SAINT THOMAS D'AQUIN ET SAINT BONAVENTURE
Comment sortir de cette impasse?
Sans oublier le grief qui concerne Tauthenticité des écrits, nous croyons qu'on peut obtenir une satisfaction relative, en appliquant à saint Thomas les conjectures tirées de l'état des esprits contemporains, et en raisonnant pour lui comme nous Tavons fait pour saint Bernard.
Saint Thomas , ainsi que saint Bernard , manquait d'informations. Il ne possédait pas tous les éléments du procès. Privé des ressources historiques de notre siècle, influencé d'un autre côté par les subtilités scolastiques du sien , il a flotté toute sa vie , d'autant plus indécis que le saint-siège abandonnait systématiquement le sujet à la libre discussion des fidèles.
Nous pouvons donc finir comme nous avons commencé, et dire du Docteur angélique ce que nous avons dit de l'abbé de Clairvaux.
Saint Thomas se fût rendu, comme saint Bernard, devant l'évidence des faits et des raisons apporUfS par le temps ; il se fût incliné sûrement devant ia décision de l'Église; il avait tracé sa ligne de con* duite et formulé sa soumission en écrivant :
« La coutume de l'Eglise a une très grande autorité, et on doit la suivre en tout... plutôt que crlle d'Augustin, de Jérôme, ou de tout autre doct<fur^ »
Saint Thomas aurait suivi la règle qu'il posait d'autant mieux que, dans le cas présent, Augimlin et Jérôme avaient montré la voie.
La cause est entendue , avant d'être complèl(*ment élucidée.
Nous laisserons sur ce mot le point d'histoire dog-
' II. Quest. 10, art. 12.
matique relatif à deux grands docteurs sur la terre, devenus deux grands saints dans le ciel, Tun et Tautre souvent représentés à tort, on le voit, comme des adversaires irréconciliables du dogme de Tlmmaculée Conception. Nous espérons que le lecteur ne se plaindra pas du soin que nous avons voulu mettre à l'édifier.
Un autre bienheureux, contemporain de saint Thomas, appartenant, celui-ci, à Tordre des franciscains, toujours dévoué aux prérogatives de la A'ierge Marie, saint J9onare/î/ure, le Docteur séraphique (1221-1274), rompt avec la tradition de ses frères, et semble partager pendant un temps les fluctuations de TAnge de Técole. II prend même parti pour Topinion de saint Bernard, dans un commentaire sur la lettre de Tabbé de Clairvaux aux chanoines de Lyon , et il repousse du même coup la doctrine et la fête de Tlmmaculée Conception. Mais son opposition ne tiendra pas, et il finira par établir lui-même la solennité qu'il répudie. Réfractaire ou hésitant dans la première partie de sa vie , saint Bonaventure fait volte-face dans la seconde et meurt au milieu des soldats de Marie.
Nouvelle marque de la liberté laissée par le saintsiège et du trouble que celte liberté occasionnait dans les meilleurs esprits, jusqu'au jour où le nombre des preuves , Féclat des témoignages et Télan de la catholicité vinrent couper court à toutes les tergiversations.
L'impuissance de tels hommes en face du mouve-
SAINT THOMAS D'AQCIX £T SAINT BONA\-ENTrBE 141
ment instinctif et réfléchi qui poussait rEgUse^oniTer* selle à saluer la sainteté originelle de Marie e«t , noo5 le répétons, le signe de Dieu et la garantie de la vérité.
II faut remarquer, toutefois, que dan? son commentaire saint Bonaventure t n'ose ni louer ouTertement, ni blâmer simplement ceux qui célèbrent la fêle de Tlmmaculée Conception •. Il s'abrite derrière saint Bernard, ajoutant que « les saints Pères, pleins d'amour et de vénération pour la Vierge, qui ont institué les autres fêtes en son honneur, ne nous ont point appris à célébrer sa conception » .
On voit que saint Bonaventure, reproduisant Terreur de saint Bernard , se trompe comme lui par suite de l'ignorance des faits, mais qu'il réserve l'avenir.
Disons à sa louange qu'il n'a pas eu besoin de le connaître pour faire amende honorable et proclamer le privilège de Marie.
Les incertitudes de la première heure sont annulées par les affirmations contenues dans deux sermons qui suivent.
Appliquant à la Vierge , dans le premier, les paroles du Cantique des cantiques : « Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n'y a point de tache en vous, ...ce qui annonce qu'elle n'a contracté aucune tache, » Saint Bonaventure déclare que, c semblable à l'étoile brillante qui a conduit les mages à Jésus -Christ, Notre-Dame a été très pure, exempte de toute souillure et du corps et de l'âme * . »
Il complète , dans le second discours , sa profession
* Serm, i de B, M. Virgine.
de foi y en disant que c Marie a été pleine de grâce dans aa sanetificaUon , grâce prévenante et préservatrice du péché originel. Elle eût contracté la tache commune de la nature corrompue, si elle n'eût été dotée d'une grâce spéciale qui l'en a préservée ^ »
Saint Bonaventure s'est rétracté une dernière fois en décrétant, l'an 1263, à Pise, devant une assemblée générale des franciscains qu'il présidait, Tobligation de célébrer la fête de l'Immaculée Conception dans toutes les maisons de son ordre.
Le parti de Marie peut donc revendiquer ce saint illustre.
Dans le siècle suivant , le carme Jean Bachon fut ^ comme le Docteur séraphique , un des glorieux convertis que la discussion sans trêve ramenait à la cause de la Vierge.
Après avoir soutenu que Jésus- Christ seul échappait à la tache originelle et que sa Mère l'avait contractée*, il écrivit plus tard (1346) qu'il avait, en parlant de la sorte, envisagé le droit commun; mais il reconnaissait maintenant un droit privé exceptant Marie de la loi commune '.
* Serm, ii de B. M. Virgine, V. Plazza^ Causa Imm. Concept. B. M, V., act. VIII, n° 170.
* V. Radii solU, etc., studio et lab. R. N. Pétri de Alva et Astorga, fol, Lovanii, 1866. Radio 96. Jean. Baccho., In qustst, quodc. XIII, col. 1060.
3 Jean. Baccho, in iv. sent., dist. 3; art. 3, loc, cit., col. 1060.