‹ L'Immaculée ConceptionChapitre 43 sur 127 · SAINT THOMAS D*AQUIN ET SAINT BONAVENTL'UE · texte numérisé non relu

SAINT THOMAS D*AQUIN ET SAINT BONAVENTL'UE

des siècles se prévaloir du jugement de saint Thomas pour proscrire la doctrine de Tlmmaculée Conception .

Qui faut- il croire, et que faut -il croire?

Il n'est pas vraisemblable qu'une communauté aussi savante se soit trompée sur la religion de son plus illustre membre; il n'est pas vraisemblable qu'une communauté aussi sainte lui ait prêté des opinions fausses, pour les besoins d'une cause que rien ne la forçait à soutenir.

Le serment qu'elle exigeait de tous ses fils de défendre en tout les doctrines de saint Thomas, serment dont elle ne les a déliés qu'en 1843, le jour où elle a célébré pour la première fois l'Immaculée Conception dans la préface de la messe, prouve assez Fénergie de sa conviction héréditaire et le soin qu'elle prenait à la sauvegarder.

Les textes qu'on avance des deux parts vont nous laisser dans la même incertitude.

Mettons d'abord hors de contestation les sentiments de saint Thomas pour Marie ; sa dévotion envers la Vierge rappelle la dévotion de saint Bernard.

L'Ange de l'école parle de la sainteté indéfinie de la Mère de Dieu avec une conviction, une profondeur, une science que nul n'a dépassées, et qui empruntent un nouvel éclat à sa logique rigoureuse.

« La sainte Vierge, dit-il, parce qu'elle est Mère

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de Dieu , a une dignité infinie, par sa relation avec le bien infini qui est Dieu; sous ce rapport Dieu ne peut rien créer de meilleur qu'elle... Jamais elle n'aurait été apte à devenir la Mère de Dieu, si jamais elle eût péché... De plus, Marie a une affinité intime avec Jésus-Christ, qui a reçu d'elle sa chair, et il est dit : Quelle alliance peut-il y avoir entre le Christ et Bélial (il, Cor. vi)? D'ailleurs, le Fils de Dieu, qui est sa sagesse , a habité non seulement dans l'âme , mais encore dans le sein de Marie, et il est dit: La sagesse n'entrera point dans une âme pécheresse et elle n'habitera point dans un corps souillé du péché. (Sap. I, 4.)

(( Enfin, Marie a dû être exempte de tout péché, puisqu'il est écrit d'elle : Vous êtes toute belle, â mon amie, et il n'y a point de tache en vous,.. (Canl. iv, 7.) Dans Jésus-Christ et dans Marie, il n'y eut jamais une tache morale ^.. Au psaume xviii il est dit : // a placé son tabernacle dans le soleil, ce qui signifie : Dieu a placé son corps dans le soleil, c'est-à-dire dans la bienheureuse Vierge Marie, qui n'a subi aucune ombre du péché*. »

Appuyées sur l'Ecriture comme sur la raison , ces propositions, tout à fait conformes au génie du saint docteur, ne laissent point de doute sur le fond de sa pensée et touchent à notre conclusion.

Arrivons maintenant aux antithèses qui semblent voiler l'une, écarter l'autre.

Nous laissons de côté les subtilités physiologiques

* s. Thom. Aquin., in Psalm. cxviir, Heati immaculaii in oia. ' /(/., in Psalm. xviii. V. P. Passa^'lia, p. 1266, et le cardinal Sfondatri, Jnnocentia vendicata, premier chapitre.

SAINT THOMAS D^AQOIH ET SACfT mfSÂXfSTVUE

OU théologiques erronées, sur la conception^ distîncle de Vanimalion, sur la contagion originelle dan» la chair, sur la transmission du péché originel par la concupiscence, subtilités reçues des Bcolaeiiqne^. les* quelles n'ont point leur place en un livre dei^tiné à la masse des fidèles, et nous entrons dans b trame hti^ torique du sujet.

L'esprit général des doctrines de saint Tborna« entraine la négation da privilège de Marie,

Cela n'est point douteux et Ton s*épuise vaincrment à vouloir démontrer le contraire.

Le Christ seul, d'après saint Thomas, échappe à la corruption universelle.

Et le Docteur angélique exprime jusqu*â trois fois cette opinion.

« ...C'est pourquoi, dit-il en terminant un de ses raisonnements sur la sanctification de Marie au troisième livre des Sentences^ le privilège d'exemption n'a été accordé ni à Marie ni à personne, si ce n'est à Jésus-Christ seul , et ideo nec beatie Viryini, nec alicui prseter Christum, concessum est *, »

Rien n'est plus formel.

Dans la troisième partie de la Somme théologique, question 27 , saint Thomas déclare que « la sainte Vierge a été sanctifiée après l'animation, relinquitur quod sancti/îcatio B. Virginis fuerit post ejus ani" mationem '. »

On a beau dire qu'il s^agit ici d'une € priorité d'ordre , non d'une priorité de temps » , distinction d'école fort ténue, ce texte joint à l'autre n'en a pas

* S. Thom., in m seni.y dist, 3, q. 1, a. q. 2.

* Sum. theoL 3, q. 27, a. 32.

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moins une physionomie inquiétante. Le trouble augmente quand on songe que la question 27 fait partie des 90 questions de la troisième partie de la Somme, regardée comme Toeuvre personnelle de saint Thomas.

Le supplément de cette troisième partie, composé par ses disciples, d'après ses écrits, contient une autre négation qu'on a rejetée sous prétexte qu'elle ne venait pas directement du maître, sans prendre garde qu'elle est extraite presque littéralement de la question 27, de la troisième partie de la Somme, et du commentaire sur le troisième livre des Sentences,

Voici un autre passage , non moins décisif, pris au commentaire de saint Thomas sur la Salutation angélique :

(( La sainte Vierge fut pleine de la grâce expiatoire contre la souillure du péché originel, qu'elle contracta dans la corruption de notre nature ; seul le Fils de la Vierge fut exempt du péché originel, solus enim Filiiis Virginis ab originali fuit culpâ immunis ' . »

Que dire en face de ce refus si clair d'accorder à la Vierge le privilège que le Christ seul a possédé ? toutes les finesses doivent céder devant la netteté de cette déclaration qui n'exempte que le Fils.

Saint Thomas a donc nié jusqu'à trois fois l'Inimaculée Conception de Marie.

Pour la grande confusion de ses admirateurs et la plus grande perplexité de ses critiques, il Ta admise et proclamée aussi souvent.

^ V. VAmi de la Religion, diaprés les manuscrits contemporains coUationnés par Tabbé UcceUi, n» 6003, t. 172, p. 528. 20 mai 1856.

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On lit dans son commentaire sur le premier livre des Sentences :

a ...C'est pourquoi il peut se rencontrer une créature si pure que rien dans la création ne puisse surpasser sa pureté; telle fût la pureté de la bienheureuse Vierge, qui fut exempte du péché originel et actuel , et talis fuit puritas B. Virginis, quie peccato oriyinali et actuali immunis fuit ^ »

Dans quelques anciennes éditions du commentaire sur le chapitre m de FEpître de saint Paul aux Galates , on lit encore cette phrase , absente des manuscrits, disparue des éditions postérieures, et par suite vivement contestée :

a Entre toutes les femmes, je n'en ai point trouvé d'absolument exempte au moins du péché originel ou du péché véniel ; j'en excepte toutefois la très pure vierge Marie, qui a été entièrement préservée de l'un et de l'autre ^ »

On lit enfin , dans le commentaire de saint Thomas sur la Salutation angélique :

« La bienheureuse Vierge surpasse la pureté des anges, non seulement parce qu'elle était pure en ellemême, mais parce qu'elle procura la pureté aux autres. Elle a atteint le dernier degré de pureté visà-vis du péché , parce qu'elle n'a encouru ni le péché originel, ni le péché mortel, ni le péché véniel '. »

Trois affirmations contre trois négations.

' In I dist. 44, q. 1 , a. 3, ad. 3.

' V. la Croyance générale et constante de l'Église touchant l'Immaculée Conception de la bienheureuse vierge Marie, par le cardinal Gousset, p. 718. Paris, 1855.

' S. Thom. V. VAmi de la Religion, loc. cit,, p. 526, note 119. D'après les quatre manuscrits contemporains collationnés par Tabbé Uccelli.

Encore une fois que dire et que penser au milieu de toutes ces incompatibilités?

Comment concilier saint Thomas avec saint Thomas?

Comment supposer que le puissant génie dont la raison souveraine emporte toute résistance a besoin d'être mis d'accord avec lui-même?

Le saint docteur se réfute, non seulement dans des ouvrages différents, séparés par un long intervalle, ce qui peut à la rigueur expliquer l'anomalie, mais dans le même opuscule, qui énonce à la fois les deux doctrines.

C'est à décourager la recherche, à désespérer la critique.

N'y a-t-il pas, dans cette contradiction inexplicable, la trace évidente d'une intervention étrangère, la preuve certaine des falsifications dont on parle, et cette hypothèse ne donne-t-elle pas la seule issue possible à tant de ténèbres et d'oppositions?

Pour augmenter les difficultés , il se trouve que la négation est postérieure à l'affirmation, de telle sorte que saint Thomas, mort dans le dernier camp, semble donner des gages définitifs aux adversaires du dogme, sans désarmer ses partisans, double circonstance favorable aux deux troupes , qui laisse la querelle insoluble et la prolonge inextinguiblement.

Il faut pourtant conclure.

Si l'ensemble des doctrines du Docteur angéliqu^ paraît contraire à l'Immaculée Conception et fournit longtemps un argument à ses ennemis, on doit reconnaître que saint Thomas parle plusieurs fois de façon à soutenir la croyance commune.

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