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CHAPITRE III

I. Un mot Bur les scolastiques. Leur attitude historique et leurs dispositions successives vis-à-vis de la doctrine de l'Immaculée Conception. — II. Leurs objections principales résolues par des raisonnements tirés de Fcssence du christianisme. ~- III. Intervention de saint Thomas, de saint Augustin, de Bossuet. — IV. Dernières arguties prises aux païens grecs, condamnées par la tradition et la science.

Les scolastiques, dont nous avons dit un mot au chapitre précédent, ont joué dans la controverse relative à Tlmmaculée Conception un rôle plus ou moins fiaussenient interprété, qui exige de brefs corn*** mentaires. On verra que l'esprit de parti a encore falsifié ici ou exagéré certaines opinions, et réuôsi, jusqu'à un certain point, à dénaturer le fond des choses. Notre cause ne pourra que gagner à Texacte connaissance de la réalité.

Les scolastiques sont ces théologiens savants et profonds, judicieux et subtils, qui, pendant toute la durée du moyen âge, conduits par Albert le Grand

et saint Thomas, adaptèrent la méthode d'Aristote aux études religieuses, et tentèrent d'expliquer les dogmes chrétiens au moyen des principes et des formes de la métaphysique païenne. Ils prétendaient baptiser la philosophie grecque, fondre ensemble la raison et la foi, l'orthodoxie humaine et l'orthodoxie divine, semblables aux premiers apologistes, qui avaient défendu la religion naissante avec toutes les ressources de l'éloquence et de la dialectique anciennes.

Nous n'avons point à apprécier l'œuvre grandiose d'esprits du premier ordre qui ont creusé, pénétré, démontré les vérités catholiques : ils méritent le respect et l'admiration de tous les croyants, ne fut-ce qu'à raison de la haine que nos ennemis leur ont vouée. Les scolastiques laissèrent après eux d'innombrables travaux , marqués de traits qui guident toujours l'humanité pensante. Bien des gens aujourd'hui, désabusés d'autres systèmes, se retournent vers eux. Les erreurs scientifiques ou les futilités sophistiques qu'on peut leur reprocher ne sauraient faire oublier les beaux ouvrages qu'ils ont construits, ni les services qu'ils ont rendus.

Fruit du génie, de la science et de la sainteté, leur opinion est d'un grand poids dans les discussions de dogme, et on a le droit de la rechercher pour s'en prévaloir dans toute polémique.

Considérons ce qu'elle est et ce qu'elle vaut en l'étude présente.

Les scolastiques sont -ils favorables ou hostiles à la doctrine de l'Immaculée Conception?

Bien que la question soit aujourd'hui sans effet sur

la chose jugée, elle reste attrayante et elle réclame Texamen au point de vue historique, sinon au point de vue dogmatique.

Or il se trouve que , contrairement à Tidée reçue , les scolastiques ont été plutôt favorables qu'hostiles à la doctrine de Tlmmaculée Conception.

Il y a eu chez eux , comme chez beaucoup de leurs contemporains, de l'hésitation et des tâtonnements.

L'opposition de saint Bernard produit force incertitudes et amène force contradictions. Au fond l'école ne fut jamais Fennemie en bloc de la croyance véritable. On compte même des périodes où elle se rangea presque unanimement sous la bannière de Marie immaculée.

La controverse, on s'en souvient, commence au xif siècle, avec la lettre de l'abbé de Glairvaux. Calme à Torigine, elle ne pouvait manquer de s'animer, et s'anime peu à peu.

Dans la seconde partie du xu* siècle, les combattants se balancent en nombre et en qualité. Un peu inférieurs durant la première moitié du xm" siècle, les défenseurs de Marie prennent leur revanche dans la deuxième, et ils l'emportent complètement à l'aurore du xiv" siècle, avec Duns Scott, le Docteur sub- W, qui résout les difficultés pendantes et inaugure le triomphe destiné à croître incessamment.

Au cours du xv* siècle , surtout vers la fin , l'opposition se résume, ou peut s'en faut, dans l'ordre de Saint- Dominique, si bien qu'au concile de Bâle la doctrine de l'Immaculée Conception ne trouva pas d'autres adversaires.

Tout le conflit, il faut le répéter, sortit de l'in-

tervention et de l'attaque inopinée de saint Bernard.

On comprend aisément Tempire qu'un tel homme exerçait sur son époque. Il jouissait d'un crédit et d'une autorité extraordinaires ; il était l'apôtre de son siècle, la gloire et la force de l'Eglise. Sa piété envers la sainte Vierge tendait déjà à devenir légendaire. Comment résister à son initiative , se soustraire à son influence ?

Au lieu d'examiner si l'Écriture, la raison et la tradition ne s'accordaient pas pour reconnaître la sainteté originelle de la Mère de Dieu, saint Bernard, qui abordait le problème ex abrupto ^ sans étude préliminaire, s'avisa de discuter la £ftçoD dont Dieu aurait pu sanctifier sa Mère, et il rencontra mille impossibilités. Il s'égara en quelque sorte dans une question de droit qui dépassait sa compétence et sa juridiction, au lieu de rester sur la question de fait.

Entraînés par leur passion de la dispute et privés de bases historiques, ses successeurs se jetèrent dans une voie pleine de ténèbres et d'enchevêtrements ; on chercha le comment , le pourquoi , la possibilité, non la réalité des choses, et on se perdit dans un labyrinthe inextricable de finesses et d'arguties.

Beaucoup cependant demeurèrent fermes , appuyés sur les textes de l'Écriture, sur les données de la raison ; et sans être plus instruits de la tradition qu^ leurs antagonistes, ceux-là, guidés par l'idée instinctive de la sainteté illimitée de la Mère de Dieu, qu* dominait à leurs yeux le débat, finirent par dissiper les vaines subtilités des autres et préparèrent la victoire remportée par leurs disciples.

ET LES scûLâsnons mr

Les seola$tiqiies , ennemiâ du privil#'v^- 'l*t Wse fondaient principalement sur le!* p^î^A^*^ 'j/rnt-tKt vi de l'Ecriture qui soumettaient toirt k* hnmm#Ht :♦ ,., contagion du péché originel.

On leur répondait par les paswau'^ ^ffé^f .a m <^ 1 Ecriture qui, exceptant Marie Af:^ kt-t ',v<ma.:-^* révélaient sa pureté particulière.

Marie n'a-t-elle pas été affiranrhi^ ^.^ u.^i'f--» \^ infirmités propres à lliumanif^ d/'l.n^' ^ -•• *»,>

pomt exempte de tout péché p^nHpint ^h - w ^ % ^t-elle point conservé la virj^inif/r avfc U rr.^îi'rr..î> ^ *N a-t-elle point échappé à la corruption fUr U fuot^ ^ Qu'y a-t-il donc et que peut-il y 7êVf,\f At- ff»itw niun entre Marie et nous ?

Pourquoi cette Vierge, Fille, Ép^^i^f- ':t \\» ^t- A^r Dieu, séparée du reste des humain^ pj^r f^nt A*- •?î* « célestes, n'en serait-elle pa:* é^f^iUrm^-nt ^l*^^'fr.;,;^.K> par sa nature originelle, qui, Aemfftit^^ui w»;»/'?^;/'- '^ corrompue comme celle des anlr*-* f^-rr.r.'i' «. J* * rendue indigne du rAle unique #-l Hivîf» q-,j I ;#'^'#*dait?

Comment cette Vierge, fleur de la i^r^nium. *\.4§niant le Créateur au point de dev^'nir w/n i^Spàtri^acle, n'aurait-elle pas été ^v('M'Aséir p;jr \ni d*^ atteintes venimeuses de Tépine qui hW^*^*^^ *^^ ïhU-^^m les autres créatures ?

Et ces réponses sorties de ressence det^ véril/^* du étiennes embarrassaient les contradicUMjrs . juiM|u';«u

248 LIMMACULÉE CONCEPTION

jour OÙ le concile de Trente , proclamant solennellement que Marie était séparée de l'humanité pécheresse, acheva de les réduire au silence.

On comprit dès lors que si Jésus -Christ seul était sans péché par droit de nature , Marie seule était sans péché par le droit d'une grâce exceptionnelle, attestée de tant de façons.

Donc, les Pères des premiers siècles, qui réfutaient les hérésiarques niant le péché originel et démontraient la nécessité universelle de la grâce pour délivrer du péché originel , n'ont rien prouvé ni voulu prouver, en dépit des docteurs qui les invoquaient, contre l'immunité personnelle de la Vierge Marie.

L'un peut aller et va parfaitement avec l'autre.

Si Marie, disaient encore les scolastiques récalcitrants, n'a pas contracté le péché originel, elle n'a pas eu besoin de rédemption, proposition contraire à la foi enseignant que Jésus -Christ est venu pour racheter tous les hommes.

Butés à cette formule absolument vraie , et perdus dans les commentaires qui en découlent, les raisonneurs ne pouvaient se résigner à la conséquence blasphématoire, d'après eux, qui l'anéantissait.

Duns Scott rassura ces esprits inquiets en établissant que la rédemption préservatrice, appliquée au péché originel de Marie, est supérieure à la rédemption réparatrice appliquée au péché originel des autres hommes, et tout à fait digne de Dieu, qui ne pouvait faire moins pour sa Mère.

A partir de ce moment, les résistances se calmèrent avec les craintes et les appréhensions venues de principes erronés ou d'aperçus incomplets.

Achevons de tracer une esquisse sommaire de celte lutte sans pareille qui, durant tant années, a concentré l'attention du monde catholique.

Les scolastiques prétendaient en outre que l'honneur de Jésus-Christ exige qu'il soit seul conçu sans péché.

Saint Thomas, celte fois, va répliquer au nom de TEcrilure.

« L'honneur des parents, dit-il, rejaillit sur les enfants, comme on lit au livre des Proverbes : Les parents sont la gloire de leurs enfants ; d'où il suit que la honte de la mère retombe sur les enfants * . »

Ce serait en vérité une singulière gloire pour Jésus- Christ que la gloire fondée sur le déshonneur de sa Mère ! Singulière gloire pour un fils de naître d'une femme souillée , plutôt que d'une femme pure ! Et quand celui qui naît est Dieu , et non point homme , que ne faut -il pas dire : « La honte de la mère retombe sur l'enfant! » sur l'enfant Fils de Dieu, Dieu lui - même ! Ces mots accouplés ne détonnent - ils point? Une telle antithèse peut-elle entrer dans le cerveau d'un chrétien , et le contraire ne s'impose-t-il pas? La Mère honore le Fils, comme le Fils honore la Mère; voilà la vérité qui suffit à notre cause. Les deux, la Mère et le Fils, grandissent et s'élèvent l'un par l'autre.

' ni, p. q. 21, a. 4.

250 L'IMIUCULÉE GONCEPTIOiV

Marie , que vous faites si pure , ripostaient les adversaires de la Vierge , prompts à se retourner, est donc égale à Dieu !

C'est maintenant saint Augustin qui se*charge de répondre :

« Loin de nous, écrit -il, la pensée de prétendre que l'homme sans péché est égal à Dieu ! Est-ce que l'ange sans péché est égal à Dieu? J'affirme que s'il avait encore une telle sainteté, qu'elle ne pût être augmentée d'aucune façon, il ne s'ensuivrait pas que la créature est égale au Créateur * . »

Bossuet enfin se mêle au débat et prononce le verdict en dernier ressort :

« Vous me direz peut-être, s'écrie-t-il, que cette innocence si pure, c'est la prérogative du Fils de Dieu; que de la communiquer à sa Mère, c'est ôter au Seigneur l'avantage qui est dû à sa qualité. C'est le dernier effort des docteurs dont nous répétons aujourd'hui les objections. Mais à Dieu ne plaise, ô mon divin Maître, qu'une si téméraire pensée puisse jamais rentrer dans mon âme ! Périssent tous mes raisonnements, que tous mes discours soient honteusement effacés, s'ils diminuent quelque chose de votre grandeur! Vous êtes innocent par nature; Marie ne l'est que par grâce : vous l'êtes par excellence ; elle ne l'est que par privilège : vous l'êtes conmie Rédempteur ; elle l'est , comme la première de celles que votre sang précieux a purifiées. O vous qui désirez qu'en cette rencontre la préférence demeure à Notre- Seigneur, vous voilà satisfaits^ ce me semble*. »

* S. Aug., Op., t. X, col. 443.

' Bossuet, Premier Sermon pour la fête de la Conception de U sainte Vierge,

ET LES sGOLisnoass ai

Les dispoteors ae se sont pas relevés de ce coup droit, si fièrement porté par une arme prise au rîeil

arsenal chrétien.

Nous ne nous arrêterons pas davantage à discuter des arguties condamnées aujourd'hui par les arrêts de la tradition , comme par les révélations de la >cience.

Les autres propositions des scolastiques sont encore plus vaines, s'il se peut, que les précédentes.

Elles procèdent pareillement de connaissances défectueuses , ou de malheureux emprunts à la philosophie païenne.

L'objection principale, tirée du fait de la conception de Jésus-Christ , engendré de Dieu, qu'on opposait à la conception de la Vierge, engendrée de l'homme, et par suite infectée de la corruption universelle, n'a aucune valeur, puisqu'elle est résolue par le fait de la double opération de la nature et de la grâce, agissant dans l'un et l'autre cas; réponse qui, dans la bouche de Bossuet, a déjà servi à vaincre les premières subtilités.

On s'étonne que des penseurs aussi versés dans l<*s secrets de la foi aient cru pouvoir fixer des liniilrH à la toute-puissance ou à la miséricorde de Dieu.

On ne s'étonne pas moins de les voir se fourvoyer, à la suite d'Aristote, dans des erreurs naturi'lb'S touchant la double eonception du corps et de lïiitie, ou

la succession des animations; et se prévaloir de ces données fausses pour démontrer l'impossibilité du privilège de la Vierge.

La création de l'homme étant instantanée, toutes les divagations s'évanouissent devant ce fait physiologique reconnu, quand même Dieu n'aurait pas pu produire un miracle pour changer l'ordre des choses en faveur de Marie.

Les philosophes grecs se trompaient radicalement en prétendant que rien , dans le monde , n'était venu de rien.

Comment des philosophes chrétiens, sachant que Dieu a tout créé de rien, pouvaient-ils suivre avec confiance , sur un autre terrain non moins glissant , des guides aussi caducs?

La théorie païenne n'a pas plus de fondement dans un cas que dans l'autre.

Certes, la transmission du péché originel, base et nœud du conflit, est un grand mystère; mais il ne fallait pas tenter d'expliquer ou d'exploiter ce mystère au profit d'un système d'école, par des hypothèses et des assertions hasardeuses, contraires aux vérités de la nature.

L'Incarnation aussi est un grand mystère; et on ne comprend pas que des croyants aillent soulever d'autres mystères , qui obscurcissent ou entraveiit sa préparation initiale et son appropriation nécessaire.

Le mystère de l'Incarnation accable la raison.

Le mystère de l'Immaculée Conception l'attire et la réjouit, au point qu'elle ne peut imaginer l'un sans l'autre, et que seule elle aurait pu proclamer leur union.

En résumé les scolastiques ne combattaient ni au

nom de rËcriture, ni au nom de la raison ou de la tradition ; ils combattaient au nom de préjugés systématiques, d'opinions préconçues, de théories physiologiques empruntées surtout aux Grecs; ils discutaient en savants, non en croyants ; et comme ils s'abusaient sur des réalités, leur opposition, aujourd'hui sans importance, n*a d'autre intérêt que celui d'une curiosité rétrospective.

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