‹ L'Immaculée Conception: histoire d'un dogmeChapitre 3 sur 78 · DE LA FRANCE A LOURDES · texte numérisé non relu

DE LA FRANCE A LOURDES

I. Un mol de Voltaire. Le mot de Bernadette. Le mot de Jésus aux envoyés de Jean. La réponse de Lourdes, consignée dans les Annales de la grotte, M. Renan et les gens du moyen âge. — II. Description des lieux. Lourdes, le Gave, le château fort, la vallée, la basilique, la source, les piscines. La route et le cadre des pèlerinages. — III. Les acteurs et la scène. La grotte, la niche et la statue. — IV. La manifestation. Messes et communions en plein air. Procession des bannières. I/Alsace et la Lorraine. Les députés. Quatre cents villes de France représentées. Les évêques. Discours de MiT'" de Langalerie. Illumination des lieux, illumination des âmes. « Ceci tuera cela. » — V. Sentiments universels de joie et de fraternité. Effusions et paroles d'espérance. L*abbé Peyramale et Bernadette. Discours du P. Chocarne et de Mff^'de la Bouillerie. Les pèlerinages sauveront la France. « Omnia in ipso constant. » La France, nouveau Juda, nécessaire à TÉglise et au monde. Le Pèlerinage de salut.

Voltaire disait quelquefois en se frottant les mains : <( Dans vingt ans, Dieu verra beau jeu! »

Les vingt ans sont passés; Voltaire est passé, Rousseau est passé; et Diderot, d'Alembert, Helvétius; et d'Holbach, Chamfort, sans parler de Robespierre,

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de Marat, élèves, bons élèves de Voltaire; et Dupuis, Volney, Courier et les autres prophètes de Tavenir ou émancipateurs de la pensée humaine; cent ans même sont passés, et Dieu qui, par parenthèse, s'est montré pendant ce temps d'une façon assez sensible, voit en effet beau jeu!

Aujourd'hui , 6 octobre 1872, il voit la France et le monde remués par les explosions de la foi que ses ennemis voulaient détruire; il voit des peuples entiers inclinés devant les signes du surnaturel qu'ils prétendaient ensevelir ; il voit toute une nation , terrassée et gémissant sous le coup des doctrines que les mêmes ennemis ont propagées, se relever et s'agenouiller devant celle qui a brisé et brisera la tête du serpent; il voit un bourg obscur, perdu dans un coin ignoré, devenir le point de mire de l'univers, et effacer le renom des cités les plus superbes , parce qu'il a plu à la reine du ciel de se souvenir, malgré nos indignités, qu'elle était aussi la reine de la France en daignant se montrer à une pauvre fillette aux abords de ce bourg ; il voit ce bourg , pavoisé et enguirlandé ainsi qu'aux plus beaux jours de fête, se remplir d'une foule incalculable accourue de tous les lieux pour honorer les traces de cette apparition ; il voit les plus grands, les plus nobles, les plus riches, les plus élevés par le rang ou par l'esprit, tenir à honneur de se mêler aux humbles , aux petits ; et les représentants de la pensée humaine venir de Paris, de Londres et d'ailleurs, les uns croyants, d'autres rebelles, tous saisis ou troublés, pour suivre et noter les impressions de cette foule, autrement dit de ce pèlerinage, terme presque effacé de notre langue il y a vingt ans : comme si le présent et l'avenir, les destinées de

la France et de l'Europe dépendaient des incidents de ce pèlerinage, de ce prosternement de toute une nation devant des croyances , des faits , des noms persévéramment et inutilement niés, attaqués, honnis, depuis plusieurs siècles!

En vérité Dieu voit beau jeu !

Et si Voltaire et les autres peuvent contempler, du haut ou du bas de leur demeure actuelle, les péripéties terrestres, ils doivent reconnaître et avouer que Dieu a gagné la partie.

Nous assistons à un spectacle fait pour renverser Tentendement. Nous assistons au plus grand de tous les miracles, au miracle d'une résurrection; non pas à la résurrection d'un corps, mais à la résurrection d'une âme, et non de l'âme d'un homme, mais de l'âme de toute une nation et du monde entier. Tout était mort et tout renaît; tout paraissait desséché, tout refleurit : et sur un signe, sur un mot de la mère divine , compatissant à nos infortunes , l'humanité semble rebrousser chemin et revenir à son berceau; ou plutôt, se sentant mourir, elle retourne à la source même de la vie.

Quel admirable mouvement ! Quel incomparable tableau ! Une petite fille dit une parole, et cette parole, qu'elle prétend avoir reçue de la reine du ciel, suffît pour mettre en branle l'univers!

Et l'on dira que le surnaturel est mort , que Voltaire l'a tué, que les hommes désormais veulent vivre de l'existence positive , qu'ils entendent reléguer les chimères dans la région des chimères ! . . . Cette constance unanime ne prouve-t-elle pas l'éternelle vérité du surnaturel que l'on proscrit? et suffira-t-il, pour

Texpliquer, de cette opinion du sophiste * que « Thumanité fait du divin comme Taraignée file sa toile? »

L'araignée filant sa toile obéit à un instinct qui ne la trompe point.

L'humanité faisant du divin sera- 1- elle moins bien partagée que l'araignée?

« J'ai vu une Dame, raconte la petite fille; une Dame m'est apparue; elle m'a dit certaines choses que je dois garder pour moi, et certaines choses que je dois vous répéter.

— Taisez- vous, petite folle! s'écrie le prêtre ni plus ni moins qu'un mécréant. Si vous continuez à débiter de pareilles extravagances , vous aurez affaire à moi.

— C'est égal, répond l'enfant : j'ai vu une Dame, et je ferai tout ce que m'a dit la Dame; elle m'a dit qu'elle était r/mmacw/ee Conception... Elle m'a chargé de vous transmettre ses ordres, et j'obéis!... »

Devant l'inébranlable fermeté de l'enfant appuyée de témoignages extraordinaires, tous ont dû se rendre.

Quand Jean envoya au-devant de Jésus pour lui demander s'il était Celui qui devait venir, Jésus répondit aux messagers :

« Rapportez ce que vous avez vu : les aveugles voient, les sourds entendent, les paralytiques marchent , les lépreux guérissent et les pauvres sont évangélisés. »

Nous répondrons comme le divin Maître devant les mêmes œuvres qu'il lui plaît d'accomplir parmi nous :

* Renan.

« Les aveugles voient, les sourds entendent, les paralytiques marchent , les lépreux guérissent et les pauvres sont évangélisés 1 »

Ces signes merveilleux n'ont pas manqué durant le concours solennel dont nous parlons.

Deux petites filles, aveugles de naissance, jetées dans la piscine, en sont sorties voyant. Elles étaient arrivées, conduites par la main, à tâtons : elles se retirent les yeux au ciel, et en sautant de joie.

« C'a été comme une décharge électrique , racontait un des témoins : je n'ai jamais vu tant d'émotion. On criait, on tombait à genoux, on levait les mains au ciel, on acclamait la sainte Vierge!... Nous étions tous à peu près fous, mais fous de joie et d'attendrissement! »

Les hommes sont tellement appesantis par la matière, que tout rayon surnaturel les trouble profondément. La moindre vision des sphères invisibles est comme un éclair qu'ils ne peuvent regarder sans fléchir.

Le 6 au matin, un paralytique traîné sur un brancard s'est relevé emportant son brancard.

Un enfant couvert, de la tête aux pieds, d'une sorte de croûte de lait dégénérée, est plongé dans la fontaine, et on l'en retire purifié.

« La croûte est tombée comme une écaille, » disent les spectateurs.

Une seule tache restait, juste au milieu du front, pour attester la maladie.

Quelques heures après, la ville est en rumeut. Une sourde-muette de Blois, âgée d'une vingtaine

d'années et soignée à l'hôpital d'Orléans, vient d'être amenée près de la source. Une dame angevine, bien connue dans son pays , dont on cite le nom , M""" de Montjoux, a pris de l'eau et en a frotté les oreilles et les lèvres de la sourde. Tout à coup la malade frissonne. Elle porte la main à ses oreilles et fait signe qu'elle entend. L'ardente expression qui se peint sur ses traits achève d'interpréter son geste. « Criez Vive Marie! s'exclame-t-on autour d'elle. — Vive Marie! — Vive Notre-Dame de Lourdes! disent encore les assistants électrisés. — Vi-ve No-tre-Da-me de Lour-deSy » répond en scandant chaque mot la jeune fille.

L'impression de cette scène arrive jusqu'à nous. Chacun cite des détails émouvants. La foule, qui était immense, a poussé d'immenses acclamations et, dans son délire sacré , a failli étouffer la pauvre enfant. Chacun voulait la voir et la toucher. Mo^* Tévêque d'Agen, qui disait la messe à l'autel de la grotte, n'a pu obtenir qu'avec peine un peu de calme. Il a dit qu'il fallait attendre et que l'état de la malade , bien que visiblement amélioré , n'off'rait pas des marques assez certaines de guérison pour être considéré comme un miracle. Toujours la même prudence de la part de l'Eglise; mais des paroles si sensées n'ont pu contenir l'enthousiasme des pèlerins, et la jeune fille courant de très réels dangers, il a fallu que les gendarmes lui fissent un rempart de leurs corps jusqu'à son logement.

« Les aveugles voient, les sourds entendent, les paralytiques marchent, les lépreux guérissent et les pauvres sont évangélisés. »

Quel témoignage faut -il encore? Vingt mille re-

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gards ont vu ce que nous rapportons; vingt mille bouches le répètent.

Aucun de ces miracles, ni des autres très nombreux opérés depuis quelques jours, n'est accepté officiellement. Une commission spéciale les recueille et se réserve de les examiner. Plus tard, s'ils offrent tous les caractères de la vérité, ils seront classés et mis à leur ordre dans le récit de la merveilleuse idylle. Les Annales de la Grotte de Lourdes sont publiées par les missionnaires à cet effet *.

Renan dit quelque part dans ses Etudes d'histoire religieuse :

« Ces pauvres gens (il s'agit des gens du moyen âge) n'ont plus aucune idée des lois de la nature. Pour eux, le naturel se confond avec je ne sais quel surnaturel qui bouleverse Tordre du monde, comme il bouleverse leur esprit. »

Nous donnons le sens, sinon les mots textuels du passage : nous n'avons pas songé à emporter le livre de Renan à Lourdes.

L'accusation est d'ailleurs assez fréquente de la part de nos adversaires pour qu'on puisse la rappeler de mémoire sans crainte de se tromper.

* Nous relatons quelques-uns des prodiges qui se succèdeul depuis plus de quarante années à Lourdes, sans les appuyer d'aucune preuve, uniquement pour donner une idée exacte de la physionomie des choses et des personnes.

Les miracles de Lourdes, journellement discutés et démontrés, n'ont pas besoin d'une nouvelle apologie, qui dépasserait notre sujet.

L'épreuve est publique , et le droit d'examen appartient à tous.

Les jugements, non moins publics, acquièrent de la sorte une valeur considérable.

Nous voici revenus au moyen âge et à la même pauvreté d'esprit.

Mais nous voudrions voir nos adversaires en face des événements qu'ils font profession de mépriser. On les a défiés de nier ou d'expliquer les plus connus. Ils n'ont pu répondre au défi. Que doivent donc faire les hommes qui, à la prétention de rester modernes, joignent la prétention non moins légitime de s'éclairer avec sincérité sur des points intéressant plus que leur vie terrestre? Devant Tévidence, il faut capituler; devant des multitudes de traits surnaturels, il faut reconnaître à genoux la puissance surnaturelle qui seule peut les produire; devant la nature domptée, il faut adorer le maître et l'auteur de la nature.

Rien ne prévaudra jamais contre ces simples suggestions du bon sens, ni contre l'innombrable série des faits qui les appuient. Et le prodigieux mouvement qui se déroule sous nos yeux révèle l'invincible conscience du genre humain , qui peut bien s'obscurcir, non s'éteindre, en dépit des pitoyables arguties de l'incrédulité.

Un homme d'esprit nous disait, au retour d'un voyage à Lourdes :

« La sainte Vierge est une grande artiste ! »

Cet homme d'esprit avait raison.

Il serait difficile d'imaginer une mise en scène

plus appropriée aux apparitions divines que les lieux choisis par la sainte Vierge. Nul cadre n'était plus digne de la reine du ciel et des œuvres qu'elle a voulu accomplir parmi nous.

Assis au pied des Pyrénées, à l'entrée de la vallée d'Argelez, une des plus riantes du monde, Lourdes apparaît, avec ses maisons grises et ses toits d'ardoises, pittoresquement groupé dans une sorte de vaste cirque dessiné par les montagnes.

Le Gave coule à sa base, bleu en été, sombre en hiver, toujours écumeux et rapide, capricieux et charmant. Des prairies verdoyantes entourent la cité, divisées çà et là par des files d'arbres et de gracieux bocages. Les versants de la montagne, frais et cultivés jusqu'à une certaine hauteur, secs et nus vers le sommet, se joignent aux prairies au moyen de courbes insensibles et de pentes caressantes.

Un château fort gothique, audacieusement posé sur la crête d'un rocher, domine la ville et lui sert d'ornement, après lui avoir servi longtemps de rempart. Un donjon formidable , à pignon écrasé , renflé au sommet par une quadruple ligne de mâchicoulis, se dresse au-dessus des murailles qui suivent les sinuosités du roc et touchent presque la vallée. Jadis redoutable et pour ainsi dire inaccessible , ce fort , célèbre dans les guerres passées, n'est plus aujourd'hui qu'un décor de vignette qui ne résisterait pas à nos canons. Tel qu'il est, il donne à la ville un air antique et guerrier qui ajoute à son charme.

Au bas de la montagne, la vallée se déploie sur un plan parfaitement uni; puis, se relevant subitement , elle forme un nouveau mamelon , dont le flanc se pare d'une église gothique, un peu étroite, mais

hardie, qui fait pendant au fort. Blanche, élégante et gracieuse, en face de la forteresse, massive et menaçante, Téghse oflfre l'image de la paix du ciel opposée aux violences de la terre. Son clocher, très élancé, se perd souvent dans les nuages, comme un trait d'union entre Dieu et les hommes. A la gauche du monument la montagne se hausse , tandis qu'à droite elle s'abaisse, presque à pic, jusqu'au Gave.

Cette église adossée à la montagne d'un côté, et de l'autre surplombant le roc et le torrent, est l'église de la grotte Massabielle; et c'est au-dessous de ses fondements même, dans le rocher qui la soutient, que s'ouvrent la niche où la Vierge s'est montrée , et audessous de la niche , la grotte devenue un sanctuaire.

Une chaussée de douze à quinze mètres de largeur sépare la grotte du Gave qui roule devant elle. La source miraculeuse coule près de la grotte et, passant sous la chaussée, va rejoindre le Gave.

Un réservoir muré, construit un peu plus haut, renferme les piscines où les malades se plongent, et fournit incessamment par une rangée de robinets l'eau bénie que les pèlerins boivent, envoient ou transportent à travers toute la terre.

Jadis complètement aride, ainsi que l'attestent les gens du pays, ce point possède aujourd'hui un bassin où Feau est abondamment renouvelée. Une rampe verdoyante, plantée d'essences résineuses et coupée par des sentiers entretenus avec soin qui , gravissant en zigzag la montagne, forment le chiffre de Marie et ramènent à l'église, fait suite à la grotte. Une allée bordée de magnifiques platanes s'étend parallèlement au-dessous, et offre une promenade pittoresque entre

la rampe toujours fraîche et le Gave toujours impétueux. Le torrent, qui descend de ce côté vers Pau , décrit les gracieux méandres d'une rivière artificielle. Il enveloppe la vallée, et ceint la petite plaine d'une écharpe continue, qui est tantôt d'argent et tantôt de saphir, selon la saison et la température*.

C'est dans ce vallon resserré par le Gave, ombragé de bosquets, qu'a eu lieu l'acte principal des manifestations dont nous allons parler.

La route conduisant à la grotte part de la place de Lourdes , traverse la cité dans sa largeur, franchit le Gave , longe la vallée et se bifurque en deux chemins, l'un arrivant à la grotte et l'autre à la basilique. Cette route peut avoir quinze cents mètres de longueur.

Voilà le cadre, aujourd'hui légendaire, où se meuvent les pèlerinages, au milieu des processions, des chants et des cérémonies.

* Depuis le grand Pèlerinage de i872, les lieux ont subi des modifications qui n'en changent guère Taspect général et prinaitif.

Des rues neuves et brillantes remplissent Fespacc compris entre la gare et la vallée , devenue en quelque sorte le parc réservé de la basilique.

Un ancien canal, habilement dévié et ménagé, forme un bassin qui rafraîchit le parc avant de tomber dans le Gave.

Deux rampes gigantesques demi -circulaires, en granit pyrénéen, soutenues par des arcades, relient la plaine à la montagne et gagnent doucement la basilique, couvrant <^ leur point de jonction une crypte byzantine d'une belle envergure consacrée à Notre- Dame du Rosaire, dont il sera question plus tard.

Un calvaire, tracé sur la montagne qui domine Téglise, complète le décor et porte jusqu'au ciel les pèlerins.

Suivons mainlenanl les personnages et les faits de la scène.

Dès le premier jour, c'est-à-dire le samedi 5 octobre , la route de Lourdes à la grotte présentait l'aspect le plus vivant. La chaussée des Champs-Elysées, à Paris le dimanche, n'est pas plus animée; à certains égards on pouvait se croire aux Champs-Elysées. On voyait là nombre de personnes qui se trouvent à toutes les solennités parisiennes, gens du monde, notabilités, journalistes, dessinateurs partis de tous les points de la France et de l'étranger. « Ah! vous voilà! — Vous ici! — J'en étais sûr! » On s'embrasse, oij se serre la main avec la plus franche cordialité. Tous sont enchantés d'être là et enchantés de s'y montrer.

Nous rencontrons M. et M""" de Blic*, justement heureux et fiers du succès de leur grande entreprise ; plus loin , Henri Lasserre , rayonnant au milieu de ce concours qu'il a tant contribué à provoquer, et Ravelet, directeur et représentant du journal le Monde, Toutes les feuilles parisiennes, même les plus hostiles, le Siècle, VOpinion nationale, le Rappel ^ la République française, etc. ; plusieurs journaux anglais, le Times, le Standard, le Morning Post ont là

^ Nous devons mentionner ici le nom de la femme, aussi intelligente que pieuse, à laquelle revient en grande partie Thonneur d'avoir conçu et organisé la « Manifestation de foi et d'espérance de la France envers Notre-Dame de Lourdes ».

leurs correspondants : Alfred d'Aunay, le reporter du Figaro, est à son poste. Nous sentons tous que quelque chose de grand va se passer.

Si la foule, par certains côtés, rappelle Télite parisienne, elle s'en éloigne par bien d'autres. Presque tous les pèlerins portent à leur cou , à leur ceinture ou en sautoir d'énormes chapelets de buis, ciselés et peints, qui donnent une physionomie nouvelle. On est armé de cierges, de bidons, de bouteilles. Les cierges vont s'allumer au sanctuaire de la Vierge. Les bidons et les bouteilles vont se remplir de Teau de la source et rentrer au logis avec le pèlerin.

De nombreuses boutiques d'objets pieux, établies le long du chemin , ont peine à suffire à l'empressement des acheteurs. Les médailles, les chapelets, les images, sont enlevés pour ainsi dire à la criée. Les vases en fer-blanc de toute taille sont incessamment vendus et remplacés. C'est un marché nouveau, un tohu bohu , un tumulte du plus piquant effet.

Des arcs de triomphe s'élèvent à l'entrée de la grotte et de la chapelle. Formés de troncs et de branches de sapin, ils se marient heureusement à l'aspect général du paysage. Aux abords de la grotte, l'assistance est plus serrée et le tableau plus coloré. Des évêques en robe et camail violets se montrent çà et là. On s'agenouille devant eux : ils passent lentement , touchant le front ou les lèvres des pèlerins de leur anneau pastoral. Des prêtres en surplis , des moines de tous les ordres circulent en grand nombre. A la grotte, les prières ont commencé. Des centaines d'hommes et de femmes sont prosternés le long du Gave. Quelquefois une procession spontanée surgit

en chantant les litanies ; elle traverse les flots pressés, s'arrête devant le sanctuaire; et, remontant par les sentiers de la rampe, va, sans interrompre ses chants, achever sa prière à Téglise.

« Après Voltaire et le petit Renan, dit quelqu'un, est-ce étrange?

— Nous renaissons de nos cendres comme le Phénix, fait un autre.

— Parce que, comme lui, nous sommes éternels!

— Un joli tableau gothique ! s'écrie un illustrateur de revue; j'en suis abasourdi! »

En effet, c'est un tableau du moyen âge. Si Leys vivait encore , il n'aurait pas besoin d'affubler les personnages de la scène de costumes du xiv* siècle, pour leur donner du caractère ; il trouverait sur leur visage plus de poésie et de piété que tout déguisement ou tout effort d'imagination n'en pourrait fournir. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer ou de la foi qui survit à tout, ou de la simplicité et de l'ardeur avec lesquelles chacun l'exprime.

La grotte est fermée par une grille nécessaire pour contenir les pèlerins. On fait queue devant la grille comme au théâtre les jours de grande représentation. Les plus avancés entrent , s'agenouillent , prient , baisent la pierre. Les autres attendent, se pressant aux barreaux. Quand un certain temps est écoulé, un prêtre ouvre la grille, laisse sortir les premiers, pénétrer les seconds. Cette manœuvre, qui dure depuis le matin , durera toute la nuit et les journées suivantes : ou plutôt elle ne cesse jamais. Nuit et jour, d'un bout d'année à l'autre, la grotte est remplie de croyants qui, après s'être prosternés, appuient

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leurs lèvres sur la roche bénie. Au dedans de la grotte on a placé le lampadaire où s'allument et se consument sans trêve des centaines de cierges. Autour du lampadaire, on voit nombre d'ex-voto, de béquilles, d'appareils chirurgicaux, que les malades guéris ont laissés en l'honneur du divin médecin.

Au-dessus de la grotte se dessine la niche où la sainte Vierge est apparue. Cette niche aurait été pratiquée sur commande par un ouvrier habile qu'elle ne serait pas mieux adaptée au rôle merveilleux qu'elle a joué. Elle est ovale, d'une forme parfaite, légèrement aplatie à la base, afin de supporter les pieds. La statue en marbre blanc de Fabish, exécutée sur les données de Bernadette, s'y encadre admirablement, à tel point, nous l'avons dit, que la niche semble creusée pour la statue. Il y a dans cette disposition spéciale un dernier signe des desseins providentiels qu'il n'est pas permis d'oublier.

Le dimanche 6 octobre, la ville est littéralement envahie : les hôtels , les restaurants , les maisons particulières sont absolument insuffisants. On payerait un matelas au poids de l'or, qu'il serait peut-être impossible à trouver. Des femmes élégantes du grand monde parisien sont heureuses d'avoir un pliant de servante dans une soupente de cuisine. On s'assied et on se lève par fournées aux tables de réfection. Ceux qui mangent sont pressés par ceux qui veulent

manger : il faut défendre sa place avec application.

Nombre de pèlerins couchent dehors, à la gare, sous des arceaux ou des abris préparés à la hâte. Beaucoup de gens ont passé la nuit devant la grotte : les chants, les cantiques, les prières, les illuminations n'ont pas cessé.

Les prêtres et les moines forment une armée. Huit évêques sont venus avec leurs diocésains. Partout où paraissent les ministres de Dieu, les pèlerins s'inclinent ou s'écartent avec respect.

Dans la matinée, le spectacle est sans pareil. On célèbre le saint sacrifice en plein air. Les autels sont dressés de toutes parts, dans l'église , à la grotte , sur le parvis, dans la vallée, sur le flanc des montagnes. Imaginez l'effet de ces tables rustiques, drapées de blanc, précédées du prêtre en ornements sacerdotaux et entourées d'un groupe à genoux, se détachant sur le vert des prairies, des arbres ou le fond sombre des rochers!

Cinquante autels brillent à travers les ombrages : au centre , l'autel principal , où un évêque dit la messe; tout autour, des autels plus modestes. Les prêtres se succèdent. De minuit à une heure du soir, les messes n'auront pas d'interruption. Deux mille oJBficiants vont offrir à Dieu, pour le salut de la France, la Victime qui a sauvé le monde. Devant chaque autel, huit ou dix prêtres sont debout; l'un s'habille pendant que l'autre sacrifie. Chacun de la sorte a son tour.

On se confesse en plein air, on communie en plein air; à chaque consécration, de nombreux assistants s'agenouillent, et, se passant l'un à l'autre la nappe

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eucharistique, ils prennent part Tun après l'autre au banquet de T Agneau.

On prêche en plein air. Du haut des chaires et des rochers, sous la feuillée et dans l'église, des orateurs exhortent les fidèles; ou, récitant le rosaire à haute voix, ils accompagnent chaque verset de commentaires pieux.

L'assemblée est toujours plus compacte et plus recueillie aux abords de la grotte, où les messes ne discontinuent pas.

Ce peuple innombrable , dans un ordre parfait, qui s'agite et se renouvelle autour des lieux sacrés, autour des saints autels, tête nue, pénétré, attendri, compose un des plus extraordinaires tableaux du siècle.

La procession de l'après-midi est encore plus émouvante.

Il serait difficile de rendre l'effet de ce spectacle ou l'attitude des spectateurs.

Depuis le matin, la ville est pavoisée. Des guirlandes de buis entremêlées de fleurs pendent à toutes les fenêtres, décorent tous les murs. Des drapeaux, des banderoles bleues , blanches , vertes , avec des anagrammes ou des devises en l'honneur de Marie, se joignent aux guirlandes. La cité a un air de fête et de gravité, de joie et de tristesse. Une famille immense est réunie sous l'œil de Dieu ; mais le motif de la réunion est un deuil de famille, et chacun y prend part.

Cependant les bannières qui se sont rassemblées à l'église de Lourdes se mettent en mouvement. Un courant électrique, une émotion plus vive se répandent dans l'assistance.

Il se produit alors un incident touchant. La tète de la procession est déjà hors de Téglise de Lourdes. Resserrée sur la place, la multitude des bannières représentant la terre française, depuis les plages africaines jusqu'aux frontières de la Flandre, forme une masse pressée et attend une issue. Tout à coup un cri se fait entendre :

a Place! place 1 laissez passer T Alsace et la Lorraine. »

Et nous voyons trois bannières. Tune noire, les autres blanches, mais également marquées de deuil. Elles traversent lentement la foule impressionnée, portées par des Alsaciens et des Lorrains fidèles , et prennent, comme elles le doivent, la tète du défilé.

L'Alsace a deux bannières, Tune noire, Tautre blanche ceinte d'un crêpe noir.

Sur la première sont brodées les armes de Strasbourg avec ce nom qui les surmonte : Maria.

On lit encore au-dessus : Spes nostra, salve, et audessous des armoiries : L'Alsace,

Sur la seconde, brodée par les dames alsaciennes et soustraite non sans peine à la surveillance des Prussiens, on lit d'un côté : U Alsace à Notre-Dame de Lourdes y et de l'autre : Consolai rix affliclorum, or a pro nobis.

Celle-ci est entre les mains de M. Juster, celle-là entre les mains de M. de Reinach.

La bannière de la Lorraine montre les armes de la ville de Metz barrées de noir avec ces mots au-dessous des armoiries : Miserere civitad , et sur l'autre face : Lorraine, — Notre-Dame de Bon- Secours,

Cet épisode inallendu vient donner à la démons-

tration son véritable caractère. Il ajoute au silence et au recueillement. Nous comprenons tous quelle œuvre noble et triste nous accomplissons et nous restons à la hauteur de notre rôle.

Aux premiers rangs de la procession s'avancent les députés qui ont voulu s'associer au repentir et aux supplications de la patrie : le marquis de Franclieu , député des Hautes-Pyrénées, qui a convoqué ses collègues; MM. de Gavardie, député des Landes; de Rességuier, de Barrau et Dumont, députés du Gers; de Belcastel, député de la Haute - Garonne ; Ghesnelong, député des Basses -Pyrénées, de Féligonde, député d'Auvergne, qui agite la bannière de Clermont : en tout quinze ou dix-huit. Puissent leurs prières être plus efficaces que leurs discours ou leurs manœuvres politiques !

On compte deux cent cinquante -deux bannières : cent cinquante sont restées à la gare ou en route. Quatre cents villes françaises prennent part à la manifestation. Toute la nation est sur pied pour implorer le pardon et le salut : Tancien repaire du mahométisme , Alger , a envoyé sa bannière de Notre- Dame -d'Afrique, comme un hommage du croissant vaincu à la reine du catholicisme. La plupart des oriflammes sont d'une grande richesse : Paris, Lyon, Marseille, Lille, Alger, Metz, malgré sa pauvreté, se font remarquer par leur magnificence. La bannière de Lyon est constellée d'émeraudes qui ne valent pas moins de dix mille francs. Elle est portée par M. Gabé, un des hommes les plus connus et les plus pieux de la cité ; celle de Lille par M. de Waziers, auteur d'une

bonne traduction des Missions du célèbre anglais converti Thomas Marshall. Les hommes les plus distingués par leur rang, leur talent ou leur situation ont réclamé l'honneur de tenir les bannières. Et pour montrer Tesprit populaire et chrétien de la manifestation, de simples ouvriers, d'humbles jeunes filles se mêlent aux personnages éminents , aux religieux , aux prêtres , aux religieuses , et les allègent de leur pieux fardeau. Les rangs, les âges, les sexes sont confondus dans la démonstration où la France entière exhale les mêmes sentiments : image de la vraie France telle que le christianisme la reconstituerait, si on voulait lui laisser libre carrière; image de la société que le peuple chrétien, égal sous Tœil de Jésus- Christ, formera dans le ciel!

Nous avons l'honneur de faire partie de la cohorte sacrée. Nous élevons non sans fierté la bannière de notre paroisse ; devant nous marche la députation vendéenne , composée d'hommes du monde et d'hommes du peuple; à nos côtés, le marquis de Gugnac, qui tient la bannière de Condom, et M. Glaize, capitaine de frégate , officier de la Légion d'honneur, qui tient l'oriflamme de Brest.

Les marins et les militaires sont en assez grand nombre.

La procession s'avance lentement sur trois rangs, au milieu d'une population respectueuse. Les fenêtres sont garnies ; les places , les rues sont assiégées ; quand le cortège descend vers la prairie, les spectateurs augmentent ; la vallée ne peut les renfermer ; ils refluent jusque sur les versants de la montagne. Les flancs , les crêtes des rochers sont tapissés d'une mul-

tilude immobile qui se découvre et s'agenouille devant le défilé.

Jamais une plus belle scène sous le ciel; jamais d'heure plus solennelle : la France se déploie et va aux pieds de la mère divine démander sa résurrection ; tous les visages sont émus , tous les yeux sont humides.

La tranquillité est admirable ; le silence n'est interrompu que par les chants. Le cortège débouchant dans le vallon rencontre les évêques réunis qui l'attendent à l'entrée : ils ont la crosse en main, la mitre en tête et bénissent ceux qui passent.

(( Avete, Patres ! résurgentes vos salutant! »

On reconnaît dans ce groupe vénérable Mgr l'archevêque d'Auch, métropolitain, le plus majestueux et le plus sympathique des prélats; Mgr Tévêque de Tarbes, d'une gravité austère et attractive ; Mgr Tévêque d'Aire, le plus cordial et le plus entraînant des évêques ; Mgr l'évêque de Garcassonne , coadjuteur de Bordeaux, dont l'exquise distinction mondaine s'allie à la dignité épiscopale; NN. SS. d'Agen, de Montauban, de Luçon, un évêque des Indes, tous éminents en science et en vertus. Mgr de Mende , presque aveugle, a voulu, malgré ses soixante -dix-huit ans, venir à la cérémonie, et les fronts se courbent devant ce patriarche qui marche à tâtons.

On regrette l'absence de Mgr Mermillod, qui devait primitivement présider le pèlerinage. Retenu par ses grandes luttes à Genève, l'illustre prélat n'a pu quitter le champ de bataille, ni répondre au vœu des fidèles. Quelle flamme son ardente et suave parole n'eût-elle pas allumée dans les âmes!

A ce moment le coup d'œîl dépasse toute imagination et défie toute peinture. La tête de la procession est déjà au milieu de la plaine , entourant l'estrade qui attend les évêques. La queue est encore dans la ville. Un espace de deux kilomètres de longueur est occupé par les bannières aux mille couleurs scintillant au soleil, par les pèlerins qui les portent, par les amphithéâtres de spectateurs qui bordent le défilé. Le temps, pluvieux la veille, et qui sera pluvieux demain , s'est subitement purifié pour se prêter à l'effusion des cœurs. Un soleil brillant, un ciel radieux éclairent l'acte solennel qui étonne les hommes, remue les croyants et réjouit le ciel. Du haut du fort, du haut de l'église dominant la vallée , du haut des montagnes qui surplombent, le tableau revêt une physionomie indescriptible. Aucun de ceux qui ont vu la scène ne pourra l'oublier.

Les cantiques, les litanies, les prières, les chants de propitiation se suivent. Les prêtres entonnent les versets que les laïques achèvent. Par moments, toute l'âme de la foule, toute l'âme de la France semble jaillir en un long gémissement.

Nous sommes tous dans la vallée ; les bannières, arrivées peu à peu, s'agitent autour de l'estrade décorée de verdure où montent les évêques. Sur un signe on pose les oriflammes contre les piliers de l'autel, et Mgr de Langalerie, archevêque d'Auch, prend la parole.

Le spectacle qui est devant nous mérite quelques coups de crayon.

En face , l'église se dressant éclatante et pure vers le ciel ; derrière, la forteresse imposante et terrible.

48 LIMMACULÉE CONCEPTION

Les montagnes nous entourent et viennent mourir à nos pieds. La vallée est comble : un immense tapis vert bordé d'arbres et de haies vives, baigné de tous côtés par les eaux, limpides ce jour-là, du torrent, enveloppe Testrade et rassemblée. Au delà des premiers pics, apparaissent les glaciers de Barèges et de Gauterels ; et ces neiges , étincelant sous un soleil de feu , font , avec le ciel bleu qui les touche et le frais paysage qui nous presse, le plus gracieux décor. Le blanc de l'hiver uni à Tazur et au vert de Tété !

Au moment où le prélat va commencer, il se passe un trait digne d'être rappelé.

Les bannières d'Alsace et de Lorraine, par une exception que l'on comprendra , s'élèvent seules sur l'estrade.

Mgr d'Auch , qui s'est prosterné au pied de l'autel pour se recueillir, les aperçoit en revenant.

Incapable de résister aux sentiments qui l'agitent, l'ancien évêque de Belley, jadis presque voisin de l'Alsace, prend l'extrémité de la bannière noire, et, la portant à ses lèvres, il la baise et la mouille de ses larmes. Les délégués, debout à côté des oriflammes, profondément touchés, tendent les bras au prélat et le remercient par une étreinte qui en dit plus que toutes les paroles.

Les spectateurs veulent se mêler à la scène. Les applaudissements éclatent : « Vivent l'Alsace et la Lorraine! » s'écrie-t-on.

Ces acclamations jointes au chant des psaumes et des cantiques priant, pour la France mutilée, la consolatrice des affligés, produisent une impression facile à imaginer.

L'enthousiasme menaçant de prendre des propor-

lions excessives , Tarchevêque s'avance sur Testrade et nous avertit qu'il faut non applaudir, mais pleurer sur r Alsace et la Lorraine, et prier Dieu de nous les restituer.

Ces paroles du vénéré prélat suffisent pour rendre à la cérémonie Tair d'austère supplication et de silencieuse douleur qu'elle doit conserver.

L'archevêque ajoute l'exemple à son exhortation, et commentant, dans un langage simple et expressif, le second verset de la Salutation angélique, il prie au nom de tous la mère divine, la mère qui aime la Fille aînée de l'Eglise, d'intercéder pour elle.

Ce discours , qui redouble l'émotion des auditeurs , est suivi du Salut : et cet instant est le plus pathétique de la cérémonie. Les huit évéques debout devant l'autel, mitre en tête, crosse à la main, vis-à-vis de la grotte et du lieu de l'apparition , lèvent la main et les yeux au ciel par un même mouvement; et les abaissant aux derniers rayons du soleil, ils font descendre sur la foule agenouillée, qui représente la France catholique, les bénédictions de Dieu.

Après le Salut, la procession reprend ses rangs, et gravissant le mamelon opposé à celui qu'elle vient de parcourir, elle va placer, une à une, les bannières de la France dans l'église où elles doivent désormais rester comme le témoignage éternel de la foi et de la prière nationale.

Le soir, la ville s'illumine : des flambeaux , des lanternes aux mille couleurs brillent aux façades de toutes les maisons ; les fleurs, les guirlandes, les dra-

;iO LJMMACULÉE CONCEPTION

peaux reparaissent avec de nouvelles teintes. Le chemin de la grotte est rempli de lueurs; la chaussée qui touche au sanctuaire, la rampe boisée, les platanes qui longent le Gave, le versant des montagnes s'éclairent peu à peu ; des myriades de points rouges pétillent à travers les massifs, sur les monts ténébreux, sur la cime des arbres. Autour de la grotte, les lanternes vénitiennes suspendues à des fils décrivent des dessins capricieux et font comme une galerie de flammes devant le sanctuaire. Le Gave, reflétant Téclat de ses rives, semble rouler des milliers d'étincelles.

Chaque pèlerin est pourvu d'un cierge embrasé qui ne le quitte point. Imaginez l'effet de ces clartés mobiles sillonnant la route , la vallée , les bords du Gave , les flancs de la montagne , et créant autour de l'église et de la grotte un continuel fourmillement de feux.

Mais l'illumination des lieux n'est rien auprès de l'illumination des âmes.

Il est impossible d'arriver jusqu'à la grotte ; les plus heureux stationnent à cinquante ou cent mètres. Les prêtres montent en chaire l'un après l'autre ; ils parlent , ils prient ; la foule leur répond par des invocations. Les versets du rosaire alternent avec les litanies ou des hymnes.

La fontaine est inabordable : on se presse, on s'étouffe ; chacun veut y plonger son bras, sa jambe, y frotter ses mains, son visage, ses oreilles ou ses yeux. Malheur au pèlerin qui touche aux robinets ; il ne pourra plus sortir du cercle vivant qui l'enserre. Vingt, trente, cent bidons ou bouteilles se tendent à la fois; et bon gré, mal gré, il est forcé de les rem-

plir Tun après Tautre et de les repasser à leurs propriétaires.

Les processions ont recommencé de plus belle. Les pèlerins se réunissent par groupes ; deux ou trois se mettent au premier rang et entonnent un cantique. Les autres suivent ; tous portent des cierges et marchent tête nue. Ils vont à travers les chemins de la montagne, autour de la grotte et de Féglise, priant, chantant, évoluant en spirales obscures, marquées par des points lumineux, et finissent leur démonstration à Téglise.

En ce moment un ami nous rencontre à l'entrée de la ville : il nous prend par le bras, indique d'un geste enthousiaste le peuple immense dont Téclat et le tressaillement remplissent la vallée et arrivent jusqu'à nous; puis il se tourne dans la direction de Paris d'où il vient, et s'écrie reprenant un mot célèbre :

« Ceci luera cela !. . . Le Lourdes de l'Immaculée Conception, tuera le Paris de la libre pensée.

— Ainsi soit -il ! »

Il faut maintenant se rendre compte des impressions qui dominaient parmi les pèlerins.

Nous vivions dans un monde nouveau, dans une sphère supérieure où les esprits et les coeurs se dilataient en des sentiments inconnus , qui éloignaient de la terre et rapprochaient du ciel.

On aurait dit une vaste assemblée de frères venant prier le Père de tous pour le salut commun. La niême foi, le même amour, les mêmes vœux nous animaient. Nous étions un en Jésus-Christ, selon les désirs du divin Maître. L'Eglise primitive renaissait. Sortis des quatre vents de Thorizon, nous ne nous connaissions pas : réunis pour un jour, le lendemain allait nous séparer. Nous n'en étions que mieux disposés à mettre à profit ces courts instants. Fils du même foyer, héritiers des mêmes promesses, soufiPrant les mêmes maux , cherchant la même guérison , nous étions heureux de nous trouver ensemble et chacun le laissait voir. La bienveillance, la politesse qui n'était que la forme extérieure de la bienveillance, la douceur, la cordialité éclataient de toutes parts. Les conversations naissaient d'elles-mêmes. Sûrs d'être d'accord, nous ne craignions pas de nous livrer. Quelques mots suffisaient pour lier les âmes, qui vibraient à l'unisson. Dieu, le Pape, la Vierge, la France, tel était le ciment qui joignait tous les cœurs.

Un sentiment surabondait: l'espérance. Il semblait à chacun que la mère céleste, venue trois fois en France, ne voulait pas la voir périr. Si la sainte Vierge, disionsnous, a pleuré à la Salette et annoncé le châtiment, elle a souri à Lourdes, à Pontmain et promis la miséricorde. « La bonne Vierge a souri, s'écriait du haut de la chaire Mgr de la Bouillerie exprimant la pensée générale; soyons pleins d'espérance!... »

La foi des pèlerins et leurs dispositions se faisaient jour par des réflexions admirables qui montraient le fond des âmes.

ET LE PÈLERINAGE NATIOxNAL DE PÉNITENCE 53

« La sainte Trinité tient conseil, disait le curé de Lourdes; la sainte Vierge y est admise, et que pourrait- elle demander sinon le salut de la France et le triomphe de l'Eglise?.. . S'il y a une conscience au ciel, ajoutait -il, la France ne peut pas périr! »

« Si Dieu veut perdre la France , reprenait un autre , il va être bien embarrassé ! »

« Il faut que le bon Dieu capitule ! » s'est écrié un délégué marseillais, traduisant avec un goût de terroir la même idée.

« Mauvaise journée pour le démon ! » a dit un prêtre à son voisin.

Et un pauvre artisan à M. Henri Lasserre :

« Si la sainte Vierge n'était pas venue à Lourdes, elle serait forcée d'y venir aujourd'hui ! »

Tous ces commentaires sont peut-être effacés par ces mots d'une tournure tout à fait parisienne que l'on prête à un journaliste radical :

« Ah ! il n'y a pas de quoi blaguer !,.. »

Le rédacteur d'une feuille satirique , troublé par la vue des processions aux flambeaux, a pris lui-même un cierge et s'est mis dans les rangs :

« Je peindrai tout, faisait-il; mais ce spectacle, ce frémissement, cette émotion, je ne saurais les peindre. »

Les pèlerins affluaient chez le curé de Lourdes, le pieux et ferme abbé Peyramale, avides de le voir, de le connaître, avides d'entendre parler de la voyante :

« Cette enfant a toujours été admirable, raconta une fois le doyen devant nous ; elle a toujours eu raison de tout le monde ; sa prudence, son à-propos, son esprit, sa foi, sa piété, l'ont constamment tirée des pièges que tout le monde, au début, lui tendait.

« — Tu es bien orgueilleuse, s*écria un jour un vicaire général, de croire et de dire que la sainte Vierge t'est apparue 1

a — Il ny a pas d'orgueil, répliqua Tenfant, à dire que la sainte Vierge m'a choisie pour servante !

« — Servante! le mot est joli. Et combien la sainte Vierge te donne-t-elle pour tes gages?

« — Nous n'avons pas fait nos conditions!... Je ne sais pas d'ailleurs si je conviendrai. »

Le vicaire général se tut.

« Son cœur, continua le curé , est au niveau de son esprit. Un jour, je tombai gravement malade; Bernadette, alors au couvent, en fut instruite. Elle suspendit un cœur au cou de la statue de la Vierge placée dans la cour et se dit fort confiante. Le mal empira. On sonna mon agonie : Bernadette fut troublée...

« — S'il meurt, fit- elle, je vais lui arracher le cœur !»

« Dernièrement, dit encore le curé, j'ai reçu de ses nouvelles : elle édifie toute la communauté des sœurs de Nevers où elle se trouve. Elle est, m'écriton, douce comme un agneau, simple comme une colombe et pieuse comme un ange. »

Telles étaient nos causeries à Lourdes.

Les discours prononcés ont été à la hauteur des sentiments qui remplissaient les cœurs.

Le Père Chocarne prêcha le premier jour, et son sermon se distingua par la hauteur des idées et la force du style.

Mgr de la Bouillerie parla longuement le lendemain. Il parla sur le naturalisme et le sensualisme,

ne craignit pas de frapper la Révolution antichrétienne, attribuant à toutes ces causes la faiblesse des Français et la décadence de la France.

Après avoir marqué en traits puissants Thorrible passé, il montra l'aurore radieuse qu'il voyait s'élever aux pieds de l'Immaculée Conception, et termina par ce mot de Pie IX : « Les pèlerinages sauveront la France ! »

Ils la sauveront, en la guérissant de tous les maux qui la tuent. Ils la sauveront, en substituant la foi à l'athéisme , la soumission à la révolte , l'esprit de sacrifice à l'esprit de jouissance, l'amour de Dieu, de la patrie, qui produit les nobles mouvements et les belles actions, à l'amour de soi qui engendre les lâchetés et les abaissements; ils la sauveront en écrasant les sept péchés capitaux qui font les ravageurs ; et ressuscitant les vertus qui font les citoyens et les soldats, ils apprendront à dompter Tennemi du dedans comme l'ennemi du dehors.

La France a été la première coupable ; elle a été la première châtiée. Les peuples qui l'imitent dans ses aberrations sont sous la menace des mêmes châtiments. La France semble destinée à conduire le monde ; dans le bien comme dans le mal , elle donne le branle et sert de chef de file. Le retour de la France au catholicisme serait le signal pour l'univers d'une ère nouvelle de foi et de régénération.

Il n'y a qu'une question sur la terre : Jésus-Christ. Toutes les autres découlent de celle-là et trouvent eu Jésus-Christ leur solution. Omnia in ipso constani. C'est Jésus-Christ qu'on veut chasser : c'est Jésus-

Christ qu'on veut garder. Lui chassé, tout est perdu: Lui gardé, tout est sauvé. La France revenant à Jésus-Christ, le seul nom par lequel les hommes sont rachetés, retrouvera la vie et la rendra à la terre.

Il n'y a plus que deux camps en présence : d'un côté les croyants, les amis de Jésus-Christ et les amis de l'homme.

De l'autre, les incroyants, les ennemis de Jésus- Christ et les ennemis de l'homme.

Tous les intermédiaires ont disparu : la logique a déblayé la plaine.

Les hommes de foi, de fraternité, d'amour, les fils de Jésus-Christ , sont en présence des hommes de révolte, de haine, de fureur et de proie, des fils de Satan!

La lutte est et sera de plus en plus entre ces deux extrêmes.

Et comme le monde ne peut vivre que par nous, nous sommes assurés de la victoire, k moins que le monde ne soit destiné à périr.

Après cent ans de corruption et cent ans de décadence, suite de la corruption, il faut rétrograder ou sombrer! En avant, c'est l'abîme; en arrière, le port. Retournons ou mourons !

Le spectacle qui se passe sous nos yeux est tellement imprévu, la réapparition de choses qui semblaient mortes et à jamais ensevelies tellement extraordinaire, disons le mot, miraculeuse, que l'on peut tout espérer de ces prémisses.

Les pèlerinages sont la première étape dans la voie du salut. De tout temps les pèlerinages ont été fréquents , en France ; de tout temps , ils ont été la manifestation extérieure du culte populaire voué à

Marie par la nation. Mais à aucune époque les pèlerinages n'ont eu le caractère d'ensemble et de spontanéité qu'ils présentent aujourd'hui. Aucun surtout n'atteint les proportions du grand mouvement qui vient de s'accomplir.

Le pèlerinage de Lourdes est un fait unique dans l'hiçtoire de France, et peut-être dans l'histoire du monde. Surgissant après une longue période de révoltes et de malheurs, il constitue l'événement le plus considérable, le plus fécond du siècle, la plus sûre garantie de l'avenir. Jamais on n'a vu un peuple, puni pour ses péchés, témoigner son repentir et demander merci avec une telle unanimité. Depuis les croisades, il ne s'est pas produit un élan populaire aussi digne d'attention. Une France nouvelle se lève qui rompt résolument, publiquement, avec les errements qui ont tué l'ancienne, et revient pleine de componction aux vérités qui régénèrent. Une nation entière fait amende honorable devant Dieu et les hommes, protestant qu'elle veut vivre et qu'elle a repris les paroles de vie.

Nous le répétons, jamais un tel spectacle ne s'était vu sous le soleil !

Les croisades s'ébranlaient pour délivrer les Lieux saints. Une autre croisade s'organise^ pacifique et non guerrière, armée du chapelet, non de Tépée, qui a pour but de délivrer la France. Entreprise sous le drapeau de l'Immaculée Conception, cette croisade d'un nouveau genre est le gage de la réconciliation de la France avec Dieu , et du salut qui suivra la réconciliation .

La Révolution, attaquée au cœur même, sera domptée.

JJ* Internationale noire * aura raison de Tlnternationale rouge.

Après avoir mérité d'être châtiés, nous mériterons d'être relevés.

Et le peuple franc aimé de Dieu, comme on disait jadis, reprendra ses destinées.

Ces miracles se sont vus plus d'une fois dans l'ancienne Loi ; ils se re verront dans la nouvelle.

Nos malheurs sont aussi surprenants que ceux qui frappaient le peuple hébreu.

Précédés des mêmes fautes, suivis des mêmes expiations, vis-à-vis du même Dieu, ils obtiendront la même résipiscence et le même secours.

De tels coups ne tombent pas sur une génération sans un dessein secret de renouvellement qui ne manque jamais si elle veut y correspondre.

La France est le Juda de la nouvelle Loi: elle a une mission surnaturelle à remplir.

Ses étonnantes vicissitudes, qui rappellent par moments les destinées surhumaines d'Israël, semblent également promettre de surhumaines destinées.

Fille aînée de l'Eglise, fille de Marie, solennellement consacrée à Marie par un de ses rois, la France est peut-être nécessaire à l'Eglise et au monde.

De même que le peuple juif a été choisi pour garder aux hommes idolâtres le Dieu unique, éternel et vivant, de même le peuple franc est peut-être choisi pour garder aux hommes renégats l'Eglise unique, immortelle et vivante.

Quel autre pays pourrait recommencer le rôle de

' Le mot est de M. de Bismarck.

la France à Tégard de TEglise et continuer sur la terre les Gestsb Dei per Francos ?

Tombée après avoir abandonné TEglise , la France se relèvera afin de lui servir encore de défense et d'appui, dans l'œuvre de régénération que TÉglise doit accomplir sur la terre.

Dieu a fait les peuples guérissables.

La foi des anciens jours peut donner les fruits des anciens jours.

L'esprit de Jeanne d'Arc, de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis peut ressusciter la gloire de Jeanne d'Arc, de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis 1

Ils ont beau dire qu'une nation, pas plus qu'un , homme , ne peut remonter son courant ni revivre sa vie.

Une nation chrétienne aura toujours les germes de la force et sera toujours une grande nation !

Ils disaient également :

« Le catholicisme est mort: il n'y a plus de croyants, plus de miracles, plus de pèlerins, plus de martyrs!

« Tous ces produits bizarres d'hommes et de choses barbares se sont fondus au soleil du progrès et de la civilisation modernes, témoignage suffisant de leur inanité. »

Et comme pour répliquer à cette insolente allégation, les croyants, les miracles, les pèlerins, les martyrs, toutes les soi-disant manifestations golhiques reparaissent ainsi qu'aux plus beaux jours de la foi, preuve de l'éternelle force de la vérité et de Téternelle impuissance de l'erreur.

Et un nouveau peuple catholique se lève , en dépit de la persécution qui croît avec la foi, prêt à

reconquérir la France submergée par Tanticatholicisme , et à la rendre à TEglise , au monde , qui ont également besoin d'elle.

Le pèlerinage national de Tannée suivante (7 et 8 septembre 1873) fut en quelque sorte un pèlerinage d'actions de grâce.

La France catholique, reconnaissante de la magnifique explosion de foi et d'espérance que Notre-Dame de Lourdes avait suscitée, témoignait sa gratitude par l'offrande à sa « chapelle » d'orgues gigantesques fruit d'une souscription spontanée.

Le second acte, complément du premier, ne réunit pas moins de manifestants et ne provoqua pas moins d'enthousiasme.

Nous nous contentons de le mentionner en ajoutant qu'il a fondé la démonstration nationale, qui depuis 1873 se répète chaque année à Lourdes, grâce au zèle des religieux de l'Assomption , sous le nom de Pèlerinage de salut ; et nous passons au pèlerinage universel de 1876, qui constitue la fin logique de l'œuvre de Pie IX, et la suite nécessaire de la nôtre.

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