‹ L'immaculée conception de la vierge Marie: poème de Robert GaguinChapitre 14 sur 64 · INTRODUCTION XXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXIII

Saint Bernard, d'expliquer comment, à son sens, les père et mère de la Vierge Pavaient procréée en dehors de la loi commune, sans éprouver cette jouissance qui est le signe indéniable du péché originel. Il le fait en alléguant qu'à tout bien considérer la volupté n'a pas plus de prises sur le corps que la douleur, et que si les Stoïciens ont pu dire que la douleur est un mot vide de sens, que si des martyrs ont pu chanter au milieu des flammes, être retournés sur le gril, déchirés avec des griffes de fer, sans que leur chair tressaillît, Anne et Joachim ont bien pu ne pas être davantage affectés par le prurit sensuel au moment où ils se tenaient embrassés. Il tire encore ses arguments de l'insensibilité des organes dans certains états particuliers, la catalepsie, Tanesthésie (i) et aussi l'extase religieuse à sa plus grande tension ; enfin Dieu, par une grâce spéciale, a pu suspendre pour eux la loi dont il était l'auteur, et les exempter de cette jouissance, qui n'est au fond qu'une punition, en leur accordant de s'unir comme Adam se serait toujours uni à Eve, et depuis eux tous les fils d'Adam avec toutes les filles d'Eve, si Adam et

(i) L'emploi des anesthésiques dans les opérations chirurgicales remonterait donc beaucoup plus haut qu'on ne le croit généralement. Cela résulte de Tallusion qu'y fait Robert Gaguin :

Sopit et ars carnem quant scinder e durus aliptes Audeat; illa nihil sentit, abitque dolor.

L'art endort même la chair que le chirurgien inflexible Ose amputer ; elle ne sent rien, toute douleur cesse.

pas plus insoutenable qu'une autre.

Gaguin n'a pas réfuté qu'en vers VincenzioBandello : il l'a aussi réfuté en prose (i); nous traduirons ici de ce traité le passage correspondant à celui que l'on a incriminé dans le poème. « Comme les très religieux parents de Marie, affectés du chagrin de cette progéniture qui leur était refusée depuis longtemps, ne cessaient de s'adresser à Dieu, dans leurs prières, le suppliant de leur accorder un enfant qu'ils élèveraient dans la sainteté et formeraient aux divins enseignements, ils furent enfin exaucés. Le message miraculeux reçu, se con joignant avec plus de piété que de volupté, sans le moindre désir lascif, ainsi qu'on doit pieusement le croire, en vue d'engendrer Marie ils émirent leur semence absolument comme de la sueur. En effet, puisque les incubes, issus, à ce qu'on rapporte, des démons, ont le pouvoir de garder la semence qu'ils ont recueillie ailleurs, et de la répandre, eux qui sont pourtant exempts de la lasciveté humaine, pourquoi l'homme d'une pureté parfaite, affranchi de toute perturbation de l'âme par une continuelle piété, dont la chair est macérée par l'exercice des vertus, épuisée par la diuturnité des jeûnes, pourquoi, dis-je, si Dieu lui en fait exceptionnellement la grâce, cet homme ne

(i) Roberti Gaguini de Virginis Conceptione ad Fratres sui ordinis oratio; insérée dans le recueil de ses Epistola, Orationes, etc. (Paris, 1498; in-40 goth.), recueil précieux auquel nous ferons bon nombre d'emprunts.

pourrait-il, sans aucune sensation voluptueuse, vaquer à l'œuvre génitale (i)? » On voit qu'il n'y a rien là de bien indécent. Gaguin tenait beaucoup à cette explication bizarre, qui ne lui était pas particulière, de la sécrétion de la semence, dans la génération, sans plus de plaisir ou de peine que la sueur. Il y revient à propos du premier couple humain : « C'est de cette façon, » dit-il, « que les époux, s'il avait persévéré dans l'innocence, auraient commerce entre eux, comme la plupart des auteurs l'affirment; de telle sorte qu'en procréant des enfants, la semence émanerait d'eux non autrement que la sueur coule du corps, quand on a chaud (2). » Grand merci !

(i) « Itaque quum reUgiosissimi Maria parentes, prolis studio qua diu çaruerant affecti, continuis se precihus apud Deum exercebant, orantes sihi concedi sobolem quam sancte educarent et divinis formarent institutis, exauditi sunt. Et nuntio divinitus accepta, pietate tnagis quam voluptate congressiy sine îibidine, ut pie credi fas est, Maria generationi semen in morem sudoris posuerunt. Incuhis enim, quos ex damonibus fieri traditur, potestas est sumpti alicunde seminis servandi atque effundendi, quum tamen humanalihidinis sint expertes, cur igitur quippiam mente purgatuSy et per continuam pietatem ab animi perturbatiom sepositus, et cui attrita sit caro exercitatione virtutum, et diuturnilate jejuniorum effœta, cur, inquam, sine ulîa Veneris titillât ione, si Deus unice adjutor est, non operetur genituram ? »

(2) « Qtio coituros m:.ih conjuges, in prima tlla si persévérassent innocentia, plerique affirmant, ita ut ad procreandos libéras manarct ah illis semen non secus ac ab wstuante liquitur sudor. »

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