CHAPITRE IV
L.''lMMACULéE CONCEPTION ET LA CONVERSION d'aLPHONSE RATISBONNE
I. Le juif encroûté et le catéchumène. Ses dispositions anciennes. — II. Alphonse Ratisbonne et son compatriote Théodore de Bussierre à Rome. Intervention de la médaille miraculeuse. Scène de Téglise Saint-André délie Fraie. « Je l'ai vue I je l'ai vue I » Déclarations et commentaires du voyant. Raisonnements et déductions. Paroles de l'abbé Dupanloup. — III. Baptême de Ratisbonne. Accueil et bienveillance du saint -père. Enquête et déclaration du cardinal Patrizzi. Encore la médaille miraculeuse et l'abbé Dufriche-Desgenettes. Chapelle érigée dans Paris par le révérend père Ratisbonne à Marie conçue sans péché. L'effet et la cause. Un dialogue de Louis Veuillot.
Nouvel et saisissant exemple des communications célestes de la Vierge , la conversion du père Ratisbonne forme un des actes principaux de Thistoire de la médaille miraculeuse.
Cet épisode, resté un des traits notables de la vie religieuse du siècle, se rapporte, comme le précédent, à l'histoire générale de Tlmmaculée Conception et demande pareillement un temps d'arrêt.
Juif endurci, encroûté ^^ disaient ses amis, Alphonse Ratisbonne n*avait aucune raison de faire les affaires de la Vierge conçue sans péché; on l'aurait bien étonné en lui annonçant qu'il deviendrait le plus éclatant témoignage de la vertu de la médaille, et un des plus vaillants champions du privilège symbolisé par la médaille. A une pareille assertion, il n'eût opposé « qu'un sourire dédaigneux, un silence nonchalant, une réponse subtile , des plaisanteries blasphématoires *. »
C'est ainsi qu'il répondait « aux efforts du zèle le plus ardent et le plus pur ^ ».
Et ce juif endurci, au moment où une voix éloquente caractérisait de la sorte ses dispositions passées, se prosternait et pleurait de joie vêtu d'une robe blanche de catéchumène , sous l'effet du changement que la médaille miraculeuse avait opéré dans son âme.
Que s'élait-il donc passé?
Jeune, beau, riche, jouissant dans son pays d'Alsace de la considération qui s'attache aux fortunes libéralement conduites , à la veille d'épouser une jeune fille selon son cœur, Alphonse Ratisbonne pos-
* Les citations de ce nouveau chapitre proviennent encore du livre: la Médaille miraculeuse. Paris, 1881.
Voir en outre : la Lettre de M. Marie -Alphonse Ratisbonne à M. Desgenettes y fondateur de VArchiconfrérie du Saint -Cœur -de- Marie en réponse aux questions qui lui avaient été adressées concernant sa conversion, Paris, 1842; et le premier cahier des Annales de VArchiconfrérie; V Enfant de Marie, par le vicomte de Bussierre, ancien diplomate, Avignon, 1842; le Récit d'une sœur, par M™« Craven, Paris, et M, le Vicomte de Russierre, par M. Léonce de la Rallaye, Paris, 1896.
'^ Discours de Tabbé Dupanloup, depuis évêque d'Orléans, à la cérémonie du baptême d'Alphonse Ratisbonne.
"^ Idem.
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sédait tout ce qu'il faut pour chercher et trouver le bonheur dans la voie traditionnelle ; rien qu'un <î0up du ciel ne pouvait Yen détourner.
Il nourrissait une haine profonde , innée , réfléchie contre le catholicisme, et ne pardonnait point à son frère aîné, Théodore, d'avoir quitté le judaïsme pour embrasser la religion chrétienne. Cet abandon constituant à ses yeux une odieuse apostasie, il avait rompu tout commerce avec le frère maudit qui s'en était rendu coupable.
Or ce frère, devenu prêtre et sous -directeur de l'archiconfrérie de Nolre-Dame-des-Victoires , ne cessait de recommander Alphonse, son cadet, à la miséricorde de la Vierge et aux prières des membres de l'association réunis sous la devise qu'on connaît.
Nous invitons le lecteur à. suivre attentivement la trame et la filiation de l'épisode. Il découvrira, pensons-nous, dans ce récit, de nouvelles raisons d'admirer la nature des liens qui joignent l'humanité croyante à Marie conçue sans péché.
G -est dans les sentiments et les circonstances mentionnés qu'Alphonse Ratisbonne se trouvait à Rome au mois de janvier de l'année 1842.
Il n'accordait qu'une attention distraite, dédaigneuse aux splendeurs de la Ville éternelle et il avait hâte d'en sortir.
Il venait de recevoir d'un compatriote , le vicomte
Théodore de Bussierre , protestant converti , alors catholique fervent, un exemplaire de la médaille miraculeuse , que par déférence courtoise , et non sans raillerie , il avait accepté de garder sur lui , n'attachant d'ailleurs aucune importance à l'incident. La médaille était accompagnée de la prière Memorare, que Ratisbonne ne prenait pas davantage au sérieux.
En guise de réplique et de protestation, le jeune israélite se plaisait à redire « qu'il était né juif et mourrait juif » ; mais il désirait prouver que les juifs « ne méritaient pas leur réputation proverbiale d'entêtement », ajoutant que, sur le point de faire un long séjour à Malte, le souvenir des exhortations pieuses dont on le gratifiait servirait « à le désennuyer » .
Il ne devait pas se rendre à Malte , et il allait trouver à Rome un autre sujet de distraction.
Le 20 janvier 1842, vers une heure de l'aprèsmidi, Alphonse Ratisbonne rencontrait dans une rue de Rome Théodore de Bussierre, tout occupé des funérailles d'un ami, M. de la Ferronnays , mort saintement trois jours auparavant ^ Les deux hommes, le chrétien et le juif, entrent ensemble dans l'église de Saint- André délie Fraie ^ où la cérémonie funèbre se prépare. Le chrétien prie le juif de l'attendre quelques instants, pour lui permettre de régler avec l'oflBciant un détail des obsèques. Il revient après la conférence, cherche un moment son compagnon; et, fort étonné de ne le point apercevoir au lieu de leur séparation, il
^Nous devons ajouter que M. de la Ferronnays, instruit des tentatives de M. de Bussierre concernant Ratisbonne, avait déclaré en mourant à son confesseur, Tabbé Gerbet, depuis évêque de Perpignan , qu'il offrait sa vie pour le juif réfractaire.
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finit par le découvrir dans la chapelle de Tarchange saint Michel, prosterné, recueilli, et tellement absorbé que le juif n'entend pas le rappel du chrétien. Bussierre est obligé de toucher, de secouer plusieurs fois Ratisbonne pour le rendre à lui-même. Ratisbonne se retourne, montre un visage baigné de pleurs, prononce quelques paroles entrecoupées ; puis , incapable d'exprimer ce qu'il ressent, il tire de son sein la médaille livrée par son ami, la présente en la couvrant de baisers, de larmes, et fait comprendre que tout vient d'elle et de la bonté de Dieu.
« Je l'ai vue, je l'ai vue, dira-t-il quelques instants après au R. P. de Villefort, religieux du Gesu devant lequel on l'amène, je l'ai vue! »
Qu'a vu ce juif encroûté, si acharné tout à l'heure contre le catholicisme et qui maintenant réclame le baptême avec instance?
Lui-même va nous l'apprendre :
« J'étais depuis un instant dans l'église, lorsque tout d'un coup je me suis senti saisi d'un trouble inexprimable. J'ai levé les yeux : tout l'édifice avait disparu à mes regards ; une seule chapelle avait pour ainsi dire concentré toute la lumière; et, au milieu de ce rayonnement, a paru debout sur l'autel, grande, brillante, pleine de majesté et de douceur, la Vierge Marie, telle qu'elle est sur ma médaille. Une force irrésistible m'a poussé vers elle ; la Vierge m'a fait signe de la main de m'agenouiller ; elle a semblé me dire : C'est bien; elle ne m'a point parlé, mais j'ai tout compris*. »
* «... En entrant dans Téglise, a dit encore le converti dans sa
« J'ai tout compris! »
Sœur Labouré aussi avait « compris », et la répétition du même mot, au cours d'une scène semblable, révélait une illumination pareille qui, tombant en des temps différents sur deux âmes si diverses, devenait une nouvelle démonstration de Tintelligence céleste dont l'un et l'autre s'inspiraient.
C'était donc la Vierge de la médaille miraculeuse , « telle .qu'elle est sur ma médaille , » disait le personnage, la Vierge immaculée, qui descendait du ciel une fois de plus et continuait à dérouler son plan.
Elle apparaissait dans la même pose qu'à Paris, dans la même pose qu'elle apparaîtra plusieurs fois à Lourdes, autre similitude bonne à mettre en saillie.
a Marie conçue sans péché , priez pour nous qui avons recours à vous! »
Et Marie, conçue sans péché, cédait à l'appel inconscient ; et la médaille agissait contre les désirs même de celui qui la portait.
L'action a été foudroyante.
La métamorphose est complète.
Comme le roi franc courbant sa tête sous l'onction du saint évêque, le juif brûle ce qu'il a adoré, adore ce qu'il a brûlé : il a « compris » les vérités qu'il ignorait, les mystères qu'il méprisait, les lois qu'il détes-
leltre de réponse à l'abbé Desgeneltes, j'ignorais tout, et en sortant je voyais clair. ))
« ... Dans un instant, il a tout vu, tout appris, tout su, » a écrit dans les Annales de l'Archiconfrérie son frère Théodore Ratisbonne parlant avec admiration de la manière, dont, semblable, à saint Paul, Alphonse avait « appris », d'un seul coup, les choses qu'il (( ignorait », étonnant par ses réponses « les hommes les plus savants » et les plus pieux.