CHAPITRE III
L^IMMACULÉE CONCEPTION ET LE PÈLERINAGE UNIVERSEL DU COURONNEMENT DE NOTRE-DAME DE LOURDES
I. Pie IX devant la mer de Gaète. Le cardinal Lambruschini , et Tabbé Mermillod. Paroles du cardinal Lambruschini. Leur réalisation. Pie IX représenté par M?r Meglia. Trente- cinq évoques assistent le nonce pontifical et personnifient les deux mondes. Énumération et statistiques comparatives. — II. Nouvelle description des lieux. Lourdes et les autres pèlerinages. Première journée. Translation par le cardinal Guibert des reliques envoyées par Pie IX et consécration de la basilique. Messe de Mgr de Langalerie. Discours de Mirr Mermillod. La France et le surnaturel. Une soirée à Lourdes. — III. Deuxième journée. Affluence exceptionnelle de prêtres et de fidèles. Quinze mille prêtres et cent mille croyants. La messe en plein air. Discours de Mgr Pie. Le surnaturel et la libre pensée. Sens et but du couronnement de la Vierge immaculée. Portrait de l'orateur. Cérémonie du couronnement. Enthousiasme général, Lourdes répond au Vatican et acclame le décret dogmatique de Pie IX.
Un jour de l'année 1849, néfaste dans Thistoire de l'Église, Pie IX, chassé de Rome par la Révolution cosmopolite , considérait mélancoliquement à Gaète , assis sur une terrasse, les flots changeant de la Méditerranée , et il pensait aux tempêtes qui venaient
d'atteindre encore une fois la barque dont il était le nautonnier.
Le pape exilé avait à ses côtés le cardinal Laml)ruschini, vétéran de TEglise, vaillant compagnon de l'illustre Grégoire XVI, et un jeune abbé suisse, qui (levait être un des athlètes, un des martyrs les plus glorieux de notre temps.
Le cardinal, Tabbé, s'unissaient aux tristesses du pontife.
« Saint père, dit le vétéran, Votre Sainteté ne guérira le monde et ne le remettra sur son axe qu'en proclamant le dogme de Tlmmaculée Conception. Cette définition doctrinale seule rétablira le sens des vérités chrétiennes, et retirera les hommes des voies naturalistes où ils se perdent. »
Ces mots, dits à la face de Dieu et de la nature, devaient porter leur fruit.
Et tandis que la Révolution poursuivait ses menées ténébreuses et ses destructions mortelles ; tandis que les rois affolés cherchaient un secours qui ne venait pas et tombaient les uns sur les autres ; tandis que les peuples effarés demandaient vainement un point d'appui, Pie IX repassait dans sa grande âme la parole du cardinal , qui exprimait si bien ses propres sentiments; il la mûrissait, il la fécondait par la méditation et la prière: finalement, après s'être aidé des lumières de ses frères dans Tépiscopat, s'appuyant sur la tradition constante de l'Eglise , il imposait le dogme en suspens à la foi de tous les catholiques et le donnait à l'univers comme un rempart devant l'esprit du mal et un gage de salut.
Ce trait , dont nos lecteurs savent déjà le fond , uous fut conté le dimanche 2 juillet 1876, dans la
basilique de Lourdes, frémissante sous son souflBe, par l'ancien abbé suisse qui en avait été jadis témoin. On a nommé Mgr Mermillod , évêque d'Hébron , vicaire apostolique de Genève*, qui commentait ainsi la définition du dogme de riminaculée Conception et préludait à la cérémonie du couronnement de Notre- Dame de Lourdes, fixée au lendemain.
« Voilà pourquoi , ajouta le saint évêque , Pie IX reste joint si intimement à tout ce qui se fait ici en riionneur de la Vierge immaculée ; et pourquoi , du fond de sa prison, il a voulu présider lui-même, dans la personne de son plus autorisé représentant, à toutes les péripéties de son exaltation. »
La consécration de la « chapelle » demandée par Marie et le couronnement de la Vierge immaculée , tel était donc le double but du pèlerinage universel de 1 876 .
Le monde catholique s'associait de la sorte et adhérait publiquement au décret de Pie IX. L'acte solennel qu'on préparait était, à proprement parler, la conclusion du dogme, apportée par l'humanité croyante à la mère de Dieu, aux lieux même où elle avait daigné paraître pour contresigner la décision pontificale.
Trente-cinq évêques, dont le nonce, un cardinal, onze archevêques, plusieurs prélats venus des extrémités du globe, un clergé immense, un peuple innombrable, la vertu, la sainteté, la science, le génie, le sacerdoce , les fidèles se trouvaient concentrés à Lourdes, sous un dôme de guirlandes et de fleurs, pour déposer la couronne filiale sur le front de la Vierge mère, conçue sans péché.
* Depuis évêque- de Fribourg et cardinaL
Mgr Meglia représentait Pie IX, le cardinal Guibert représentait Paris.
On comptait, dans la foule des autres dignitaires, les personnalités les plus célèbres de l'époque : NN. SS. Mermillod, Pie, évêque de Poitiers, Desprez, archevêque de Toulouse, Langénieux, archevêque de Reims, Lavigerie , archevêque d'Alger, Place, évêque de Marseille', NN. SS. de la Bouillerie , coadjuteur de Mgr Donnet , archevêque de Bordeaux , Besson , évêque de Nîmes , Becel , évêque de Nantes, Fava, évêque de Grenoble, Turinaz, évêque de Tarentaise, etc. etc.
NN. SS. Cross, évêque de Savannah (Etats-Unis), Montes de Oca, évêque de Tamaulipas (Mexique), Rodriguez de Cavallo, évêque de Saint-Paul (Brésil), Vital de Oliver a, évêque d'Olinde (Brésil), personnifiaient Tune et Tautre Amérique et fusionnaient les deux mondes dans une commune démonstration.
Tous les continents, tous les peuples participaient à la glorification de la mère de Celui qui a reçu en héritage tout pays et toute race.
Jamais fête religieuse , si Ton excepte les cérémonies des conciles œcuméniques, n'avait assemblé tant et d'aussi hautes figures de Tépiscopat.
L'élite de la catholicité s'était concertée et réunie pour acclamer le jugement du pontife suprême et rendre un témoignage définitif à la reine du ciel.
La consécration de la « chapelle » , devenue une superbe basilique, ornée des offrandes de l'univers, allait devancer le couronnement.
* Tous décorés depuis de la pourpre cardinalice.
L'hommage était double si le sens de Thommage était pareil.
Au sujet de cette consécration qui formait, avec la déposition de reliques envoyées par Pie IX, la première partie de la solennité, on rappelait que les annales ecclésiastiques relataient, comme un fait mémorable, la présence simultanée de sept évêques à la consécration d'une église, sous le pontificat de Benoît XIII.
De sept à trente-cinq il y a loin, et Técart prouve que l'Eglise a marché.
Si nous rapprochons ce progrès de l'accroissement du nombre des évêques présents au dernier concile du Vatican , lesquels dépassaient de six ou sept cents les prélats assistant au concile de Trente , nous pourrons conclure qu'en dépit des prédictions sinistres et des attaques continues, les gens tués par le rationalisme et la libre pensée se portent assez bien.
On connaît l'état des lieux et la mise en scène du spectacle. C'est toujours le même sublime et pittoresque encadrement, animé aujourd'hui par un rayonnement tout à fait méridional. Le soleil brille dans le ciel d'un azur sans nuage et couvre de ses feux les pics, les glaciers, les vallées, les ombrages. Nous avons la chaleur franche du Midi et la verdure rafraîchissante du Nord. Les deux zones semblent mêler, dans cette contrée privilégiée, leurs agréments et leurs produits. Nous éprouvons à la fois la sensation écla-
tante et enflammée des pays du soleil, la sensation tiède et douce des pays de la brume. La ville, pavoisée de drapeaux, tapissée de lauriers, semée de fleurs, s'agite dans une lumière pure ; tout miroite et resplendit : le ciel , la terre , les gens , les âmes !
Le château fort, d'un ton grisâtre, assis sur le rocher, contraste avec Téglise, haute et blanche, qui se détache sur le flanc sombre des montagnes. La vallée verdoyante, le Gave aux eaux bleues, s'étend et coule entre les deux. D'autres constructions religieuses : chapelles , couvents , hospices , en marbre du pays, s'étagent sur les pentes latérales. La grotte se distingue dans le fond de la vallée , au fourmillement prodigieux qui s'y fait , et des myriades de pèlerins, pleins d'allégresse, vont incessamment d'un point à l'autre , descendant ou gravissant les rampes.
Aucun autre lieu de pèlerinage n'ofire la physionomie et ne provoque les impressions qu'on trouve à Lourdes. Tandis que la Salette reste presque inaccessible au sommet des Alpes dauphinoises, tandis que Pontmain et Paray-le-Monial sont perdus au fond de provinces reculées, Lourdes s'épanouit dans la région la plus attrayante et la plus fréquentée.
Les voyageurs bénéficient du charme singulier qu'on respire en ce recoin béni où la sainte Vierge a paru dans des dispositions si miséricordieuses ; ils renaissent au contact des souvenirs favorables qu'il rappelle. Tous montrent une joie, une gaieté qu'on n'observe point ailleurs ; tous sourient et se livrent à l'espérance dans le vallon aimable où la sainte Vierge a souri la première , comme pour réconforter les âmes.
Reprenons les choses au début.
-Les fêtes ont commencé le samedi 1" juillet, par la translation des reliques dans la crypte. Présent du souverain pontife et destinées aux seize autels de la basilique qui devaient être consacrés le lendemain, les reliques ont été portées en grande pompe par le cardinal Guibert , suivi des évoques , sur Tautel principal de Téglise souterraine. Toute la nuit les fidèles, admis à les vénérer, ont défilé et se sont inclinés devant les restes des saints. Cette procession nocturne , ininterrompue , silencieuse , recueillie , sous les arceaux ténébreux de la crypte, avait un caractère singulièrement imposant.
Les cérémonies ont repris le dimanche matin.
A sept heures, les évêques, ayant toujours le cardinal à leur tête, sont descendus dans la crypte. Le cardinal, saisissant les reliques de nouveau, les a transférées de la crypte à la basilique.
La foule était énorme et le spectacle avait une magnificence incomparable. Trente-cinq évêques, mitre en tête et crosse à la. main, revêtus d'ornements étincelants d*or et de pierreries , suivaient un à un le cardinal vêtu de pourpre , qui portait pieusement les reliques. Cette troupe solennelle , sortant de la crypte, débouchant sur la terrasse illuminée par le soleil , remontant avec majesté les gradins de la basilique, en. relief sur le fond brillant du monument, au milieu des flots de peuple, au chant des hymnes liturgiques, au son des cloches, retentissant dans les profondeurs de la vallée et les gorges de la montagne , composait un tableau nouveau pour tous et qu'on ne retrouvera probablement jamais sous notre ciel.
Réinstallé dans la basilique, le clergé à inauguré sans retard les actes de la consécration.
Cette fois, Téglise est vide : elle est réservée tout entière aux prières et aux cérémonies. Les évêques, leurs servants Toccupent seuls. Des princes du sang de France , parmi lesquels on distingue Mgr le duc Robert de Parme, le général de la subdivision, de rares fonctionnaires et quelques journalistes, dont nous sommes, ont pu toutefois pénétrer. Dégagée de l'entourage des foules, la masse des évêques ressort avec plus d'éclat. Cette multitude de mitres, cette forêt de crosses, ces splendides et augustes vêtements se mouvant sous les colonnades de marbre , sous les bannières ondoyantes accrochées aux voûtes du temple, émerveillent et frappent à la fois.
Nous n'entreprendrons pas de décrire la série des épisodes religieux qui ont servi à consacrer la basilique. Les choses si délicates et si profondes de la liturgie catholique ne sont pas de notre ressort ; elles appartiennent au clergé et doivent rester son domaine exclusif. C'est surtout en ces matières que l'ignorance risque aisément d'engendrer l'irrévérence et l'hérésie. Le profanum vulgus des Latins doit s'appliquer à nous et nous devons demeurer à distance. Le lecteur voudra bien approuver notre réserve.
Les onctions, les aspersions, les génuflexions, les prières et les chants n'ont pas duré moins de trois heures. Chacun des seize autels avait pour le consacrer un évêque désigné d'avance. Le cardinal était au maître autel ; les autres prélats, rangés à l'entour, lui faisaient comme un magnifique état-major.
La consécration achevée, on a procédé à la dépo-
sition des reliques, vérifiées la veille par les évêques, et rapportées de la crypte.
Le cardinal s'est assis sur les marches du maîtreautel : on a fait à haute voix Tappel des prélats officiants, et chacun, s' agenouillant devant le nonce représentant du souverain pontife, a reçu de ses mains la part du corps saint, enfermée dans un coffret, qu'il devait déposer et sceller lui-même sur Tautel qu'il venait de consacrer. On n'a pas besoin d'insister pour découvrir la grandeur d'un tel moment; chaque évêque emportait avec dévotion sous un voile le précieux fragment et se rendait, suivi de ses clercs, au sanctuaire indiqué.
Un trou carré était pratiqué sur la table de marbre de l'autel ; l'évéque y mettait le coffret , et , prenant la truelle, mouillant le ciment, il l'ensevelissait de ses mains dans l'intérieur du marbre.
Il faut observer ici la surabondance de précautions que l'Eglise emploie pour assurer l'authenticité de ses dons et la sécurité de ses œuvres. Les reliques venues directement du saint-père à son mandataire, officiellement et solennellement constatées par tous les prélats, sont placées sur l'autel par des évêques choisis qui les renferment eux-mêmes et les laissent marquées éternellement de leur sceau.
Les fidèles peuvent donc en toute sûreté s'incliner devant les restes sacrés, forts de telles garanties, appuyés sur tant de témoignages.
La consécration de l'église et la déposition des reliques finies, la messe pontificale a commencé vers midi. Le cardinal, fatigué par son âge et les longues cérémonies du matin, avait cédé la place à Mgr de
Langalerie, archevêque d'Auch, dont le grand air épiscopal et Tonction sacerdotale achevaient dignement Taspect extérieur de la fête. Cette messe, dite devant un cardinal et un légat du saint-siège, devant un triple chapitre non de chanoines mais d'évêques , assis au chœur ou au-dessous , laissera des traces ineffaçables dans Fesprit de tous ceux qui ont eu le bonheur d y assister.
On avait ouvert les portes de la basilique, et la foule débordait. Sur les degrés, sur les terrasses, sur les rampes, une multitude incalculable se joignait à ceux qui avaient pu se placer dans Tintérieur de l'église et s'unissait à leurs prières.
Après TEvangile, Mgr Mermillod est monté en chaire.
Nous invoquions tout à l'heure notre imcompétence : nous avouons maintenant notre impuissance. On n'arrête pas au passage les irradiations d'une âme d'apôtre, servie par une haute intelligence et une merveilleuse éloquence ; on n'analyse pas la flamme ! Jamais l'illustre prédicateur n'a été plus entraînant, plus embrasé, plus pathétique; jamais il n'a produit de vibrations plus communicatives , ni mieux conquis son auditoire. Nous n'avons jamais aussi bien compris la réalité et le sens du mot proverbial, qui suspend une foule aux lèvres d'un orateur. Durant plus d'une heure tous les assistants ont été suspendus, ravis, transportés: beaucoup pleuraient, et le prédicateur pouvait voir de sa chaire le contrecoup des saintes émotions qui l'agitaient , manifesté par des frémissements que la majesté du lieu et de la scène n'a pu toujours maîtriser.
Le saint évêque, apôtre et martyr, a imprimé ce jour-là dans les âmes des souvenirs indestructibles.
Partant de cette double vérité doctrinale, à savoir : que depuis l'Incarnation, le christianisme est le surnaturel révélé et perpétué dans le monde, et que le surnaturel est la vie même, Télément essentiel du monde, le prédicateur s'est appliqué à démontrer que le surnaturel était particulièrement la vie même , l'élément de la France dans le passé et qu'il pouvait seul lui fournir la base de reconstitution nécessaire pour l'avenir.
Sainte Glotilde, sainte Geneviève, Jeanne d'Arc ont fourni à l'orateur les fondements solides de sa thèse et de magnifiques commentaires.
Des femmes , choisies souvent parmi les plus humbles pour faire mieux briller l'action divine et confondre le monde, ont été les instruments dont Dieu s'est servi pour mener ou sauver la France et la conduire à l'accomplissement de ses destinées providentielles, utiles à l'univers comme à l'Eglise.
C'est par là que l'orateur est revenu à Lourdes.
L'apparition de Lourdes, annoncée par une petite bergère, affirme la Vierge immaculée, affirme l'Incarnation et la Rédemption, c'est-à-dire le christianisme intégral et le surnaturel sur la terre.
La France, qui a grandi par le surnaturel, ne se relèvera que par le surnaturel , et Dieu lui en offre les moyens.
Si Rome est la lumière du monde, la France en est la flUimme, qui ne peut s'alimenter qu'au foyer du surnaturel.
L'hiôtoire de la France est écrite dans toutes les églises et les sanctuaires de Marie, qui couvrent notre
pays plus qu'aucun autre du globe, et cette histoire reprendra dans le nouveau sanctuaire où la Vierge elle-même a paru pour proclamer, après l'Eglise, son immaculée conception !
Le récit, dont nous avons donné un décalque fort terne, a terminé la péroraison de l'orateur et marqué d'un trait inoubliable toute sa démonstration.
« Une enfant , un vieillard , une hostie ! s'est écrié le prédicateur, dans un de ces mouvements qui lui sont familiers ; voilà notre seule force et nous vous faisons peur!... Ah! c'est que cette enfant, ce vieillard, cette hostie, représentent l'esprit même qui fait vivre le monde* dont vous ne voulez plus!
« Vous cherchez Tunité dans la division et dans la haine : nous la cherchons dans la concorde et dans l'amour, et la grotte de Lourdes sera le nouveau temple. »
Après la messe, qui a suivi le discours, la procession des évêques a repris avec la solennité accoutumée le chemin du vallon. Et là, debout sur l'estrade dressée au milieu de la plaine, assisté de tous ses frères, le cardinal a donné, au nom de Pie IX, la bénédiction pontificale.
L'après-midi a été consacré aux vêpres, aux prédications, aux chants, et la soirée s'est passée au milieu des illuminations, des processions, des hymnes, des prières, que nous avons décrites en 1872, et dont rien, quand on ne les a pas vues, entendues, ne saurait donner l'idée.
La sainte Vierge , encore une fois , a bien choisi sa place : ce vaste cirque de montagnes, tombant mollement dans la vallée et dans le Gave, fournit un
point unique pour les grands rassemblements et les grandes décorations. Le bois de Boulogne, avec ses taillis et ses rampes plates, fait une figure assez bourgeoise les jours de réjouissances publiques, comparé à notre entassement de pics, de gorges, de croupes garnis de constructions étincelantes et de sanctuaires enflammés. Par instants, Téglise resplendit de lueurs fulgurantes, et s'élève comme une gerbe incandescente démesurée vers la reine du ciel. Par instants , on voit le crucifix monumental qui occupe la crête du calvaire briller dans la nuit sombre et tendre à Dieu ses bras, d'où les éclairs jaillissent. Des vagues continues de figures humaines, animées par les flambeaux de chaque pèlerin , montent audessous de la basilique et au-dessous du crucifix. Elles déroulent leurs méandres lumineux et se côtoient lentement, sans jamais se confondre. Des chants ininterrompus s'échappent de ces lignes profondes, sillonnées d'étincelles mouvantes. Le Gave, répercutant le pétillement des feux, mêle sa voix, sonnant sur les rochers, à l'hymne des pèlerins.
Vu des hauteurs et principalement de la route de Pau, qui le domine, ce spectacle, joignant à l'effusion religieuse une éblouissante féerie , semble unir la terre au ciel et l'homme à Dieu dans un enthousiaste embrassement.
La troisième journée fut employée à la troisième et à la plus touchante des cérémonies qui avaient conduit à Lourdes la fleur du monde entier. Dès le matin on devinait , aux mouvements rapides et attentifs de la foule, que l'acte suprême était prochain. Les flots de peuple devenaient plus pressés ; le chemin de fer amenait à chaque instant des multitudes de toutes les contrées : les routes suffisaient à peine au concours des populations locales. Si la sainte Vierge est une grande artiste et a su admirablement disposer son théâtre, on doit reconnaître aussi, suivant un mot de Mgr Peyramale, aux premiers jours de l'apparition, qu'elle sait fort bien la géographie ^ Lourdes se trouve sur le point précis où tous les chemins du midi aboutissent, au pied des Pyrénées, que l'univers visite, et on tombe dans la cité de Marie de chacune des zones voisines, presque fatalement.
Toute la nuit les pèlerins ont rempli la vallée , les églises, la grotte, et reflué jusque sur la montagne.
* La Vierge sait fort bien aussi la géographie des âmes. Lourdes professait de tous les temps une dévotion partibulière pour Tlmmaculée Conception, et la cité dévouée au dogme avant la lettre ne pouvait manquer de faire bon accueil à la reine du dogme qui venait sanctionner, par sa déclaration, la foi traditionnelle.
Ajoutons, pour donner complètement l'idée des dispositions religieuses de cette ville privilégiée , que la loge maçonnique fondée à Lourdes pour combattre les manifestations chrétiennes, n'a pu subsister. Au bout de sept années de lutte elle disparaissait avec son fondateur, sans avoir recruté un seul adhérent. (Gazette de France, 20 novembre 1894.)
Toute la nuit les prêtres ont entendu les confessions , dans la crypte, dans la basilique, sur la terrasse, dans les oratoires , sur les chemins , dans le creux des rochers, et finalement partout , pour employer le mot caractéristique du programme. Les messes ont commencé à minuit sur cent autels improvisés. La communion a été distribuée sans interruption jusqu'au matin devant chacun des cent autels.
Dès sept heures, la vallée où doit se faire sur Testrade l'imposante cérémonie de la journée, regorge de pèlerins incessamment accrus. A neuf heures, elle est presque inabordable et il faut requérir la gendarmerie pour rétablir les passages. Les entours de l'estrade , défendus par de fortes palissades dessinant une espèce de camp retranché, sont occupés par une armée de prêtres, en surplis, qui en ont seuls l'accès, et qu'on évalue à douze ou quinze mille. L'estrade est réservée aux évêques, à leur suite et à de rares privilégiés. Mgr le duc de Nemours, le duc d'Alençon, des princesses d'Orléans, le duc et la duchesse de Parme, unis dans les démonstrations d'une même foi; d'autres princes ou princesses de la maison de Bourbon , quelques personnages français ou étrangers, sont déjà installés. Les suisses, toute une escouade de gendarmes ont peine à empêcher l'estrade d'être prise d'assaut. Le remous des multitudes circulant dans la vallée se fait sentir jusque sur les gradins.
A dix heures, les cloches résonnent : un courant électrique passe sur les assistants ; le silence s'établit, l'attention se fixe : ce sont les évêques qui vont descendre majestueusement, et dans l'ordre de la veille , de l'église au vallon. On les voit franchir un à un
les marches de la basilique et traverser les rampes qui conduisent vers nous. Cette longue théorie de pontifes, se profilant au-dessus de nos têtes et s'avançant avec lenteur, constitue un ensemble que l'ancienne Jérusalem n*a pas connu et que Rome chrétienne seule a surpassé. Les évéques fendent gravement la foule, répandant les bénédictions sur leurs pas, arrivent à Testrade , montent les degrés et se rangent autour de Tautel.
Le cardinal s'assied sous un dais : le nonce se revêt de ses habits pontificaux et la messe commence.
Après l'Evangile, Mgr Pie, évêque de Poitiers, apparaît soudain, montrant au milieu des assistants sa grande et tranquille prestance. Il prend possession de la chaire , fait un large signe de croix , et entame son discours.
Placé sur l'estrade, .en face et à quelques pas de l'orateur, nous avons la bonne fortune de ne rien perdre de sa parole et de son geste.
Il débute d'une voix calme, ample, volontairement traînante, fortement accentuée, harmonieuse et pondérée ; et , dès les premiers mots , on devine qu'il va reprendre, sous un nouvel aspect, la thèse du surnaturel et de l'apparition, traitée la veille par Mgr Mermillod.
(( Je répandrai de mon esprit sur toute chair, dit le Seigneur; vos jeunes gens auront des visions et vos jeunes filles prophétiseront. Et par là, vous saurez que moi, votre Dieu, j'habite au milieu de vous. »
Telle est la prophétie de Joël qui sert de texte à l'orateur et lui inspire de superbes développements.
C'est un discours théologique qu'il veut faire ; il en
prévient d'avance ; il demande modestement de l'attention , de la patience , sans vouloir se douter qu'une admiration intense Fécoute et le suit.
On nous a exposé hier le côté historique et social de la question : nous allons en connaître le côté doctrinal et philosophique, et les deux prédicateurs, sans s'être entendus , vont se compléter Tun par l'autre.
Deux sortes d'ennemis se lèvent contre le surnaturel à notre époque :
Les incrédules , fidèles sur ce point à leurs doctrines matérialistes ;
En second lieu , certains chrétiens professant que Dieu a bien eu recours jadis à des interventions surnaturelles pour établir son règne, mais qu'il s'abstient depuis longtemps de pareilles manifestations, d'ailleurs bien inutiles.
Or le surnaturel est partout, et toujours sensible et nécessaire. Machiavel a dit que nul grand événement ne s'était passé dans le monde sans avoir été antérieurement prédit. Nous sommes là -dessus de l'avis de Machiavel, et les prophètes bibliques avaient énoncé ou démontré cette vérité avant lui.
Il y a toujours eu des interventions, des visions surnaturelles, et il y en aura toujours, principalement dans les temps périlleux; les unes sont bonnes, d'autres mauvaises ; les unes viennent de Dieu, d'autres du diable. L'Eglise les apprécie avec une critique rigoureuse qui écarte la discussion et ne laisse aucun refuge au doute.
« Si vous ne croyez pas aux choses que nous disons, croyez du moins aux choses qui se font, » s'écrie saint Chrysostome.
Et ici que sont et que valent les choses destinées à forcer notre croyance?
Ces choses, c'est la nature retournée, le rocher qui se fond en eau, l'eau qui guérit toutes les infirmités ; ces choses , ce sont les corps restaurés , les esprits bouleversés, les âmes converties ; ces choses, ce sont les prophéties d'une enfant réalisées, une église magnifique, des oratoires, des chapelles qui s'élèvent, un monde nouveau, religieux, poétique, triomphant, qui surgit soudainement à la voix d'une petite fille, et l'univers entier qui se précipite avidement sur ses pas, dans une procession sans fin.
Ces choses, c'est le miracle à l'état permanent, pour combattre la négation suprême et concentrique du siècle, lequel prétend en avoir fini avec le miracle et le surnaturel... Et le surnaturel ne cesse de couler d'un rocher hier encore sec et aride, d'après le témoignage de toute une population.
« Si vous ne croyez pas aux choses que nous disons, croyez au moins aux choses qui se font! »
Une enfant vaincra le siècle.
Ce que ni Moïse, ni les prophètes, ni le Christ ni les apôtres ne peuvent faire, une bergère misérable l'obtiendra, remportant des triomphes éclatants et des conversions renversantes !
Les gens qui ne croient pas à Dieu croiront à Bernadette et par Bernadette à Dieu.
Les gens que la vue de la création ne soumet pas seront soumis par la plus infime créature et reconnaîtront que le Créateur est toujours vivant et présent dans son œuvre.
Telle est la raison , tel est le but de l'apparition de
Lourdes , qui donne de Tespérance contre toute espérance .
« Vos jeunes gens auront des -visions et vos jeunes filles prophétiseront, dit le Seigneur!... Et par là vous saurez que moi, votre Dieu, j'habite au milieu de vous! »
Et celle qui s'écria un jour, au fond de la Judée, que toutes les générations rappelleraient bienheureuse, voit aujourd'hui plus que jamais l'accomplissement de sa prédiction durant une fête incomparable qui vient proclamer, comme elle l'a fait elle-même après l'Eglise , sa gloire éternelle dans son immaculée conception !
Lourdes répond au Vatican , avec une ponctualité miraculeuse, qui n'est pas un des traits les moins frappants de notre histoire.
Toutes ces paroles sont empreintes d'un caractère d'irrésistible autorité. Le calme, l'aisance, l'aplomb serein de l'orateur ne peuvent s'exprimer. Il domine et pénètre son auditoire sans effort et comme en se jouant : il a une sorte d'attitude reposée, de force sûre, de tranquillité et d'assiette magistrales, devant lesquelles rien ne résiste. Il parle, il éclate; il cause, il commente, il éclaire : c'est la certitude apostolique dans toute sa lumineuse virilité. Par moments, le prédicateur s'arrête et scrute l'horizon intellectuel d'un air de majesté léonine ; il promène dans les profondeurs de la pensée un regard lent, pareil au roi du désert parcourant de l'œil son empire.
La haute taille, l'ample carrure, la figure puissante, la chevelure fauve de l'orateur accentuent la ressemblance. Des traits d'humour, jetés çà et là avec
la plus rare audace et le plus rare bonheur, donnent à son éloquence un dernier sceau complètement personnel. Il sait sourire, il fait sourire même sur les sommets.
Quant à la science du prédicateur, elle est réellement sans bornes. Son discours est une mosaïque de citations bibliques, un feu roulant de textes évangéliques qui arrivent dans leur ordre, à propos, de telle sorte qu'on pourrait se demander si le texte est fait pour le discours ou le discours pour le texte.
Mgr Pie est, on le sait, la Bible faite homme, un Evangile toujours ouvert, toujours vivant, toujours parlant, animant tout du feu sacré de TEcriture; jamais, peut-être, il n'a déployé sa prodigieuse aptitude et sa merveilleuse science avec autant d'éclat qu'à Lourdes.
Le sermon et la messe terminés, le nonce s'est préparé pour l'acte final de la fête. Dépouillant ses vêtements d'officiant, il a pris les ornements réservés à l'œuvre qu'il voulait accomplir. Deux couronnes avaient été apportées sous un dais de filigranes et de feuilles d'or, disposé lui-même en forme de couronne gigantesque. L'une de ces couronnes est destinée à la statue delà Vierge, placée derrière l'autel de l'estrade, sous une niche magnifique ; la seconde, à une deuxième statue qui attend sur le maître -autel de la basilique. La première des figures est due à un missionnaire de la grotte; la seconde sort du ciseau de M. Gabuchet, sculpteur éminent, qui, arrivé de Paris, jouit luimême du succès de son œuvre. Les couronnes viennent des ateliers de l'orfèvre Mellerio et sont traitées avec délicatesse. Montées en diadème, elles finissent l'une
ET LE PÈLERINAGE UNIVERSEL DU COURONNEMENT Si
et Tautre par une rangée d'étoiles, marque rayonnante de la royauté céleste de Marie. Faites d'or et de pierreries, elles sont toutes deux le produit des dons et des offrandes des fidèles.
Après des chants et des prières appropriés, le nonce prend une des deux couronnes, la montre au peuple ; et, gravissant les gradins qui le haussent jusqu'au front de Marie, il pose et assujettit le diadème sur sa tête.
La scène est d'un effet saisissant.
On se souvient du beau sujet, si familier aux artistes gothiques, qu'on désigne par le nom générique de : Couronnement de la Vierge, Les primitifs aimaient à prodiguer dans cette représentation tout ce qu'ils avaient d'âme et d'imagination : c'était pour eux le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, qu'ils traitaient et reprenaient sans jamais se lasser. Van Eyck et Fra Angelico, pour ne citer que les deux maîtres principaux des deux écoles opposées, ont exécuté sur ce motif d'admirables peintures. Le ciel, la terre, le Christ, les séraphins, les saints, les fidèles, contemplent avec extase le couronnement de celle qui trône au paradis, à la tête des anges et des saints.
La cérémonie que nous essayons de décrire a rappelé , un jour de notre siècle , ces mystiques splendeurs de l'art, et les a reproduites autant, bien entendu , que la réalité peut reproduire les inspirations du génie enflammé par la foi.
La foule se taisait dans une immobilité attentive et recueillie. Nul mouvement, nul bruit; l'agitation pieuse a cessé; tous les regards, toutes les âmes sont attachées à la couronne que le représentant du saintpère place sur la tête de Marie.
DeTestrade, de ses abords, de la vallée, de la basilique, des flancs de la montagne, cent mille pèlerins sont tendus vers un point unique , et ce point est le diadème qui se dresse sur le front de la Vierge immaculée.
Aussi loin que la vue s'étend, on n'aperçoit que des têtes découvertes, des visages attendris, des yeux bumides fixés vers l'objet étincelant qui attire et concentre les cœurs. Comme dans les tableaux gothiques, le ciel se joint à la terre, et Forateur nous Fa montré s'associant à Fhommage rendu par nous à sa divine reine.
Et quand le nonce , descendant des gradins , laisse briller dans son éclat suave la statue couronnée, une immense acclamation s'échappe spontanément de toutes les poitrines, et mêle, dans une sorte de vivat prolongé, Marie, Pie IX et Lourdes!
Les hymnes, les cantiques éclatent en même temps de toutes parts et complètent l'explosion de la joie publique.
Puis le nonce donne à la foule, au nom de Pie IX, la bénédiction pontificale emportant indulgence plénière.
Quelques paroles d'allégresse et de remerciement, proférées par l'évêque de Tarbes , achèvent la solennité .
La procession des évêques reforme ses rangs, quitte Festrade, traverse la vallée, remonte les rampes, et, se rendant à la basilique, assiste au couronnement de la seconde statue placée au maître -autel.
Belle et pure, savante et religieuse, classique et mystique à la fois, bien qu'un peu grêle et compro-
mise par les faux jours qui l'éclairent, la figure de M. Cabuchet est digne de Thonneur qu'elle reçoit, des souvenirs qu'elle va perpétuer.
La première statue couronnée sur Testrade, également inspirée par un sentiment chrétien très vif, doit aller et demeurer dans la future église du rosaire.
Par une anomalie fort heureuse et que beaucoup de pèlerins ne manquent pas d'attribuer à la bienveillante sollicitude de la reine du ciel, le soleil implacable de la veille s'est subitement voilé de vapeurs transparentes qui, descendant de la montagne, rafraîchissent la vallée. Sous la chaleur de dimanche, la place n'eût pas été tenable : elle devient agréable grâce aux nuées propices qui la couvrent ; deux heures après la cérémonie , le soleil reparaissait et perçait de ses flèches ceux qui osaient encore le braver.
Le soir venu, les processions et les illuminations ont recommencé.
De temps à autre, les longues lignes de clartés mouvantes se groupaient devant l'estrade, et formant autour de la statue , encore debout , des masses successivement obscures et enflammées, elles ajoutaient par leurs profondeurs , semées de feux , un nouveau trait aux magnifiques défilés de la veille.
Suivant la parole de l'évêque de Poitiers , Lourdes faisait écho au Vatican.
De même que la Vierge avait répondu à la voix de Pie IX en se présentant sous le titre que le pape venait de lui décerner, de même l'humanité catholique rassemblée à Lourdes répondait à la voix de la Vierge en couronnant sa gloire immaculée, en fêtant
sa visite; et Tadmirable docilité, Tadhésion unanime de l'Eglise constituaient un suprême et invincible argument.
La Vierge d'abord avait ratifié à Lourdes , et Lourdes, lieu d'élection de la Vierge, ratifiait après elle la proclamation pontificale avec une exactitude et une régularité qui ne laissaient rien à désirer.
Et devant une pareille entente , on comprenait la reconnaissance du saint pontife, instrument de tant de merveilles, qui faisait élever dans les jardins du Vatican une réduction de la grotte de Lourdes, afin d'avoir toujours sous les yeux un souvenir matériel de l'approbation céleste de la mère de Dieu et de l'approbation terrestre du peuple catholique au plus grand acte de son règne.