CHAPITRE V
L^IMMACULÉE CONCEPTION ET LE DRAME DE l'hUMANITÊ
I. Le règne du démon; la yenue de la femme. Défaite du démon; victoire de la femme conforme aux prophéties, nouvelle preuve de sa force supérieure et de sa vertu parfaite. — II. Vanité des discussions grammaticales et philologiques sur le sens des paroles de range. Sentiment et témoignage des premiers chrétiens.
Voici maintenant un rapprochement qui permet d embrasser le drame tout entier.
Quatre mille ans se sont écoulés depuis le jour où le Seigneur signifiait son arrêt au démon , vainqueur au paradis terrestre , en lui prédisant la venue et l'antagonisme d'une « femme » qui devait lui écraser la tête.
Et la femme n'avait point paru : le démon triomphait et avait sujet de triompher.
Rien, jusqu'à ce jour, n'avait arrêté ses progrès, ni restreint sa puissance.
Le démon était maître de l'humanité et la régentait à son gré : maître de la religion, qu'il tournait en
superstitions odieuses, sanglantes, ridicules ou honteuses, insulte persistante à la majesté du Très- Haut de plus en plus abandonné ; maître de la philosophie, qu'il tournait en obscurités, en folies et en contradictions; maître de la morale, qu'il tournait en impuretés abominables, souvent consacrées à la Divinité ; maître de la politique, qu'il tournait en un vaste système de domination brutale et d'oppression égoïste au profit d'un seul peuple , figuré par la Louve * qui dévorait le monde et le sacrifiait à ses monstrueux plaisirs.
Homo homini lupus!
Ce dicton classique résumait l'état social.
Le démon était maître , était roi , était dieu : il se faisait adorer sous des figures et des appellations diverses , qui représentaient tous les vices et déifiaient toutes les passions.
Singe du Créateur, le démon avait fait l'homme à son image , et l'homme perverti lui rendait inconsciemment un culte universel.
L'aveuglement des esprits , la corruption des âmes, la jouissance effrénée des uns, la souffrance illimitée des autres, l'abaissement de tous répondaient à sa longue et jalouse souveraineté.
.Le démon se voyait au comble du succès, et nul signe ne s'élevait dans le domaine de son omnipotence capable de lui porter atteinte ou de lui donner le moindre ombrage.
Il pouvait railler Dieu et ses vaines menaces, et
* La Louve, qui absorbait toutes les formations antérieures, a Tpén en sacrifiant et en dévorant le monde.
L'Agneau, qui allait venir et prendre sa place, vit en s'immolant et en nourrissant le monde.
narguer le chimérique adversaire que Dieu lui avait annoncé.
€ C'est moi, pouvait-il dire en retournant l'apostrophe du paradis terrestre, qui ai posé des inimitiés entre toi et la femme; et ces inimitiés durent toujours : elles durent malgré ta promesse de réconciliation faite à la femme ; elles s'étendent sur l'humanité née de la femme. Par la femme soumise à mon empire je reste maître de l'humanité, i^
Tout à coup au milieu du silence solennel que la cessation subite des luttes homicides fait régner dans le monde, à l'aurore de l'unité politique, prélude de l'unité religieuse, établie dans Rome triomphante, un ange , Gabriel , descend du ciel chargé du message rénovateur : il entre dans une humble demeure, au fond d'un bourg inconnu de la Galilée, demeure que d'autres anges fidèles ont conservée à la vénération des hommes * ; il se pose devant une vierge agenouillée, qui se trouble à son aspect; il la rassure; il prononce les mots de la Salutation que nous venons de commenter, et soudain le spectacle du monde change.
Le Fils du Très-Haut, annoncé par son ambassadeur, Jésus, le Sauveur, le Christ, l'oint du Seigneur, naît dans une crèche qui va devenir le berceau de l'ordre futur. Il échappe aux pièges qui menacent son enfance; il croît, il vit du travail de ses mains. Obscur et caché pendant trente années , il se montre , et du premier coup s'empare de l'attention publique : il parle, agit dans son pays, suivi de pauvres gens
* A Notre- Dame de Lorette.
qu'il a persuadés et gagnés à sa cause en leur dévoilant son essence ; il ameute contre lui les savants et les forts de son peuple, dont il dénonce les bassesses ; il est poursuivi , accusé faussement , condamné ; il meurt sur un gibet, en présence de sa mère et de quelques disciples ; on abandonne son cadavre ; on le croit à jamais anéanti , et sa mère avec lui.
A rencontre des prévisions communes etdeTattente générale, c'est le moment fatidique où la prophétie du paradis terrestre et la prophétie de Nazareth, dérivées l'une de l'autre, s'accomplissent.
La défaite, la mort du Fils, sont le signal du triomphe du Fils et de la Mère.
Le Fils ressuscite.
La ff femme d se lève ; a l'inimitié d éclate. La prophétie prend corps : les rôles se renversent et le démon fléchit; chaque jour il recule et perd de son empire. Ses autels, ses forteresses, ses cités, sont l'un après l'autre attaqués, minés, emportés, abattus. La femme met, à la lettre, le talon sur sa tête et l'écrase; chaque jour éclaire une défaite du démon, une victoire de la femme ; et depuis dix -neuf cents ans la défaite de l'un, la victoire de l'autre ne discontinuent pas.
Les progrès de la femme , les chutes du démon se suivent sans interruption, d'une extrémité du globe à l'autre. La femme porte aux confins de la terre, à travers toutes les idolâtries et toutes les barbaries, œuvres néfastes du démon , le signe de son Fils sorti vivant du tombeau; et ce signe, qui n'est autre que la croix, instrument ignominieux de la passion et de la mort du Fils, apparaît comme le signe vain-
queur de la femme, le signe de la résurrection et de la vie.
Tout renaît à l'approche de la croix , à l'approche de la femme.
Le bien succède au mal, la lumière aux ténèbres, la vérité à l'erreur, la vertu au vice, l'amour à la haine , la justice à l'iniquité , la consolation et l'espérance aux luttes sans merci, aux douleurs sans espoir. La religion, la philosophie, la morale, la politique, dévoyées par l'ennemi, trouvent leur point d'appui, leur issue, leur épanouissement.
Et aujourd'hui, malgré les révoltes, les obstacles suscités par le démon et ses phalanges, la femme, armée de la croix , rayonne sur tous les continents ; elle soumet peu à peu la terre entière, qu'elle arrache au démcn. Acculé dans ses derniers retranchements, le démon voit ses derniers esclaves et sa dernière proie entourés, dégagés, par les champions in vincibles de la femme , appuyés sur la croix.
Avons-nous narré l'histoire véridique ou conté une fable ?
N'est-ce pas là en quelques mots le cycle entier de l'évolution humaine?
Qu'on nie la scène, si l'on veut, et la promesse du paradis terrestre.
Qu'on nie la venue de l'ange et le fait primordial de l'Annonciation qui , à l'heure même , produit son œuvre et prélude à la transformation de l'univers sur le plan et par le personnage révélés au paradis terrestre.
Mais qu'on explique le succès de la mission de
l'ange et l'accomplissement de sa parole; qu'on
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explique la suite, renchaînement de Tune et Tautre parole, celle du paradis terrestre et celle de Nazareth, se répondant à travers quatre mille ans, pour se joindre, se réaliser en la même créature, qui devient de la sorte, par elle et par son Fils, prédit comme elle, la dominatrice du monde, parce qu'elle est l'adversaire triomphant, prophétisé au séducteur, dans la scène du paradis terrestre.
Qu'on explique , en d'autres termes , la réalité présente, sans le miracle des promesses passées.
Et si l'on ne peut justifier, ce qui est matériellement impossible, l'existence et l'effet simultané des deux prophéties concordantes; qu'on permette aux croyants de s'incliner avec admiration, avec respect, avec amour, devant celle qui, présidant à leur merveilleuse rencontre et à leur surnaturelle réussite, donne ainsi une nouvelle preuve irrécusable de sa force supérieure et de sa vertu parfaite, victorieuses du démon.
Nous ne nous occuperons pas plus, dans ce chapitre que dans les autres, des discussions grammaticales ou philologiques que les textes en question ont provoquées.
La formule a pleine de grâces j» a été surtout l'objet d'interprétations et d'attaques diverses, souvent contradictoires , qui ont cherché à l'altérer.
Comprenant que les paroles de l'ange Gabriel
apportaient autant de témoignages à la vérité qu'elles enlevaient de prétextes à Terreur, nos adversaires, venus de différents bords, se sont efforcés de les obscurcir et de les dénaturer. Toutes les arguties et les subtilités étaient bonnes si elles pouvaient affaiblir leur effet.
Sans perdre notre temps à reproduire ou à réfuter des objections au fond assez légères, nous dirons que la preuve de la vérité, ou plutôt du véritable sens des mots, fut faite au moment opportun par des personnages mieux placés que nous pour la contrôler. Les chrétiens des premiers jours, apôtres, disciples, évoques , prêtres , simples fidèles , se trouvaient dans d'admirables conditions pour connaître et apprécier les difficultés qui arrêtent quelques-uns d'entre nous, ou mieux, que certains d'entre nous exposent et grossissent dans le but de justifier leur incrédulité ou de servir leur haine. Ils avaient reçu les textes et les formules de première main ; ils vivaient dans vin âge où Ton parlait, où eux-mêmes parlaient les langues que nous traduisons non sans peine , et que nous interprétons comme il nous plaît. Aucune erreur, aucune confusion ou surprise n'était possible pour eux, si elle est facile pour nous.
Ce que nous disons des paroles et des écrits s'ap-^ plique à plus forte raison aux faits.
On peut ajouter que, s'ils étaient dans une meilleure situation pour savoir le fond des choses et ne point se laisser leurrer par de fausses apparences, nos devanciers avaient le même intérêt que nous à ^e pas être dupes. Il s'agissait pour eux, comme pour ïious, de cette vie et de l'autre, c'est-à-dire des pas-
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dioDS , des plaisirs décevants de cette vie qu'ils sacrifiaient, et des joies éternelles de l'autre vie qu'ils attendaient. Beaucoup enfin, par leur constance devant les persécutions et les tourments, par leur martyre et le témoignage suprême de leur sang, ont mis aux croyances dont ils étaient les propagateurs, un sceau que nos misérables efforts ne peuvent rompre.
J'en crois le genre humain qui se fait égorger!
Nulle opposition y nul blasphème, nul sarcasme n'amoindrira la justesse ou la portée de l'axiome classique.
« Tout le monde était dans le sang et par conséquent dans la réalité : tout le monde était dans la discussion et par conséquent dans la force et dans la gloire de la publicité qui est le fondement de toute l'histoire * . »
En ces matières, le passé est la meilleure base et la seule base de l'avenir.
Après dix -neuf siècles d'épreuves et de démonstrations, il y a une outrecuidance ridicule à revenir sur des sujets définis et fixés par des juges compétents, par des témoins irréfutables, et à vouloir en remontrer à nos pères sur des questions dont ils avaient tous les éléments, tandis que nous n'en possédons que des parcelles. Leur science et leur foi, comme leur vie et leur mort, sont des garanties qui ne peuvent pas plus nous tromper qu'elles n'ont pu les tromper eux-mêmes.
Finalement la réalité de l'œuvre assure la réalité des origines,
* R. P. Lacordaire, Conférences de Noire-Dame de Paris, t. II, 4). S20, Paris, 1847.
La durée de Tédifice assure la solidité des fondements.
On ne bâtit pas un pareil monument sur le sable ou sur un terrain sans consistance ; pas plus qu*on ne meurt pour Tinconnu , la chimère , Tillusion !
Dans le cas qui nous intéresse, autant que dans les autres y la décision de l'Eglise catholique , seule dépositaire de la tradition et gardienne de la vérité, fait loi.