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CHAPITRE XII

DE LA DÉFINITION DOGMATIQUE DU MYSTÈRE DE E IMMACULÉE CONCEPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE.

Plan du chapitre. — Art. i. De la nature et du but d’une définition de foi; de l'obligation qu’elle impose. — Art. ii. La croyance à l’immaculée Conception était susceptible d'une définition dogmatique, lorsque le souverain Pontife l’a prononcée. — La pieuse croyance avait acquis le degré de certitude voulue. — Les circonstances la réclamaient. — Art. ni. Histoire delà définition de l’immaculée Conception. — § t. Premières instances pour l’obtenir, faites au concile de Bâle, en 1435. — L’Immaculée Conception fut définie comme vérité catholique. — Le décret n’eut pas force de loi dans l’Eglise, a cause du schisme dans lequel le concile de Bâle était tombé. — § n. Démarches faites au XVIe siècle. — Pendant le Ve concile de Latran. — Instances des évêques au concile de Trente; — mesures prises par le concile. — Définition indirecte. — Ordre militaire fondé a Ronda en Espagne, l’an 1572, afin de poursuivre l’affaire de la définition. — Contlitde la Sorbonne avec le P. Maldonat, en 1574, au sujet de la définition. — § ni. Démarches faites au XVIIe siècle en faveur de la définition. — Agitation en Espagne. — Paul V tâche d’y remédier en 1616. — Il défend d’attaquer l’immaculée Conception dans des thèses ou des discours publics. — Philippe III sollicite de nouvelles mesures par l’intermédiaire d’un ambassadeur, en 1618 et 1619. — Instances de cet ambassadeur et réponses dilatoires de Paul V. —Intervention du duc d’Albuquerque. — Mort de Paul V et de Philippe III. — Grégoire XV reçoit, en 1621, la demande de Philippe IV. — Le 22 Mai 1622 il défend d’attaquer l’immaculée Conception, même dans les discours privés. — Ferdinand 11, empereur d’Autriche, Sigismond, roi de Pologne, Léopold, archiduc du Tyrol, l’Electeur de Mayence, l’Electeur de Cologne et le duc de Bavière sollicitent la définition d’Urbain VIII. — Manifestations publiques de piété envers la Vierge Immaculée, par Ferdinand IL — Concessions faites par le souverain Pontife. — En 16-49 thèses sur la définibilité soutenues a l’université de Salamanque, en 1652 à celle d’Alcala. — Lutte du P. Hyacinthe Parra Valenziano, sous le nom d’Hyacinthe Arpalego, et de Mgr Crespi Borgia. — Junte de l’immaculée Conception, érigée à la demande du Roi, par l’archevêque de Tolède. — Avènement d’Alexandre VII, en 1651 ; — il abroge verbalement le décret de l’Inquisition,

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porté en 1644, contre le titre d’immaculée Conception. — Il fait frapper une médaille en l’honneur du même mystère. — Le P. Nierenberg, dans deux lettres motivées, supplie le souverain Pontife de définir le privilège de Marie.— Raisons pressantes. — Le roi d’Espagne envoie une nouvelle ambassade à Rome pour solliciter la définition. — Sur l’avis de la Junte de Tolède, il demande une définition indirecte, à savoir que le saint Père déclare, ex cathedra , quel est le véritable objet du culte de la Vierge Immaculée. — Mgr Crespi Borgia chargé de la demande, réussit dans sa mission. — Bulle SolUcitudo du 8 décembre 1661. — Grande valeur de cette décision. — Philippe IV meurt le 17 septembre 1665.— Marianne d’Autriche gouverne l’Espagne pendant la minorité de Charles II ; elle consulte la Junte sur les démarches ultérieures a faire auprès du saint Siège. — En 1677, Charles II, âgé de 16 ans, prie la Junte de l’immaculée Conception de lui indiquer comment il pourra obtenir la définition du privilège de Marie. — Diverses démarches du pieux souverain dans le même but. — Concessions obtenues du souverain Pontife. — § iv. Démarches faites au XVIIIe siècle. — Philippe V qui succéda à Charles II, en 1700, insista auprès de la Junte de Tolède en 1706 et en 1707, afin qu’elle poursuivit ses travaux dans le but d’obtenir la définition. — Instances de l’Episcopat Espagnol en 1714, auprès de Clément XI; — de Philippe V, et de Charles VI, empereur des romains, en 1752, auprès de Clément XII; — de Charles III, roi des deux Siciles, en 1748, auprès de Benoit XIV. — Sa lettre. — Benoit XIV avait fait rédiger un projet de bulle en 1742. — Lettre prophétique sur la définition de l’immaculée Conception, écrite par le bienheureux Léonard de Port-Maurice. — § v. Préparatifs de la définition au XIXe siècle. — Pie VII permet, en 1806, aux PP. Françiscains de Naples de célébrer l’immaculée Conception dans la préface de la sainte Messe. — Grégoire XVI, à dater de 1834, accorda cette faveur à un graud nombre d’églises. — Permission de célébrer le privilège dans les litanies de Lorette, a dater de 1859. — Ecrit du R. P. Rivarola. — Nouvelles instances de l’Episcopat catholique en faveur de la définition du mystère, à dater de 1840, auprès de Grégoire XVI d’abord, et puis auprès de Pie IX. — Dissertation du cardinal Lambruschini ; — du R. P. Perronne, sur la définibilité du privilège. — S. S. Pie IX nomme une commission pour examiner l’affaire, en 1847, ou

1848. — L’examen est poursuivi à Gaéte. — Célèbre encyclique du 2 février

1849. — Tout l’Episcopat y répond et sollicite la définition. — Mouvement théologique ; aperçu des principales publications relatives a l’immaculée Conception. — Recueil des Parer i ou opinions des évêques. — Commission des vingt consulteurs ; — Commission spéciale ; — Commission extraordinaire ; — Commission de cardinaux; — leurs travaux et leur conclusion, soumis au saint Père, en 1855. — Au commencement de 1854, on apprend que sa Sainteté est décidée à prononcer la définition. — Evêques invités, évêques qui se rendent spontanément à Rome. — Assemblées des évêques les 20, 21, 25 et 24 novembre 1854, pour discuter le projet de Bulle de définition. — Résumé des principales délibérations. — Consistoire du 1 décembre. — Le saint Père y annonce officiellement aux cardinaux l’intention de définir l’immaculée

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Conception de la sainte Vierge le 8 de ce mois. — § vi. Solennité de la définition; récit des principales circonstances qui l’ont accompagnée. — Consistoire du 9 décembre. — Consécration de la basilique de saint Paul. — Joie universelle dans l’Eglise. — § vu. De l'opportunité de la définition, par rapport aux personnes et aux circonstances. — La définition était devenue nécessaire. — L’Eglise eût été inconséquente en ne définissant pas sa croyance. — Le Saint- Esprit inspirait le souverain Pontife. — Le peuple chrétien avait besoin d'un nouveau secours de Marie. — La définition était un excellent antidote contre les erreurs du jour. — § vm. Avantages et résultats pratiques de la définition. — La croyance à l’immaculée Conception est pratique comme les autres dogmes de foi. — Ces avantages résultent de la définition même et de la manière dont elle a été prononcée. — Accroissement du trésor de la foi. — Lumières jetées sur les dogmes de l’Incarnation du Verbe, de la Rédemption et de la Sanctification des hommes. — Manifestation de la vie de l’Eglise; de son unité et de son autorité. — Vif éclat jeté sur le saint Siège Apostolique pour le venger des outrages qu’il a subis en 1848. — Accroissement de la dévotion du peuple fidèle envers la Mère de Dieu. — La paix des peuples chrétiens. — La concorde des deux puissances; un nouveau droit public inauguré par le Concordat d’Autriche. — Autant dégagés d’un meilleur avenir. — Conclusion.

Lorsque sa sainteté Pie IX manifesta l’intention de ranger parmi les dogmes de foi la pieuse croyance à l’immaculée Conception de la très-sainte Vierge Marie, il y avait plusieurs siècles que le saint Siège n’avait point prononcé de définition dogmatique.

Pie VI, il est vrai, en qualité de chef de l’Eglise, avait condamné, dans la célèbre bulle Auctorem fidei, les erreurs dogmatiques du concile Janséniste de Pistoie ; Pie VII, en supprimant d’abord, et en reconstituant ensuite plusieurs milliers d’églises dans le territoire de l’empire français, avait posé un des actes les plus solennels de l’autorité pontificale, dont les annales de l’Eglise fassent mention; mais cet exercice de la souveraineté spirituelle du saint Siège sur l’Eglise universelle n’avait point eu pour objet une définition dogmatique.

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Le dessein de définir la croyance à l’immaculée Conception de la Mère de Dieu, dès qu’il fut annoncé, apparut dans le monde comme un acte nouveau, extraordinaire et digne au plus haut degré de fixer l’attention des enfants de l’Eglise. Il produisit même un certain effet au dehors, car tandis qu’il remplissait de joie les pieux serviteurs de Marie, il excitait un sentiment de surprise chez les indifférents et les demi-savants, un sentiment de dépit et de mépris chez les incrédules.

Cependant, il faut le dire, bien peu de personnes en comprenaient la portée et même le sens. Des doutes naquirent, des craintes se manifestèrent, des objections furent soulevées, qui vinrent attester à l’envi qu’une définition dogmatique était pour la plupart des hommes qui s’occupent du mouvement des idées, une chose parfaitement inconnue.

Il est inutile de rappeler ici les choses pitoyables et malheureuses qu’une aveugle témérité, un fol orgueil, une profonde ignorance de la religion ont débitées à ce sujet : nos lecteurs en éprouveraient un sentiment de profond dégoût et n’en recueilleraient aucune instruction. Il suffit d’expliquer, en peu de mots, la pensée de l’Eglise, et de dire simplement ce qu’on entend par une définition dogmatique ; quel genre de vérités l’Eglise peut définir; dans quelles circonstances elle a coutume de prononcer ces jugements solennels; dans quel but elle les prononce; et quelle obligation une définition dogmatique impose aux fidèles. Il sera bon de faire voir ensuite que la croyance à l’immaculée Conception, lorsque S. S. Pie IX manifesta l’intention de la définir,

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était arrivée au degré de certitude théologique que l’Eglise exige pour cette sorte de jugements; enfin, de présenter un récit rapide des principales circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi la définition dogmatique du mystère de l’immaculée Conception. Je finirai par montrer en quelques pages, l’opportunité de la définition, et les immenses avantages spirituels qu’elle a procurés jusqu’ici à l’Eglise, et ceux qu’elle lui procurera infailliblement dans la suite.

ARTICLE I

De la nature d'une définition dogmatique. Du but que l'Eglise se propose en la prononçant ; des circonstances dans lesquelles elle a coutume de la prononcer ; de l'obligation qu'une définition de foi impose aux fidèles.

Une définition de foi est un jugement doctrinal de l’Eglise catholique qui, par l’organe des dépositaires légitimes de son autorité, range définitivement une croyance parmi les dogmes de foi, et oblige tous les fidèles à v croire.

C’est au fond une profession de foi publique et authentique de l'autorité suprême, à laquelle tous les fidèles sont obligés d’adhérer d’esprit et de cœur, sous peine d’encourir l’anathème et de se séparer du corps mystique de Jésus-Christ.

L’Eglise catholique n’exerce son autorité souveraine en matière de foi que par deux organes :1e Concile général et le souverain Pontife.

Les décrets dogmatiques d’un Concile général ne sont

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réputés infaillibles qu’après avoir été approuvés par le souverain Pontife, parlant comme chef de l’Eglise et comme vicaire de Jésus-Christ sur la terre.

Les décrets dogmatiques du souverain Pontife, prononçant seul sur une matière de foi, ne sont censés infaillibles que dans le cas où il parle en sa qualité d’E* vêque des évêques, qu’il prononce, comme on a coutume de le dire, ex cathedra .

Les Gallicans prétendent que les décrets dogmatiques du souverain Pontife ne sont censés infaillibles qu’après avoir été confirmés par l’assentiment exprès ou tacitede l'Eglise dispersée, c’est-à-dire des évêques ; mais cette opinion factice et surannée n’est pas soutenable en bonne théologie.

Le pouvoir de prononcer en dernier ressort dans les matières de foi, de trancher les controverses qui s’élèvent dans son sein, appartient à l’Eglise, en vertu du pouvoir des clefs, que son divin fondateur lui a conféré. Ce pouvoir est illimité : il a pour garantie de son infaillibilité l’assurance formelle de Jésus-Christ quia promis de rester avec son Eglise jusqu’à la consommation des siècles. En dehors de l’Eglise, il n’existe aucune autorité spirituelle, infaillible, aucune qui prétende à l’infaillibilité. Les sectes reconnaissent que le secours promis par Dieu aux pasteurs de son Eglise, ne leur appartient pas.

Mais doù vient la nécessité de définir certains dogmes? Elle naît de la manière même dont Dieu, dans son infinie sagesse, nous a communiqué le trésor de la révélation. Si tous les dogmes de foi nous avaient été révélés en propositions claires et distinctes; si aucun doute n’a-

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vait jamais pu s’élever dans l’esprit des hommes sur le sens de ces propositions ; si Dieu n’avait point décidé que, dans la connaissance de sa vérité sainte dont l’étendue est immense, il y aurait eu développement et progrès,

toute définition dogmatique eut été inutile. Mais la révélation divine ne nous a pas été présentée ainsi. « Il ne faut pas croire, dit le savant évêque de Trapani, dans sa réponse à S. S. Pie IX, que toutes les vérités révélées pour notre instruction et notre sanctification, aient été exprimées en propositions strictement logiques, dans lesquelles on ne trouve que le sujet, le prédicat ou attribut et le verbe ou lien de la proposition, sans qu’aucune autre idée v soit sous-entendue: comme si les divins oraclés ne se présentaient à nous que sous la forme de simples affirmations ou de simples négations. Au contraire, de l’aveu de tout le monde, le dépôt de la foi a été con fié à l'Eglise en général et pour ainsi dire en masse, tel qu’on le trouve dans les Saintes-Ecritures ou dans la sainte tradition, dont le sens nous est révélé de plusieurs manières, ou par la pratique ou par la profession constante des fidèles dans le cours des siècles, ou par les écrits des saints Pères, ou par les cérémonies, ou par la liturgie, comme l’Eglise, assistée du souffle de l’Esprit-Saint, l’a découvert tant de fois. Nous affirmons donc sans hésiter, qu’à l’exception d’un petit nombre d’articles de foi principaux, la doctrine sainte, destinée à éclairer l’esprit des fidèles et à réfuter les erreurs des hérétiques, n’a été enseignée au peuple chrétien sous la forme de propositions claires, précises, rigoureuses, que peu à peu, et s’est dévelop-

pée comme par degrés dans l’enseignement de l’Eglise,

à l’aide des lumières de la révélation et des secours célestes du divin Esprit : non point comme si on avait découvert ces vérités par des raisonnements nouveaux, mais parce qu’on est parvenu à les exprimer d’une manière plus neuve, plus belle et plus rigoureuse (i). »

De ce que la révélation divine a été présentée sous cette forme, il résulte des controverses parmi les enfants de l’Eglise. Lorsque des esprits orgueilleux, indociles, téméraires osent usurper le rôle de l’Eglise même, et trancher ces questions obscures ou douteuses de leur autorité privée, il naît même des hérésies que l’Eglise est obligée de condamner, afin de conserver intact le dépôt de la doctrine sacrée.

Parfois l’Eglise juge utile de terminer par un jugement dogmatique des controverses agitées parmi ses enfants dévoués, afin de faire jouir tout le peuple fidèle d’une vérité longtemps obscurcie, ou pour rapprocher des esprits divisés, aigris peut-être, par la dispute. Alors elle n’introduit aucune nouveauté proprement dite dans le dépôt de la foi, mais seulement dans l’enseignement de la doctrine révélée ; elle discerne une vérité définitivement reconnue, des vérités encore obscures et controversées, et elle augmente ainsi la somme de nos connaissances saintes. La vérité en elle-même reste ce qu’elle était ; mais d’obscure qu’elle paraissait, elle devient claire, de douteuse qu’elle était, elle devient certaine. Ainsi le nombre des dogmes augmente par rapport à nous sans que la révélation divine s’accroisse en elle-même, et

(1) Pareri de’vescovi. i. 47.

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sans que la foi catholique change. Le développement de la vérité s’opère par la lumière que les dogmes, révélés d’une manière obscure ou implicite, reçoivent de renseignement traditionnel de l’Eglise et de la suggestion intérieure du Saint-Esprit. L’état plus ou moins lumineux où se trouvent successivement par rapport à nous les vérités révélées, les degrés de clarté qu’elles acquièrent, nous expliquent parfaitement le progrès continu de la doctrine catholique, de cette science céleste qui s’accroît sans innovation, qui se développe sans changement.

Mais pour quels motifs et dans quelles circonstances l'Eglise catholique a-t-elle coutume de prononcer une définition dogmatique ?

L’Eglise catholique procède à une définition dogmatique ou bien pour conserver la foi, ou bien pour rétablir la charité , ou bien pour proclamer la vérité : ce sont là ses trois motifs principaux.

Chaque fois qu’une vérité révélée est contestée ou combattue avec éclat, de manière à séduire la foule, et à en imposer aux docteurs ; chaque fois qu’une personne constituée en dignité ou considérée par son savoir, s’élève avec force et opiniâtreté contre la doctrine catholique, et qu’elle s’efforce de faire prévaloir une erreur, l'Eglise se présente et réclame d’abord, puis conjure, proteste; et si elle n’est point écoutée, elle condamne publiquement l’erreur constatée et définit la vérité contraire.

II arrive aussi, au sein de l’Eglise, que des écoles ou des docteurs se passionnent pour des opinions hasardées, pour des systèmes arbitraires qu'ils défendent avec au-

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tant et plus d’ardeur que la foi même. Entraînés par un vain amour-propre qu’aucune considération n’arrète et ne tempère, ils se lancent dans des disputes interminables et suscitent des querelles dont la charité, hélas ! a tout à souffrir. L’Eglise s’émeut à la vue de ces tristes débats : comme une tendre Mère elle intervient, ou pour imposer silence aux deux partis, si le silence ne porte aucun préjudice à la vérité, ou pour définir le dogme, si ces querelles semblent devoir le compromettre. Elle rétablit ainsi la paix et l’union, là où sévissait la discorde. C’est dans des circonstances de ce genre que le saint Siège a défini la célèbre controverse relative à la jouissance de la vision béatifique avant le jugement dernier, et celle qui concerne le ministre du baptême (1).

Enfin, l’Eglise prononce une définition dogmatique chaque fois que l’intérêt des fidèles ou de la vérité la réclame. Notre-Seigneur Jésus-Christ, le chef invisible de l’Eglise, n’est-il point venu pour rendre témoignage à la vérité ? Pourquoi l’Eglise, qui est son corps mystique, ne pourrait-elle point imiter son exemple? Est-ce que le désir d’augmenter la somme des doctrines salutaires dont le peuple fidèle jouit, n’est pas un but digne de l’Eglise , un motif suffisant pour elle, d’émettre une profession publique de sa foi? Quel autre motif eurent les Apôtres, lorsqu’ils dictèrent leur symbole et l’imposèrent au peuple de Dieu? Ce symbole est bien une définition

(1) Mgr Cugini, évêque de Modène, dans un mémoire remarquable sur l'immaculée Conception, offert k sa S. S. Pie IX, développe cette thèse avec autant de profondeur que de force. Voy. Pareri dëvescovi. ix. Append. i. p. 42.

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dogmatique, et cependant on ne voit point qu’il ait été composé pour d’autres motifs que pour tracer aux fidèles la règle de leur croyance, et pour rendre témoignage à la vérité. Quoi qu’il en soit, il faut tenir pour certain que l’Eglise peut prononcer des définitions dogmatiques, pour imprimer un nouvel élan à la piété des fidèles, ou pour leur fournir un nouveau stimulant dans l’exercice des vertus chrétiennes. C’est là un droit qu’on ne peut raisonnablement lui contester.

Si jamais son silence équivalait à une négation de la vérité, il n’y aurait plus seulement pour elle liberté et

convenance de se prononcer sur une question débattue, mais il y aurait même obligation rigoureuse de parler.

On a prétendu que l’Eglise ne peut définir que les vérités de foi contestées par l’hérésie.

C’est une erreur.

L’Eglise peut définir, nous venons de le voir, toutes les vérités révélées qu’il lui paraît utile de définir. Le pouvoir des clefs dont elle jouit, est illimité, et l’usage qu’elle en fait ne dépend que de son jugement. C’est à elle seule qu’il appartient de discerner les motifs qu’elle peut avoir de prononcer un jugement dogmatique, et de choisir le moment opportun pour le prononcer. Ce discernement et ce choix sont au fond une question de discipline, dont seule elle est juge. Quand mêmependant plusieurs siècles elle aurait eu la coutume de ne définir que les vérités contestées par l’hérésie, elle pourrait changer cette discipline au moment qu’elle croirait opportun, et ranger parmi les dogmes de foi des vérités qui ne sont contestées par personne. Ces lois diseipli-

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naires ne lient point l’autorité qui les a portées.

On a prétendu que l’Eglise ne peut définir que les vérités révélées explicitement , en termes formels , dans l’Ecriture-Sainte, ou dans les monuments écrits de la tradition catholique.

C’est encore une erreur manifeste.

L’Eglise peut définir, sans aucun doute, même les vérités révélées en termes formels, puisque l’hérésie pousse l’aveuglement jusqu’à nier celles-là. La divinité et l’humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par exemple, ont été l’objet de définitions dogmatiques, quoiqu’elles soient expressément enseignées à chaque page de nos livres saints. Mais l’Eglise peut définir aussi toutes les vérités révélées qui arrivent à sa connaissance d’une autre manière. Les unes sont révélées en propositions claires et incontestables, les autres en termes obscurs; d’autres, dans des vérités qui les contiennent ou les supposent; il en est enfin dont l’Ecriture-Sainte ne fait pas mention, mais que la tradition vivante ou écrite enseigne explicitement ou implicitement: quelle que soit la forme sous laquelle elles arrivent par une ou par plusieurs de ces voies à la connaissance de l’Eglise, celle-ci peut à l’aide de l’inspiration du Saint-Esprit, par l’assistance de sont divin époux, qui ne la quitte jamais, les définir comme dogmes de foi, et obliger tous les fidèles à y croire. Ceux qui ont élevé des doutes à cet égard, ont posé sans motifs des limites à l’infaillibilité de l’Eglise, et par conséquent aux promesses de Jésus-Christ. Ils ont oublié les paroles que le divin Sauveur, avant de monter au ciel, adressa à son Eglise: L’Esprit-Saint,

dit-il? que mon Père enverra en mon nom , vous enseignera toutes choses; et vous suggérera tout ce que je vous ai dit (1). Lorsque cet Esprit de vérité viendra, il vous enseignera toute vérité (2). Cette promesse concerne l’Eglise de tous les temps ; elle ne fait point dépendre la connaissance de la vérité de la manière plus ou moins claire dont elle est présentée dans l’Ecriture ou dans la tradition. Au contraire, le Sauveur en disant que l’Esprit- Saint suggérera toute vérité, fait entendre qu’il enseignera par son onction intérieure, et qu’il fera découvrir par les lumières de la foi les vérités que l’Ecriture- Sainte ou la tradition ne renferment que d’une manière très-obscure. 11 ne faut pas perdre de vue, je le répète, que le pouvoir de prononcer une définition dogmatique fait partie du pouvoir des clefs que Dieu a confié à son Eglise, pour résoudre toutes les questions qui intéressent le salut des âmes sur la terre (3), et que le divin Sauveur a promis d’assister son Eglise, jusqu’à la consommation des siècles, surtout dans l’enseignement de la foi (4). La restriction que l'on a mise au pouvoir des clefs, à l’assistance surnaturelle du Sauveur et à renseignement

(1) 4 Paracletus auteni, Spiritus sanctus, quem mittet vobis Pater in Domine meo, ille vos docebit omnia, et suggeret vobis omnia quæcumque dixero x oUi^. » Joan. xiv 26.

(2) « Adhuc multa habeo vobis dicere, sed non potestis portare modo; cum autem venerit ille Spiritus veritatis, docebit vos omnem veritatem. » Jean, xvi. 12.

(3) « Quodcumque solveris super terram erit solutum et in cœlis. » Matth. xvi. 16.

(4; « Ecce ego vobiscum sum usque ad consummationem sæcuii. » Jtëatth,

XXYHl. Ult,

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intérieur du Saint-Esprit, dans les jugements dogmatiques de l’Eglise, tombe évidemment devant les promesses de Jésus-Christ, devant la doctrine claire, lumineuse des livres saints. Elle est donc mal fondée, elle est fausse.

Des principes que nous venons d’établir, il résulte qu’une vérité de foi peut être contestée fort longtemps dans l’Eglise, sans que les champions des opinions contraires tombent dans l’hérésie, ou encourent le moindre reproche. La divine Providence a souvent permis des iuttes intestines plus ou moins longues, plus ou moins animées, pour dégager, par ce travail individuel, les vérités révélées des nuages dont elles étaient environnées dans les monuments de la révélation. Aussi longtemps que la controverse dure, on apporte de part et d’autre des témoignages de l’Ecriture et des saints Pères; on accuse, on condamne la doctrine que l’on combat; on en appelle à l’autorité et au jugement de l’Eglise : dès que celle-ci prononce, comme dépositaire de la foi, l’obscurité disparait, la lutte cesse, tous les esprits se réunissent dans l’unité de la foi par les liens de la paix.

La controverse relative à l’immaculée Conception de la Mère de Dieu a passé par ces phases ; pendant des siècles elle a eu d’ardents adversaires et d’ardents défenseurs. C’est de nos jours seulement que le saint Siège a jugé à propos de mettre fin à la discussion, en rangeant la pieuse croyance parmi les dogmes de foi.

Maintenant pour quiconque comprend l’économie de la divine Providence dans le développement des vérités

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révélées, n’est-il pas évident que l’Eglise peut définir des points de doctrine qui ont été dans son sein l’objet des luttes les plus ardentes, qui même ont été contestées par des hommes de la plus grande autorité? Dès que l’on sort du collège des apôtres qui jouissaient d’une infaillibilité personnelle garantie par l’Esprit-Saint, et qu’on laisse à l’écart le prince de la hiérarchie catholique ainsi que les jugements dogmatiques des Conciles généraux, on ne trouve personne dans l’Eglise qui soit assuré de ne jamais se tromper. Dieu qui a promis l’infaillibilité à son Eglise ne l’a garantie à aucun de ses enfants. Quelque soit le savoir de ceux-ci, quelles que soient l’habilité et l’autorité de ceux qui tiennent la clef delà science, il est certain que, dans les questions obscures et controversées, leur opinion peut faillir, leur savoir s’égarer.

Les opinions des docteurs ne font donc pas loi dans l’Eglise, aussi longtemps qu’elles sont contestées avec raison et autorité; jamais elles ne prévalent contre la vérité reconnue : elles lui cèdent sans hésitation, sans délai. Aussi quand une controverse longtemps tolérée atteint son terme, quand le jour se fait et que l’Esprit- Saint a suggéré la vérité à son épouse, celle-ci la proclame sans égard aux disputes de l’école, sans égard à l’opinion des docteurs.

C’est ainsi que le dogme liait, se développe et brille enfin au sein de l’Eglise, comme un soleil lumineux : c’est ainsi que le souvenir des anciennes luttes s’efface, et que toutes les autorités individuelles s’évanouissent devant l’autorité infaillible de Jésus-Christ.

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Mais quand l’Eglise a prononcé un de ces jugements dogmatiques, solennels, quelle obligation en résulte-t-il pour le peuple fidèle? et en particulier, quel est le devoir qui nait, pour les simples chrétiens, de la définition du mystère de l’immaculée Conception de la Mère de Dieu?

Sous le rapport de l’obligation qu’elles imposent aux fidèles, on peut distinguer les vérités de foi en trois catégories: à savoir les vérités que l’on doit croire de nécessité de moyen; les vérités que l’on doit croire de nécessité de précepte; et les vérités que l’on doit croire au moins implicitement, par un acte d’adhésion générale à tous les dogmes que l’Eglise catholique croit et enseigne.

L’existence de Dieu, la rédemption des hommes, la rémunération des bons et le châtiment des méchants, voilà des vérités que tout homme, parvenu à l’âge de raison, doit croire sous peine de se perdre, et que pour ce motif on appelle vérités de nécessité de moyen.

Les vérités que l’on doit croire de nécessité de précepte, sont celles que Dieu et l’Eglise nous obligent à croire, parce que la connaissance en est nécessaire à tout chrétien pour remplir les devoirs de son état. Ces vérités sont renfermées dans le Symbole. Tous les fidèles sont

tenus d’v adhérer d’esprit et de cœur, et de les professer de bouche plusieurs fois dans leur vie.

Enfin, il est une troisième classe de vérités révélées dont les unes sont définies par l’Eglise, dont les autres sont encore plus ou moins enfouies dans le dépôt de la révélation, et qui sont connues à différents degrés par les savants et par les simples fidèles.

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A l’égard de ces doctrines, il y a plusieurs principes indubitables:

D’abord, le degré de clarté que ces vérités révélées ont acquis par rapport à nous, est la juste mesure de l’obligation que nous avons d’y croire.

Ensuite il n’est jamais permis de nier une seule vérité révélée et reconnue telle.

Enfin, la multitude des fidèles, qui doit se contenter des notions ordinaires et communes de la foi, satisfait à ses devoirs, en adhérant en général à toutes les vérités que l’Eglise catholique croit et propose à croire aux hdèles ses enfants.

C’est à cette dernière catégorie de vérités révélées qu’appartient le dogme de l’immaculée Conception.

Personne ne peut le nier, sans encourir l’anathème de l’Eglise, sans faire naufrage dans la foi, sans se séparer de l’unité.

Quiconque le connaît, doitv adhérer d’esprit et de cœur, comme à une vérité que Dieu même nous a enseignée; et quoique cet acte de foi ne soit pas spécialement commandé par l’Eglise, il est bien certain qu’il est tout à fait conforme à son esprit et très-utile à ceux qui le pratiquent (1). On peut dire qu’il y a au moins une obli-

(1) Dans le projet de bulle il était dit que la sainteté originelle de Marie étant une vérité constamment enseignée par l’Eglise et révélée de Dieu, tous les fidèles devront la croire toujours de cœur pour obtenir la justice, et la professer de bouche pour arriver au salut. Un prélat fit remarquer, dans l’assemblée des évêques, que cette expression rangeait le dogme de l’immaculée Conception parmi les vérités qu’il faut croire de nécessité de précepte ; qu’elles faisaient à tous les chrétiens une obligation stricte de professer explicitement plusieurs fois

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gation morale d’adhérer explicitement aujourd’hui à une profession de foi solennelle et publique de l’Eglise, émise pour notre époque et pour nous (1).

Le peuple fidèle l’a compris dans tout l’univers. Il s’est abandonné aux élans de la joie la plus vive, dès qu’il a connu le jugement dogmatique du saint Siège, et il a professé sa foi par les fêtes religieuses, et par les démonstrations de tout genre qu’il a multipliées pour célébrer cet événement, et pour témoigner sa vénération et son amour envers Marie.

Le savant et saint évêque du Mans, Mgr Bouvier, qui assista à la définition de l’immaculée Conception, porté sur son lit de mort, reçut les derniers sacrements dans le palais du Quirinal où il logeait, le jour de Noël 1854. 11 renouvela alors en présence d’un grand nombre d’évê-

dans la vie, la croyance à l’immaculée Conception; et que telle n’était point sans doute l’intention du saint Père; qu’il suffisait à la foule de professer sa croyance en général, comme elle la professe, par exemple, au sujet des deux volontés ou de l’unité de personne en Jésus-Christ. Cette remarque fut annotée par les secrétaires, et les paroles de l’apôtre qui semblaient imposer le précepte d’une foi explicite furent supprimées dans la bulle définitive.

(1) J’appelle obligation morale celle qui existe a notre époque de professer la croyance à l’immaculée Conception sous peine de la nier au moins implicitement ou pratiquement. Les fidèles qui assistent aux solennités célébrées en l’honneur de l’immaculée Conception, qui écoutent avec piété l’explication du mystère, qui invoquent la Vierge Immaculée, font cet acte de foi que l’Eglise attend d’eux. La foi pratique suffit ici ; c’est elle que l’Eglise a voulu exciter, en définissant le privilège de la Mère de Dieu. La dévotion envers Marie Immaculée est la dévotion du jour, la dévotion de notre époque. Il n’aurait point le sens chrétien, celui qui resterait insensible à la vue des démonstrations que l’Eglise catholique vient de faire pour honorer le mystère de l’immaculée Conception. On peut diFe qu’il entend la nier.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

ques qui étaient venus assister à cette douloureuse cérémonie, son acte de foi à toutes les vérités que Dieu nous a révélées et que l’Eglise nous propose à croire; puis, il ajouta spontanément : Je crois en particulier et très- fermement à l’immaculée Conception de la très-sainte Vierge Marie, que le saint Siège vient de définir; je veux qu’on le sache! Ce furent ses propres paroles. Le vénérable prélat accomplissait ainsi d’une manière éclatante le devoir moral qui oblige les fidèles à adhérer au dogme défini par l’Eglise.

Telles sont, en peu de mots, les obligations qu’une définition de foi entraîne pour le peuple fidèle; tel est le devoir que lui impose la définition du grand mystère de l’immaculée Conception.

ARTICLE II

La croyance à l'immaculée Conception était susceptible d'une définition

dogmatique , lorsque sa Sainteté a prononcée son jugement doctrinal.

Quoique tous les catholiques soient d’accord sur ce point qu’il appartient à l’Eglise de juger les questions de foi, et par conséquent d’apprécier les circonstances dans lesquelles il convient, pour la plus grande gloire de Dieu et la sanctification des fidèles, de trancher par une sentence définitive les questions de doctrine agitées dans son sein; tous savent néanmoins aussi que l’Eglise ne prononce ces jugements solennels que pour des motifs graves et dans des circonstances solennelles. L’Eglise elle-même, avant de prononcer une définition dogmati-

que, exige que la vérité sur laquelle doit porter son jugement, ait atteint le plus haut degré possible de certitude théologique; elle veut que d’autres conditions se réunissent encore, afin que sa sentence, dont la vérité nous est garantie par la promesse de Jésus-Christ, paraisse aussi aux yeux des hommes environnée du prestige qu’ajoutent à un jugement humain, les conseils de la prudence humaine.

Des amis sincères de Marie ont douté, pendant ces dernières années, que la croyance à l'immaculée Conception fût arrivée au degré de certitude voulu par l’Eglise, pour procéder à une définition dogmatique, et que les autres conditions ordinairement requises à cette fin fussent réalisées. Nous tacherons, à l'aide de faits positifs et de raisons solides, de dissiper ces doutes, que l’acte posé par le saint Siège a du reste déjà fait évanouir dans l’esprit de tous les bons catholiques.

Pour qu’une vérité révélée puisse être définie, que fautil? Nous l’avons déjà dit: il faut qu’elle soit révélée, et que l’Eglise reconnaisse évidemment cette révélation. L’Eglise acquiert cette conviction, lorsque les docteurs sont d’accord sur ce point; lorsque tous les fidèles désirent vivement la définition et demandent par d’ardentes prières au Seigneur d’inspirer à son vicaire sur la terre, la volonté de prononcer un jugement doctrinal; enfin lorsque le souverain Pontife sent une inspiration céleste qui le détermine à prononcer.

11 nous serait aisé de prouver, par les monuments de l’histoire ecclésiastique, que ces circonstances se sont présentées à peu près chaque fois qu’une définition dog-

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

matique a été prononcée dans l’Eglise; mais nous devons nous borner à constater qu’elles existaient, au moment où sa Sainteté Pie IX a défini la croyance à l’immaculée Conception de Marie.

D’abord l’Eglise avait acquis la certitude que l’immaculée Conception de la sainte Vierge est une vérité révélée de Dieu. Elle n’ignorait aucune des preuves que nous venons d’expliquer. Les paroles du troisième chapitre de la Genèse lui fournissaient un témoignage explicite et direct, une preuve matérielle, un monument formel de la révélation divine de ce mystère. La salutation angélique lui indiquait le privilège de Marie d’une manière implicite et indirecte, mais claire et précise, grâce aux lumières de la tradition catholique. Dans les livres sapientiaux, elle découvrait la pensée de l'Esprit- Saint exprimée dans un grand nombre de sens mystiques positivement entendus et voulus par lui. La tradition vivante qui à elle seule détermina le Concile de Bâle à prononcer la définition dogmatique, il y a quatre siècles, était là, plus forte, plus décisive que jamais. La tradition générale de la sainteté parfaite et indéfinie de la Mère de Dieu avait été mise dans le plus grand jour par les savants théologiens que le Saint Père avait chargés de discuter la matière. La tradition explicite et directe venait d’être enrichie d’un grand nombre de témoignages de la plus haute valeur. La tradition matérielle de la croyance à l’immaculée Conception, depuis les temps apostoliques jusqu’à nos jours, était, surtout à l’aide des livres liturgiques des églises orientales , visible aux veux les moins clairvoyants.

L'analogie de la foi, mieux méditée, mieux comprise avait révélé les liens sensibles qui existent entre les grands mystères de la foi et l’origine sans tache de la Mère de Dieu. Toutes les sources de la théologie coulaient pour ainsi dire par torrents; tous les raisonnements mis au jour conduisaient à la même conclusion: Marie a toujours été sainte, Marie a été conçue sans péché! Que pouvait-on désirer davantage? La croyance n’était-elle point parvenue alors au plus haut degré possible de certitude théologique?

De plus, ce fait était reconnu, je ne dirai point par des centaines, mais par des milliers de théologiens qui, depuis plus de quatre siècles, avaient enseigné que la question était mûre pour la définition; que l'Eglise pouvait prononcer quand elle le voudrait ; que rien ne s’opposait, du côté de la doctrine, à ce que le saint Siège mit fin aux disputes, en rangeant la pieuse croyance au rang des dogmes de foi. L’école était unanime: l'ordre de saint Dominique, qui, pendant des siècles, avait résisté presque seul à la croyance commune, venait de s’y rallier : il ne restait plus de dissidents sérieux. La controverse était terminée; la pieuse croyance triomphait de tous les obstacles ; les évêques et les fidèles proclamaient d’une voix unanime le privilège de Marie ; il y avait accord, consentement universel. Le culte du mystère était répandu dans toutes les églises du monde; la croyance à l'immaculée Conception était célébrée dans la sainte Messe, au milieu des redoutables mystères. Chaque jour des milliers de mains s’élevaient vers Dieu, afin qu’il daignât inspirer au souverain Pontife la volonté

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

de définir le privilège de la Mère de Dieu ; des instances sans nombre étaient faites auprès du saint Siège, dans le but d’obtenir cet acte solennel de l’autorité pontificale. De pieux cardinaux, de savants théologiens avaient pris la plume pour prouver que l'heure de la définition était venue. Les successeurs de saint Pierre paraissaient de plus en plus enclins à poser cet acte, à accomplir l’œuvre de leurs prédécesseurs.

Ce fut en 1849, sur la terre d’exil, que Sa Sainteté Pie IX commença à prendre les mesures qui devaient préparer immédiatement le jugement définitif. Le 2 février de cette année il fit un appel à tous les évêques du monde catholique; il institua des commissions de cardinaux et de théologiens pour discuter en dernier lieu les monuments de la tradition; il manifesta le désir et l’intention de prononcer la sentence que l’Esprit-Saint n’avait point inspirée à ses prédécesseurs, et qu’il lui inspirait. Dès lors, on put comprendre que le moment, si vivement désiré depuis des siècles par tous les pieux serviteurs de Marie, était arrivé, et qu’il ne manquait plus rien aux conditions que l'Eglise exige ordinairement pour prononcer une définition dogmatique.

Mais avant de raconter les circonstances qui ont signalé cette dernière époque, il importe de rappeler toutes celles qui, dans les temps antérieurs, les ont amenées; car les mesures prises parle S. Siège, dans ces dernières années, n’ont été que le couronnement de celles qu’il a autorisées ou prises dans les siècles précédents, et qui constituent une des parties les plus intéressantes de l’histoire du dogme. Jetons-y donc un coup d’œil rapide, en remon-

l'immaculée coxceptiox

tant aux premières tentatives qui ont été faites au XVe siècle, pour obtenir de l'Eglise catholique la définition dogmatique du mystère de l’immaculée Conception.

ARTICLE III

Histoire delà définition de l'immaculée Conception de la très-sainte Vierge. Préparatifs éloignés et prochains qui Vont amenée.

L'idée fort juste que le savant évêque de Trapani nous a donnée au commencement de ce chapitre, de la nature du dépôt de la foi, explique comment il se fait que certaines vérités révélées n'arrivent que laborieusement, après de longs efforts, au degré de clarté que l'Eglise veut reconnaître dans les dogmes avant d’en imposer la croyance aux fidèles. Le dogme de l'immaculée Conception appartient à cette catégorie de vérités que la divine Providence a voulu éclaircir successivement : de là vient qu’il a fallu quatre siècles de discussions pour aboutir au décret dogmatique.

Les tentatives qui ont été faites pour obtenir la définition, sont une des manifestations les plus curieuses delà croyance générale au privilège de Marie; à ce titre elles méritent d’être rappelées ici. Nous les raconterons, autant que possible, d'après les mémoires des auteurs contemporains.

Premières instances pour obtenir la définition de l'immaculée Conception de Marie, faites au Concile deBàle, au XVe siècle. Motifs allégués à cette époque en faveur du décret dogmatique.

Quoique le Concile de Bâle ait fini par un schisme, à son origine il était légitime. Le souverain Pontife avait consenti à ce qu'il fût convoqué; il y envoya ses légats a latere avec les pouvoirs les plus étendus, et il se fît rendre un compte exact de tous les travaux des Pères.

On a prétendu qu'Eugène IV avait chargé ses légats d'examiner la question de l'immaculée Conception de la sainte Vierge dans le Concile de Bâle, et qu'il les avait autorisés à prèterla main à une décision définitive, dont la sanction lui était nécessairement réservée. Ce fait n’est point consigné dans les documents de l’époque que j'ai pu consulter; mais il n'a rien d'invraisemblable, tant à cause de la présence des légats du saint Siège aux discussions qui ont précédé le décret relatif à l’im¬

maculée Conception de la très-sainte Vierge, qu'à cause de la part que le saint Siège a prise à tous les travaux du concile, antérieurs au schisme.

Une des premières questions que les théologiens de France, d’Espagne et d'Allemagne soulevèrent, fut la question de l'immaculée Conception, dont ils sollicitèrent la définition dogmatique. Ce fut en 1435, dès que le Concile fut régulièrement constitué. Le cardinal Louis d'Arles, juge de la foi, déféra la question à la congréga-

lion du Concile, chargée de la discussion des matières de foi, congrégation qu’il présidait.

Le Concile avait formé quatre congrégations, appelées saintes députations, l’une de la foi, l’autre de la paix, une troisième de la réforme, la dernière pour les choses ordinaires et communes. Chacune de ces congrégations était formée de Pères et de théologiens des quatre nations présentes au Concile, à savoir, la nation Italienne, la Française, F Allemande, et l’Espagnole ; chaque nation était représentée par un nombre égal de membres dans chacune de ces congrégations.

Dans la congrégation qui s’occupait des matières de foi, l'opinion contraire au privilège de Marie, fut représentée par le Père Jean de Monténégro, général de l’ordre de saint Dominique, et par le cardinal de Turrecremata, religieux du même ordre. L’ouvrage de ce savant cardinal a été publié à Rome en 1447, par les soins du R. P. Spina. La pieuse croyance fut défendue par le P. Pierre Perqueri, de l’ordre des Frères Mineurs, et par Jean Gonzalez ou Contreras, chanoine de Tolède, député au Concile comme théologien du roi de Castille, et appelé Jean de Ségovie du nom de sa patrie.

Ce dernier a publié un ouvrage remarquable en faveur de lTmmaculée Conception, Son but était d’éclairer les Pères du Concile de Bàle, et de soutenir la cause de la Mère de Dieu dans la Congrégation chargée delà discuter. Nous en devons la publication au R. P. Pierre de Alva et Astorga qui l’a imprimé à Louvain en 1666. C’est ce livre remarquable qui nous indiquera les premières démarches faites par les pieux serviteurs de la Mère de

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Dieu pour obtenir de l’Eglise la définition dogmatique de l'immaculée Conception, et les puissantes raisons qu’ils ont fait valoir dès le XVe siècle, pour atteindre le but de leurs désirs (1).

Ce fut au Concile de Bàle que l’on posa la question pour la première fois. « Quoiqu’on ait souvent discuté ce sujet, dit Jean de Ségovie, dans les écoles, dans les universités, dans les églises, dans les monastères, dans les tribunaux séculiers et ecclésiastiques et dans la cour romaine, cependant il n'a jamais été , que l’on sache, proposé d'une manière authentique pour être défini , comme il a été introduit authentiquement et d'office dans le saint Concile général de Bâle (2). »

De ce Concile datent les premières démarches faites pour obtenir la définition.

Dès que la question fut posée, on comprit qu’elle appartenait aux matières de foi ; on pria donc la congrégation chargée de ces matières, de la discuter. Quelques partisans du privilège avaient sollicité le Concile de

(1) Le P. Tom. Strozzil. vi. c. 2. p. 319 etseq. analyse les travaux du Concile de Baie, dans leurs moindres circonstances.

(2) k Constat quod, etsi de bac quæstione fréquenter disputatum sit in scholis universitatum, studiorum, ecclesiis, mouasteriis, curiis sæcularium et ecclesiasticorum principum, ac etiam in romana curia, nunquam tamen, ut verisimiliter creditur, fuit authentice introducta ad faciendam definitionem, quemadmodum authentice et ex officio introducta fuit in hoc sacro generali concilio. >' Joan. de Segovia. Allegationes et avisamenta, pro informatione Patrum concilii Basileensis, an. 1456, circa SS. Yirgmis Mariœ Immacidatam Conceptionem ejusque præservationem a peccato originali , etc. Studio ac labore Pétri De Alva et Astorga. Bruxelles 1664. Voy. page 528.

l’immaculée CONCEPT. T. II.

déclarer leur croyance pieuse ; mais les adversaires s’élevèrent aussitôt contre cette demande, en disant qu’on ne pouvait la déclarer pieuse avant qu’elle ne fût déclarée vraie ; que si elle n’était point vraie, loin d’être pieuse, elle étaitmanifestement hérétique. Ce raisonnement était sans réplique. La question fut donc placée sur le terrain de la foi.

A7oici comment Jean de Ségovie la présenta au Concile, afin qu’il la définît.

Il fitremarquer d’abord combien ses adversaires avaient tort de soutenir que leur opinion était un dogme de foi, parce qu’elle était contenue, d’après eux; dans l’Ecriture. Les vérités de l’Ecriture, dit-il, ne deviennent certaines que de deux manières : par l’évidence et par le jugement de l’Eglise. Aussi longtemps qu’une vérité de l’Ecriture n’est pas constatée ainsi, personne n’a droit de soutenir qu’elle appartient à la nécessité de la foi. Or il est si peu vrai que l’opinion contraire au privilège de Marie soit un article de foi, qu’une multitude de docteurs et de fidèles la rejettent sans briser le lien de l’unité, sans tomber dans l’hérésie, sans encourir aucun blâme. Il n’est donc pas certain que cette opinion soit contenue dans l’Ecriture.

11 déclare ensuite que la pieuse croyance, malgré l’approbation générale, publique, solennelle de l’Eglise, qui équivaut à une déclaration indirecte de sa vérité, ne peut pas encore passer pour un dogme de foi, parce que cette conclusion que la Conception de la Mère de Dieu a été sans tache, repose sur des raisonnements, dont plusieurs savants contestent de bonne foi la force et la justesse.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Il importe donc, dit-il, que le Concile dissipe tous les doutes par un jugement doctrinal.

Deux mesures suffisent à cette fin. Que le Concile approuve la fête et l’étende à l’Eglise universelle; et puis qu’il déclare la pieuse croyance une vérité catholique, conforme à l’Ecriture, à la doctrine des Pères et à la saine raison.

Ce dernier point est essentiel, dit le docte théologien. Toutes les querelles relatives à la fête, ont pris leur source dans la question de savoir si Marie a été conçue dans le péché ou en état de grâce (i). Les adversaires du(privilége ont soutenu que leur opinion était un article de foi, et que la pieuse croyance n’est pas une vérité catholique. Le Concile ne peut donc pas se borner à déclarer que cette croyance est pieuse, il doit déclarer qu’elle est contenue dans le dépôt de la foi.

Jean de Ségovie énumère ensuite les principales preuves de la pieuse croyance ; après une longue suite de raisonnements solides et frappants, il établit un parallèle entre les deux opinions contraires, parallèle qui est tout entier à l’avantage de la pieuse croyance.

Dans ce parallèle il fait plusieurs observations très-remarquables.

Nous sommes d’accord, dit-il à ses adversaires, sur ce point que la Mèrede Dieu, en fait de péché, n’estpoint comparable au reste des mortels; et cependant vous êtes forcés d’avouer que Marie a été odieuse à Dieu avant de lui être agréable; qu’elle a été remplie de péché avant

(I) Joan. Segob. 1. c. p. 530.

l’immaculée conception

d’être remplie de grâces; qu’elle a été infectée par l’iniquité, avant d’être ornée de vertus ; qu’elle a été laide aux yeux de Dieu, avant d’être belle ; qu’elle a été esclave, avant d’être souveraine, servante du diable avant d’être reine des anges, fille du démon avant d’être fille de Dieu. En quoi diffère-t-elle donc, d’après vous, du reste des hommes ?

Nous, au contraire, conformément au principe commun, nous disons que Marie a toujours été agréable à Dieu, toujours aimée, toujours pleine de grâces, de bonté, de sagesse, toujours belle, toujours bénie, toujours libre, toujours fdle et amie de Dieu.

Voyez, dit-il encore, avec quel joyeux empressement notre croyance est accueillie partout, tandis que la vôtre est insupportable au peuple chrétien et n’attire que des désagréments à ceux qui la défendent. Notre croyance a pris une telle extension, qu’elle est vraiment universelle, qu’elle mérite le nom de vérité catholique (i).

Voulez-vous consulter l’Ecriture? Ici encore tout l’avantage est à nous. Le sens de l’Ecriture et l’enseignement constant de l’Eglise nous apprennent que la Mère de Dieu a été toujours sainte, parfaite, digne de son Fils (2). Nous entendons ces paroles dans un sens indéfini, simple, sans restriction. Vous au contraire, vous exceptez de cette doctrine générale le premier instant de l’existence de Marie ; exception que les termes de l’Ecriture n’autorisent pas ; exception que, malgré tous

(1) JoanSegob. 1. c.p. 517.

(2) Joan. Segob. 1. c. p 518.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

vos efforts, vous n’ètes point parvenus à prouver d’une manière satisfaisante (1).

Ce raisonnement justifie parfaitement l’observation que nous avons faite ailleurs sur la grande valeur de la tradition générale de la sainteté indéfinie de la Mère de Dieu. Cette tradition était si claire, si manifeste que les défenseurs du privilège n’étaient point obligés de prouver la vérité de l’immaculée Conception, mais pouvaient forcer leurs adversaires éprouver que Marie a été conçue dans le péché. Par le raisonnement de Jean de Ségovie, on voit qu’au commencement du XVe siècle la controverse avait déjà fait ce progrès.

Ne pouvant suivre le savant théologien espagnol dans tous les développements qu’il donne à sa thèse, je citerai, pour terminer, les deux raisonnements auxquels i! réduit la démonstration des deux opinions contraires; on y verra un résumé très-curieux des passages del’Ecriture dont on se prévalait alors.

Voici, dit-il, comment nos adversaires raisonnent :

« Tous les hommes qui croient en Jésus-Christ, qui ont été justifiés par lui, qui ont péché en Adam, en qui le délit du premier homme a passé, que l’Ecriture-Sainte enveloppe dans le péché, qui ont eu besoin deJésus-Christ comme médecin , que Jésus-Christ est venu chercher et sauver, pour qui il s’est livré comme rançon, et pour qui il est mort, tous ces hommes ont été conçus dans le péché originel ; mais la sainte Vierge est dans ce cas; donc elle a été conçue dans le péché originel.»

Ce raisonnement est vicieux sous bien des rapports.

(1) Id. loc. cit

l’immaculée conception

La majeure est fausse à plusieurs titres: Adam et Eve qui ont été justifiés par Jésus-Christ, n’ont pas été conçus dans le péché originel; ils n’ont pas péché en Adam; le péché n’a point passé en eux en venant d’autrui. Ce raisonnement suppose aussi que la sainte Vierge est une brebis égarée que Notre-Seigneur est venu chercher et sauver; que Jésus-Christ est mort pour elle comme étant pécheresse; chose qui n’a jamais été prouvée, et qui paraît démentie par les éloges magnifiques que l’Eglise a toujours prodigués à la bienheureuse Vierge.

« La pieuse croyance raisonne d’une manière bien plus concluante. Elle dit: Il est raisonnable de croire que la personne dont LEcriture atteste la sainteté, la beauté, l’excellence, le bonheur avant sa naissance, n’a jamais été pécheresse, mais qu’elle a toujours été l’amie et la bien-aimée de Dieu. Or récriture atteste tout cela de la sainte Vierge : celle-ci n’a donc jamais été pécheresse, mais elle a toujours été l’amie du Seigneur.

« La majeure a été prouvée longuement. La mineure peut être résumée en ce peu de mots : L’Ecriture enseigne que cette Vierge bienheureuse écrasera la tête du démon ; que son origine sera brillante comme une étoile; qu’elle naîtra droite comme une tige; que Dieu posera en elle son tabernacle comme dans un soleil; qu’elle se tiendra debout comme une reine à la droite de Dieu ; que le roi du ciel admirera sa beauté ; que le Très-Haut l’a sanctifiée comme son tabernacle, l’aidant dès le matin; que des choses glorieuses ont été dites d’elle comme étant la cité de Dieu, cette cité dont Dieu même a jeté les fondements; que la sainteté convient à cette demeure;

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Tii

que cette Vierge a été la possession de Dieu dès le commencement de ses voies; qu’elle a été réglée avant toutes les créatures et conçue avant les abîmes ; qu’elle a été joyeuse devant Dieu, jouant devant lui en tout temps, et qu’elle a trouvé son bonheur dans lui, tous les jours; que tous les jours de sa vie Dieu lui a rendu le bien et point le mal; que la sagesse de Dieu a bâti cette maison; que les fils et les filles (de Dieu) ont loué cette Vierge et font proclamée bienheureuse ; que rien de souillé n’entrera en elle; qu’elle sera belle comme l’olivier dans les champs, comme le cinnamome et le baume plein d’aromates, répandant, comme la myrrhe choisie, les odeurs les plus suaves; qu’en elle se trouvera toute grâce de la voie et de la vérité, et toute espérance de la vie et de la vertu; qu’elle figurera entre les filles d’Adam comme un lis entre les épines; qu’elle sera l’épouse et l’amie de Dieu, belle, charmante, douce, brillante, aimée, choisie, parfaite, immaculée, très-belle, très-aimée. Enfin l’Ecriture dit d’elle, qu’elle est toute belle et qu’en elle il n’y a aucune tache, aucun défaut. Voilà ce que l’Ecriture nous apprend en particulier de la bienheureuse Vierge Marie, comme lui étant propre avant sa naissance. Il est donc bien évident que l’Ecriture-Sainte ne la comprend point dans la masse des pécheurs ; qu’elle ne lui applique point ce qu’elle dit en général des autres hommes ; d’où il est facile de voir ce qu’il faut penser en particulier de sa Conception personnelle. »

« Il est évident que toutes ces assertions répugnent à l’opinion contraire au privilège, qu’on ne peut les concilier avec elle. »

l’immaculée conception

« Le Nouveau Testament n’est pas moins explicite. Il y est écrit que Marie est pleine de grâce; que le Seigneur est avec elle, qu’elle est bénie entre toutes les femmes; que toutes les générations la proclameront bienheureuse, que le Seigneur a fait en elle de grandes choses, que le Fils de Dieu l’a vénérée comme sa mère; que Marie est cette femme vêtue du soleil, avant la lune sous les pieds, et sur sa tète une couronne de douze étoiles....»

« Par là on voit que le Nouveau Testament est conforme à l’Ancien, et qu’il ne parle que des qualités et de l’excellence qui conviennent à la Mère de Dieu. »

Cette démonstration était concluante, décisive. Jean de Ségovie avait fait remarquer que l’Ecriture, les saints Pères, la pratique de l’Eglise, la croyance universelle, l’universalité de la fête, l’usage de décider les questions dogmatiques vivement controversées, militaient pour sa cause ; qu’il avait apporté tour à tour tous les genres de preuves que la doctrine sainte fournit (1) ; que la pieuse croyance enfin avait tous les caractères d’une vérité catholique (2).

Il ne lui restait plus qu’à engager le Concile à user de l’autorité dont il était revêtu, et à tirer les dernières conséquences des actes qu’il avaitdéjàposés. « Le Concile, ditil, porte aujourd’hui la clef de la science et celle de l’autorité. Qu’il en fasse usage pour assurer l’œuvre de Dieu, manifeste dans la pieuse croyance; qu’il confirme

(1) Jean. Segob. 1. c. p. 515.

(2) Joan. Segob. 1. c. p. 515.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

la foi des fidèles, qui attend de lui cet appui; qu’il fournisse ce nouvel aliment à la piété (1). Tout est prêt pour ce jugement; et il y aurait de grands inconvénients à le différer. »

« La cause a été introduite d’une manière authentique pour la première fois, au Concile de Bâle, et elle a été discutée avec le plus grand soin. Douze délégués choisis pour promouvoir les affaires du Concile, après une mûre délibération, ont conclu en faveur du privilège, dans une Congrégation générale. D’autres délégués ont été chargés d’examiner, comment le Concile agirait à l’égard de cette conclusion. A ce propos beaucoup de discussions publiques ont eu lieu. Enfin une troisième série de délégués a examiné les arguments produits de part et d’autre; et l’on a résolu définitivement qu’il fallait décider la question. Le juge de la foi a fait un appel général, invitant tout le monde à produire ses arguments et ses raisons ; il a même fixé un terme endéans lequel on pouvait être entendu par les délégués. Voilà plus de deux ans que cette cause a été introduite; la troisième année est sur le point de s’écouler. Si le Concile ne prononce pas la définition, tout le monde attribuera son silence à l’obscurité de la matière, aux doutes, aux hésitations des pères du Concile ; ce qui tournera au détriment de la foi et de la paix. Des doutes sérieux naîtront aussitôt dans l’esprit des fidèles , et les adversaires du privilège manifesteront une nouvelle ardeur. Ils diront qu’il est permis de douter

(1) Joan. Segob. I. c. p. 528.

l’immaculée conception

après le concile général, et la guerre recommencera avec plus d’animosité que jamais. La querelle ne s’agite plus entre les clers et les religieux seulement, elle préoccupe les soldats, les paysans et les femmes; le peuple a appris à répondre aux adversaires du privilège de Marie. Il est des questions qui se sont assoupies par le temps ; mais celle-ci parait de nature à conserver des partisans et des adversaires jusqu’à ce que l’Eglise ait définitivement prononcé (i). »

« Maintenant que la pieuse croyance est enracinée dans tous les cœurs, que le Concile n'hésite plus à la définir. Il a été assemblé pour décider les questions de foi et ramener la paix dans l’Eglise: en prononçant une décision définitive, il sera fidèle à sa mission; en gardant le silence, il met la foi en danger. »

« Ce jugement sera souverainement utile à l’Eglise; car non-seulement il procurera la paix au peuple chrétien, mais il vaudra aussi à cette sainte assemblée le puissant secours de la Mère de Dieu. Le Concile a été assemblé par l’Esprit-Saint pour l’extirpation de l’hérésie, pour le rétablissement de la concorde et pour la réforme générale de l’Eglise. Il a déjà pris beaucoup de mesures importantes sans doute, pour atteindre cette triple fin ; mais il ne l’atteindra point tout entière, s’il n’obtient le secours spécial de la très-glorieuse Vierge Marie. La Mère de Dieu récompense toujours les honneurs qu’on lui rend et l’affection qu’on lui témoigne. Quoique les défenseurs et les adversaires du privilège lui soient éga-

(lj Joan Segob. 1. c. p. 529.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

lement dévoués, cependant les disputes qui les divisent l’affligent sans doute, et elle désire que la controverse vienne enfin à cesser. »

« Le seul moyen d’y mettre un terme est de prononcer un jugement définitif par lequel l’Eglise obligera tous les fidèles à croire le privilège de l’immaculée Conception. Cette définition dogmatique fera cesser tous les scandales, et ramènera enfin la paix dans les âmes (i). »

Tel est l’éloquent plaidoyer que Jean de Ségovie présenta, en l’année i486, aux pères du Concile de Bâle, afin qu’ils définissent l’immaculée Conception de la sainte Vierge, comme vérité catholique. Les raisons que ce savant théologien fait valoir, sont solides ; sa démonstration est plus satisfaisante que celle d’un grand nombre d'auteurs qui ont traité ce sujet après lui. Sa conviction est aussi profonde que son savoir : il n'hésite point à dire que la question est mûre pour la définition, et que les conditions ordinairement exigées par l’Eglise pour prononcer un décret dogmatique, sont toutes réalisées. Ce livre a dû faire, et a fait, une grande impression sur le Concile : il l’a probablement déterminé à porter son célèbre décret ; car ce décret est calqué sur le livre du théologien espagnol. Comme Jean de Ségovie l’avait sollicité, la fête de l'immaculée Conception de la sainte Vierge fut enrichie d’indulgences et étendue à tout l’univers chrétien, et la croyance à ce mystère fut déclarée une vérité catholique , conforme à l’Ecriture, à la doctrine des Pères, à la pratique de l’Eglise, et à la saine raison.

(1) Joan. Segoh. 1. c. p. 529.

l’immaculée conception

Le Concile défendit de la nier, ou de la contester, sous les peines les plus graves (i).

Si le Concile avait été légitime en 1439, lorsqu’il porta ce décret, et si le saint Siège avait approuvé cet acte, l’immaculée Conception eût été définie, il y a plus de quatre siècles. Mais, nous l’avons déjà fait remarquer et tout le monde le sait, le Concile de Bâle, à cette époque, s’était engagé dans les voies du schisme, et les décrets qu’il promulgua alors n’eurent jamais la force de lois universelles dans l’Eglise.

Aussi de nouvelles démarches furent-elles faites de la part des pays catholiques auprès du saint Siège, afin qu’il définît la pieuse croyance. Ce furent sans doute ces démarches qui engagèrent Sixte IV à approuver un office propre de l’immaculée Conception, et à accorder aux fidèles qui assistaient aux offices de la fête, les mêmes indulgences qu’Urbain IV avait accordées aux fidèles qui célébraient la fête du saint Sacrement (2).

Ces mesures importantes équivalaient à une définition indirecte; c’était évidemment un grand pas vers la définition explicite.

Dans le courant du XV siècle, on ne voit point que

(1) Nous avons donné ce décret au t. 1. p. 59 et 127.

(2) Au Concile de Bâle les adversaires de riramaculée Conception prétendaient qu’on ne pouvait rien conclure de la fête, parce que l’Eglise n’avait pas encore approuvé l’office de l’immaculée Conception. Jean de Ségovie répondit que l’Eglise célèbre plusieurs mystères dont il n’existe pas d’office propre ; qu’autrefois l’Eglise n’avait point d’office propre pour les vierges et pour les confesseurs, quoiqu’elle honorât ces bienheureux, etc. Voy. pag. 27. Sixte IV enleva ce prétexte en approuvant l’office propre composé par Léonard de Nogarolis.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

d’autres tentatives aient été faites par les pieux serviteurs de Marie pour obtenir la définition de l’immaculée Conception.

Démarches faites au XVIe siècle pour obtenir la définition de la pieuse

croyance.

Lorsque Léon X ordonna au cardinal Cajétan et à d'autres théologiens célèbres, de lui exprimer l’opinion qu’ils s’étaient faite du mystère de l’immaculée Conception et de la possibilité de le définir comme dogme de foi, il avait sans aucun doute l’intention de saisir le cinquième Concile de Latran qu’il célébrait alors, de cette question importante, et d’examiner si le moment n’était pas venu de mettre fin, par un jugement doctrinal, aux querelles qui divisaient à cette époque plus que jamais les écoles catholiques.

Le cardinal Cajétan, dans le traité qu’il présenta, en 1514, au saint Père, affirme que telle fut la pensée de Léon X. Mais ce projet n’eut aucune suite, parce que fattention du saint Siège et du Concile de Latran fut absorbée par des affaires plus pressantes. Cette assemblée se proposait surtout d’effacer les derniers vestiges du schisme qu’avait fait naître, un siècle plus tôt, le Concile de Pise. Jules II avait convoqué le Concile de Latran pour traiter des questions de discipline ecclésiastique et de morale. Léon X, en le maintenant, se proposa de sanctionner les réformes alors assez généralement réclamées dans l'administration de l’Eglise. Le souverain Pontife

l’immaculée conception

11e permit point que l’on s’engageât dans la discussion des questions de foi, qui aurait pu faire oublier les questions disciplinaires, objet principal des délibérations du Concile. Une seule question de foi y fut décidée, celle qui est relative à l’unité et à l’immortalité de l’âme dont certains philosophes contestaient les preuves philosophiques. Au fond cette matière n’exigeait aucune recherche (1).

Le silence du cinquième concile de Latran ne préjuge donc rien contre la possibilité de définir la croyance à l’immaculée Conception.

Le décret que le Concile de Trente prononça quelques années plus tard, en 1546, sur cette matière, fit faire, par contre, un pas immense à la question.

La plupart des Evêques qui se rendirent au Concile de Trente se proposaient d’y réclamer la définition dogmatique de l’immaculée Conception. Le cardinal Pacécho, zélé promoteur de la pieuse croyance, saisit le moment où l’article du péché originel fut soumis aux discussions des pères dans les congrégations générales, pour soulever la question. Il insista vivement auprès des cardinaux Légats pour que le privilège de Marie fût défini avant l’existence et l’universalité du péché originel que les hérétiques niaient (2).

Les prélats de l’ordre de saint Dominique pour empêcher cette mesure, alléguèrent aussitôt l’incertitude

(1) Wadding. Legatio Philippi III , etc. p.252 et s.; et surtout les actes du Ve Concile de Latran.

(2) Pallav. lstoria del Conc. di Trento. 1. vu. c. 3. n. 8. et cap. 7, per toto, t.n, pag. 135 et 173et seq. ed. Zaccaria. Faenza 1795.

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de la matière, les délais admis par l’Eglise qui avait refusé jusqu’alors de résoudre la question; le principe posé par le concile de ne pas décider les points de doctrine controversés parmi les catholiques, mais seulement les dogmes niés par les sectes hérétiques ; le danger de réveiller au sein de l’Eglise d’anciennes querelles, et l’inconvénient de blesser dans son honneur l’école de saint Thomas et l’ordre de saint Dominique si sincèrement dévoué à la défense de la foi.

Il fut répondu à ces raisons que si le concile définissait l’universalité du péché originel, en vertu des paroles de l’Apôtre : Par un seul homme le péché est entré dans le monde , et par le péché la mort; et la mort a passé ainsi dans tous les hommes qui ont péché en un seul (i), sans en excepter la bienheureuse Vierge Marie, loin de définir le privilège de la Mère de Dieu, le concile serait censé le proscrire. Le père Lainez qui était arrivé depuis peu à Trente, fit remarquer que les anciens ont pu employer les termes généraux de l’Apôtre, sans restriction, parce que la controverse relative au privilège de la bienheureuse Vierge Marie n’était pas encore soulevée : leur silence à cet égard ne préjugait rien ; mais qu’il n’en serait plus de même à une époque où la controverse la plus grave était agitée sur la véritable étendue des paroles de l’Apôtre. Il en concluait que le concile, pour sauvegarder la pieuse croyance, devait absolument excepter la bienheureuse Vierge de la loi commune.

(i) Rom. v.

l’immaculée conception

Ces discussions échauffèrent les esprits au point que d’accessoire qu’elle était d’abord, la question devint principale. Cependant le cardinal Pacécho, convaincu que le concile ne pourrait point, faute de temps, prononcer une définition proprement dite, proposa d’insérer au décret relatif au péché originel, l’exception suivante: Quant à ce qui concerne la bienheureuse Vierge , le saint Concile ne veut rien définir; quoique l'on croie pieusement que la Mère de Dieu a été conçue sans péché.

Les pères de l’ordre de saint Dominique réclamèrent vivement contre cette rédaction. Déclarer pieuse, disaient-ils, l’opinion qui admet la prérogative de Marie, c’est déclarer impie celle qui la conteste; c’est trancher indirectement la question.

Afin de concilier les esprits, on s’attacha à modifier la rédaction proposée par le cardinal Pacécho; on présenta définitivement la rédaction suivante, qui fut adoptée: Enfin le Concile déclare qu'il n'entre point dans son intention de comprendre dans ce décret où il traite (de l’universalité) du péché originel, l'immaculée Vierge, Mère de Dieu; mais que l'on doit observer les constitutions de Sixte IV, sous les peines qui y sont contenues; constitutions que le concile renouvelle (i).

(1) E. Dupin a osé dire que ces paroles ne sont pas authentiques, ou du moins qu’elles sont suspectes, parce qu’on ne les trouve pas dans les éditions primitives du Concile. C’est la une très-grande erreur. Ces paroles se trouvent dans les actes originaux du Concile, dans l’édition originale de la Ve session imprimée à part pour les pères du concile; dans l’édition de cette session faite par Mélanchton et dans celle de Calvin, qui l’attaquent avec fureur, dans d'autres éditions partielles faites avant la clôture des sessions, et dans les éditions romaines de Manuce. Aucun doute n’est possible sur l’authenticité de cette clause.

Le cardinal Pacéeho ne fut pas pleinement satisfait de ce décret; il tenait à ce que le Concile déclarât son opinion pieuse : il eût voulu un décret plus favorable encore au privilège de Marie; mais les défenseurs de l’immaculée Conception s’applaudirent hautement de la décision du Concile. L’Eglise venait de déclarer, par un décret dogmatique, qu’elle n’entendait point comprendre la bienheureuse Vierge Marie dans la masse des pécheurs dont parle l’Apôtre. La pensée de l’Eglise est donc, disaient-ils, que Marie n’est point nécessairement désignée dans les passages de l’Ecriture qui énoncent l’universalité du péché originel. Tous les textes généraux des livres saints, dont on s’est prévalu jusqu’ici pour combattre le privilège, sont donc enlevés d’un seul coup aux adversaires de l’immaculée Conception. Cette réflexion parut si frappante à de savants théologiens qui avaient attaqué jusqu’alors la pieuse croyance, qu’ils se rangèrent parmi ses défenseurs (1).

Le Concile ne se borna point à excepter la sainte Vierge de la masse des pécheurs; il affirma encore qu’elle a toujours été sainte; car il ajoute aussitôt que tous les fidèles sont obligés d’observer les constitutions de Sixte IV, dans lesquelles la prérogative de la Mère de Dieu est énoncée et proposée à la piété des fidèles en termes formels (2).

(1) Strozzi. 1. vin. c. -4. p. 450.

(2) Voy. ici t. i. p. 142, et P. Eusebii Nierenbergii Excepiiones Concilii Tridentini, pro omnimoda puriiate Deiparæ Yirginis expensœ, quibus non solum ejus actualis sanctitas, verum et justitia oriyinalis condrmatur. Inter Opéra pcirthenica. p. 105 et 1 14 etseq. Lugd. 1659.

l’immaculée conception

En renouvelant ces constitutions le Concile de Trente les fait siennes. Il a donc approuvé de nouveau et la fête de l’immaculée Conception et l’office de Léonard de Nogarolis, dans lequel le privilège est énoncé de vingt manières différentes.

Dans son décret, le Concile appelle la sainte Vierge immaculée , à propos de sa prérogative et par opposition à la tache du péché originel, que les autres hommes contractent; comme s’il eût voulu dire que la sainte Vierge a été exceptée du décret, parce qu’elle a été toujours immaculée.

La valeur de ce décret est d’autant plus grande que le Concile l’a admis à l’unanimité. Les pères dominicains s’estimant heureux d’échapper à la définition explicite qu’ils redoutaient, ne s’opposèrent point à la rédaction définitivement adoptée. Le Père Lancicius de la compagnie de Jésus, assure avoir constaté dans les actes inédits du Concile de Trente, que cinq pères seulement s’étaient déclarés contraires au privilège de Marie, que tous les autres l’avaient admis (1).

Après le Concile de Trente, les théologiens catholiques ont été à peu près unanimes à croire et à enseigner que l’opinion favorable à l’immaculée Conception de la trèssainte Vierge a été indirectement définie et, en un certain sens, canonisée par ce Concile, de sorte que l’opinion hostile au privilège de Marie ne pouvait plus être définie par l’Eglise (2).

(1) Nicol. Lancicius. Opusc. t. il opusc. xi. c. 13. et Strozzi, p. 443.

(2) Armant. Seraphic. p. 66. et Regest. p. 146.

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Le décret du Concile de Trente raviva, loin deles éteindre, les espérances que l’on avait conçues d’une future définition dogmatique du privilège de la bienheureuse Vierge Marie. Peu de temps après, comme nous l’avons vu ailleurs, on fonda à Ronda, en Espagne, un ordre militaire de l’immaculée Conception, lequel avait pour objet principal de poursuivre l’affaire de cette définition, et, dès qu’elle serait obtenue, de la faire proclamer à son de trompe, par l’organe de ses chevaliers, vêtus du grand costume de leur ordre (1). Telle était la conviction que l'on avait alors de la nécessité où l’Eglise se trouverait un jour de prononcer cette définition !

A la même époque, la Sorbonne soutenait, mais à tort, que la définition était déjà prononcée. Elle eut à ce sujet une contestation assez vive avec le Père Maldonat de la Compagnie de Jésus. Ce célèbre théologien attirait la foule à son auditoire. Ï1 se déclarait hautement contre les vieilles routines, et ouvrait des voies nouvelles à l’étude de la théologie. La Sorbonne voyait ces succès d’un œil jaloux. Elle crut le moment arrivé de prendre une revanche, lorsque le P. Maldonat eut enseigné que la croyance à l’immaculée Conception n’appartenant pas aux dogmes de foi, pouvait être contestée sans hérésie. La faculté de Paris prétendait que la définition prononcée au Concile de Bâle avait force de loi dans l’Eglise, et obligeait tous les fidèles. Les théologiens de la Sorbonne avaient pris une grande part aux travaux de ce Concile ; leurs idées, plus ou moins schismatiques, y avaient

(1) Lettre de Mgr l’évêque de Malaga. Pareri m. 12 et ici t. i. p. 1S8.

prévalu : ils ne pouvaient laisser contester le décret relatif à l’immaculée Conception, sans en abandonner d’autres qui leur étaient très-chers. Ils citèrent donc le P. Maldonat à comparaître devant la faculté pour répondre de ses doctrines relativesà l’immaculée Conception; mais ce théologien déclina la compétence de la Sorbonne; il répondit que puisque la Faculté n'admettait point les théologiens de la Compagnie de Jésus dans son sein, elle n'avait aucune jurisdiction sur lui.

La Sorbonne cita alors le P. Maldonat au tribunal de Mgr De Gondv, évêque de Paris , qui, après avoir entendu le savant religieux et les théologiens de Sorbonne, prononça contre ces derniers. Il déclara que le P. Maldonat n’avait enseigné aucune hérésie, ni rien qui fut contraire à la foi (1). Ce jugement daté du 17 janvier 1575, fit grand bruit et humilia la Sorbonne qui, dans une assemblée de ses docteurs, osa « conclure et établir, malgré la sentence de M?r De Gondy, qu’zV faut croire de foi catholique que la bienheureuse Vierge Marie n a jamais contracté le péché originel, comme Vont décrété les pères du concile de Bâle (2). » Mgr De Gondy frappa

(1) Voy. d’ArgeDtré Colleclio judiciorum. t. 11. p. 445.

(2) « Invitis et renitentibus doctoribus qui Episcopo Parisiensi pro Maldonato adfuerant, conclusum etstatutum fuit catholica fide tenendum B. Virginem nunquam originali maculæ subjacuisse, conformité!’ ad sanctionem Patrum Basileensium. b Ricber. Hist. Concilior 1. h. c. 5. n. 5. t. n. p. 514. ed. Col. 1685. Rieher raconte d’une manière assez exacte, mais à son point de vue, toute cette affaire. Il est évident, d’après son récit, que les vieux Sorbonistes soutenaient que l’immaculée Conception de la sainte Vierge était de foi catholique, en vertu de la décision du Concile de Bâle, et que le P. Maldonat le niait. C’était là le véritable objet du litige. L’affaire est racontée aussi dans tous ses détails par Du Boulay,

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

(l’excommunication les docteurs qui avaient approuvé cette délibération. Ceux-ci en appelèrent comme d’abus au parlement, qui, délibérant en présence de Mgr l’Evêque de Paris, membre de ce corps, décida que les bons docteurs, pour toute sûreté, tâcheraient d’obtenir l’absolution des censures qu’ils avaient encourues (i).

Crévier, dans son histoire de l’université de Paris, affirme que le P. Maldonat a combattu l’immaculée Conception: c’est une erreur. Dans son traité sur le péché originel, ce grand théologien examine quatre opinions: celle qui soutient qu’i/ est de foi que Marie a contracté le péché originel, celle qui soutient qu'il est de foi que Marie ri a pas contracté le péché originel; celle qui soutient qu'il est plus probable qu'elle l'a contracté, et celle qui soutient qu’zY est plus probable qu'elle ne Va pas contracté. Il combat et rejette les trois premières, et admet la quatrième. Toute sa discussion a pour but de prouver que la pieuse croyance, quoiqu’elle ne fût pas de foi, était vraie et devait être suivie (2).

Hist. universitatis Paris. t. vi. p. 790, fol. Paris. 1665 a 1675. Crévier, Ilist. de V université de Paris, t. vi. in-12. Paris 1771, par le P. Prat, Maldonat et V université de Paris au XVIe siècle , p. 551 et s. Paris 1856.

(1) a Causa in Parlamento perorata est ipsomet D. Gondio Parisiensi Episcopo præsente atque sedente, decretumque ab amplissimo ordine, ut boni illi doetores ad cautelam absolverentur. » Richer. loc. cit p. 515.

(2) « J. Maldonati Opéra varia theolog. t. m. p. 75 et seq. Paris 1676. Le P. De Alva et Astorga, dans sa Militia 1mm. Concept, au mot Joannes Maldonatus, pag. 794-, cite plusieurs passages des écrits de ce théologien, pour prouver qu’il croyait à l'immaculée Conception, et qu’il combattit seulement l'opinion de la Sorbonne en ce qu’elle avait d’excessif. Qu’il me soit permis de faire remarquer en passant que le P. de Alva et Astorga, dans ses deux volumes intitulés: Militia 1mm. Conceptionis et Radii solis 1mm. Conceptionis, fournit vingt

l’immaculée conception

Il résulte de ces faits que la Sorbonne, au XVIe siècle, croyait que la définition du mystère de l’immaculée Conception était non-seulement possible, mais encore qu’elle était déjà prononcée.

Démarches faites au XVIIe siècle, en faveur de la définition de l’immaculée

Conception de la très-sainte Vierge.

Ni la décision dogmatique du Concile de Trente, ni les mesures disciplinaires que saint Pie Y prit dans le courant du XVIe siècle, ne purent calmer l’ardeur de la controverse : au commencement du siècle suivant, elle devint plus animée que jamais.

L’Espagne surtout était agitée et inquiète. Les divergences d’opinion y dégénéraient en luttes et en voies de fait; le gouvernement pour y porter remède, crut devoir supplier le saint Siège de mettre fin aux querelles, en tranchant la question,

Le6 juillet 1616, Paul V, informé decetétat deschoses, envoya en Espagne sa lettre Regis pacifici, par laquelle il défendit aux fidèles d’agiter la question de l’immaculée Conception en public. Mais l’entraînement était si grand surtout dans la Bœtique, l’Estramadure et file de Majorque, que la lettre apostolique ne parvint pas même à ralentir cesluttes. Voyant que les désordres continuaient et s’aggravaient même de jour en jour, Philippe III, roi

lois plus de notions utiles sur la doctrine des anciens, que le savant H. Maracci, dans sa Bibliotheca Mariana, dont on fait tant de cas. Dans la Militia seule, il analyse ou mentionne plus de six mille écrivains.

DE LÀ SAINTE VIERGE MARIE

d’Espagne, envoya à Rome une ambassade solennelle, pour réclamer du saint Siège des mesures plus efficaces. 11 proposa au souverain Pontife d’imposer aux perturbateurs du repos public un silence absolu. La tranquillité publique semblait ne pas exiger moins.

L’ambassade, à la tète de laquelle se trouvait Placide de Tosantes, obtint, le 31 Août 1617, un décret de l’Inquisition romaine dans lequel il était dit: Jusqu’à ce que cet article (de l’immaculée Conception) ait été défini par le saint Siège apostolique ou que sa Sainteté en ait autrement ordonné, que personne n’ose désormais affirmer dans des discours publics, dans des leçons, etc. que la sainte Vierge Marie a été conçue dans le péché originel (i).

Cette défense n’eut pas plus de succès que les précédentes. Philippe III se décida donc à envoyer à Rome en qualité d’ambassadeur, vers la fin de l’année 1618, Antoine de Trejo, général des Franciscains, qu’il avait nommé évêque de Carthagène.

Au mois de janvier 1619, l’ambassadeur présenta au saint Père les lettres du roi d’Espagne, avec celles du roi dePortugal, de l’archevêque de Tolède et d’un grand nombre d’évêques, de villes, de chapitres, d’universités et d’ordres religieux, qui réclamaient d’une voixunanime la définition de l’immaculée Conception de la sainte Vierge.

(i) g Donec articulus hujusmodi a S. Sede apostolica fuerit definitus, vel per Sanctitatem suara et Sedem apostolicam fuerit aliter ordinatum, non audeant in publicis concionibus, lectionibus, etc. asserere quod B. V. M. fuerit concepta cum peccato originali. » Decret. Inquisit. romance, ap. Wadding. Legatio Phi- Uppi UL p. 15.

Antoine de Trejo soutint sa cause avec autant de prudence que de savoir. C’était le savant père Wadding, une des lumières de l’ordre de saint François, qui lui fournissait ses mémoires. Ces documents renferment une démonstration complète de la pieuse croyance, telle qu’on pouvait la présenter à cette époque. Les preuves que nous avons développées nous-mêmes en faveur du mystère, nous dispensent d’en donner ici l’analyse. La seule chose qui nous intéresse dans ces savants traités, ce sont les réponses verbales du saint Père, dont l’ambassadeur rendit un compte fidèle au roi d’Espagne, et dont le P. Wadding nous a conservé la substance. La pensée du saint Siège, au sujet de la définition alors sollicitée, aujourd’hui obtenue, s’y découvre tout entière.

Paul Y répondit donc à la première supplique de l’évêque de Carthagène, que la définition de l’immaculée Conception est une affaire grave, qui ne peut être décidée qu’avec maturité, qu’elle réclame par conséquent beaucoup de réflexion et de temps.

Cette réponse dilatoire était à peine donnée que des lettres des archiducs d’Autriche, qui sollicitaient la définition du mystère, arrivèrent à Rome et furent remises au saint Père.

Dans sa seconde supplique, l’ambassadeur d’Espagne fit de nouvelles instances pour obtenir la définition, et, dans une troisième pièce du même genre, il tâcha de prouver que cette définition était nécessaire au repos des fidèles et au bien-être de l’Eglise.

Sa Sainteté répondit qu’elle ne pouvait définir cette

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

controverse sans un long examen, et qu’elle ne pouvait s’appliquer à ce travail, à cause des malheurs des temps. Elle promit du reste de pourvoir à la tranquillité des églises et des royaumes, en faisant appliquer avec rigueur, par les juges ecclésiastiques, les peines spirituelles qui avaient été prononcées contre ceux qui troubleraient l’ordre public en attaquant le privilège de la Mère de Dieu. Le saint Père voyait aussi un obstacle à la définition dans l’animosité des adversaires du privilège, dont le nombre était encore assez grand, et qui soutenaient avec une profonde conviction que l’Ecriture-Sainte et les saints Pères étaient pour eux.

L’évêque de Carthagène déclara au souverain Pontife, qu’il verrait bien volontiers décider la question par l’autorité des saints Pères ; et il entreprit aussitôt la réfutation du livre de Vincent Bandelli dont ses adversaires se prévalaient.

A cette explication il ajouta une sixième supplique, dans laquelle il pria le saint Père de prescrire au moins l’uniformité du culte de l’immaculée Conception, et de ne plus tolérer le culte de la sanctification de Marie dans le sein de sa mère. Il prouva que l’objet de la fête était bien déterminé, que la pensée du Concile de Trente était indubitable, et que la question était parvenue, par les discussions antérieures, à un degré de clarté qui rendait toute recherche ultérieure inutile.

Mais le saint Père ne se rendit point à ces raisons. Il répondit que ses prédécesseurs avaient refusé de prononcer, sans doute parce qu’ils jugeaient la question trop peu mûrie. Il ajouta que l’état malheureux de l’empire romain

l’immaculée CONCEPT. T. II.

et de toute l’Allemagne, où la religion courait de si grands dangers de la part des princes hérétiques qui la couvraient de sang, ne permettait guère au chef de l’Eglise de s’appliquer à cette affaire (i) ; que dans les circonstances où l’on se trouvait, il valait mieux travailler à ramener la paix parmi les princes chrétiens que d’adopter la moindre innovation qui pourrait aigrir les esprits et exciter des discordes intestines. Les constitutions de Sixte IV et de Léon X, ainsi que le décret du Concile de Trente suffisent, disait le saint Père, si on les applique avec rigueur, pour réprimer les excès de ceux qui troublent les peuples. Il faut éviter aussi de pousser à l’extrême des adversaires passionnés, et peu disposés à entendre raison. D’ailleurs, une définition dogmatique n’est pas une œuvre humaine que l’on puisse terminer pour des motifs politiques ou temporels. Elle ne dépend pas des hommes, mais du Saint-Esprit ; c’est donc par la prière qu’il faut la préparer, afin que Dieu éclaire l’Eglise et inspire à son chef la pensée et le désir de prononcer le décret solennel. Qu’on n’en désespère point; mais que Ton prie avec calme et avec confiance. Dieu prêtera un jour l’oreille à ces vœux (2).

Les choses en étaient là lorsque Paul V mourut, au mois de janvier 1621.

Depuis le mois de mars 1619, le roi d’Espagne avait envoyé, comme ambassadeur à Rome , le duc d’Al-

(1 ) Allusion à la guerre de trente ans.

(2) Wadding. Legatio Philippi ///, etc. p. 54, 89, 91,116, 162, 200, 234, 289, 425, 427.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

buquerque qui devait seconder la mission de l’évêque de Carthagène et solliciter avec instance du saint Père la définition de l’immaculée Conception. Au mois de décembre 1620 Philippe lit, désolé de ne point voir terminer cette affaire, chargea le duc de redoubler d’efforts. Mais Paul Y étant mort sur les entrefaites, c’est à Grégoire XY que les requêtes furent présentées. Le roi d’Espagne, pour témoigner l’intérêt qu’il portait à cette cause, avait dit, au milieu de sa cour, que s’il avait pu terminer l’affaire en se rendant en personne à Rome, il n’eût pas hésité à entreprendre ce long et pénible voyage, pour se jeter aux pieds du saint Père, et glorifier ainsi la Reine des deux.

Grégoire XY touché d’une foi si vive, d’une dévotion si ardente, promit au pieux souverain de satisfaire à ses désirs, dès qu’il pourrait soumettre la question à un mûr examen, et que les circonstances des temps permettraient cette solennelle démarche.

Le 31 mars de cette année, 1621, Philippe III mourut avec le regret de n’avoir point obtenu l’objet de ses vœux.

Philippe IV, son fils, qui lui succéda à l’âge de 16 ans, avait hérité de ses pieux sentiments aussi bien que de son trône. Il s’empressa de confirmer le duc d’Albuquerque dans son ambassade, et il lui enjoignit de redoubler ses instances auprès du saint Siège. Afin de presser l’affaire, il écrivit, le 10 novembre 1621, une lettre autographe au souverain Pontife, le conjurant de prononcer la définition de l’immaculée Conception. Il ajouta à sa lettre celles des princes et des princesses

l’immaculée conception

de la famille royale qui exprimaient le même vœu.

Le saint Père répondit aussitôt que cette affaire lui tenait beaucoup à cœur; qu’il ferait, pour l’avancer, tout ce que les circonstances permettraient. Dansl’entre-temps il avait soumis la question à un nouvel examen: les résultats en furent des plus heureux, car le 22 mai 1622, il publia la célèbre constitution qui défend à tous les fidèles de nier ou d’attaquer la croyance à l’immaculée Conception, même dans les discours et les écrits privés. Paul Y avait défendu d’attaquer cette croyance en public, Grégoire XY étendit la défense aux discours et aux écrits privés : c’était imposer un silence absolu à l’opinion contraire, c’était la proscrire et l’étouffer.

Cette décision produisit une véritable explosion de joie dans l’univers chrétien et surtout en Espagne, oii elle fut fêtée d’une manière extraordinaire (1). Séville se distingua par ses manifestations et son enthousiasme. Les magistrats de la cité écrivirent au saint Père une lettre de remercîments, à laquelle Grégoire XY s’empressa de répondre dans les termes les plus affectueux. Le pieux souverain accomplit le même devoir; mais sans renoncer, comme nous le verrons bientôt, à la définition explicite, que le saint Siège n’avait pas encore jugé opportun de prononcer (2).

(1) AVadding. LegatioPhil. 111 et IV, etc. p. -4-16 et seq.

(2) Le P. AVadding termine ici, à la date du 23 juin 1622, le récit que nous \enons d’analyser. Cet ouvrage bien écrit, solide, intéressant, est un peu long comme tous les mémoires contemporains ; mais il a beaucoup de mérite pour la forme comme pour le fond.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Urbain Vill succéda à Grégoire XV au mois d’Août de l’année 1623.

Les princes catholicpies s’adressèrent aussitôt au nouveau Pontife, afin d’obtenir de lui le jugement que ses prédécesseurs n’avaient point émis. Ferdinand II, empereur d’Autriche, une des gloires de son temps, devança tous les autres par une lettre qui appartient aux annales de l’Eglise.

Le pieux empereur y déclare tout d’abord au saint Siège, que dans sa démarche il est mu surtout par la tendre dévotion dont il est pénétré envers la très-sainte Vierge Mère de Dieu, qui l’a aidé d’une manière prodigieuse au milieu des plus grandes difficultés de son règne, et qui, en maintes circonstances, lui a procuré des secours inattendus, lorsque des sujets rébelles semblaient avoir déjoué, par leur malice, tous les calculs de la prudence humaine. 11 ajoute qu’il s’adresse au saint Siège, afin d’unir ses prières à celles des rois et des princes qui ont tâché de contribuer àla gloire de la bienheureuse Vierge, en sollicitant du Souverain Pontife la définition de l'immaculée Conception, définition qui contribuerait puissamment à la gloire de la Mère de Dieu, et à la paix de l’Eglise, au sein de laquelle cette question est devenue une source d’intarissables querelles. « Malgré les encouragements et les faveurs, dit-il, accordés depuis un siècle et demi, par vos prédécesseurs, ô saint Père, malgré les mesures prises par l’épiscopat, les troubles dont on gémit partout, ne sont point apaisés ; ils ne cesseront point avant que le saint Siège y ait appliqué le seul rémède efficace, la définition dogmatique. 11 était réservé,

l’immaculée conception

à votre Sainteté, poursuit le pieux empereur, de prononcer cet oracle à la gloire de Marie et de votre heureux pontificat. Nous vous supplions donc, ô saint Père, non pas à la légère, mais après la plus mûre réflexion, et par une inspiration intérieure de fardent amour que nous professons envers la très-sainte Vierge Marie, notre patrone particulière, de vouloir Lien déclarer et définir, par l’autorité dont Dieu vous a revêtu, qu’elle a été complètement affranchie du péché originel, celle que nous vénérons comme la mère de la grâce, comme la plus pure des vierges, comme libre de toute tache du péché, comme élevée en sainteté au-dessus des chœurs des Anges. Dès lors les querelles cesseront, et la fête de l’immaculée Conception sera célébrée partout avec la plus grande solennité, par les ordres de votre Sainteté, à la prière de l’empereur, et aux applaudissements de tout l’univers catholique. » «

Cette démarche fut suivie de plusieurs manifestations éclatantes. Ferdinand choisit la glorieuse Vierge Marie pour la généralissime de ses armées; il remplaça l’aigle de ses étendards impériaux par la statue de la Mère de Dieu; il suspendit dans l’église de Notre Dame de Lorette, à Vienne, les drapeaux qu’il avait pris sur ses ennemis. Il fit ériger, dans l’église de la Compagnie de Jésus à Vienne, une confrérie de l’immaculée Conception à laquelle il s’inscrivit lui-même, et à laquelle toute sa famille et les princes de sa cour s’inscrivirent, comme lui, de leur propre main.

L’exemple de ce puissant empereur fut bientôt suivi par d’autres souverains. Sigismond, roi de Pologne, *

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Léopold, archiduc du Tyrol, l’Electeur de Mayence, Ernest de Bavière Electeur de Cologne, Wolfang-Guillaume Duc de Bavière, s’adressèrent à Urbain VIII, afin qu’il daignât définir le privilège de la Mère de Dieu. Philippe IV, roi d’Espagne, ne se contenta point d’écrire au souverain Pontife, dans le même sens, il résolut de luienvover une nouvelle ambassade et de renouveler les instances faites autrefois par son père.

Urbain VIII répondit à ces pieux souverains à peu près dans le sens que Paul V et Grégoire XV avaient répondu à leurs prédécesseurs. Il allégua les malheurs des temps ; la difficulté de discuter alors la question si profonde de l’immaculée Conception; f animosité des adversaires ; le danger d’innover, et d’autres raisons semblables qui ne touchaient point le fond de la controverse, mais qui conduisaient à de nouveaux délais.

Cependant à la demande de Ferdinand II, il déclara la fête de l’immaculée Conception, fête de précepte pour tous les états héréditaires de la maison d’Autriche ; il adressa à Philippe IV une bulle qui confirmait la fondation faite par lui dans l’église des religieuses déchaussées de saint François à Madrid; il offrit à Isabelle, reine d’Espagne, l’habit de l’ordre de l’immaculée Conception, avec de nombreux brefs d’indulgences, et une lettre pleine d’affection. Dans cette lettre il déclarait à la pieuse reine qu’il lui envoyait cet habit, afin qu’elle portât audessus de son manteau royal l’image de la Vierge Immaculée qu’elle portait déjà dans son cœur (i).

(1 ) Strozzi. p. 35o.

l’immaculée conception

L’opinion publique en Espagne était à la hauteur de la croyance et du zèle des souverains. La définition du mystère de l’immaculée Conception était l’objet de la préoccupation générale. En 1649 un professeur célèbre de l’université de Salamanque soutint, avec un certain éclat, en forme de thèse, que la question de l’immaculée Conception était si bien éclaircie qu’elle était prête à la définition. « Dieu a découvert peu à peu, disait-il, ce mystère de la Conception de la Mère de Dieu dans l’état de grâce, et il le découvre encore tous les jours davantage. Je partage l’avis des auteurs habiles qui soutiennent, dans des écrits aussi savants que pieux, que l’opinion favorable au privilège a reçu les derniers éclaircissements nécessaires à la définition, et qu’elle est prête à la définition (1).» L’université d’Alcala se prononça dans le même sens en 1652. Mais la pieuse croyance et l’opinion favorable à la définition rencontrèrent un ardent adversaire dans le père Hyacinthe Parra Yalenziano, qui publia, sous

le nom d’Hyacinthe Arpalego, un écrit contraire à l'opinion soutenue dans les universités d’Espagne, et déféra même cette croyance au jugement d’innocent X, dès l’année 1649.

Sans attendre la sentence, Mgr Crespi Borgia, évêque d’Origuola, réfuta avec le plus grand succès les objections du Père Parra, et mérita ainsi d’êtredéputé plus

(1) Strozzi. p. 581. Ils disaient que la pieuse croyance était proxime definibilis. Beaucoup d’auteurs avaient émis cette opinion. On peut voir entre autres Waddirig, Legatic Philippi III. p. 288. Salazar, De Imm. Concept, p. 443. ed. Paris 1625. F. Suarez, ïn m. part. t. ii. disp. 5. sect. 6. p. 30. ed. Colon. 1614.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

tard à Rome pour reprendre tes négociations relatives à la définition du mystère.

Ces discussions, quoique triomphantes pour les défenseurs du privilège, prouvaient cependant de plus en plus la nécessité d’un jugement doctrinal. Philippe IV résolut, en 1652, d’envoyer une nouvelle ambassade à Rome, afin de le provoquer. Il nomma pour la remplir Pierre Urbinas, archevêque de Valence, autrefois religieux de l'ordre de saint François. Ce vénérable prélat allégua son grand âge pour s’excuser de cette difficile mission. Mais le roi lui écrivit de sa main, en l’engageant à l'accepter : « Vous ne pouvez me rendre de plus grand service; car la mission est si importante que je n’hésiterais pas à m’v rendre en personne, si je le pouvais, quand même je serais plus âgé que vous (1). »

Sur ces entrefaites l’archevêque de Valence mourut et le projet d'ambassade fut remis. Cependant le travail de l’opinion publique continuait. L’archevêque de Tolède, pour diriger le mouvement, avait établi, à la demande du roi, une commission ou junte composée des théologiens les plus savants du pays, junte qui n’avait point d’autre but que celui de traiter l’affaire de la définition de l’immaculée Conception. Cette junte jouissait de la plus grande autorité auprès du roi d’Espagne, qui en suivait ordinairement ses conseils (2).

Voyant que les disputes continuaient à aigrir les esprits, la junte engagea le roi à faire de nouvelles dé-

(1) Strozzi. p. 086.

(2) Strozzi. p. 601 .

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marches auprès du saint Siège, afin de compléter les mesures prises jusqu’alors par les souverains Pontifes, mesures qui n’avaient pu encore rétablir la paix.

Les circonstances paraissaient alors assez favorables. Le cardinal Chigi qui était connu par sa tendre dévotion envers Marie Immaculée, venait d’être élu pape sous le nom d’Alexandre VII, et cela avec un tel accord du sacré collège qu’on n’en avait point vu de semblable depuis des siècles. Tout le monde connaissait la pensée du saint Père ; tout le monde espéra que l’heure de la définition avait sonné.

Bientôt des faits publics confirmèrent ces espérances. Alexandre VII défendit au maître du sacré palais d’appliquer le décret de l’Inquisition de l’année 1644 qui ne permettait point d’ajouter l’épithète d 'Immaculée à la Conception de la très-sainte Vierge (i), et lui ordonna d’approuver sans difficulté les livres et les écrits dans lesquels on appellerait la Coyiception de la Mère de Dieu Immaculée. Le maître du sacré palais fit part de cet ordre du saint Père à l’ambassadeur d’Espagne, pour qu’il le communiquât à son souverain ; et il approuva sans délai deux ouvrages, l’un du Père Esparza, de la Compagnie de Jésus, l’autre du Père Wadding, de l’ordre de saint François, ouvrages dont les titres mêmes proclamaient Ylmmaculée Conception de Marie (2).

(1) Voy. ici t. 1. p. 199.

(2) L’ouvrage du P. Esparza était intitulé : Immaculata Conceptio Virginis deducta ex origine peccati originalis; et l’ouvrage du P. Wadding: lmmaculatœ Concepiioni B . Virginis non adversari mortem ejus corporalem. Ces deux livres furent

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Le saint Père fit plus : à l’exemple de ses prédécesseurs Clément VIII, Grégoire XV, Urbain VIII et Innocent X (1), il fit graver une monnaie sur laquelle ligurait l’image de la Vierge Immaculée avec l’inscription : Virgo concipiet , une Vierge concevra, et le mot Roma (2).

Comme l’avait remarqué Pierre Comestor, Marie qui devait concevoir d’une manière merveilleuse le Fils de Dieu, devait elle-même être conçue merveilleusement. Sa conception active future lui garantissait pure et sainte sa Conception passive : c’était la pensée que le souverain Pontife entendait exprimer par l’inscription de cette monnaie commémorative.

Ces hommages rendus par le souverain Pontife au privilège de la Mère de Dieu eurent un grand retentissement dans l’Eglise. Beaucoup de pieux serviteurs de Marie adressèrent au saint Père d’ardentes suppliques pour le conjurer de prononcer eniin la définition du mystère. Une des plus remarquables fut celle du R. P. Eusèbe Nierenberg, de la Compagnie de Jésus, homme aussi pieux que savant, dont la renommée était univer-

imprimés a Rome avec approbation en 1635. Voy. a ce sujet Lossada, Discussio theologica super defuiibilitate proxima mysterii 1mm . Conceptionis Deigenitricis , etc. fol. Madriti 1753. Cet ouvrage est suivi d’un abrégé et d’annales historiques sans pagination. C'est a l’année 1655 que l’auteur fait mention de l’abrogation verbale du décret de 1644.

(1) Voy. P. De Alva et Astorga, Militia 1mm. Concept, etc. col. 1086. Lovanii 1665.

(2) Cette médaille fut expliquée parle R. P. Eusèbe Nierenberg dans l’opuscule intitulé : De nova moneta SS. D.N. Alexandri VII , pro gloria Immaculatœ Conceptionis perpensa. 18° Valentia 1655. Cet opuscule a été reproduit parmi les Opéra par thenica de l’auteur, pag. 515. Lyon 1659.

selle. Le savant religieux, suivant le goût du jour, offrit au saint Père un anagramme, en forme d’introduction à sa supplique. 11 lui fit voir que les mots :

Sanctissimus Pater et Dominas Alexander Papa septi mus, qui erat antea Fabius Chisius ,

Par une simple transposition de lettres, forment le sens suivant :

Quartus e Senis Papa , Dei Matin chanssimus, ipsi la bem Adœ non fuisse statuet ; tune pax .

Ce qui veut dire :

Le très-saint Père et Seigneur, Alexandre VII, quatrième pape natif de Sienne, très-cher à la Mère de Dieu , décidera qu'elle n'a pas contracté la tache d'Adam; alors régnera la paix.

L’ingénieux auteur fit remarquer que l’anagramme est non-seulement pur, mais qu’il est encore mystique dans sa forme. Il est composé de soixante-douze lettres, nombre des disciples de Notre-Seigneur Jésus-Christ; nombre des cardinaux du sacré collège appelés à concourir avec le saint Père à la définition; nombre des années que la sainte Vierge a vécu.

A la suite de cet anagramme le pieux et savant religieux présenta un mémoire dans lequel il s’exprime en ces termes :

« Pour l’honneur du Fils de Dieu, pour la gloire de sa Mère, pour l’autorité du saint Siège apostolique, pour la joie des fidèles, pour faire cesser le scandale dans le peuple, pour la concorde et l’unité de l’Eglise, pour la paix de l’Europe, pour la défaite de l’hérésie, pour l'exaltation de la maison de Dieu, pour l’humiliation de l’in-

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

fidélité, le peuple prie, les princes prient, le clergé prie, les évêques prient, les hommes pieux prient, les savants prient, le consentement de l’Eglise prie votre Sainteté, qu’elle daigne décider et déclarer sainte et sacrée la vérité de l’immaculée Conception de la sainte Yierge, et qu’à l’exemple de tant de saints Pontifes qui ont trouvé dans l’exaltation de la Mère de Dieu et dans l’extension donnée à son culte, un puissant moyen de protéger l’Eglise et d’apaiser la colère du Seigneur, elle ne permette à personne de contester désormais son glorieux privilège (1). »

Le père Nierenberg montre ensuite l’Eglise catholique pressée de toutes parts par les ennemis de la foi. Les Turcs à l’Orient, l’Anglicanisme àl’Occident, au Midi les Etats barbaresques, au Nord le schisme Moscovite; au sein même de l’Europe les querelles sanglantes de la France et de l’Espagne étaient des sources fécondes de dangers, de craintes et de larmes. Au milieu de ces maux et de ces périls on ne pouvait espérer la paix et la sécurité que de la Reine du ciel, en la glorifiant dans l’Eglise tout entière, et en la forçant ainsi à écraser de nouveau la tète du dragon infernal. « C'est là, disait le pieux auteur, l’objet du vœu le plus ardent de toutes les nations; l’hommage te plus agréable que l’Eglise puisse rendre aux ordres célestes; c’est la propitiation la plus opportune que l’on puisse offrir à Dieu dans les calamités présentes (2). »

Peu de temps après le R. P. Nierenberg écrivit une

(1) âtrozzi. p. 395.

(2) Strozzi. p.596.

l’immaculée conception

seconde lettre à Alexandre VII, pour lui montrer que l’honneur de l’Eglise catholique réclamait impérieusement la définition. Le saint Siège, disait-il, est engagé par les nombreuses bulles, les décisions et les déclarations favorables, que les adversaires de l’immaculée Conception mettent en question et éludent de mille manières: le fond de la cause n’offre aucune difficulté, puisque l’objet du culte de l’Eglise et de la vénération des fidèles est certainement saint. Si le souverain Pontife laisse planer un doute sur l’objet du culte; s’il permet qu’on le croie seulement probable : il donne lieu à une objection contre l’infaillibilité de l’Eglise dans la canonisation des saints, dans l’approbation des ordres religieux, et dans d’autres actes delà plus haute importance. L’Eglise doit appliquer aujourd’hui rigoureusement les règles que les saints Pères nous ont léguées. Saint Augustin, par exemple, dit que le consentement universel de l’Eglise suffit, sans le témoignage de l’Ecriture, pour prouver une vérité de foi ; saint Célestin assure que la loi de la prière détermine la règle de la croyance ; legem credendi statuit lex supplicandi; saint Basile affirme que la coutume de l’Eglise décide les questions douteuses. Si le saint Siège n’applique pas ces règles décisives au mystère de l’immaculée Conception, les hérétiques les repousseront avec une apparence de raison, lorsqu’on les appliquera aux autres dogmes de foi. La tolérance de l’Eglise a duré assez longtemps: les adversaires du privilège de Marie abusent de la patience des souverains Pontifes ; ils prétendent suivre la doctrine des saints Pères et des anciens scholastiques, pré-

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texte très-injurieux au saint Siège qui est censé dès lors opposé à la doctrine des anciens. Ils ne peuvent plus défendre leur opinion qu’en foulant aux pieds les décrets des souverains Pontifes et les principes fondamentaux de la théologie; tandis que les défenseurs de la pieuse croyance suivent ces décrets et ces principes, et se fondent sur les décrétales et sur les décisions du Concile de Trente.

Le P. Nierenberg fait remarquer ensuite que les scandales dans le peuple, et les querelles parmi les savants ne cesseront point avant que le souverain Pontife n’ait défini l’immaculée Conception. « Votre Sainteté, poursuit-il, comme père universel de l’Eglise, est obligée de porter remède à ces maux, de mettre fin à ces désordres, de prévenir ces dangers: qu’elle prononce donc la définition tant désirée. »

« Elle peut le faire: la tradition antique est manifeste; un concile général n’est pas nécessaire. Quand même on réunirait mille évêques, l’approbation de votre Sainteté serait encore indispensable; d’ailleurs, le concile que nos adversaires réclament, est célébré dans l’Eglise entière, et depuis des siècles, par les vœux de tout Punivers catholique, par les suppliques d’une multitude de saints et de savants évêques, par les solennités célébrées partout, par l’empressement du peuple chrétien à gagner les indulgences, par le consentement universel de tous les enfants de Dieu. »

Cette lettre aussi solide que pressante émut sans doute le souverain Pontife, qui dut même y voir un écho de la persuasion générale, car, à la même époque,

l’immaculée conception

d’autres écrits semblables furent publiés et attirèrent l’attention des fidèles. Mais ce qui est surtout digne de remarque, c’est la conviction des théologiens de cette époque, c’est l’insistance avec laquelle ils faisaient pour ainsi dire une obligation rigoureuse aux souverains Pontifes de prononcer sans délai la définition de l’immaculée Conception. Malgré ces instances le saint Siège attendit encore deux siècles avant de prononcer! Que cette réserve, cette sage lenteur répond bien aux esprits chagrins et inquiets qui accusaient naguère le souverain Pontife d’avoir précipité l’affaire !

Le roi d’Espagne qui avait résolu d’envoyer une nouvelle ambassade à Rome pour apaiser tout ce mouvement, voulut consulter d’abord la junte de Tolède sur l’opportunité de ses instances, sur l’objet précis de sa demande, et sur le choix de la personne à laquelle il pourrait confier cette délicate mission.

Après mûre délibération, la junte reconnut la nécessité de faire une nouvelle démarche auprès du saint Siège, afin que la question avançât vers la solution définitive; elle insista beaucoup sur l’importance de la faire de telle sorte qu’elle obtînt un plein succès, lin refus du souverain Pontife, disait-elle, attirerait le déshonneur sur le roi, et nuirait à la pieuse croyance au lieu de lui servir.

La junte mit en délibération l’objet précis de la demande à adresser au saint Père. Jean de Palafox, élu évêque d’Osma, opina pour la demande de la définition directe du mystère. Il tâcha de faire partager sa manière de voir au roi d’Espagne. « La demande, disait-il,

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est juste et raisonnable ; le père de votre majesté l’a déjà adressée au saint Siège; il convient que votre majesté imite cet exemple. Si on ne fait pas cette demande, on paraîtra douter de la défînibilité du privilège ; on encouragera ses adversaires; si Ton échoue, on pourra ensuite demander autre chose. »

Ces motifs firent hésiter le roi ; mais la junte mieux éclairée, proposa de solliciter seulement du saint Siège une déclaration ex cathedra de cette vérité que V objet de la fête et du culte rendu à la Vierge Immaculée , est le premier instant de V animation de la Mère de Dieu en état de grâce.

Cette savante assemblée fit ressortir la haute importance d'une pareille déclaration. « Il est certain, disaitelle, que l’Eglise ne peut honorer une chose ou une action entachée de péché, puisqu’elle paraîtrait ainsi honorer le péché, et rendre au démon un culte qui n’est dû qu’à Dieu. Du moment que l’Eglise déclare honorer le premier instant de l’animation et de la création de la Mère de Dieu, elle déclare que la Conception de celle-ci est sans péché, qu’elle a eu lieu en état de grâce. La définition sera ainsi prononcée d’une manière indirecte. » « Les adversaires du privilège, pour éluder l’argument décisif que fournissent le culte public de la Vierge Immaculée et l’approbation solennelle de Sixte IV, n’ont plus depuis longtemps d’autre ressource que de mettre en question le véritable objet de ce culte et de cette approbation : leur enlever cette dernière ressource c’est terminer la controverse. »

« La déclaration proposée est donc un dernier pas vers

l’immaculée conception

la définition explicite, et une condamnation manifeste de l’opinion contraire au privilège. Un pareil résultat vaut bien une ambassade royale, est bien digne de l’ambition et de la piété du roi. »

« On a la certitude de réussir dans cette demande. Le saint Père ne peut point éprouver de difficulté à faire cette déclaration, comme il en éprouverait à prononcer la définition directe, puisqu’on ne lui demande rien de nouveau quant au fond, mais seulement de proclamer ce qu’il a déjà déterminé de fait ; et de confirmer ce qui a toujours été cru; or il ne peut s’y refuser sans retracter en quelque sorte ce que ses prédécesseurs ont établi et accordé autrefois. C’est ainsi que l’on arrivera peu à peu à la définition. »

Aux objections de Jean de Palafox la junte répondit qu’il n’était point certain que cet article fût assez éclairci pour être immédiatement défini ; que le Pape qui se déciderait à prononcer la définition, devrait encore, d’après les usages reçus, employer plusieurs années pour élever cette croyance au degré de certitude voulu ; que dans ce but, il lui faudrait examiner avec une scrupuleuse exactitude les monuments de la tradition, l’enseignement des Pères, les opinions des scholastiques, les raisons des adversaires, les passages de l’Ecriture en apparence contraires, le sentiment de l’Eglise, la doctrine des souverains Pontifes antérieurs, la pensée du Concile delrente; examen qui demanderait un temps considérable, et qui ne pourrait certainement point être accompli dans la courte durée d’une ambassade.

En sollicitant une définition directe, on s’exposait

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

à un échec : les prédécesseurs d’Alexandre Vil ont refusé de définir la pieuse croyance, malgré les demandes nombreuses et pressantes qui leur ont été adressées par les plus puissants souverains du monde. «Ne doit-on pas craindre, disait la junte, un nouveau refus? Le saint Père pourra-t-il se décider tout à coup à trancher une question de cette importance ? Et cela à Rome, où les antécédents font loi ? Ne peut-il pas répondre, comme ses prédécesseurs, que le Saint-Esprit ne lui inspire point encore la volonté de poser cet acte ? Et s’il refuse d’accéder aux désirs du roi, l’affaire ne tombe-t-elle point dans un état pire? Ne recule-t-on pas au lieu d'avancer ? w

« En faisant cette demande dans le sens indiqué par la Junte, le roi ne manifeste aucun doute sur l’objet du culte que l’on rend à la Vierge Immaculée : tous les jours le saint Siège explique et confirme les lois les plus certaines ; le droit canon ne se compose, pour ainsi dire , que d’interprétations authentiques de lois indubitables. 11 ne s’agit pas d’ailleurs de demander au souverain Pontife quel est le véritable objet du culte de l’immaculée Conception, mais de le prier de déclarer que cet objet est bien celui que les défenseurs du privilège ont toujours entendu honorer, et que l’Eglise honore en effet. Ce sont là deux choses bien différentes. En déclarant d’une manière authentique que l’objet du culte rendu à Marie Immaculée est bien le premier instant de son animation en état de grâce, le saint Siège fermera la bouche aux adversaires du privilège de la Mère de Dieu et même aux hérétiques qui prétendent que

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ce culte n’a pas d’objet certain. C’est là un résultat immense , qu’on serait très-heureux d’obtenir (1). » Le roi d’Espagne se rangea du côté de la junte; celle-ci lui désigna, comme l’ambassadeur le plus capable de réussir dans cette importante affaire, Mgr Louis Crespi Borgia, évêque de Placenza, qui s’était distingué par de savants écrits dans la controverse relative à l’immaculée Conception. Cette docte assemblée étudia pendant un an et demi les instructions qui devaient être remises à l’ambassadeur du roi. Lorsque le moment d’entreprendre l’ambassade fut arrivé, Philippe IV remit à Mgr Crespi Borgia une lettre particulière pour le souverain Pontife, lettre dans laquelle il expliqua les motifs de sa démarche. Le pieux souverain y déclarait que les dispositions favorables de sa Sainteté l’avaient encouragé; que la dévotion envers la Vierge Immaculée, précieux héritage de ses ancêtres, était pour lui un trésor qu’il voulait léguer à ses descendants; que depuis plus de trente ans il avait adressé au saint Siège un grand nombre de suppliques, par douze ambassadeurs différents, à commencer par le duc d’Albuquerque qui traita l’affaire en 1622, sous le règne de Grégoire XV; qu’il souffrait des troubles et des désordres qui se perpétuaient dans son royaume, malgré les constitutions précédentes, tout à fait insuffisantes pour calmer l’ardeur des disputes; que comme père de la patrie, il se croyait obligé en conscience de rendre la paix à ses peuples, et de rétablir la concorde parmi ses sujets;

(i) Strozzi. p. 605, 606, 607.

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qu’en Espagne les évêques, les ordres religieux et l’immense majorité de la nation désiraient vivement que le saint Siège fit un nouveau pas et prit de nouvelles mesures, pour consoler et affermirdans leur croyance tous ceux qui soutenaient dans l’Eglise la prérogative de la Mère de Dieu. Enfin Philippe IV déclarait au souverain Pontife qu’il ne pouvait lui procurer de plus grand bonheur qu’en accédant à sa demande.

Leroi écrivit dans le même sens aux principaux cardinaux de la cour romaine et au vice-roi de Naples (1). 11 ajouta à sa lettre celles de la reine, de l’Infante et de toutes les églises d’Espagne.

Telles furent les mesures que sa majesté prit afin de faire réussir l’ambassade qu’elle envoyait à Dôme. J’en ai consigné ici les détails, d’abord comme trait caractéristique de l’époque, ensuite et surtout atin de faire voir combien l’adhésion de la nation espagnole à la pieuse croyance était sage et réfléchie, et combien était générale la haute idée que l’on avait dans l’Eglise, de la prudence du saint Siège et de la maturité de ses jugements (2).

Malgré ces préparatifs, lorsque l’ambassadeur arriva à Rome, il fut presque découragé parles difficultés qu’on lui fit entrevoir dans son affaire. Mais il 11’hésita point.

(1) Ce fut a Naples que Mgr Crespi Borgïa débarqua. Dans cette ville il se rendit au collège de la Compagnie de Jésus, où il assista a une discussion théologique sur l'immaculée Conception, et il y prit une part brillante. C’est le P. Tom. Strozzi, présent à cette discussion, qui en a conservé le souvenir, page 608.

(2) Muratori ne parle de la croyance des Espagnols qu’avec un dédain et un mépris affectés, signe certain de sa mauvaise foi.

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Lorsqu’on lui eut dit qu’il avait peu de chances de succès, il eut recours avec une parfaite confiance à la sainte Vierge dont il traitait la cause, et il se présenta le 27 janvier 1660 devant Alexandre Vil, pour lui exposer les désirs de son souverain et de l’Espagne tout entière.

Le souverain Pontife qui ignorait les instructions données à l’ambassadeur, le prévint en lui disant qu’il ne pourrait point prononcer immédiatement la définition de l’immaculée Conception.

L’ambassadeur lui expliqua aussitôt l’objet de sa demande. « Leroi, dit-il, très-saint Père, ne réclame rien de nouveau, mais seulement que votre Sainteté ne permette point désormais que l’on révoque en doute ce qui a toujours été certain dans l’Eglise, et ce que les constitutions apostoliques ont confirmé bien des fois, à savoir le sens qu’il faut attacher à la fête de l’immaculée Conception. Sa majesté vous supplie, ô saint Père, en son nom, au nom de ses royaumes et de toutes les églises d’Espagne, de bien vouloir maintenir la possession immémoriale dont ils jouissent de célébrer la fête de l’immaculée Conception, pour honorer dans la sainte Vierge le privilège insigne d’avoir été préservée de la tache originelle au premier instant de son animation!»

A ces mots le saint Père parut plein de joie, et il répondit avec vivacité : « Oh pour cela oui ! » Il accepta les suppliques et les mémoires de l’ambassadeur et lui déclara qu’il ferait examiner la question en ces termes par une congrégation de cardinaux. Il réclama un récit fidèle des désordres qui avaient eu lieu dans ces derniers temps, ainsi que des livres qui avaient été écrits

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contre le mystère, afin de mieux connaître le mal auquel il importait de porter remède (i).

Le saint Père permit ensuite à Mgr Crespi Borgia de s’entendre avec le P. Hilarion Recanati, de l’ordre de Cîteaux, pour rédiger un projet de bulle, qui, en se renfermant dans les limites convenues, satisfit aux désirs du roi d’Espagne et de ses peuples. Ace sujet Alexandre YII eut une correspondance suivie avec le P. Recanati, et dans une de ses lettres il lui écrivit: « Nous voulons interdire aux adversaires de l’immaculée Conception plus de choses que ne leur en ont interdit les constitutions de nos prédécesseurs, et sous des peines plus graves. Vous pouvez donc y exprimer comme mesure nouvelle, la défense de révoquer en doute le mystère de l’immaculée Conception ; de troubler la possession des défenseurs du mystère; d’interpréter les constitutions des souverains Pontifes dans un autre sens que celui que nous leur donnons, etc. (2). »

Alexandre VII revit et corrigea cette rédaction jusqu’à sept fois, avant d’adopter le texte définitif de la bulle. Dans les archives de la famille Chigi, à laquelle Alexandre VII appartenait, on trouve le dossier de cette affaire, qui renferme sept projets de bulle successivement modifiés, avec la correspondance à laquelle ce travail donna lieu (5), et les autorités citées de part et d’autre

(1) Strozzi. p. 608.

(2) Voy. Gravois, De ortu et prog. cullus et festi 1mm. Conceptus B. M. V. art. xi. p. 132. ed. Luc. 1764.

(3) Voy. Gravois. loc cit. p. 127. Ce dossier est marqué n°. 120 et 121 dans les archives de la famille Chigi.

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dans cette affaire. Pendant ces discussions le souverain Pontife avait constamment sur sa table les bulles, les brefs, les écrits et les rescrits de ses prédécesseurs ; et lorsqu’on venait pour le détourner de ses projets: « Voyez-vous là, leur disait-il, cette montagne? Voilà ce que mes prédécesseurs ont fait en faveur de l’immaculée Conception; voulez-vous que je sois le premier à prendre une mesure défavorable? » Et avec ces paroles il les éloignait (1).

Lorsque le saint Père eut terminé ce travail, il copia lui-même de sa main, le 8 décembre 1661, la bulle qu’il voulait publier, et adressa cet exemplaire original au roi d’Espagne (2).

Comme cette bulle est la dernière qui précéda la définition, et qu’elle résume entérines remarquables la doctrine de l'Eglise, dont elle est et dont elle restera toujours un des plus beaux monuments, je donnerai ici la traduction fidèle de la partie dogmatique et disciplinaire de cette célèbre constitution. Voici en quels termes Alexandre VII exprima, en 1661, la croyance de l’Eglise universelle, et condamna de nouveau la doctrine contraire au privilège de l’immaculée Conception.

Après un préambule sur la sollicitude qui anime le

(1) « Alessandro VII, che più de tutti i Papi l’a favorita, mentre stava ordinando la célébré sua bolla, fattosi porre sul tavolino tutte le bolle, i brevi, decreti e rescritti de’suoi predecessori ; venendo poi sovente i contrarii per disturbarlo daU’impresa : Vedete vol, diceva, li quel monte? Tutto questo hanno fatto a favore deU’imniacolata Concezione i miei predecessori ; ora volete voi, che sia il primo io afarein disfavore? E con cio levavasek d’attorno. * Notes du P. Budrioli. ap. A. Ballerini Sylloge monum. t. n p. 857.

(2) Strozzi. p. 608, 609.

DE LÀ SAINTE VIERGE MARIE

saint Siège, à conserver la paix et à prévenir les scandales dans l'Eglise, le souverain Pontife poursuit ainsi:

« 1° Elle est certainement ancienne, à l’égard de la bienheureuse Mère et Vierge Marie, la piété des fidèles qui croient que l’âme de cette Vierge sainte, dès le premier instant de sa création et de son infusion dans son corps, a été conservée intacte de la tache du péché originel, par une grâce spéciale, par un privilège unique, en considération des mérites de Jésus-Christ, son Fils, rédempteur du genre humain; et qui honorent et célèbrent solennellement, dans ce sens, la fête de sa Conception. Le nombre de ces fidèles s’est accru, et ce culte s’est étendu, lorsque Sixte IV, notre prédécesseur d’heureuse mémoire, eut publié, pour recommander cette croyance, les constitutions apostoliques que le Concile de Trente a renouvelées, et dont il a ordonné l’observation fidèle. Cette piété s’est accrue encore et s’est propagée davantage, ce culte a pris de nouveaux développements, lorsqu’avecl’approbation des souverains Pontifes un ordre religieux eut été fondé, des confréries eurent été érigées, des indulgences accordées, de sorte que, grâce à l’assentiment que la plupart des plus célèbres universités ont donné à cette doctrine, les choses sont arrivées au point qu’à peu près tous les catholiques du monde la professent aujourd’hui.

« 2° Quand de grands scandales, de déplorables querelles et de misérables dissensions furent nés au sein du peuple fidèle, par la faute de ceux qui, dans les sermons, les leçons, les thèses et les actes publics soutenaient l’opinion contraire, à savoir que la bienheureuse

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