CHAPITRE IV
l'immaculée conception et l'ordre de saint -DOMINIQUE
I. Attitude historique de Tordre de Saint- Dominique vis-à-vis de la doctrine de Tlmmaculée Conception. Explications et réserves nécessaires. -^11. Redites d'arguments connus. Le cardinal de Turrecremata , Vincent Bandelli, Bartolomeo Spina. Un mot de Paul V. Catharini. Rétractation et adhésion solennelle de Tordre avant la définition du dogme.
Nous retrouverons bientôt Tordre de Saint-Dominique dans le long récit des événements qui ont tour à tour arrêté, préparé, amené la définition du dogme de rimmaculée Conception. L'ordre tient au cours de cette histoire une place prépondérante qui doit être mise spécialement en vue. Nous nous contentons maintenant de marquer son attitude dans l'œuvre de la controverse, et de joindre à cette indication générale quelques traits et quelques noms.
Il en est de Thostilité de Tordre de Saint- Dominique à Tégard de Marie immaculée, comme de Tantagonisme des scolastiques et de saint Thomas : on Ta considérablement grossie. Les ennemis àe
LHOUCULÉE COMCaEPnON U6
TEglise n*ont pas manqué de la relever dans un but facile à deviner : ils s'en sont fait une arme , non seulement contre l'Immaculée Conception, mais contre le catholicisme.
Le premier résultat des divisions entre les enfants de TËglise romaine est d'atteindre la mère commune. Leurs disputes réjouissent ses adversaires et favorisent leurs attaques. Cette considération seule devrait pousser les croyants à étouffer les passions ou les querelles qui sèment la discorde parmi eux.
Quoi qu'il en soit, si l'ordre de Saint-Dominique, pris collectivement, semble opposé pendant quatre ou cinq siècles à la doctrine de l'Immaculée Conception, il compte dans ses rangs, à chaque époque, d'illustres champions du privilège de Marie, et il peut ^ vanter, aujourd'hui que son adhésion est devenue unanime, des suffrages qu'il a successivement donnés à la Mère de Dieu.
L'<Mrdre de Saint -Dominique a toujours vaillamment servi l'Église, et il mérite l'admiration autant que le respect et la reconnaissance des fidèles. Depuis le moment où son fondateur inaugura, soutenu par saint François, la grande renaissance chrétienne du xni" siècle, il n'a cessé de produire les plus beaux fruits d'apostolat. Ses docteurs, ses écrivains, ses orateurs si dignes de leur modeste et glorieuse appellation, ont laissé partout des traces éclatantes et fécondes de leur foi.
Malgré les épreuves qui ne lui ont pas manqué, l'ordre de Saint-Dominique a été une des colonnes les plus fermes de l'Église. Les rigueurs de l'université de Paris, qui le rejeta de son sein à la fin du xiv' siècle, et ne Taccueillit de nouveau qu'après vingt-cinq an-.
nées d'exclusion, n'ont pu atteindre son crédit, ni diminuer son lustre.
Il reste maintenant à la hauteur de son passé , et il accomplit, dans la chaire, la presse ou l'enseignement , les travaux les plus brillants et les plus utiles.
De tout temps, la dévotion de l'institut envers la sainte Vierge, immortalisée par l'établissement du Rosaire , égala son ardeur pour la cause du Christ.
D'où vient donc, et comment justifier l'opposition persévérante qu'il a faite à la doctrine de l'Immaculée Conception ?
Sa résistance, on l'a dit, s'appuyait sur une tradition de famille, une habitude d'école, et sur une espèce de point d'honneur collectif. L'exemple de saint Thomas , si discutable toutefois , contribua fort à maintenir ses dispositions militantes ; chacun des membres de l'ordre jurait de défendre en tout les opinions de saint Thomas, et ce serment obligatoire fut pour beaucoup dans sa proverbiale ténacité.
Elle eut pour effet de conduire à l'étude approfondie du mystère, et fit jaillir des clartés inattendues.
La victoire de l'Immaculée Conception sur un groupe catholique aussi puissant porte le cachet providentiel que Dieu met aux œuvres de sa droite.
On aurait tort de reprocher trop durement à l'ordre de Saint- Dominique son antagonisme séculaire. Lui aussi partait de principes faux et d'idées chimériques. Sa bonne foi était complète, et il n'a pas attendu la décision du saint -siège pour reconnaître son erreur. Son hostilité, voulue par Dieu, ne servit, nous le répétons, qu'à assurer la marche et à consacrer le triomphe de la vérité.
ET L'ORDRE DE SÂliNT-DOMDaQUE 297
Ses raisonnements d'ailleurs ne dépassent pa<» la mesure des objections connues, et ne disaient que reproduire les arguments des scolastiques.
Ignorant eux aussi en partie la tradition, les théologiens dominicains se bornaient aux textes ^^néraux de l'Ecriture , qu'ils interprétaient â leur profit. mêlant, comme les scolastiques, des subtilités, d^ exagérations ou des erreurs à leur démonstration.
Tous les hommes contractent en naissant le péché originel.
Jésus- Christ seul est sans péché.
L'honneur de F Homme-Dieu exige que cette immunité ne passe point à d'autres.
La sainte Vierge n'a pas besoin d'un culte illusoire .
Saint Dominique a ordonné à ses enfants de ^uivr^^ toujours la doctrine de TÉglise. Or l'Église reiHMi^^. ou du moins n'admet pas la croyance de Tlmmaculée Conception, faute de bases et de preuves nérieut^^n.
D'autres ajoutaient la nécessité de la rédemption à l'universalité du péché originel.
Jésus -Christ ne peut racheter que les péchés exislanls.
Il n'y a pas, il ne peut y avoir de rédemption anticipée , préventive ou préservatrice.
II n'y a qu'une rédemption rétrospective en quelque sorte, s'appliquant aux péchés commis.
Par conséquent, un intervalle de temps doit
séparer la naissance du pécheur et Taction du Rédempteur.
Tous les enfants d'Adam, esclaves du péché originel, n'en sont rachetés que par la Rédemption, qui s'opère pour tous de la même façon.
Ces divers arguments, exposés et réfutés dans le chapitre précédent, reparaissent ici chargés parfois de sophismes et de contradictions qui achèvent de les discréditer.
En 1437, le cardinal de Turrecremata, délégué dominicain , rassemble et réédite en dix numéros les formules d^ l'opposition, sur Tordre du concile de Baie, qui veut connaître les raisons des deux partis avant de prendre une décision.
Le cardinal a soin de spécifier qu'il répète, pour obéir au concile , les assertions des autres ; sa réserve ne l'empêche pas de déclarer, peu de temps après, que le concile, proclamant l'opinion contraire, s'abusait.
Sa Relatioriy publiée par ses disciples, a été, dit-on < l'objet de falsifications qui altèrent la pensée de l'auteur.
Quelques années plus tard, en 1471, un second dominicain, Vincent Bandelli, pousse l'attaque avec plus d'audace et se fait, par la violence de sa dispute à Ferrare, en 1473, une assez triste réputation.
Ce nouvel adversaire se contente d'ailleurs de reprendre les objections banales, en y ajoutant des inventions incapables de les sauver.
Bandelli se donna en outre le tort de combattre les constitutions de Sixte IV , favorables au privilège de Marie.
ET LnMDRE DE SAdT-OOHDnOCE »•
Dans la première moitié du XTf siècle, le P, Bartolomeo Spinaj maître du sacré palais, de 1525 à 1546, recommence la guerre dans an livre agre^^f publié à Venise sous ce titre : De U corrapiion unirerselle du genre humain propagée par la toie naia relie,
AUant plus loin qoe ses devanciers, celui-ci ne craignit pas de censurer les constitutions de Sixte IV et de les déclarer hérétiques.
Il a reçu le châtiment qu'il méritait, et ses œuvres sont aujourd'hui délaissées, sinon tout à £ait oubliées.
A. partir du jour oii le saint-siège prenait parti ouvertement en faveur de l'Immaculée Conception, l'opposition devenait inexcusable. Elle touchait à la révolte et frisait l'hérésie.
C'est pourquoi elle provoqua de vives remontrances.
^ II est vraiment étrange, avait déjà dit l'abbé Trithème aux adverîsaires de la Vierge, que vous prétendiez diriger TÉglise dans la défense de la foi; au lieu de vous réjouir de ce que l'Eglise ne vous force pas à reconnaitre la tache originelle en Marie , vous prétendez découvrir cette tache en Marie, malgré l'Église. »
Au siède suivant, le cardinal Sfondrati s'étonnait pareillement de voir les dominicains charger Marie d'un péché mortel , afin d'éviter à saint Thomas une méprise qui ne constituait pas un péché véniel.
Les papes même se mirent de la partie et n'épar* gnèrent pas les railleries, en guise de paternelle admonition.
Tandis que la discussion s'échauffait, des dominicains vinrent dénoncer à Paul V les franciscains de
Frascati, qui avaient bâti une belle église en l'honneur de rimmaculée Conception, avec cette inscription : Ave, VirgOy sine peccato originali concept a!
(( — C'est bien ! répliqua le pontife, je vous répondrai comme Pilate aux Juifs : ce qui est écrit, est écrit ; mais vous avez un moyen sûr de vous venger. Bâtissez en face une autre église avec cette inscription : Ave y VirgOy cum peccato originali concepta; et nous verrons à qui restera la victoire ! »
Les plaignants comprirent et ne voulurent pas tenter l'épreuve.
Nous répétons, à la gloire de l'ordre, que sa résistance céda peu à peu devant le flot montant de la vraie doctrine.
Beaucoup de ses membres avaient renié l'opinion traditionnelle de l'institut et s'étaient mis courageusement du côté des défenseurs de Marie , avant l'heure du succès.
A la fin du xvi* siècle, le célèbre Catharini réfuta l'école adverse de ses frères avec un grand éclat, et dédia son livre au concile de Trente , qui les désapprouvait.
En même temps, plusieurs réunions de l'ordre, particulièrement en Espagne, à Naples, en Sicile, et même en Amérique, se montraient attachées à la croyance dominante.
La maison principale de Madrid portait cette inscription :
DEIPAR.C VmGINI SINE LABE CONGEPTiC VIRGINI SPONSO JOSEPH ET SERAPmCO FRANaSCO
ANNO MDGXXXVII
ET L'ORDRE DE SAINT -OUSllNIQUE t6l
On voit encore à Païenne une colonne en bronze représentant c Marie immaculée... », « perpétuel monument, dit le P. Plazza, de la piété des dominicains envers Tlmmaculée Conception de la très sainte Vierge. »
Nombre de fondations, d'institutions, de confréries et d'œuvres pies, consacrées au même culte, ont surgi et vécu sous le patronage des Frères Prêcheurs.
Faut -il prolonger cette énumération ?
Les actes des chapitres et des maîtres généraux de Tordre rendent mainte fois hommage au dogme de rimmaculée Conception et suivent ses développements.
Durant le cours de leur histoire, plusieurs milliers de dominicains prêtent dans les universités le serment imposé par elles de défendre llmmaculée
Conception .
Que déduire de tous ces faits en apparence contradictoires ?
Les opinions étaient libres, et les dominicains, fidèles à l'esprit d'indépendance de leur ordre , profilaient vraisemblablement, plus que les autres, de la liberté laissée à tous.
Leur génie, leur éloquence, ont donné par surcroît à leur antagonisme un retentissement et une auto- ^té, que nul parti n'a obtenu au même degré.
Si donc la majorité de l'ordre a toujours représenté et personnifié, au milieu des luttes séculaires , le camp ennemi du privilège de la Vierge , il faut avouer qu'un mouvement en sens contraire a toujours également existé et grandi dans son sein, et que par suite son attitude doit être appréciée avec modération.
s 62 L^IMMÂCULÉE CONCEPTION
Nous n'irons pas au delà sur une question délicate, parfois envenimée, qui intéresse une famille religieuse digne de louange au premier chef. Nous nous bornons à rapporter les faits et à relever les faces diverses du procès, laissant au lecteur impartial le soin de tirer la conclusion et de prononcer le jugement, dont la sentence ne peut s'accommoder que de formes tempérées * .
Rappelons, pour honorer encore une fois Tordre des Frères Prêcheurs, que depuis 1843 il s'est définitivement et catégoriquement rallié par le décret dont nous avons parlé , encadrant sa profession de foi dans la préface de sa messe, et qu'à partir de 1854, date de la définition , il a donné Texemple d'un admirable dévouement ; aucun institut n'a montré plus de piété, d'amour et de zèle pour la Vierge inunaculée.
Un des siens, le P. Gaude^ depuis cardinal, a voulu parler au nom de tous, et dans un livre significatif, publié au moment de la définition, il a fait une sorte de rétractation publique qui garantit l'avenir en condamnant ou expliquant le passé.
Ici comme partout, le triomphe de la Mère de Dieu est complet, et elle plane sans nuage dans le ciel de la catholicité.
* Voir, à ce sujet, l'Ordre des Frères Prêcheurs et Plmm. Conc. de la T, S. V., lettre adressée à Mgr Malou par le R. P. Rouard de Gard, provincial des Frères Prêcheurs. Louvain , Paris, 1864. Voir encore : Saint Thomas et l'Immaculée Conception , par le R. P, F. M. Spada, maître en théologie, procureur général de Tordre des Frères Prêcheurs, sur l'ouvrage dlllustr. et révér. seigneur J.-B. Malou , évoque de Bruges , réponse traduite du latin par le R. P. Sicard. Paris, 1863.
• De Imm, Deip. Concept, ejusque dogmat. définit, in ordine prœsertim ad ncholam Thomaaticam et inslitutam Fratrum Prxdicatorum, Auct. P. M, Franc. Gaude, procurai, gêner, ejus ordin. ac rect. poutificii scminari Pii VIll. Roma>, 1854.