction a pesé sur elle? S’il est vrai de dire qu’il n’y a point d’effet sans cause, il n’est pas moins certain qu’il n’y a point, dans cette matière, de cause sans effet. Le péché originel n’existe point, il n’a point existé là où il ne se manifeste point. Dieu n’a pu infliger à sa Mère une injure gratuite : s’il l’a délivrée des effets et des suites du péché originel, il l’a bien certainement préservée du péché originel lui-même. Cette conséquence est rigoureuse, incontestable.

Eh bien, Marie a été préservée de tous les effets déshonorants du péché originel, de toutes les suites que son divin Fils n’a pas voulu subir.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Il v a quatre effets principaux de la malédiction coinmune, à savoir : le déréglement de la concupiscence; la facilité de pécher, ou la fragilité extrême, laquelle entraîne inévitablement quelques chutes, au moins vénielles; les douleurs et les dommages de la maternité ; enfin la corruption du tombeau. Nous allons voir que Marie n’a subi aucune de ces tristes conséquences de la déchéance originelle.

Saint Paul, qui avait été ravi jusqu’au troisième ciel, se plaignait avec douleur de sentir dans ses membres une loi contraire à la loi de son esprit, et de recevoir

malgré lui les soufflets de l’ange de Satan. Tous les enfants d’Adam sentent comme lui, au fond de leur àme, les flots indomptés de cette mer orageuse battre leur volonté en brèche, et ébranler leur cœur. Le désordre et l’importunité de la concupiscence, la foi nous l’enseigne, datent du moment où Adam sê révolta contre Dieu.

Cj 7

La désobéissance de notre premier père envers Fauteur de son être fut le signal de la révolte intime de la chair contre l’esprit, de cette sédition mystérieuse des facultés infimes de l’homme contre sa raison et contre sa volonté. Ce désordre, que la grâce combat et apaise, mais qu’elle ne fait jamais entièrement cesser, est une des preuves les plus sensibles de l’existence du péché originel et de sa fatale propagation.

Eh bien, Marie n’eut aucune part à ce triste héritage, elle fut soustraite à ce mal, elle ne connut jamais ce désordre. Les théologiens qui, comme le docteur angélique, supposent que la Mère de Dieu a contracté le péché originel, accordent que dès le moment de sa création b

l’immaculée conception

concupiscence fut suspendue ou liée en elle, afin qu’elle n’en ressentît jamais les effets, et que cette funeste inclination a été complètement éteinte, en tant qu’elle était déréglée, à l’heure de l’Incarnation du Fils de Dieu. Les autres docteurs de l’Eglise parlent sans distinction ni réserve; ils enseignent simplement que jamais Marie ne ressentit les effets de la concupiscence déréglée; mais qu’elle conserva sur elle-même l’empire souverain dont nos premiers parents jouissaient dans l’état d’innocence.

Il paraît donc certain que la bienheureuse Vierge Marie n’a jamais contracté le péché originel, qui est le vrai foyer de la concupiscence déréglée.

La fragilité humaine dans la pratique du bien est un second effet de la chute originelle. La Mère de Dieu n’y fut pas sujette.

Depuis la chute d’Adam la faiblesse de ses enfants est si grande, que tous succombent tôt ou tard, plus ou moins gravement, aux tentations dont ils sont environnés, et qu’ils méritent le nom de pécheurs, non-seulement à cause du vice de leur origine, mais aussi à cause des fautes qu’ils commettent. Si nous disons que nous ne sommes pas pécheurs, écrit saint Jean, nous sommes menteurs, et la vérité n'est point en nous(i). Le juste lui-mème tombe sept fois le jour, c’est-à-dire, très-souvent, au moinsd’une manière légère. Nous recevons de Dieu assez de grâces pour éviter toutes les fautes ; mais de fait nous

(l)iJoan. 1.8.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

ne les évitons pas toutes. Le joug qui pèse sur les enfants des hommes est si lourd, qu’avec le secours ordinaire de la grâce on ne fait jamais ce qu’à la rigueur on pourrait faire. Aussi le saint Concile de Trente a-t-il déclaré que, sans un secours extraordinaire delà grâce, il est moralement impossible à l’homme d’éviter tous les péchés véniels pendant sa vie entière. C’est là une des tristes suites du péché originel (i).

Eh bien, d’après le même Concile, l’Eglise catholique croit et enseigne que la bienheureuse Vierge Marie n’a jamais commis le moindre péché véniel; que jamais elle n’a déplu d’aucune manière aux regards du Seigneur; en un mot, qu’elle n’a jamais commis aucune de ces fautes qui dans les autres hommes sont inévitables.

Ici encore Marie a échappé à la loi générale du péché ; ici encore elle a été soustraite, par une opération extraordinaire de la grâce, à une conséquence naturelle du péché originel.

Passons plus avant.

Lorsqu’Eve eut séduit notre premier père, Dieu lui infligea, comme un châtiment propre aux personnes de son sexe, les douleurs de l’enfantement et les dommages de la maternité. Vous enfanterez dans la douleur, lui ditil ; et cette terrible sentence s’accomplit tous les jours

(1) Dans sa traduction en vers de limitation de Jésus-Christ, Pierre Corneille a exprimé cette vérité en quelques lignes. 11 écrit au livre i. chapitre 22e :

« Tant qu’a ce corps un souffle nous attache,

Tel est a tous notre malheur,

Que le plus innocent ne se peut voir sans tache,

Ni le plus content sans douleur. >

dans les filles d'Eve : les tristes effets qu’elle produit attestent clairement la vengeance que Fauteur de la nature exerce sur la race qui a méconnu ses bienfaits.

Ce châtiment, comme tous les autres, a été suspendu en faveur de Marie. Tandis que toutes les femmes enfantent dans la douleur, Marie enfante dans la joie. L’ange Gabriel en lui annonçant la naissance de son Fils, lui dit, selon l'expression du texte grec: Réjouissez-vous, o vous qui êtes pleine de grâces. Lorsque son fils vint au monde, les anges dans les cieux, les bergers sur la terre, entonnèrent des chants d'allégresse et des cantiques de reconnaissance. Cette joie annonçait sans doute que l'enfantement de Marie était une source de bonheur pour l'humanité tout entière ; mais elle disait aussi que les douleurs d’Eve avaient cessé pour Marie affranchie, par la volonté divine, du tribut de gémissements et de souffrances, que paient hélas! toutes les mères à la loi du péché.

Le Sauveur vint donc au monde, comme après sa mort il sortit dutombeau, d’une manière prodigieuse, iîiouïe, sans faire injure à sa Mère, sans blesser en rien sa parfaite intégrité. La malédiction commune aux filles d’Eve ne s’appesantit point sur la femme qui était bénie entre toutes les femmes, comme si Dieu avait voulu attester ainsi le miracle de la grâce qui l'a préservée de la tache du péché originel.

Enfin la chute de notre premier père a fait entrer la mort dans le monde, et surtout la corruption du tombeau. Marie a-t-elle été préservée de ce tribut fatal?

Il semble que notre théorie échoue ici, car la Mère de

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Dieu a subi la mort. Les adversaires du privilège de Marie se sont prévalus de ce fait avec une ardeur et une ténacité incroyables, quoiqu’en réalité il ne pût leur fournir qu’un argument négatif.

Au fond iis avaient tort: cet argument 11e prouve rien. Nous allons le démontrer.

Dans la mort corporelle il faut distinguer deux choses, la séparation de l’âme et du corps, et la dissolution des membres par la corruption du tombeau.

La première ne répugne pas absolument à l’état d’innocence. Des écrivains d’autorité ont pensé que si tous les hommes avaient été créés dans l’état de la justice originelle, où fut créé Adam, leurs âmes se seraient séparées à un moment donné de leur corps, pour les rejoindre, après un sommeil plus ou moins long, et pour parvenir ainsi avec eux au séjour éternel.

D'autres ont cru qu'un profond sommeil, image de la mort, se serait emparé des hommes et aurait servi de passage entre cette vie mortelle et la vie de l’éternité. Dans cette hypothèse, les élus auraient été transportés en corps et en âme au céleste séjour par la main des anges, après avoir subi une interruption des facultés de lame, qui équivalait à la mort (1).

L’union de l’âme et du corps, quoiqu’intime et substantielle, repose cependant sur l’action combinée d’éléments corruptibles, dont la dissolution lente ou prompte

(1) Les angoisses, les douleurs, l’agonie enfin sont les préludes naturels de la séparation de l'ame et du corps. L’état de péché dans lequel les enfants d’Adam sont tombés, a pu les aggraver, mais il ne les a pas fait naître. C’est pourquoi Notre- Seigneur a pu et a voulu les subir. Mais, chose digne de remarque, il ne parait

est naturelle, inévitable. La séparation momentanée de ces deux parties de nous-mêmes est donc une conséquence naturelle de notre nature, conséquence qui ne répugne pas à l’état d’innocence; et dans l’état de péché où nous sommes, elle a si peu en elle-même la valeur d'un châtiment, que Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu la subir.

La mort a donc deux effets distincts, le premier qui est la séparation de l’âme et du corps; le second qui est la corruption du corps, la pourriture des membres, la poussière du tombeau. C’est dans ce second effet de la mort que consiste surtout le châtiment imposé à l’homme après sa chute.

Dieu lui dit alors: Vous mourrez; mais il ajouta pour préciser cette peine : Vous êtes poussière, et vous rentrerez dans la poussière; sentence qui s’exécute tous les jours sous nos yeux, pour venger l’offense de Dieu, par la corruption et la dissolution des membres dans lesquels la loi du péché a régné.

Notre-Seigneur n'a pas accepté ce second effet de la mort. Les prophètes avaient prédit qu’il ne verrait pas la corruption du tombeau, et il ne l’a pas vue ; que son tombeau serait glorieux, et il en est ressuscité plein de gloire. Mais il a accepté le premier effet de la mort, comme les autres pénalités de notre nature, telles que la faim, la soif, les privations, les douleurs accidentelles, la brièveté de la vie, les angoisses de la mort,

pas que la sainte Mère du Sauveur y ait été assujettie. La tradition antique nous présente la mort de la Sainte Vierge comme un paisible sommeil, qui a servi pour elle de transition entre le temps et l’éternité.

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toutes choses, naturelles cà l’homme, sous certains rapports, et qui ont revêtu, depuis la chute, la nature de peines du péché, afin de devenir des sources fécondes de mérite et d’expiation. Les seules peines du péché que le divin Sauveur n’a pas voulu ni pu subir, sont celles qui ont le caractère d’un châtiment proprement dit, et qui entraînent une certaine ignominie, telles que le déréglement de la concupiscence, les péchés de fragilité et la corruption du tombeau.

La bienheureuse Vierge Marie a partagé à cet égard le sort de son Fils. Elle a subi les pénalités, parmi lesquelles figure la séparation de l’âme et du corps; mais elle a été préservée des suites du péché, qui sont une espèce d’opprobre. Elle a été affranchie delà concupiscence déréglée, des fautes vénielles, de la poussière du tombeau.

Aussi la mort de la sainte Vierge n’est-elle point considérée par les saints Pères comme une mort proprement dite, mais plutôt comme un sommeil, comme un passage mystique de cette vie à la vie bienheureuse; comme une éclipse miraculeuse.

« Quoique votre âme bienheureuse, ô Marie, s’écrie saint Jean Damascène, ait été séparée de votre corps sacré pour obéir aux lois de la nature, et que ce corps immaculé ait été confié au tombeau, cependant il ne reste point sujet à la mort, et ne subit pas la corruption. Votre virginité avait été gardée intacte dans l’enfantement du Sauveur ; votre corps a dû être conservé intact aussi, lorsque votre âme en est sortie, afin que ce tabernacle de Dieu ne fût point corrompu, mais transformé par la puissance divine en un tabernacle éternel. De

même que le soleil, toujours brillant de la lumière la plus vive et la plus éclatante, parait défaillir et changer ses rayons en ténèbres, quand le corps de la lune le couvre en partie, quoiqu’il ne soit réellement pas privé de sa lumière, mais qu’il reste toujours une source inépuisable de clarté; ainsi, ô Vierge sainte, vous êtes aussi une source de vraie lumière et un trésor inépuisable de vie... Quoique vous ayez étéobscurcie pour un temps par la mort corporelle, vous ne cessez de répandre des flots immenses de lumière, de vie et de véritable bonheur sur vos enfants... Votre passage à l’autre vie ne doit donc pas être appelé une mort, mais un sommeil ou un voyage ; ou pour mieux dire, un passage à votre propre demeure, à la vision de Dieu (1). »

Le mystère de l’assomption glorieuse de la sainte Vierge enlève donc à sa mort le caractère de châtiment, qui est imprimé à la mort du reste des hommes; et sa mort loin de déranger la démonstration que nous tâchons d’établir, la confirme solidement.

Des esprits curieux ont demandé pourquoi le Seigneur a permis que sa Mère subît la mort, quoiqu’elle eût été exempte du péché qui a introduit cette peine dans le monde?

À cette question la réponse est facile.

Non-seulement nous dirons en général que Dieu a permis cette mort pour les fins les plus nobles, mais nous ajouterons en particulier, qu’il a pu la vouloir ne

(i) S. Joan. Damasc. Orat. i. in Dormit. B. M. V. n. 10. t. h. p. 865.— Voyez la môme pensée dans les écrits de saint Bernard.

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fût-ce que pour prouver plus efficacement cette vérité, souvent niée aux premiers siècles, que Marie et son divin Fils appartiennent à la postérité d’Adam, et sont vraiment hommes. Qui donc ignore que les Docêtes, les Phantasiastes et d’autres hérétiques ont soutenu que le Sauveur n’a jamais pris un corps semblable au notre? Ils lui attribuaient un corps fantastique dans lequel il n’aurait pas pu souffrir pour nous; ils prétendaient qu’il n’était point né de Marie, mais qu’il avait passé par elle, c’était leur expression, comme par un canal; ils ajoutaient ([lie Marie n’était point une femme ordinaire, bile d’Adam, mais un ange ou une espèce de divinité.

La mort de la Mère de Dieu est une réfutation frappante de toutes ces hérésies.

Marie a pu aussi subir la mort, pour ressembler en ce point, comme dans tous les autres, à son divin Fils ; elle a pu la subir pour ressusciter glorieuse du tombeau comme lui; elle a pu mourir, afin d’ôter à notre mort une partie de sa tristesse, pour nous la rendre plus consolante et plus douce; elle a pu mourir enfin pour acquérir elle-même de grands mérites (1), et pour fournir

(1) C’est un des motifs qu’allègue saint Thomas de Villeneuve. « Et si dicas: Virgo mortua est et famcm et sitim et alias pœnas nonnullas peccati passa est; respondeo : Christus sine peccato has contraxit, ut nobis mereretur. Virgo etiam ad meritum sibi ; non enim decuit ut Mater careret istis pœnalitatibus, quas pro nobis accepit Filius. Ideo potest ipsa dicere nobis : Nolite me considerare quod fusca sim, quia decoloravit me sol, ut essem adjutorium sibi simile per omnia. Utdicat etiam de se : Nigra sum sed formosa : Nigra in pœnalitatibus, formosa in meritis. » S. Thomas a Villanova, donc. ni. de Concept. B. V7. t. v. op. p. 148. ed. Salmant. 1764. — On remarque en général que les saints Pères et les livres liturgiques assignent à la mort de la Mère de Dieu un grand nombre de

l’immaculée conception

aux enfants de Dieu un grand exemple de résignation et de force.

Ces avantages expliquent pourquoi Dieu a pu permettre la mort de sa sainte Mère, quoique celle-ci n’eût point contracté le péché originel ; et nous voyons ainsi que l’objection tirée de cette mort, contre le privilège de l’immaculée Conception, est sans valeur, tandis que la preuve que nous tirons en faveur du privilège de la sainte Vierge de sa résurrection immédiate, est sans réplique.

Marie a donc été préservée de toutes les suites du péché originel ; elle a donc été préservée du péché originel lui-même, qui certainement n’a pas existé là où il n’a produit aucun effet.

Marie a été préservée de tout péché actuel, même véniel : seconde grâce qui suppose l’exemption du péché originel.

L’Eglise catholique croit et enseigne que la bienheureuse Vierge Marie, par un privilège spécial de la grâce divine, a évité, pendant sa vie entière, tout péché actuel, mortel ou véniel.

Le Concile de Trente a placé cette croyance au rang des vérités catholiques.

motifs, sans jamais parler du péché originel : ils semblent au contraire insinuer que le péché originel ne contribua sous aucun rapport à cet événement. La commission spéciale de théologiens que S. S. Pie IX avait chargée de discuter la question, en a consigné plusieurs exemples dans ses actes. Voy. Breve esposizione degli atti délia commissione spéciale stabilita délia santità di X. S. Vio Papa IX. p. Ôi et seq. Roma 1853.

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La tradition générale de l’Eglise, que nous avons expliquée dans le IXe chapitre, dissipe tout doute à cet égard. Elle attribue à la Mère de Dieu une sainteté parfaite, perpétuelle, indéfinie, supérieure à celle des anges et des saints. L’opinion isolée de quelques Pères, qui ont cru remarquer des fautes dans la vie de la sainte Vierge, n’ôte rien à la tradition de l’Eglise qui range la croyance générale au nombre des vérités révélées. Les blasphèmes des hérétiques, tels que Calvin, y font beaucoup moins encore.

Du moment que cette prérogative de Marie est admise, il est aisé d’en déduire par une conséquence nécessaire, irréfutable, le privilège de son Immaculée Conception.

Toute la démonstration reposera sur trois arguments a fortiori.

D’abord il est permis de raisonner ainsi : celui qui veut le plus veut aussi le moins ; or Dieu a voulu le plus en préservant sa sainte Mère de l’ombre même du péché : il a donc voulu le moins, en la préservant du péché originel.

Je m’explique.

Le péché mortel est sans doute plus considérable dans l’ordre moral que le péché véniel ; mais dans la pratique, vu l’extrême fragilité de la nature humaine, il est plus difficile d’éviter toujours toute faute légère, tout péché d’inadvertance, que tout péché mortel. L’expérience est là qui nous l’atteste. Des milliers de fidèles évitent constamment, avec la grâce de Dieu, tout péché mortel, mais combien en est-il qui n’aient pas souvent à se reprocher des péchés véniels? Il en est peu ou point. Eviter tout péché véniel est donc plus qu’éviter

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tout péché mortel ; et si Dieu a voulu que sa sainte Mère évitât les moindres fautes vénielles, il a dû à plus forte raison vouloir qu’elle fût préservée de tout péché mortel, et, par conséquent, du péché originel.

En second lieu je raisonne ainsi :

Personne n’ignore que le péché actuel, mortel ou véniel, est l’effet de la libre* volonté de l’homme, au point qu’il n’y a pas de péché là où il n’v a pas de volonté libre.

Il n’est pas moins constant que le péché originel n’est point un péché de la volonté, mais un péché delà nature, péché que tous les enfants d’Adam contractent comme un triste héritage de leur premier père, sans aucun acte de leur volonté personnelle. Quand les Jansénistes ont osé dire que le péché originel est l’effet d’une volonté personnelle, et que, par conséquent, chacun doit en faire pénitence et s’en repentir, le saint Siège a solennellement condamné cette doctrine, en déclarant que personne ne doit se repentir du péché originel, ni en faire pénitence (1). L’ange de l’Ecole, avec les autres princes de la théologie, appelle constamment le péché originel, le péché de la nature, par opposition au péché de la volonté.

(1) La XIXme proposition condamnée par Alexandre VIII, dans son décret du 7 décembre 1698, est ainsi conçue : Homo débet agere tota vita pœnitentiam de peccato originali. Le P. Viva, In theses damnatas , etc. p. 454. ed. Patav. 1727, explique très-bien la question. On peut s’affliger du péché originel comme de tout autre mal commis par autrui. Le baptême efface en nous le péché originel autant qu’il peut être effacé. Aucune satisfaction ne peut être offerte à Dieu pour ce péché. La pénitence ne peut rien pour l’effacer, etc. Ce péché est propre à chacun , selon l’expression du concile de Trente, en tant qu’il est contracté, et non pas en tant qu’il a été commis.

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Ceci posé, je soutiens que si Dieu a voulu préserver sa sainte Mère des péchés actuels qui dépendaient de sa volonté propre, personnelle, il a voulu à plus forte raison la préserver du péché qui ne dépendait que de la nature. Voici pourquoi :

Dans l’ordre actuel de la Providence, la volonté personnelle de Marie était moins au pouvoir de Dieu que la nature. Celle-ci dépend à chaque instant de l’action du Créateur, qui conserve par une action immédiate et continue les lois de l’univers et l’existence de toutes les causes secondes. Mais entre lui et les volontés créées Dieu a placé le libre arbitre, qui rend ces volontés indépendantes de lui dans toutes leurs déterminations rationelles. Dieu n’est donc pas maître de ces volontés comme il l’est de la nature et de l'existence de toutes les causes secondes.

Maintenant, je le demande, Dieu a-t-il pu, sans la plus notoire inconséquence, chose qu’il est impossible d admettre, préserver Marie de toutes les fautes qui eussent été l’effet de sa libre volonté, et la laisser encourir le péché originel qui est le péché de la nature, le péché qui résulte de causes qu’il lui appartient de suspendre? Disons-le hardiment, cela est impossible. Non, Dieu n’a pas permis que Marie, préservée des fautes qui dépendaient de sa volonté personnelle , fût assujettie au vice de la nature tombée, vice qui semble ne dépendre que de la volonté du Créateur.

En troisième lieu, on peut défier l'homme le plus profond et le plus subtil du monde d’alléguer un seul motif à l’appui du décret par lequel Dieu a préservé Marie de

l’immaculée conception

tout péché actuel, qui ne milite pas à plus forte raison en faveur de la préservation du péché originel.

Quels sont les motifs qui expliquent et justifient ce dogme, que Marie a été préservée de toute tache du péché actuel ?

On dit avec raison que la sainte Vierge a obtenu ce privilège, parce qu’elle était la Mère de Dieu, parce que la sainteté de Dieu et l’honneur du Verbe incarné exigeaient cette prérogative. Il est évident que le Fils de Dieu ne pouvait naître d’une pécheresse.

On dit encore que Marie, destinée à concourir avec son Fils à l’expiation des péchés du monde, n’a pu commencer par en être souillée elle-même ; qu’elle n’a pas pu être sa propre médiatrice, ni son propre secours ; que Fétat de pécheresse est incompatible avec sa mission divine.

On ajoute que Marie a reçu une plénitude de grâces qui exclut le péché, afin d’être digne d’enfanter Celui qui n’a jamais péché ; qu’elle a dû être assez sainte pour qu’elle fût semblable à son Fils, et son Fils semblable à elle ; que comme Reine future du ciel elle a dû mener toujours une vie céleste sur la terre.

Eh bien, il n’est pas un seul de ces motifs qui ne prouve, et à plus forte raison, la nécessité de la justice originelle en Marie. Le péché originel est bien plus indigne de la Mère de Dieu, qu’une faute de fragilité humaine ; il blesse bien plus profondément l’honneur du Seigneur ; il est bien plus contraire à la mission de Marie ; il suppose une bien plus grande absence de grâces divines ; il efface bien davantage la ressemblance de

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Dieu dans l’âme, il abaisse bien plus la personne qui en est souillée, au-dessous des anges et des saints, qu’un péché véniel. Concluons donc qu’il est impossible que Dieu, après avoir préservé sa sainte Mère des atteintes du péché véniel, ait permis qu’elle subît la tache du péché originel.

Cette inconséquence, ce désordre dans l’œuvre de Dieu, répugne évidemment à sa sagesse. Il a donc préservé Marie de la souillure originelle.

Marie a été douée de la Virginité perpétuelle : troisième grâce qui suppose

l’exemption du péché originel.

La Virginité perpétuelle de la Mère de Dieu avant, pendant et après son enfantement est un article de foi, qui repose sur la tradition de tous les siècles et que nous professons tous les jours en disant dans le symbole : Jésus-Christ... qui est né de la Vierge Marie.

L’Eglise a toujours entendu ces paroles dans ce sens que Marie est la Vierge par excellence, et que sa Virginité perpétuelle est un don miraculeux annexé à sa maternité divine. De là l’usage d’appeler Marie La sainte Vierge, comme de son nom propre, de son nom appellatif, nom que déjà au IVe siècle, nous l’avons fait remarquer ailleurs, saint Epiphane déclarait essentiel à Marie, invariable et impérissable dans l’Eglise (i). Les chrétiens d’orient s’expliquent plus clairement encore en appellant la Mère

(1) Voy. ici 1. 1. p. 375.

l’immaculée conception

de Dieu Toujours-Vierge , ‘Aeiwasoévcç, nom qui exprime matériellement la virginité perpétuelle. L’occident a rendu du reste en deux mots ce que l’orient exprimait en un seul ; car les plus anciens auteurs latins ont attribué la qualification de Toujours-Vierge, Semper-Virgo, à la Mère de Dieu (1).

Ce fait posé, on arrive par une conséquence nécessaire à cette conclusion : Marie n’a jamais été souillée de la tache du péché, jamais l’iniquité n'a causé de dommage à son âme.

Quand les anciens Pères examinent comment Marie est devenue mère du Verbe incarné , ils enseignent que Marie l’a conçu dans Pâme avant de le concevoir dans son corps ; ils disent qu’elle l’a conçu d’abord par la pensée et par l'amour, ensuite par la chair et par le sang. L’âme de Marie a donc été le sanctuaire, le tabernacle, le trône, la demeure de Dieu, tout autant que l’était son corps. De là il devient évident, que si la virginité du corps de Marie a été conservée par un miracle delà toutepuissance divine, parce que ce corps était le temple saint du Dieu incarné, la virginité de l'âme de Marie,

(1) Ayant rencontré l'expression AçtTrapQsvcç dans le texte de Didyme, auteur du IVe siècle, le savant Mîngarelli fait la remarque suivante : a Quod si Rufini Palæstini, Pelagiani quidem sed pervetusti auctoris, librum De fide allegare hic licet, is quoque, n. 45, scribit : Ex Maria quidem Semper-Virgine corpus accipiens, etc. Et paulo post : Ex ipsa Semper-Virgine nascitur homo. Verum temporibus Didymo posterioribus maxime invaluit id nomen, ut nihil frequentius occurrat quam voces ’Açt-a?esvc: et Semper-Virgo , in græcis et latinis liturgiis, antiphonis , orationibus, atque adeo in synodorum actis et sanctorum Patrum operibus, ubi de Beata Maria sermo fit. » A. Mingarelli. Not. in lib. Didymi de S. Trinit. 1. i. c. 27. pag. 84. ed. Bonon. 1769.

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dans laquelle Dieu s’est incarné d’abord, a dû être conservée pour le même motif et par la même toute-puissance. Il y a une liaison si intime entre l’intégrité parfaite du corps de Marie et l’intégrité perpétuelle de son âme, que la première n’a pour ainsi dire aucune raison d’être, si on conteste la seconde. On doit tenir pour certain que toutes les qualités corporelles accordées par le Créateur à sa Mère, ne sont qu’un reflet des qualités analogues, qu’il lui a prodiguées selon l’âme, dans l'ordre spirituel.

Les saints Pères ne s’v sont pas trompés : après saint Ambroise et saint Jean Dama scène, une foule de saints docteurs enseignent que Marie a toujours été Vierge d'âme et de corps.

Que signifie ce langage, sinon que l’âme de Marie est parfaitement vierge de toute souillure et de toute atteinte du péché? Qu'elle n’a jamais éprouvé aucun dommage spirituel ? Qu’elle jouit de l’intégrité originelle ?

Si du fait nous passons au droit ; si nous pesons les motifs qui ont pu déterminer la bonté divine à conserver toujours la virginité corporelle de Marie ; nous n’en trouverons pas un seul qui ne milite à plus forte raison en faveur de sa virginité spirituelle.

Conçoit-on, par exemple, que Dieu ait dérogé aux lois les plus générales de la nature afin que Marie, en donnant le jour au Sauveur, ne souffrît aucun dommage dans son corps , et qu’il n’ait point suspendu les lois de sa justice, afin que cette bienheureuse Vierge ne reçût, en naissant elle-même, aucun dommage dans son âme ?

Quoi! parce que l’humanité du Sauveur naissait de

l’immaculée conception

Marie, les membres de cette Vierge incomparable furent conservés intacts par un miracle de la toute-puissance divine ; et parce que Dieu lui-même devait naître d’elle, son âme n’aurait pas dù conserver une parfaite intégrité? La présence substantielle de la divinité en elle, aurait moins fait pour la sainteté de sa personne que pour l’intégrité et la pureté de son corps ? Le corps de Jésus- Christ aurait miraculeusement conservé intact le corps de sa Mère ; et la divinité de Jésus-Christ n’aurait point conservé intacte, par un miracle de la grâce, l’âme de cette Mère incomparable? Après cette vie, Marie serait montée aux cieux avec un corps vierge et intact, et avec une âme qui aurait été souillée ? Dieu aurait donc fait plus pour le corps que pour l’âme de sa sainte Mère? Qui oserait le dire ? Qui pourrait le croire ?

Si Marie a été toujours vierge de corps, à cause de la maternité divine dont elle fut honorée, elle a été toujours vierge d’esprit et de cœur, comme les saints Pères l’ont enseigné dès les premiers temps ; or la virginité perpétuelle d’esprit et de cœur n’est au fond que la sainteté perpétuelle. Marie a donc été conçue sans péché.

Marie a reçu l'abondance de toutes les grâces : il est donc impossible de lui

dénier la grâce originelle.

L’ange Gabriel a raconté toute l’histoire de la Mère de Dieu en lui disant: Vous êtes pleine de grâces. Ces mots renferment en abrégé tout ce queDieuafaitpourMarieettoutce

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que Marie a fait pour Dieu. Les siècles chrétiens ont reconnu que le Seigneur n’avait mis aucune borne à ses faveurs envers sa Mère, et que la plénitude de grâces qu’il lui avait accordées n’admettait ni limites ni exception. Grâces de l’esprit, grâces du cœur, sainteté de l’âme, pureté du corps, lumière de la foi, vision prophétique, espérance vive, charité séraphique, vertus théologales et cardinales au plus sublime degré, prérogatives éminentes, privilèges uniques, tous les dons que renferment les célestes trésors, ont été prodigués à Marie sans réserve ; au point que l’on a pu dire avec vérité, que la Mère de Dieu a obtenu, par un effet de la bonté divine, les grâces que son Fils possédait par les droits de sa nature.

Ce n’est pas tout. Marie a répondu à ces avances de la bonté divine par une vie vraiment céleste. Sa coopération fidèle et constante à la grâce a augmenté la beauté de son âme, et accru la valeur de ses mérites. Dès son enfance elle s’est consacrée à Dieu dans le temple, où des anges, selon une pieuse tradition, ont veillé sur elle et font nourrie. Ce sont sans doute les anges qui après sa mort l’ont portée aux cieux, et qui maintenant embellissent son trône de leur présence. Plus tard Marie a suivi partout son divin Fils, croissant en sainteté devant Dieu et devant les hommes, jusqu’à ce qu’elle eût atteint le degré de perfection sublime, qui répondait naturellement ici-bas à l’immensité de la gloire qui lui était préparée au plus haut des cieux.

Marie a donc été un miracle de la grâce, une merveille, un prodige, depuis l’instant de sa naissance jusqu’à sa mort ; depuis la première grâce qu’elle reçut jusqu’à

l’immaculée conception

celle qui mit le comble à son bonheur. C’est là la loi de sa création, la loi de sa vie, la loi de toute son existence (1).

Maintenant, que l’on suppose Marie conçue dans le péché, et cette loi est complètement renversée : l’ensemble des grâces que Marie a reçues, présente à nos yeux

l'anomalie la plus étrange, la plus inconcevable. Dans

cette hypothèse, la loi de grâces qui détermine l’existence de Marie, a subi une exception, et cette exception a été appliquée à la première de toutes les grâces possibles, à la grâce originelle. La longue série de faveurs divines, destinées à Marie, a pris pour point de départ le péché, c’est-à-dire une véritable disgrâce. Le fondement de cet admirable édifice de sainteté a été le péché mortel, un état criminel ! Toute la vie, toute l’existence de Marie a appartenu à Dieu, excepté son commencement, son origine. La grâce deDieu abonde toujours et partout, dans toutes les circonstances de la vie de Marie, si ce n’est dans sa Conception. Dieu qui a fait de sa Mère le premier et le plusbeau fruit de la rédemption, n’en a pas gardé pour lui les prémices ! Il les a abandonnées à Satan! 11 réclamait impérieusement les prémices des champs d’Israël; mais il ne s’est point réservé à luimême les prémices du paradis virginal!

Disons-le sans détour : la chose est impossible. La grâce originelle appartient à ce faisceau de grâces que l’ange célébra en Marie. De toutes les grâces que Dieu a

(1) Ce point de doctrine a été prouvé à l’évidence dans le neuvième chapitre de cet ouvrage : il est donc bien établi pour nous.

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pu refuser à sa Mère, celle-là est sans contredit la dernière.

Ainsi le rapport intime qui existe entre l’origine de Marie et les grâces qu’elle a reçues pendant sa vie, démontre à l’évidence que la bienheureuse Vierge a été conçue sans péché. Voyons maintenant quel jour projettent sur le privilège de son Immaculée Conception ses destinées terrestres et célestes.

ARTICLE III

Relation de l’origine de Marie avec ses destinées.

La Sainte Vierge a été choisie de Dieu comme l’instrument principal des deux grands mystères de l’Incarnation du Verbe et de la Rédemption des hommes; et de plus, comme la Reine future du royaume des deux. A ces titres divers elle a été comblée de grâces et de faveurs. Il importe donc de rechercher si le trésor de dons célestes qu’elle a reçus pour répondre à ces grandes destinées, comprend le don de la justice originelle.

Pour plus de clarté distinguons en Marie quatre destinées principales.

Elle a été créée d’abord comme le paradis virginal, dans lequel et duquel Dieu voulait former le second Adam, Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Elle a été créée ensuite comme la seconde Eve, destinée à réparer les maux causés par la première.

Elle a été créée en outre comme corédemptrice du monde avec son divin Fils.

l’immaculée conception

Enfin elle a été créée pour devenir la Reine des anges et des saints.

Qu’est-ce que ces sublimes destinées nous forcent à croire de son origine?

Marie a été créée comme le paradis virginal dans lequel et duquel Dieu voulait créér le second Adam : première destinée de Marie, qui prouve son origine sainte.

11 y a cette ressemblance frappante entre Notre-Seigneur Jésus-Christ, le second Adam, et Adam notre premier père, que l’un et l’autre ne sont pas nés selon les lois de la génération humaine, mais par une création immédiate de Dieu.

Le corps d’Adam fut tiré de la terre pure et vierge du paradis terrestre, alors que cette terre avait été, comme toutes les œuvres de la création que Dieu trouvait bonnes, bénie de Dieu.

Si Dieu eut créé un second homme de la terre du paradis après qu’il l’avait maudite, le corps de ce second homme n’eût point paru adapté, comme le corps du premier, à l’état d’innocence; mais il eût sans doute ressenti en lui lès effets de cette malédiction, comme les ressentent tous les enfants d’Adam, qui naissent d’une terre maudite, c’est-à-dire d’une race corrompue.

Les effets désastreux du péché que l’homme déchu sent dans ses membres, sont une suite et un signe des effets désastreux que le péché a produits dans son âme.

Pour que l’homme soit totalement affranchi de la ta-

DE LA SAINTE VIERGE MARIE. 217

che originelle, il faut que son corps aussi bien que son âme échappe à toutes les conséquences du crime héréditaire.

Ces vérités établies, on voit aussitôt que Marie Mère de Dieu étant, dans les vues de la divine Providence, la terre vierge et sainte de laquelle le corps du second Adam devait être formé, n’a jamais pu être sujette à la malédiction du péché. Le paradis virginal dans lequel et du quel Dieu voulait former l’humanité du Sauveur, du pontife saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs, avait sans doute conservé la bénédiction primitive, lorsque Dieu y opéra cette nouvelle création. Il était impossible que le corps du premier Adam, auteur de tous nos maux, première cause de nos péchés, ayant été créé d’une terre vierge et bénie, le corps du second Adam, sauveur de nos âmes, expiateur de nos péchés, fût créé d’une terre maudite dans son origine. La dignité du second Adam, père de tous les fidèles, exigeait que son humanité fût composée d’éléments au moins aussi saints et aussi purs que ceux dont Dieu avait formé l’humanité du premier Adam, père de tous les pécheurs.

Mais pourquoi raisonner? L’ange Gabriel en saluant

Marie comme bénie entre toutes les femmes , n’a-t-il pas fait entendre que la bienheureuse Vierge a été bénie d’une bénédiction primitive et perpétuelle? Le sens naturel de ces paroles l’indique clairement.

Pour que Marie soit vraiment bénie entre toutes les femmes, c’est-à-dire bénie au-dessus de toutes les femmes, il faut qu’elle ait reçu toutes les bénédictions que les autres femmes ont reçues ; et qu’aucune femme ne l’immaculée conxept. t. II. 10

l’immaculée conception.

puisse se glorifier d'avoir reçu une bénédiction qui lui ait été refusée. Or, si Marie avait été conçue dans le péché originel, elle ne serait point bénie au-dessus d'Eve qui a été créée dans l'innocence originelle; la première des pécheresses aurait reçu de Dieu une grâce qui aurait été refusée à Marie. Dans cette hypothèse les paroles de saint Gabriel recevraient un démenti formel. La chose est impossible. Marie a donc été conçue dans la sainteté.

Lorsque l'Esprit-Saint, aux mots: Vous êtes bénie entre toutes les femmes, ajoute: Et le fruit de vos entrailles est béni, ne fait-il pas clairement entendre que Marie a reçu une bénédiction semblable à celle de Jésus? une bénédiction parfaite, perpétuelle? C’est bien là le sens que les saints Pères ont attaché à ces paroles. Ils expliquent la bénédiction accordée à Marie, comme une grâce qui exclut toute espèce de malédiction. Ils disent, par exemple, que la malédiction originelle s’est arrêtée à Marie; qu’elle a reculé devant Marie; qu’elle a été étouffée, détruite par la bénédiction de Marie, non-seulement en ce sens que Marie est devenue pour nous une cause de bénédiction, en donnant le jour à son Fils, mais aussi en ce sens que la malédiction commune n’a pu atteindre sa personne.

Cette pensée est sensible dans les écrits des Pères qui, faisant allusion à la création du premier Adam, disent que le corps du second Adam a dû être créé d’une terre vierge, d’une argile pure, d'un sang béni. Tous ont compris que, sous ce rapport, la condition du second Adam a dû être au moins égale à celle du premier; c'est-à-dire que Marie, dont le sang immaculé a

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fourni les éléments de l'humanité sainte du Sauveur, a dû être créée dans l’état d’innocence et de pureté originelles, afin qu’elle fût vraiment sous la main du Créateur comme le paradis terrestre, au premier jour du monde, une terre pure et sainte, dont Dieu pût tirer le corps du second Adam.

Cette doctrine ne suppose-t-elle pas évidemment en Marie le privilège de l’immaculée Conception?

Marie a été créée comme la seconde Eve, destinée à réparer les maux causés par la première. Seconde destinée de Marie, qui prouve son innocence originelle.

De même qu’un homme et une femme ont causé notre perte, dit saint Bernard, de même un homme et une femme ont causé notre salut. Le second Adam est venu réparer les désastres du premier; et la seconde Eve est venue aider à réparer la faute de la première. Jésus et Marie sont nos premiers parents dans l’ordre de la grâce, comme Adam et Eve l’ont été dans l’ordre de la nature.

Comme seconde Eve, Marie a de nombreux traits de ressemblance avec la première Eve dont elle porte le nom ; mais elle a aussi avec elle de nombreux traits d'opposition. Elle lui est semblable quant à l’origine, mais opposée quant à la mission; conforme par ses qualités originelles, dissemblable par ses œuvres et le bien qu’elle nous a fait.

Sous ce rapport la seconde Eve est le contraire de la première: car Marie est venue réparer les maux dont notre première mère nous a accablés. L’une a été le principe de la malédiction qui pèse sur nous, l’autre le principe de la bénédiction que le Sauveur a apportée à la terre ; l’une nous a précipités dans le honteux esclavage de Satan, l’autre nous a rendu la liberté des enfants de Dieu; l’une nous a couverts de deuil et de tristesse, l’autre est devenue pour nous une source de joie et de bonheur; l’une a été pour nous la mère de la mort, l’autre la mère de la vie; l’une nous a ouvert l’enfer, l’autre le ciel ; tout ce que nous avions perdu par la faute de l’une, l’autre nous l’a restitué. Sous tous ces rapports, et sous beaucoup d’autres, qu’il serait trop long d’énumérer, la seconde Eve est l’opposé de la première ; absolument comme le second Adam est l’opposé du premier.

Mais de même qu’il y a de nombreux traits de ressemblance entre Notre-Seigneur Jésus-Christ et Adam, de même il y en a en grand nombre entre Eve et Marie (1). Nous avons vu que l’origine de l’un et de l’autre Adam est semblable, en ce sens que l’un et l’autre sont l’œuvre immédiate de Dieu, l’effet d’une création directe. Les lois de l’analogie ne nous obligent-elles point à chercher la même ressemblance dans l’origine des deux Eves?

La ressemblance est frappante sans doute, en ce que

(1) « Ave gratta plena... Hæc est (Maria), quam adumbravit Eva, quæ viventium mater, quodam ænigmatis involucro, nuncupatur... Révéra a Maria Virgine vita ipsa est in mundum introducta...» S. Epiphan. Hœr. 78, n. 18. p. 1050.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Marie est devenue la Mère de nos âmes, comme Eve a été la mère de nos corps; la vie qu’Eve nous a donnée dans l’ordre de la nature, Marie nous la donne, par son divin Fils, dans l’ordre de la grâce.

Mais il est un trait de ressemblance plus remarquable encore, celui qui tient à l’origine de ces deux femmes fameuses, origine indubitablement prodigieuse et proportionnée en l’une et en l’autre à leurs destinées.

Eve, quant à la grâce, fut créée dans l’état d’innocence, de sainteté parfaite; quant au corps, elle fut tirée du côté d'Adam par une création particulière, personnelle, pour devenir la mère des vivants dans l’ordre de la nature.

Marie qui devait naître quant au corps comme le reste des hommes, fut créée d’une création particulière et personnelle quant à la grâce, pour devenir la mère des vivants dans l’ordre de la grâce.

Comme Eve ne descendit point de la masse corrompue, selon le corps, Marie n’en descendit point selon l’esprit ; l'une et l’autre furent soustraites au contact du péché, aux effets de la malédiction commune, dans l’ordre de choses où elles étaient elles-mêmes reines et principes.

Par cette assimilation à Eve dans l’ordre de la grâce, Marie a été substituée à Eve qui y avait tout perdu et pour elle et pour nous ; Marie est devenue, rigoureusement parlant, la mère des vivants selon la grâce.

Otez à Marie le privilège de son Immaculée Conception: aussitôt le parallèle entre les deux Eves vous conduit à des anomalies incroyables, impossibles. Si la bienheureuse Vierge Marie a été conçue dans le péché, il est

évident que, sous le rapport de la grâce originelle, la première Eve l’emporte sur la seconde, Eve est supérieure à Marie. Celle qui nous a perdus a l’avantage sur celle qui nous a sauvés. Celle qui venait réparer les crimes de la première Eve, a eu, à son origine, moins de grâces pour nous sauver, que la première Eve n’en reçut avant de nous perdre. La première Eve fut créée dans l’innocence, dans la sainteté, quoiqu’elle dût un jour entraîner toute sa postérité dans le péché; Marie, la seconde Eve, qui devait délivrer le genre humain de l’esclavage du péché, a été créée elle-même en état de péché. La fille de la malédiction est née dans la bénédiction, et la fille delà bénédiction dans la malédiction. Eve qui nous a privés de la grâce originelle, a reçu cette grâce ; Marie qui nous l’a restituée, en a été privée. La mère des pécheurs a eu, dès son origine, i’innocence et la sainteté en partage; la Mère des justes a eu, dès son origine, en partage le péché. La première peut se glorifier d’une origine sainte; la seconde doit rougir d’une origine souillée. La mère de la mort spirituelle est venue au monde animée de la vie de la grâce; et la Mère de la vie spirituelle, a été spirituellement frappée de mort au moment de sa création. Celle qui la première a fait descendre la colère de Dieu sur la terre, a été créée dans son amitié; et celle qui la première a fait descendre l’amitié de Dieu sur la terre, a été créée sous le poids de son juste courroux !

Voilà les anomalies incroyables où conduit l’opinion contraire au privilège de la Mère de Dieu : voilà les conséquences légitimes de la doctrine que l’Eglise a

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

proscrite. Le plus simple bon sens ne nous force-t-il donc pas à croire que la seconde Eve a été créée en état de grâce comme la première, c’est-à-dire que Marie a été conçue sans péché?

Marie a été choisie comme corédemptrice du genre humain. Troisième destinée qui pi ouve le privilège de son Immaculée Conception.

Marie a été associée au divin Rédempteur comme corédemptrice, aussi bien dans l’ordre de disposition, que dans l’ordre d’exécution et dans l’ordre d’application.

Déjà nous avons fait voir, parla doctrine des saints Pères, que la Mère de Dieu a été prédestinée, dans les conseils de la divine Sagesse, comme la coopératrice des grands mystères de l’Incarnation du Fils de Dieu et de la rédemption des hommes, et que cette destinée lui assure une grande influence dans la réparation de la déchéance de notre premier père. Cette prédestination de Marie comme corédemptrice du genre humain a eu pour effet de l’associer à son divin Fils, dans les prophéties les plus solennelles qui annonçaient le Messie. Presqu’à l’égal du Sauveur du monde, elle a été promise aux patriarches, louée par les prophètes, attendue par les justes, proclamée bienheureuse par toutes les générations. Sans blesser la vérité, ni exagérer les choses, on peut dire qu'elle aussi, dans un certain sens, a été la désirée des nations.

Voilà pour l’ordre de disposition et de préparation.

Dans l’exécution de ces grands mystères, Marie a été

l’immaculée conception

le premier instrument de la bonté divine. C'est en elle que le Verbe s’est incarné, a pris une nature semblable à la nôtre. C’est par elle que le Fils de Dieu est descendu jusqu’à nous. A cause de cette prérogative, les anciens Pères comparent Marie à l’échelle de Jacob, par laquelle Dieu parut descendre vers la terre ; ou aux tables de la loi sur lesquelles Dieu écrivit sa parole, son Verbe. N’est-il pas vrai de dire qu’elle nous a rachetés de l’esclavage du démon, celle qui nous a donné l’Agneau de Dieu, qui efface les péchés du monde?

Dans l'exécution Marie a été corédemptrice du Sauveur, par ce motif encore qu’elle a pris une grande part aux souffrances de son Fils. Elle partagea son dénûment et son abandon à Beethlehem, ses dangers en Egypte, son obscurité à Nazareth, les persécutions de sa vie publique, les douleurs de sa passion, son agonie sur le Calvaire et sa mort sur la croix. Comme l’avait prédit le vieillard Siméon, un glaive de douleur transperça son âme, et l'Eglise touchée de sa compassion, l’honore comme Mère des sept douleurs.

Quand on contemple la Mère du Sauveur se tenant de bout au pied de la croix et s’unissant à la céleste victime, pour offrir à Dieu le Père le grand sacrifice d’expiation, peut-on, avec quelque ombre de raison, lui refuser le titre de corédemptrice? L’intention de Marie était unie alors à celle du Rédempteur; sa volonté ne faisait qu’une volonté avec la sienne. Tandis que l’Agneau sans tache s’immolait de plein gré pour le salut du monde, Marie le sacrifiait à la même fin. Elle exerçait avec lui le sacerdoce suprême ; elle rachetait avec

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lui tous les péchés du monde ; elle gagnait, en quelque sorte, avec lui le trésor infini de mérites, qui satisfaisait à la justice divine. On peut dire que jamais elle ne fut plus intimement unie à son Fils qu’à cette heure solennelle. Elle estdoncvraimentla corédemptrice du monde et, après son divin Fils, l’instrument principal de la rédemption.

Dans l’ordre d’application elle apparaît encore à côté de son Fils. Le grand trésor des mérites que le Sauveur acquit sur le Calvaire est entre ses mains. Elle l’applique chaque jour par sa puissante intercession. Jamais les prières qu’elle adresse à son Fils ne sont repoussées; elle a mérité le nom de Toute-Puissance suppliante. Comme son Fils est le seul médiateur que Dieu a choisi entre sa Majesté offensée et les hommes pécheurs, de même la principale médiatrice qu’il a placée entre son Fils et nous, c’est la bienheureuse Vierge. Que si l’Apôtre a pu dire qu’il suppléait à ce qui manque à la passion de Jésus-Christ, en exerçant le ministère apostolique, comment oserait-on refuser à Marie le titre de corédemptrice, aujourd’hui qu’elle applique avec une autorité en quelque sorte souveraine, les mérites infinis de cette glorieuse passion?

Marie est donc la corédemptrice du genre humain: mais à ce titre elle a dû être préservée de la tache originelle.

D’abord, les types prophétiques qui l’annonçaient comme corédemptrice insinuent ce privilège.

Les anciens ont remarqué que l’arche deNoé est une

image frappante de Marie, parce que l’arche sauva le genre

humain des eaux du déluge, comme la bienheureuse

Vierge nous sauva du déluge d’iniquité, qui depuis la

l’immaculée conception

chute d’Adam inondait la terre; et comme cette première arche de salut, en sauvant Noé, surnagea sur les eaux vengeresses, ainsi Marie, arche du salut sous le nouveau Testament, fut sauvée, elle aussi, des flots d’iniquité qui atteignent le reste des hommes : elle aussi surnagea sur les eaux du péché qui inondent la terre, c’est-à-dire, elle n’en fut pas atteinte, elle n’en souffrit aucun dommage.

En second lieu, pour coopérer à l’œuvre de la rédemption des hommes, Marie a dû ressembler au divin Rédempteur. Elle lui avait été donnée comme un aide; il fallait que cet aide fût semblable à lui, selon la pensée de saint Thomas de Ville-Neuve, jusque dans son Immaculée Conception. Le Rédempteur était pur, saint, sans tache, sans souillure, séparé des pécheurs, afin de racheter les péchés; il fallait aussi que la corédemptrice sous ce rapport lui fût semblable. Pécheresse dans son origine, elle n’eût pas eu l’aptitude que la divine sagesse exigeait d’elle pour racheter avec son Fils tous les péchés du monde.

L’innocence perpétuelle lui était vraiment nécessaire, non-seulement à cause de l’innocence du Rédempteur auquel elle était associée, mais aussi à cause de la mission qui lui était confiée. Destinée à racheter par son Fils et avec son Fils tous les péchés du monde, comment pouvait-elle tomber d’abord elle-même dans lepéché? Lepremier instant de son existence aurait donc créé un obstacle au but de toute son existence? Avant de concourir au rachat des péchés, elle aurait augmenté pour sa part la dette commune? Instrument de sanctification et de sainteté pour tous les pécheurs du monde, elle aurait d’abord

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

été infectée elle-même du péché? Mais cela est moralement impossible, lorsqu’on réfléchit à la sagesse divine et à l’ordre de sa Providence. Comment, s’écrie Pierre Comestor, cet énergique défenseur de la prérogative de la Mère de Dieu, comment la sainte Vierge, qui est la corédemptrice de tous les pécheurs, a-t-elle pu tomber dans le péché? Elle aurait donc dû se racheter ellemême? Dieu l’a donnée à son peuple comme un secours et une aide pour tous: si elle est tombée aussi, elle a donc dû se secourir elle-même? mais personne n’a besoin de secours, si ce n’est parce qu’il ne peut s’aider lui-même; personne n’a besoin de rédempteur, si ce n’est pour payer la rançon qu’il ne peut payer lui-même. Marie n'a donc pas eu besoin du secours d’une corédemptrice; le Rédempteur avait payé d’avance sa rançon. Elle a été rachetée d’une rédemption préventive, antérieure à sa création ou contemporaine à son existence. Une rédemption anticipée convenait tout à la fois à la corédemptrice, au principal instrument de la rédemption, comme préparation et comme signe de sa mission, et au divin Rédempteur, comme preuve de la puissance et de la perfection de la rédemption. Pour la gloire de sa grâce il fallait que le sang versé sur le Calvaire non-seulement rachetât le {léché contracté, mais empêchât aussi que la plus sainte des créatures le pût contracter. Ce rachat préventif, anticipé, devait figurer parmi les effets de la rédemption du monde, afin que toute l’Eglise comprît l’efficacité de cette rédemption, et la sainteté de celle qui avait été associée par la volonté divine à la grande œuvre du Rédempteur.

Concluons. La corédemptrice du genre humain qui

l’immaculée conception

a racheté avec son Fils tous les péchés du monde, n'a jamais été souillée du péché: instrument delà sanctification de tous, elle a été toujours sainte ; associée au divin Rédempteur comme un aide parfaitement semblable

à lui, elle a été pure comme lui et dans sa vie et dans son origine.

Marie a été créée comme Souveraine des cieux , comme Reine des Saints et des Anges : quatrième et dernière destinée qui prouve le privilège de son Immaculée Conception.

Si Marie n’est point Fille de roi, Mère de roi, Epouse de roi, qu'on lui conteste le titre de Reine que tous les siècles lui ont reconnue; mais si de toute éternité elle est associée, dans la pensée divine, à la famille du roi immortel des siècles, que personne n’ose lui contester ce titre!

L’Eglise catholique se plaît à proclamer la royauté spirituelle de Marie, lorsqu’elle l'invoque tour à tour comme Reine des patriarches, comme Reine des prophètes, comme Reine des apôtres, comme Reine des martyrs, des confesseurs, des vierges, des anges, et de toute la cour céleste. Les fidèles la proclament Reine, en récitant tous les jours cette belle prière. La royauté céleste de Marie a éclaté à la naissance du Sauveur, lorsque les anges ont célébré par leurs cantiques la miséricorde du Dieu incarné et la gloire de sa sainte Mère. Elle a été révélée au monde, lorsque les chœurs des esprits célestes, descendus des deux pour former à Marie

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

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un cortège royal, portèrent jusqu’aux premiers degrés du trône de Dieu son âme innocente et son corps immaculé.

Chaque jour, nous ressentons les effets de son empire: les dons merveilleux qu’elle répand sans cesse sur sa famille terrestre, sur ses pieux serviteurs, nous attestent l’étendue de sa puissance et l’éclat de sa majesté. Marie est vraiment Reine au plus haut des cieux : son empire

s’étend aujourd’hui sur les hommes, sur les élus, sur les anges, sur la création tout entière.

Or cette royauté souveraine suppose en Marie une sainteté parfaite, une sainteté originelle.

Tout nous le persuade, et le lieu où elle règne, et la nature de la royauté qu’elle exerce, et les qualités des sujets sur lesquels s’étend son empire.

D’abord, Marie règne sur les premiers degrés du trône de Dieu, au plus hautdes cieux, à côté de son divin Fils, au-dessus de tous les êtres créés: ses mérites l’ont élevée jusque là. Entre elle et Dieu, selon les saints Pères, il n’y a pas de milieu : elle est en contact immédiat avec la divinité. Or je soutiens que le péché, meme réparé, n’a jamais pu monter si haut. Il répugne à l’idée que nous avons de la majesté et de la sainteté de Dieu, de croire que le Seigneur ait admis sur les premiers degrés de son trône, à côté de lui, une créature qui aurait eu sa place marquée en enfer. La tête qui porte aujourd’hui la couronne du royaume des cieux, n’a jamais pu être courbée sous le joug de Satan; les mains qui tiennent le sceptre de la royauté céleste, n’ont jamais pu porter les chaînes de l’esclavage; celle qui après Dieu commande à la création

n’a pu être sujette du prince des ténèbres. On frémit à la seule pensée de voir sur les degrés du trône de Dieu même, une ancienne amie du démon!

Au ciel tous les élus sont rois. Servir Dieu c’est régner, même sur la terre. Mais quelle énorme distance sépare la royauté de Marie de celle des élus et des anges t Ceux-ci ne régnent que sur l’enfer et sur ses suppôts : ils n’étendent leur empire que sur les ennemis de Dieu. Mais Marie règne sur les anges et sur les saints même: elle s’élève au-dessus des élus. C’est un grand honneur et un grand bonheur d'occuper le dernier trône dans le royaume de Dieu (1), car c’est une vraie souveraineté; mais Marie occupe le premier des trônes, elle est Reine de ces rois célestes; après Dieu, elle domine tout dans le rovaume des deux.

Ce degré suprême d’autorité, qui indique un degré non moins élevé de sainteté, ne peut être un droit accidentellement acquis. C’est un droit essentiellement inhérent à la personne, attaché à la naissance. La souveraine des deux est nécessairement noble et reine dans son origine : elle a été créée pour cette sublime dignité. 11 est impossible que Dieu ait destiné une part si grande de sa rovauté à une de ses esclaves : c’était là le partage de son Fils unique et de sa Fille unique, de Jésus et de Marie. La bienheureuse Vierge a donc acquis par sa création même les droits souverains qu’elle exerce au plus haut des cieux; c’est-à-dire Dieu l’a créée

(1) «Et quidem gaudendum cuique summopere est in regno Dei esse vei ultiraum. s S. Greg. M. Hom. xi \rin Evany. n.-i.

DE LA SAÏNTE VIERGE MARIE

pour ce poste sublime, pleine de grâces et de sainteté.

Enfin l’innocence originelle de la Mère de Dieu nous est démontrée par les qualités des sujets sur lesquels elle règne : je parle des anges et des saints.

Comme la gloire dans le ciel est la mesure des grâces

reçues sur la terre, et comme Marie surpasse infiniment en gloire et en bonheur, tous les élus du paradis, il est bien certain qu’en ce monde Marie a infiniment surpassé tous les saints en mérites, en sainteté. La différence ici n’est point médiocre, elleestimmense.il y a entre la sainteté des âmes les plus parfaites en ce monde et la sainteté de la Mère de Dieu, toute la distance qui sépare, dans l’ordre temporel, un roi tout-puissant de son plus humble sujet.

Mais si Marie a été conçue dans le péché originel comment constaterons-nous sa grande supériorité sur les saints? Où trouverons-nous cette distance immense qui sépare une grande reine du moindre de ses sujets ? Cette supériorité, eettedistanee n’existera pas.

Beaucoup de pieux serviteurs et de pieuses servantes de Dieu ont évité le péché mortel pendant leur vie entière; ils sont parvenus, par une grande fidélité à la grâce, jusqu’à ne commettre que très-peu de péchés véniels. Leur plus grande souillure spirituelle est tout entière dans le crime héréditaire avec lequel ils ont été conçus. Si Marie leur reine en sainteté a contracté cette tache, comme eux; si elle ne se distingue deux, sous le rapport de l’innocence, que par la grâce d’avoir évité tout péché véniel, où donc est le principe, où donc est la cause de l’immense supériorité dont elle jouit? Que de vierges^

de confesseurs, de martyrs brillent au ciel par le mérite de leurs vertus héroïques ! Si Marie est pécheresse comme eux, comment s’élève-t-elle si prodigieusement au-dessus d’eux? Au fait sa sainteté ne diffère plus que de quelques degrés de celle qu’ils ont acquise : il n'y a plus entre eux et Marie, la distance qui sépare une reine de ses sujets.

Je le veux, Marie a reçu plus de grâces, plus de faveurs, elle y a plus parfaitement répondu ; mais c’est précisément ce qui nous oblige à croire que dans cet ensemble de dons célestes, extraordinaires, uniques, se trouvait la grâce originelle. Cette faveur particulière explique une supériorité marquée, et s’harmonise parfaitement avec l’idée de la royauté spirituelle que Marie exerce aujourd'hui sur les premiers degrés du trône de Dieu : toute autre faveur parait insuffisante pour élever la Mère de Dieu à ce haut degré de gloire, d’autorité et de bonheur, que l’Eglise reconnaît et admire en elle.

Mais Marie règne aussi sur les anges : elle leur est donc supérieure en grâces et en sainteté. Cette supériorité elle ne la doit certainement pas à sa nature; car la nature humaine, l’Esprit-Saint nous l'apprend, est un peu inférieure à celle des anges: Marie ne doit donc qu'à la grâce, la royauté qu’elle exerce au plus haut degré de la hiérarchie céleste.

Tout l’ordre hiérarchique dans le ciel est fondé sur la supériorité surnaturelle, sur la sainteté et sur l’innocence. Saint Denis assure que les degrés de la sainteté et de la grâce marquent les degrés de cette principauté spirituelle; que chaque degré supérieur renferme les

perfections de tous les degrés qui lui sont inférieurs. Ainsi le plus haut degré de la hiérarchie céleste, qui est le neuvième, selon le saint docteur, contient toutes les grâces des huit degrés précédents, outre la grâce qui lui est propre. Marie est donc ornée, d'après cette doctrine, de toutes les perfections des neuf chœurs des anges, outre les perfections qu'elle possède personnellement comme Mère de Dieu et comme Reine des

élus.

Or qui de nous ignore que les anges du ciel n’ont jamais péché, ni à leur origine, ni plus tard? Ils ont été créés dans un état de grâce, dont ils ne sont jamais déchus. Leur origine est pure, sainte, sans tache; toute leur existence. appartient àDieu. Les anges infortunés qui n'ont pas su conserver leur principauté, ni se fixer par la sainte persévérance dans leur domicile céleste, sont tombés au fond des enfers où ils gémiront pendant toute l'éternité. Ils n’ont péché qu'une fois, leur premier crime les a perdus à jamais. Et l'on s’imagine que Dieu a pu donner pour Reine aux anges fidèles qui n'ont jamais péché, une créature qui a été souillée une fois du péché, comme les anges déchus? Ce Dieu de sagesse qui a chassé pour toujours de son royaume des milliers d'anges qu'il aimait, parce qu'une seule fois ils ont désobéi à ses lois, aurait donc associé à son empire, élevé au-dessus des anges innocents et saints, une créature qui, comme les anges tombés, aurait été une fois son ennemie ? Non cela n’est pas possible, cela n'a point eu lieu. Si Marie est aujourd'hui la Reine des anges et des saints, c’est qu'à l'exemple des esprits

l’immaculée conception

bienheureux, elle a été créée dans l’état de la justice originelle, c’est que comme eux elle y a persévéré.

Disons donc en finissant que les destinées terrestres, aussi bien que les destinées célestes de la Mère de Dieu, nous démontrent d’une manière frappante le grand privilège de son Immaculée Conception.

Conclusion.

Tout homme de bonne foi conviendra, je pense, que les preuves, développées dans ce chapitre, ne sont point de simples raisons de convenance, qui donnent au dogme de l’immaculée Conception une apparence de vérité, mais des arguments théologiques rigoureux qui en établissent la certitude.

Quand on voit que Marie a été unie substantiellement et naturellement à la divinité qui purifie et qui sanctifie tout ce qui vient immédiatement en contact avec elle, on ne peut douter que la bienheureuse Vierge n’ait été sanctifiée parfaitement et perpétuellement, pour être apte à cette union mystérieuse. La sanctification intrinsèque de l’humanité du Sauveur nous indique ce que Dieu accorde de grâces aux créatures destinées à de pareils mystères.

11 n’y a pas seulement convenance, mais nécessité à ce que îa Fille, la Mère et l’Epouse de Dieu, lui ait toujours appartenue, était toujours été étrangère à Satan. Jésus-Christ n’a pu admettre dans sa famille une esclave naturelle du démon.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Dans l’ensemble des grâces que Dieu a accordées à Marie, la grâce originelle est comprise sans aucun doute. Cette bienheureuse Mère a été préservée de toutes les suites sensibles, de tous les effets connus du péché originel : elle n’a donc pas contracté ce péché. C’est là une conséquence rigoureuse. Là où le péché originel ne se manifeste d’aucune manière, il n’existe pas.

Dieu nous a fait connaître sa volonté à l’égard de la

sainteté de sa Mère, en la préservant du moindre péché véniel. Pour être conséquent, il n’a pas pu permettre qu'un affreux péché mortel souillât une âme, dans laquelle il ne voulait pas voir même la poussière de la fragilité humaine.

La virginité perpétuelle de Marie, la pureté, l’intégrité parfaite de son corps, n’est évidemment qu’un reflet, qu’une conséquence de la virginité, de la pureté, de l’intégrité parfaite de son âme. ïl y aurait eu désordre, anomalie dans l’œuvre de Dieu, si le corps de la bienheureuse Vierge avait joui de privilèges refusés à son âme.

La plénitude indéfinie de grâces dont le Seigneur a comblé Marie, comprenait sans aucun doute la sainteté originelle. Il était impossible qu’une série aussi étonnante de faveurs célestes eût pour point de départune disgrâce.

Les destinées de Marie ne sont pas moins significati¬

ves que les grâces dont elle a été certainement comblée.

Paradis virginal auquel Dieu voulait emprunter les éléments dont il devait former le corps du second Adam, Marie n’a jamais été maudite : elle a toujours été bénie.

l’immaculée conception

Comme seconde Eve destinée à réparer les crimes de la première, Marie n’est point inférieure dans son origine à celle qui a tout perdu.

Comme corédemptrice du monde dans l’ordre de préparation, aussi bien que dans l’ordre d’exécution et d’application, Marie a dû être rachetée d’une rédemption préventive, anticipée, qui la dérobât à l’empire du démon dont elle devait triompher avec son Fils.

Enfin la Reine des deux, la Souveraine des anges et des saints n’a jamais subi le joug de l’enfer. Dieu n’aurait pu admettre sur les premiers degrés de son trône une ancienne esclave du prince des ténèbres.

Voilà des raisons décisives en faveur du dogme de l’immaculée Conception, raisons qui, indépendamment des témoignages de l’Ecriture-Sainte et des monuments explicites de la tradition, constituent une véritable démonstration.

Si les anciens n'ont pas toujours présenté cet argument avec la précision et la netteté que nous avons tâché de lui imprimer , ils en possédaient cependant tous les éléments , ils l’entrevovaient clairement. Armés de pareilles raisons, ils n’étaient point téméraires en soutenant le privilège de Marie, parce qu’ils pressentaient qu’aux lumières qu'ils avaient aperçues, Dieu ajouterait un jour des clartés nouvelles, et transformerait leur opinion en croyance générale de l’Eglise.

Depuis longtemps les défenseurs du privilège de Marie ne sont plus réduits aux preuves du raisonnement théologique. Le mystère est prouvé aujourd’hui par tous les genres d’arguments dont la théologie dispose. Ecri-

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

tu re sainte, tradition vivante, tradition écrite, consentement universel, analogie de la foi, toutes les sources enfin d’une bonne démonstration sont mises à contribution et fournissent leur tribut à la démonstration du mystère : les hommes les plus exigeants obtiennent tout ce qu’ils peuvent raisonnablement désirer.

Puisse ce faisceau de preuves, aussi belles que concluantes, éclairer de plus en plus les esprits, imposer silence aux ennemis de la foi, réjouir les enfants de Marie et fournir aux ministres de la parole sainte une ample moisson de réflexions instructives et d’émotions salutaires !

Pour achever le cadre que je me suis tracé, il me reste à dire quelques mots de la définition dogmatique que le souverain Pontife vient de prononcer, et à apprécier l’opposition qui fut faite autrefois à la pieuse croyance. Ce sera l’objet des deux chapitres qui vont suivre et qui termineront cet ouvrage.

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