CHAPITRE II
l'ikmaculâs conception et les voyantes ou les voyants
DU temps passé
I. Indications générales et réserves explicatives. — II. Sainte Gertrude, sainte lldegonde, sainte Melchtilde : sainte Brigitte. « Ego sum sine labe concepta, » Déclarations du saint-siège. La princesse Béatrice de Silva. Sainte Thérèse. Souvenirs des religieux de Cîteaux, des Prémontrés, des franciscains, des jésuites, du bienheureux Pierre Fourier. La Vierge immaculée de Guadalupe. — III. Indignité du xviii® siècle et promesses du xix« siècle.
Autant et plus que les autres dogmes du christianisme, le dogme de l'Immaculée Conception a été Tobjet des soins et des instructions spéciales de la Vierge Marie.
Sa vigilance , sa sollicitude ont brillé particulièrement à l'occasion de cette vérité qui lui fut chère de tout temps, et nous allons exposer ce qui dans l'histoire de sa médiation sensible se rattache à notre cause.
Rapprochés des faits de Lourdes , les faits dont il s'agit prennent une importance et un relief nouveaux.
Ils composent en réalité les antécédents de l'appari-
tien de Lourdes ; ils achèvent de Téclairer et donnent à la démonstration générale du dogme, sanctionné par les dernières visites de la Vierge, un intérêt rétrospectif et un témoignage anticipé bien digne d'attention.
L'ordre des événements et les règles de la chronologie mettaient les révélations qui suivent avant les révélations sorties de la grotte Massabielle. Mais celles-ci ont une telle majesté et clôturent si bien tout ce qui s'est passé depuis l'origine du monde concernant le privilège de Marie, qu'elles méritent la priorité et doivent dominer notre récit comme elles dominent l'ensemble historique du dogme.
Les premières communications ne perdront rien à paraître en seconde ligne ; et toutes se tenant , s'accordant admirablement, se renforcent l'une l'autre.
Il faut donc revenir en arrière pour bien saisir la filiation miraculeuse et le divin enseignement des choses.
Avant de se montrer à Bernadette sous le titre promulgué récemment et de confirmer par cette appellation la croyance de l'Eglise et la décision du souverain pontife, la Vierge Marie avait accompli ou ébauché plus d'une fois, dans le cours des âges, la manifestation résumée à Lourdes en un vocable populaire ; elle avait plus d'une fois découvert le mystère de son innocence originelle à des serviteurs privilégiés, de telle sorte que la déclaration de la grotte Massabielle n'était que le dernier terme des prodromes posés par elle depuis plusieurs siècles. La parole de Lourdes formait la conclusion des paroles antérieures , de même que la définition du saint-père formait le
couronnement des hommages prodigués par Rome et la catholicité à la doctrine encore débattue.
Ce long enchaînement d'actes semblables, opérés par la Vierge, dénote la suite et l'unité des conseils célestes; il atteste le fond de la croyance comme la réalité de Tintervention finale qui la consacre.
A la vérité, les révélations anciennes n'ont pas obtenu, autant que celles de Lourdes, Tapprobation officielle de TEglise ; mais confiées à des personnages d-'une éminente sainteté, rapportées par eux, elles offrent en regard de la dernière, si retentissante, un témoignage imposant et lui fournissent un point d'appui qui la rend inébranlable.
Après avoir suivi dans le premier volume la longue série des faits humains qui ont préparé la définition du dogme, le lecteur trouvera dans le livre présent , la série des faits surnaturels qui préparaient en même temps la manifestation suprême de la Vierge.
Au moyen âge, trois saintes renommées, sainte Gertrude, sainte Ildegonde, sainte Melchtilde , à la suite de transmissions supra -terrestres, connaissent, proclament et soutiennent hautement l'innocence immaculée de Marie et la prérogative de sa conception*.
Vers la même époque, sainte Brigitte (1302-1373
^ Voir la Démonstration de V Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie, par M&'' Parisis , évêque de Lângres, p. 58. Paris, 1849.
annonce qu'elle a reçu du Ciel en plusieurs occasions la même connaissance , et elle rend hommage de son coté à la vertu sans tache de la Vierge.
« Et la vérité est, dit Marie expressément à la voyante, que j'ai été conçue sans le péché originel et non dans le péché ... Et veritas est quod ego concepta fui sine peccato originali et non in peccato *. »
C'est, à cinq siècles d'avance, la déclaration de Lourdes qui se produit en termes explicites, au plus fort de la controverse affectée au dogme futur.
Or les révélations de sainte Brigitte sont admises et recommandées formellement par l'Eglise.
Jésus-Christ, rapporte l'oraison de sa fête, lui a dévoilé les secrets célestes :
a Dominus Deus noster.,, qui heatœ Brigitee per filium tuum sécréta cœlestia revelasti. »
Après un examen approfondi des circonstances qui accompagnent les visions de sainte Brigitte, Grégoire IX les a reconnues « vraies, pleines de sainteté, très lucides et parfaites... Veritate conspicuum... et sanctitate plénum ^ perlucidum alque perfectum ».
Urbain VI les déclare « authentiques et pleines de vérité,... authenticas et veritate plenas ».
Boniface IX, enfin, applique à la veuve scandinave la parole de l'Ecriture ; « Tout ce que tu dis est vrai : omnia quœ locuta es ver a, »
Autant de mots qui acceptent tout ce que sainte Brigitte a « dit » et côtoient la sanction officielle.
Chaque époque a sa part du secret divin.
* Voir Strozzi, Délia, concezionne délia B. V. M., lib. V, p. 272. Palèriiie, 1703. Voir encore Sainte Brigitte de Suède, par \sl comtesse de Flavigny, p. 443. Paris, 1892.
Au siècle suivant, en 1489, c'est la princesse de Portugal , Béatrice de Silva, dont nous avons signalé au livre de V Histoire du culte le zèle passionné pour Marie , qui reçoit à son tour une communication .
La Vierge apparaît à la princesse et lui inspire la pensée de fonder, en souvenir de sa visite. Tordre des religieuses de Tlmmaculée-Conception.
Par une bulle du 30 avril de la même année, Innocent VIII approuve cette fondation et règle le costume de Tordre, qui reproduit exactement les formes et les couleurs du vêtement sous lequel la Vierge s'est présentée à Béatrice : habit et scapulaire blancs, manteau hyacinthe ou bleu de ciel , symbolisant l'innocence surhumaine de Marie, le tout rehaussé d'une image de l'Immaculée Conception*.
Plus tard , au xvi'' siècle , sainte Thérèse , instruite également par Dieu et parlant sous son inspiration , attribue le retour d'un pécheur à la dévotion envers la Vierge immaculée , dont il célébrait pieusement la fête».
De grands saints, dont saint Bonaventure^ se plaisent à mentionner des faits semblables d'illumination relatifs au privilège de Marie.
C'était en souvenir de communications du même genre que les religieux cisterciens fêtaient l'Immaculée Conception et prenaient en toute occasion sa défense.
La religion des Prémontrés n'avait pas une autre origine. Ils attribuaient à un ordre formel de la Vierge, donné à leur fondateur saint Norbert, le rem-
* H. Maracci , Fundatores mariani, p. 264, et Strozzi , p. 396 et seq. 2 In lib. vit. suœ, cap. iv.
placement de l'habit noir primitif de l'institut par l'habit blanc , emblème de la blancheur immaculée de Marie.
De leur côté, les franciscains, toujours dévoués à la Vierge sans tache et ardents champions de sa prérogative, ont consigné dans leurs annales l'histoire de trente -deux visions, ou déclarations surnaturelles, attestant à la fois la réalité de la doctrine et le soin que la Vierge prenait à la voir maintenir ou propager : toutes circonstances « relatées par des auteurs graves, e probatis auctoribus collectas » et dignes d'être conservées *.
Non moins zélés que les franciscains pour le culte de l'Immaculée Conception, les jésuites, à la suite de saint Ignace, leur fondateur, publient dans un recueil composé chez eux l'an 1663, avec approbation de l'ordinaire, le récit de soixante -deux traits miraculeux, guérisons ou conversions, obtenues en divers lieux par l'intercession de Marie conçue sans péché*.
On sait enfin que le bienheureux Pierre Fourier, fondateur dans le même xvii* siècle de la congrégation de Notre-Dame, s'étant avisé durant une épidémie d'invoquer la Vierge immaculée, obtint de prodigieux résultats.
Les annales du nouveau monde offrent des exemples pareils, et l'un des traits a des analogies frappantes avec les faits de Lourdes '.
* Velasq,, De Maria imm, conc, lib. IV, dissert. 7, adnot. 1. Voir encore Strozziet le Père Joseph Zolier, bénédictin : De concepia sacra Deipara. Augsbourg, 1712. .
* Voir la Médaille miraculeuse, Paris, 1881.
'Idem. PROFERTYOFTÎÎF
Le 9 décembre 1551, la Viei^e apparaît au pied de la colline de Tepeyacac (Mexique), à Jean Diego, Indien nouvellement converti.
« Je veux , dit-elle , comme elle le dira plus tard à Lourdes , qu'on me bâtisse ici une église : va trouver Tévéque, et annonce-lui ma volonté. »
— Je te trouve bien hardi, répliqua Tévêque à l'Indien , comme le curé Peyramale à Bernadette , de m'apporter un tel message. Et qui me garantit la sincérité de tes paroles, et la réalité de ta vision? »
Le miracle vainement demandé par le curé de Lourdes à Bernadette va éclater ici sur Tordre de la Vierge. Répondant à Tinterpellation de Févêque, Diego gravit la colline, trouve, cueille au sommet, sur le roc nu, autant de roses que son manteau peut en tenir, et il revient à Tévêché. Reçu non sans peine par le prélat, il déploie son manteau et laisse tomber ses roses, qui montrent sur leur pétale une figure de rimmaculée Conception.
Cette touchante histoire , qui semble , à trois cents ans de distance, une ébauche de l'histoire de Lourdes, est rappelée au Mexique par l'image populaire de la Vierge immaculée de Guadalupe , dont on peut voir une copie chez les Pères de l'Assomption à Paris*.
Ainsi la mère de l'Eglise dirigeait du haut des
* Notre-Dame du Guadalupe a été couronnée solennellement à Mexico, en juillet 1896, dans une cérémonie qui reproduisait les magnificences du couronnement de Notre-Dame de Lourdes, en juillet 1876.
Tous les archevêques et évêques du Mexique et des Antilles, au nombre de quarante- cinq, entourés d'une foule innombrable, présidaient la manifestation.
La couronne d'or, enrichie de pierreries, d'une valeur de 220 000 fr., provenait d*une souscription publique.
cieux, par des révélations et des faveurs continues, l'œuvre que TEglise accomplissait peu à peu sur la terre. Elle devançait, guidait, stimulait Taction progressive de FEglise représentée par le saint- père. Procédant avec la suite, la lenteur et le calme que nous avons admirés dans la marche des souverains pontifes, elle plantait les jalons à travers les temps, et fixait les préliminaires de la conclusion qui devait surgir à rheure providentielle pour soulever le monde.
Le xviii' siècle passe : siècle déshérité , siècle maudit.
Nul signe d*en haut, nulle intervention surnaturelle.
Le ciel semble se dérober ou se voiler.
La Vierge immaculée n'avait rien à faire en cet âge rebelle et corrompu , incrédule et railleur, vivant de libertinage d'esprit et de libertinage des sens, puérilement épris des souvenirs impurs de la mythologie. Elle s'abstint de troubler la danse folâtre et macabre de cette foule enrubannée de sceptiques et d'athées , d'épicuriens et de sophistes, de gentilshommes et de lettrés, de courtisanes et de duchesses, qui s'en allait si joyeusement buter à l'échafaud et se faire accommoder par la main du bourreau : farandole infernale, qui a causé dans le monde un tel ravage et un tel désarroi, que le monde en tremble encore sur ses bases. La Vierge régénératrice laissait agir les philosophes
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émancipés qui prétendaient renouveler l'humanité en substituant la « chair publique » * de leur déesse Raison au Dieu caché du tabernacle, et qui finirent, comme ils devaient finir, dans la honte et Timbécillité, léguant au penseur chrétien un sujet éternel de tristesse et de méditation.
Débordés par le courant païen, les pieux serviteurs que Marie se réserve, tels que saint Alphonse de Liguori, fondateur des rédemptoristes , le franciscain Léonard de Port - Maurice , Grignon de Montfort, fondateur des Filles hospitalières de la Sagesse , ne purent être qu'une protestation vivante contre la démence universelle.
Le xix° siècle s'ouvre sur des champs de carnage.
Le fleuve de sang qui coule, quinze années durant, ne peut emporter le fleuve de boue venu de l'autre siècle .
La mer y passerait sans laver la souillure,
Car l'abîme est immense et la tache est au fond ^.
Les ferments de pourriture renaissent, après l'ouragan, du sol bouleversé. Mais la bonne semence germe en face des horribles débris; elle va croître et assure la moisson que nous verrons éclore. C'est toujours la mère sans tache veillant sur sa famille , qui profite des premiers moments d'accalmie et vient, à rencontre de l'ivraie menaçante , jeter le bon grain destiné à mûrir, pour sa plus grande gloire et la gloire de l'Eglise; c'est toujours la femme prédite au pa-
* R. P. Lacordaire, dans ses Conférences de Notre^DamCi
* Alfred de Musset, la Coupe et les lèvres.
radis terrestre qui écrase la tête du monstre redressé SOUS son talon.
A mesure que Ton approche du dénouement, les manifestations se multiplient; elles revêtent dans les années qui précèdent la définition un caractère extraordinaire de fréquence et de clarté.
On ne saurait trop réfléchir sur ces événements contemporains, les plus merveilleux, les plus féconds du siècle, qui, tout en fortifiant notre thèse, présentent une nouvelle et magnifique apologie du catholicisme.