DU CARDINAL NEWMAN
I. Un mot du cardinal Newman. Les apôtres et Bernadette. Un contraste instructif. La cause et Teffet. Un passage de Joseph de Maistre. Les hérauts de Tlmmaculée Conception. La grotte de Lourdes et la crèche de Bethléhem. Un mot de Bossuet. — IL Les foules et les miracles de la Judée et de Lourdes. Un tableau des catacombes. La république de Marie. Passage d'un historien de Lourdes. Le cadavre ressuscité.
On prête au grand protestant converti Newman un mot significatif :
« En vérité, aurait -il dit, si une nouvelle révélation n'arrive pas avant la fin du siècle, le christianisme est perdu. »
La « nouvelle révélation » est venue : elle est venue éclatante, décisive.
Fidèle à sa mission de veiller sur les destinées du christianisme nécessaire à Thumanité, la mère de rhumanité apporte elle-même la révélation nouvelle; et cette communication , spécialement affectée à son
caractère originel, suffit pour revivifier le christianisme et rajeunir Thumanité.
Quand Jéhovah semblait s'éloigner dans la mémoire du peuple juif, Jésus est venu et Ta rapproché.
Quand Jésus semblait s'éloigner dans la mémoire et le cœur du peuple chrétien , Marie est venue et Ta rapproché : tous les trois, le Père, le Fils, la mère, unis par des liens intimes et profonds , accomplissent isolément en apparence, en réalité toujours d'accord, la même œuvre d'amour et de salut destinée à soutenir jusqu'à la fin les hommes défaillants.
Plus on réfléchit sur le mot de l'illustre cardinal britannique, plus on lui voit prendre d'envergure.
Ce qui se passe à Lourdes peut découvrir, jusqu'à un certain point, ce qui s'est passé aux premiers jours du christianisme.
Des gens de rien, a le rebut du monde*, » se disant envoyés du ciel, apportant des paroles inconnues, des formules sacrées, qui faisaient rire les sceptiques et les matérialistes en attendant de les faire rugir et déchirer ceux qui les proféraient; et les mêmes gens de rien, « le néant même à les regarder par les yeux humains*, » attirant, rassemblant au nom de Dieu les multitudes en des agapes mystérieuses et peu à peu conquérant, purifiant, renouvelant le monde.
Une fillette ignorante et simple tient ici la place des apôtres, et portée par le même souffle, elle sans action, sans effort, réussit comme eux dans l'entreprise surnaturelle dont elle est l'instrument.
Sa voix construit une ville, bâtit des églises, attire
* Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle. ' Ibid.
les multitudes, entraîne l'univers et le remet dans le chemin de la foi, de l'espérance, de la paix qu'il avait déserté.
Nous avons vu à notre époque quelques-uns des plus savants et des plus forts se réunir, se liguer, mettre en commun leurs lumières, leurs richesses, leurs âmes dans le but de fonder une religion nouvelle et de transformer le globe.
Nous avons vu des prophètes, des inventeurs de nouveaux dogmes, pleins de philosophie et d'éloquence, plus ou moins excentriques, mais possédés d'une foi qui , émanant de Dieu , eût transporté des montagnes , courir l'un et l'autre hémisphère pour les régénérer et n'épargner dans ce dessein ni leur temps ni leurs peines.
Qu'ont-ils produit les uns et les autres? tous ont sombré piteusement au milieu de l'indifférence ou des moqueries publiques ; tous se sont évanouis, et finalement il ne reste des uns et des autres qu'un souvenir vague, demi -grotesque, intéressant à peine les psychologues et les observateurs, friands de curiosités humaines.
Seule , la fillette de Lourdes a triomphé ; tout ce qu'elle a dit se réalise, tout ce qu'elle a promis est arrivé : elle a eu raison de la science impie de son siècle s'appuyant sur les siècles passés ; elle renverse les souteneurs et les autels de la pensée rebelle, arrête, fait rebrousser l'humanité, accomplit sans s'en douter le travail de renaissance le plus étonnant des temps modernes.
Qu'on médite ces faits.
Qu'on oppose le point de départ au point d'arrivée , la faiblesse des moyens à l'étendue des résultats,
et Ton donnera à Tenfant victorieuse Taide céleste qui seule la justifie.
Si le contraste prodigieux qui existe entre la cause et l'effet ne suffit pas pour révéler la présence d'une force supérieure, nous demandons à tous les hommes de bonne foi et de bon sens, hésitants ou hostiles, ce qu'il faut pour leur ouvrir les yeux , et ce que valent leurs petits ergotages , leurs petites échappatoires en face d'un si grand spectacle et d'un si colossal résultat.
Joseph de Maistre dit dans ses Considérations :
« Je suis si persuadé des vérités que je défends, que lorsque je considère l'afiTaiblissement général des principes moraux, l'ébranlement des souverainetés qui manquent de base, l'immensité de nos besoins et l'inanité de nos moyens, il me semble que tout philosophe doit opter entre ces deux hypothèses, ou qu'il va se former une religion nouvelle, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire ^ . »
La religion nouvelle n'apparaît pas en dépit de l'effort des hommes dont nous avons parlé.
Il reste donc le rajeunissement du christianisme prévu par le plus sûr des logiciens et opéré « de quelque manière extraordinaire » par un facteur qu'il n'a pas connu, mais qu'il a parfaitement défini en ces termes :
(( Toutes les fois qu'un homme se met suivant ses forces en rapport avec le Créateur, et qu'il produit une institution quelconque au nom de la divinité, quels que soient d'ailleurs sa faiblesse individuelle, son ignorance, sa pauvreté, son dénuement absolu de tous
* Chap. V.
les moyens humains^ il participe en quelque sorte à la toute -puissance dont il s'est fait Tinstrument; il produit des œuvres dont la force et la durée étonnent la raison * . »
L' « homme » ici est une enfant, le plus faible des enfants, et « Toeuvre » qu'elle a produite étonne autant « la raison » qu'elle réjouit le cœur.
N'est -il pas admirable d'entendre près d'un siècle à l'avance proclamer ce qui arrive sous nos yeux, et le grand philosophe chrétien qui se rencontre avec le grand converti britannique ne donne-t-il pas une nouvelle preuve éclatante de sa foi prophétique?
Et quand il ajoute que a celte conjecture ne sera repoussée que par les hommes à courte vue qui ne croient possible que ce qu'ils voient », il ne laisse aucune issue à ses adversaires, puisqu'ils voient ce qu'il expose et ce qu'ils voudraient nier.
Toutes les entreprises tentées par nos contradicteurs dans des livres célèbres, contre l'éclat et la majesté des miracles de Lourdes, ont misérablement avorté. Leurs efforts pour expliquer humainement le mystère , l'ont rendu plus inexplicable et ont accru son cachet divin. Nous disons mystère en nous plaçant au point de vue des incrédules, non à celui des croyants, pour lesquels, grâce à Dieu, il n'y a pas ici de mystère. Les travaux des négateurs de Lourdes produisent exactement le même effet que l'ouvrage, jadis fameux, de Renan sur Jésus -Christ : ils ne satisfont pas plus leurs amis que leurs ennemis. Voulant écarter le surnaturel de la grotte de Lourdes, ou de la crèche
* Chap. V.
de Bethléhem , ils le mettent plus à nu , et laissent le problème en suspens, parce qu'ils ne peuvent expliquer par des raisons naturelles rien de ce qui, dans Tun et Tautre cas , dépasse la raison naturelle * .
Bien plus, loin d'entamer le mystère, ceux qui Tattaquent ne font que Taffermir.
Pour couronner la victoire de Tlmmaculée Conception, il se trouve que ses plus mortels ennemis deviennent ses porte -voix et ses hérauts.
Inventeurs de la « divine illusion * », ils servent d'écho
* L'éclat et le retentissement des merveilles de Lourdes sont tels que la plupart de nos adversaires ne pensent plus à les contester. Un journal républicain et libre penseur (/e Matin, 25 août 1895), après avoir envoyé un de ses rédacteurs au retour du train des malades à Paris, s'empressa de publier, avec les noms et les adresses, des exemples de guérisons surnaturelles qui lui semblaient hors de doute. Des médecins anglais et protestants, joints aux brancardiers, escortaient les miraculés et garantissaient le miracle.
Le spectacle de ces prodiges est si frappant , que le personnel de la ligne d'Orléans, pouvant juger des guérisons à la différence du nombre des malades i\ l'aller et au retour, en est profondément impressionné, disent les journaux, et qu'il déploie chaque année plus de soin et de sollicitude dans la conduite des pèlerinages.
A propos de ces témoignages que chaque saison multiplie , la presse adverse a fait grand bruit de l'aventure et de la condamnation du mystificateur Delannoy. L'acte de ce fourbe, qui avait trompé Charcot, paraît-il, avant de tromper les Pères de la grotte, ne prouve rien contre les miracles de Lourdes. Il ne touche pas plus le fond visible des événements initiaux de l'histoire du pèlerinage, que l'innombrable faisceau des incidents accessoires et personnels qui s'y rattachent. Les uns et les autres restent inexplicables, inexpliqués, en dépit de la supercherie d'un coquin.
« Malgré les révélations burlesques du procès du simulateur Delannoy , il est certain que tous les miracles de Lourdes ne sont pas des mystifications et que, la suggestion aidant, il y a des personnes qui en ont éprouvé de sérieux soulagements. » (La Liberté y 19 août 1895.)
Ce passage d'un journal républicain montre le cas qu'il faut faire d'une vilenie grossière et isolée dont on a voulu tirer une machine de guerre contre Lourdes.
^ E. Zola, Lourdes.
à la divine réalité et propagent la parole de l'enfant, au moyen de leur parole, à travers tous les mondes. Leur talent, leur art qu'ils prétendent employer à dévoiler , à ruiner « l'ivresse hallucinée du rêve * » , ne parvient qu'à répandre la vérité et à faire pénétrer le nom de l'Immaculée Conception dans les couches les plus légères ou les plus sceptiques, les plus indifférentes ou les plus hostiles de la terre.
Encore une fois , si l'on ne veut pas admettre dans cette réunion de traits extraordinaires un caractère exceptionnel, anormal, surhumain, nous avons le droit de reprendre le mot de Bossuet et de livrer nos adversaires à leur (( endurcissement comme au plus juste et au plus rigoureux de tous les supplices* ». Tant qu'ils laisseront intact, sans pouvoir le justifier, le surnaturel de la grotte de Lourdes, comme ils laissent intact, nous le répétons, le surnaturel de la crèche de Bethléhem, double merveille qui se répond à deux mille ans de distance, la Vierge mère du Dieu de Bethléhem ne pouvant être que la Vierge immaculée de Lourdes, nous aurons le droit de rire de leurs tentatives et d'adorer la main céleste qui allume au milieu des siècles de semblables foyers de vie sous les pas des générations.
Tout en ravivant le christianisme, la « nouvelle révélation » invoquée par le cardinal Newman donne
* E. Zola, Lourdes,
2 Discours sur VHistoire universelle.
aux croyants du xlx*" siècle les spectacles , les impressions, les joies que leurs pères dans la foi ont connues à Taube du christianisme.
Ces foules accourues des divers points du globe, qui se pressent autour de l'image de la Vierge à Lourdes, implorant, acclamant le miracle, suivant les miraculés avec des cris de reconnaissance et d'enthousiasme, ne rappellent- elles pas les foules rassemblées en Judée ou ailleurs, qui imploraient, acclamaient les miracles de Jésus ou de ses apôtres, en les accompagnant de leurs chants d'allégresse?
La foi qui rapproche les pèlerins de Lourdes, la mutuelle sollicitude qui accueille, entoure les malades, ne rappellent -elles pas l'accord et la solidarité des premiers chrétiens fondus dans l'amour de Jésus ?
Tous les amateurs de peinture ont admiré au musée du Luxembourg un des plus beaux tableaux de l'école actuelle : Une martyre aux catacombes'^.
Les chrétiens des catacombes viennent de recueillir le corps d'une jeune martyre et ils l'ensevelissent dans la crypte, vêtue de sa longue robe blanche, parée de fleurs, escortée des prières du prêtre; et il faut voir les soins pieux, le respect, la tendresse dont les assistants suivent et rehaussent la cérémonie! tous n'ont qu'un même cœur, appliqué à la même prière, en présence du même Dieu, pour la même victime.
Le souvenir de ce tableau revient à l'esprit quand on contemple non plus des scènes de martyre ou
* De M. Bouguereau.
d'ensevelissement, mais les scènes de douleur et de supplication qui se passent journellement aux piscines de Lourdes. L'émotion, Tangoisse, la prière sont générales : tous s'associent aux souffrances des malheureux qu'on plonge dans l'eau libératrice ; tous s'emploient, s'il le faut, à leur soulagement; tous crient vers le même Dieu, pour la même victime, et se joignent aux invocations du prêtre afin d'obtenir sa guérison.
A dix-huit cents ans de distance, la même religion suscite les mêmes élans de fraternité humaine et elle obtient les mêmes prodiges de la miséricorde divine.
Ainsi la cité de la Vierge immaculée , la cité de la prière et de la foi , du surnaturel et du miracle devient la cité de l'harmonie sociale. Elle fait germer et s'épanouir tous les rêves de concorde vainement poursuivis par les réformateurs ennemis de la Vierge. La république chrétienne de Marie conçue sans péché forme la seule et véritable république internationale , où fleurissent la liberté, l'égalité, la fraternité. Elle offre le noyau, non pas des Etats-Unis d'Europe ou d'Amérique, mais des Etats ou plutôt des cœurs unis du monde entier. Même au sens humanitaire et politique , Marie conçue sans péché , « l'Immaculée Conception, » descendue du ciel à Lourdes, fournit le seul type et le meilleur exemple de la société idéale , plus ou moins sincèrement annoncée, promise par nos soi-disant philanthropes.
La parole d'une enfant qui s'efface et disparaît après l'avoir lancée, rassemble une fraction du monde dans une étreinte spontanée , juste au moment où l'humanité a l'esprit tendu vers la solution de pro-
blêmes relatifs à des luttes et à des chocs qui portent dans leurs flancs la vie ou la mort de Thumanité. Et cette enfant réussit là où tous les philosophes, tous les penseurs sépares ou rebelles échouent plus ou moins tristement : elle crée un modèle achevé de charité universelle là où les autres n'accumulent que des ruines, du sang et des pleurs.
Quelques lignes topiques d'un historien fantaisiste de Lourdes se présentent à propos pour terminer nos commentaires.
Le Mauvais assiste à Téclosion des merveilles de la grotte Massabielle et il en est justement inquiet : « Tiens, vois-tu cette maison en bas, près du château? il y a là une certaine Bernadette qui va, j'en ai peur, me donner du fil à retordre. Une petite nigaude qui prétend avoir vu la Vierge mère. Et tout le monde y croit. Si je ne réussis pas à écraser le miracle dans l'œuf, voilà tout mon travail de cent ans compromis. Une société pourrie à souhait, prête à crever d'orgueil et de luxure ; et ce cadavre ressusciterait* ! »
Il a ressuscité par l'acte de la « Vierge mère », et c'est au sujet du triomphe de son immaculée conception, publiée aux acclamations du peuple fidèle, que la Vierge mère accomplit son œuvre de résurrection. Quelques mots tombés de ses lèvres ont, non seulement compromis le travail centenaire du Mauvais , mais encore reconquis le terrain gagné par le Mauvais ; ils ont fait plus pour le salut des hommes , que tous les livres des complices du Mauvais n'avaient
* Bernadette de Lourdes, par Emile Pouvillon. Paris,
fait pour leur perte ; ils purifient « la société pourrie prête à crever » ; et grâce au miracle qui, loin d'être « écrasé dans Tœuf », a brisé tous les obstacles, ils la raniment chaque jour en lui infusant un remède dont l'effet est certain.
Tant de gens se sont exercés sur le sujet, on a tellement scruté et mis* en vue toutes les faces des personnages et de Tévénement , que nous croyons devoir éviter les redites et nous borner aux réflexions précédentes, plus ou moins personnelles, qui suffisent à notre cause.
La polémique ne doit pas se joindre à Tétude historique, seule nécessaire pour suivre la filiation du dogme et sa moralité.
D'autre part, là discussion des prodiges de Lourdes, considérés au point de vue du surnaturel, serait inopportune dans un livre qui repose tout entier sur ridée générale du surnaturel et la croyance préalable au surnaturel.