CHAPITRE I
I. (-aractèrc et antiquité du culte de rimmaculce Conception. Accord du peuple et des évoques. — II. Le rituel de saint Sabas. Hymnes d'André de Crète. Déclarations de Jean d'Eubée, de Pierre d'Argos, de Jean de Nicomédie. Note et décret des empereurs Basile Porphyrogénéte et Jean Comnéne. — III. Les autres Églises orientales d'Arménie, de Syrie, d'Egypte et d'Abyssinie d'accord avec TEglisc grecque. Déclarations du primat d'Arménie et du patriarche de Babylone à Pie IX. Pratique traditionnelle des cophtes et des chrétiens d'Ethiopie. Force d'une dévotion résistant à l'invasion et aux persécutions musulmanes. Détails et chiffres à l'appui. — IV. Équivoque et vanité de l'objection relative à la conception de sainte Anne. Citations tirées des Menées et de VAnthologicon.
Pendant que les docteurs de la catholicité déterminaient les raisons du dogme et préparaient sa proclaniation , à Tencontre de leurs adversaires chaque jour diminués, la masse du peuple orthodoxe, dirigée par ses pasteurs , poussée par l'Esprit- Saint , exprimait son opinion au moyen d'œuvres caractéristiques.
30 fc L'IMMACCLÉE CONCEPTION
Elle ne se bornait pas à une adhésion silencieuse, à une croyance platonique ; elle révélait sa pensée et signalait sa foi par des démonstrations extérieures, qui eurent pour effet d'établir peu à peu et de propager en tous lieux la doctrine et le culte de Tlmmaculée (Conception.
Ce n'était point assez pour les hommes du xix* siècle, témoins du triomphe de Marie, de voir la notion de son divin privilège publiée, enseignée, transmise par les chefs du christianisme depuis les premiers âges jusqu'à nous, et de la trouver gravée dans l'esprit et dans l'âme de toutes les générations vivant à l'ombre de la croix.
Dieu réservait aux croyants de notre époque une preuve plus frappante en leur montrant la doctrine réalisée, pour ainsi dire, dans la pratique universelle bien avant les déclarations officielles du saint-siège.
Expression spontanée du sentiment traditionnel des peuples chrétiens , le culte de l'Immaculée Conception se perd, comme on l'a dit, dans la nuit des temps. Il précède toutes les controverses. Il est tellement ancien, qu'on ne peut lui assigner une date. Les plus vieux écrivains qui en parlent le supposent antérieur à eux , et Benoît XIV a dit avec raison que nul fait ne pouvait mieux attester son antiquité.
Libres d'instituer durant de longs siècles des fêles dans leur juridiction, les évêques ou les conciles provinciaux cédaient au vœu des fidèles et à leurs propres désirs, en témoignant par des solennités périodiques leur dévotion envers Marie conçue sans péché. Cette faculté fut admise et exercée de tout temps, dans tout pays , jusqu^au concile de Trente , qui demanda et
obtint facilement de Rome l'unité liturgique, en confiant au saint-siège le règlement des choses religieuses. Il suffit de rappeler la liberté antérieure pour expliquer et justifier la naissance et Taccroissement plus ou moins variable, arbitraire, du culte de Tlmmaculée Conception devançant l'intervention romaine.
Après l'étude de V Ecriture, de la Tradition, de la Controverse, après Texposé de l'ascension continue du dogme dans l'esprit des grands docteurs plus ou moins initiés aux secrets du ciel , l'histoire de sa marche parallèle au milieu des pays catholiques se présente naturellement et achève l'argumentation.
Le meilleur moyen d'observer sa gradation est d'interroger le sentiment populaire se faisant jour à Taide de manifestations religieuses et d'hommages publics. Signe de l'entraînement universel, la fête de rimmaculée Conception devient le plus sûr témoignage de l'état de la croyance et des progrès de la doctrine. Elle forme le fond éclatant de l'histoire du dogme ; elle se lie à tous ses développements , et va nous renseigner sur ses conquêtes incessantes. On ne saurait accorder trop d'attention à ce nouveau genre d'instruction.
Prise à ce point de vue spécial, ï Histoire du culte servira en outre à fortifier la preuve invincible de vérité que tous les philosophes découvrent dans le consentement universel. Elle mettra en scène le peuple, qui confirme par sa profession instinctive l'opinion raisonnée des savants et des théologiens. Elle apprendra que le troupeau ratifiait le jugement des pasteurs , et donnait à leurs leçons l'approbation suprême qui consiste à les pratiquer. Elle ajoutera
conséquemment le poids du plébiscite, formulé par la masse, au poids de la tradition formulée par Télile. Nous irons d'abord en Orient, où les fêtes ont commencé, pour les suivre ensuite dans l'Occident qui les adopte; nous constaterons l'extension perpétuelle du culte dans les Eglises du rite grec et du rite latin; nous rechercherons l'antiquité et l'universalité , l'origine et le but , le caractère et le sens de ces démonstrations multiples, en les considérant successivement à travers les faits historiques , les monuments liturgiques et les actes du saint- siège, qui nous prêtera de nouveau son appui à toutes les heures décisives.
Formula precandi, régula credendi!
Cet adage théologique , digne de servir d'épigraphe à l'étude suivante, en fera comprendre l'esprit et l'importance.
Nous ne rompons pas absolument avec la Controverse y non plus qu'avec la Tradition.
De même que la Tradition s'est jointe à la Controverse dans le livre précédent, de même la Controverse et la Tradition s'uniront k V Histoire du culte dans le livre présent, et elles se rencontreront encore au livre de VHistoire de la définition pour ne disparaître ou s'effacer qu'à la voix souveraine du saintpère proclamant l'indiscutable réalité du dogme.
Ce mouvement parallèle , ce choc continuel d'incidents qui ne vont guère l'un sans l'autre et ne peuvent s'isoler l'un de l'autre, tiennent à l'essence des choses, comme à la nature de l'ouvrage. L'historien ne peut se soustraire aux nécessités qui résultent
ET SON CTLTE fOUC tS <tML*ri
de leur simultanéité, et 0 est iorvt àt i*^ iit*-j*-T wju* vent dans son exposition.
Toutefois la coniroveree et la inàdr^'ju vun: r>--;>rf désormais au second plan et se î»'jLorô'.»iat*^ t 1 vru*-^ général dés £aiits d'une autre e§fK?.-e.
Le lecteur connaît déjà le* acteurs et ^^ ir*'»uv*-* principaux. Il les appréciei-a d*iuir:>l ii f*-i.i c;ia>* a»: tableau des événemenU qui vont ^ui-çj : *•: t -*f«: «dii de rendre ici comme ailleurs le^r :.»ii'^ ^M-ju-jintt ^ leur action plus saillanLe«« que ijojt^ i^ ^\'jii* t^^y^ rés le plus possible et marqua <;*: •.♦*-♦ yitr r* tf*-*^ . ainsi qu*il est dit â Y Artriûitem^rti .
On trouve dès le v* siècle, dan* le rituel de saint Subasy des traces de la fête de Tlmmaculée O/tiception. Elle se célébrait dans les Kgli^e^ grecques sou? le nom de la Conception de sainte Anne , mère de la très sainte Vierge. Or, comme saint Saluas écrivait d après les enseignements de Chsriion et d'Euthymius, ses maîtres spirituels, lesquels florisf^aîent au commencement du iv* siècle, et qu*eux-mémes déclarent avoir reçu les formules de leurs prédécesseurs* on peut conclure que la tradition relative à la solennité remonte aux premières années du christianisme.
A la vérité, le rituel de saint Sabas a été revu et amplifié par ses successeurs, notamment par Sophro- ^ius, patriarche de Jérusalem au vu* siècle, et par saint Jean Damascène au viii* ; mais Ton ne saurait
308 L'IMMACULKE CONCEPTION
légitimement attribuer à Tun ou à Tautre des annotateurs les passages qui concernent la fête. Il reste avéré que nombre d'Eglises illustres la célébraient depuis Fépoque de saint Sabas.
André de Crète, qui composa vers 675 des hymnes pour la fête de la Conception de sainte Anne *, nous^ apporte à ce sujet une information précieuse. Ce grand docteur ne se serait point appliqué à rehausser par des hymnes la cérémonie, si elle n'avait point joui d'un vif crédit auprès du peuple chrétien , crédit qui témoigne de son antiquité.
' Au siècle suivant, vers 744, Jean d*Eubée, malgré ses restrictions , confirme les données précédentes.
« Quoique cette fête, dit-il, ne soit pas reconnue par tous, nous la célébrons le 9 du mois de décembre *. »
Et il en précise la signification dans une phrase qui constitue un document certain :
(c La première de toutes les grandes solennités en l'honneur de Marie est celle dans laquelle Joachim ei Anne ont reçu la nouvelle de la génération de la Vierge Marie, immaculée, mère de Dieu, c'est-à-dire de sa conception et de sa naissance '. »
Si elle n'était pas générale, la fêle de l'Immaculée Conception était donc à ce moment en grand honneur dans beaucoup d'Eglises orientales. Sa commémoration , qui figure au catalogue des fêtes de l'année sur un manuscrit d'évangiles de la même époque, con-
' S. Andreœ Crelens. Opéra, cd. (^ombefis, p. 252. Paris, 1644.
* Joan. Eubsei monachi et presbyteri, Sermo in Concept, Deip.* n« 10, p. 101. In Sylloge monum. ad myst. Concept, Imm. \\ Deip. iUu»(randum, cura et iml. Ant. Rallorini S. J. Hoin», 18î>4.
^ Lac, c(7., p. 69.
ET SOS crL3t »•:
serve à la bifabotbôoiiC: Tuik-soÊt i^Mmu :i: « -'•-=:«témoignage '.
Un pcn plus tard, i'a^-""^ t .'-- *. •• : . —.1 dans un disc-cKir? sur it iL;*-«t-**- ' ri-Uif .-:*. - - -«vcienneté da inêiiH: i«i:'..
une fête laContriôio. ru u »l- -*• •- - -.j- ;r^--: joie et nous ppoiDr^ uit j lU.— — tii * ..-'r rpar Anne et Joar.-Lm. au^ \i *\^ *'. :•► ---- % — •.notre Dame et \krr^ lu^iL^ir^i— n; ii >-#:.'. •" de TeselaTas^e du pri'ii*: . L* - -i-^to::»' ■;: li •.- -:•:.' est comme laori-re Crt^f a;::'*^ i-i*>- «:. -!*- «::::* -ii * et prépare '. »
Rien de plu* cîii:?-
La croyance et isi ic* '-j:--rt.r-^* i i« 'r •' t::i ^ - 1:
ici relatées d'une fi: •î» -'*-' i»*"»-' -^ lU'^'^t^ iit v *:iaii-^taires.
Cinquante ans> hyr^^ . ^-trt •>* '-r^vr*-* ir* ,V."*- Tnédie cite la fête de 1^ 0,»i4 -^-^'j n, * ".'11.111*: vii*- o*^ plus pompeuses et de^-p^.* ^-..vj--* -^-r I'l.z^^. i ill'.r est splendide et illu-tre 1* -.'i-^^r^r c-e c^:.- ir^c.
dit-il, illustre par le c^.*rj.v-r*« frï*rlLt prov.>q::e-
fête qui n'a pas été ixitrï>dji;e depuis peu. mais qui, par son objet et dans l'ordie de* temps, est une de nos fêtes principales •. >
Ce fut probablement à l'occasion de la fête si chère
* J. s. Assemani. Kaiend, Erclrt. u/iir., I. V. p. 134. Konia\ i7»»0, ' Pétri Argor. Episcop. Oni. in Concept. S. .lnfi;r qu^mio <n>««v«
pu 8. Deip., p. 124 et 126. In Sytloge monum. P. Aut« n<ilK'rtni» ^ Georg. Nicomed. in Oraculum Concept. S, />eip. ()r,tl,» ap, l'oiubefis, Biblioth. P. P. nov., t. I, p. 905. Paris, i64H.
* Loc. cit. y p. 1015.
à ses sujets que Léon le Sage écrivit, en 880, l'homélie sur rimmaculée Conception dont nous avons parlé.
D'autres empereurs vont nous prêter main -forte.
Basile Porphyrogénète (975-1025) note au 9 décembre, dans son Ménologe, la fête de la Conception de sainte Anne, que Ton retrouve au même jour dans le rituel de l'abbé Nicon (1060), dressé pour le patriarcat d'Antioche *.
En 1176, l'empereur Manuel Comnène publie une Novelle qui met la fête de la Conception de sainte Anne au nombre de celles oii les tribunaux doivent chômer, afin d'imiter l'exemple de la cour et de la ville, qui la célèbrent avec éclat *.
Tous les calendriers grecs, les Diptyques grécoslaves ^, les Tables gréco- russes*, les Menées des Eglises unies ou schismatiques , mentionnent la fête et la marquent au 9 décembre.
Tous les monuments du rite grec prouvent sans réplique l'existence et Tancienneté de la manifestation religieuse que nous étudions.
Ils démontrent à la fois la réalité de la doctrine et la consécration de la doctrine par le culte populaire.
Immuables depuis plus de mille ans et attachés désespérément à cette immutabilité qui est pour eux. privés de la pierre angulaire , un fondement de certitude et un gage d'avenir, nos frères séparés n'auraient pas manqué d'accuser l'Eglise latine de nou-
* p. Passaglia, scct. vu, n. 1005, p. 1749.
* J. S. Assemani, Kahn, Eccl. univ,, t. V, p. 454. Romse, 17î)0. ^ Bolland., Acta S. S. Mail, t. I, p. lviii. Antv., 1680.
* Kalen, Eccl. univ.^ t. V.
ET S05 ccvn. kka: d • nts^-
veauté trompeuse* s^ik nxnitmt poi» en ur ^ '-^.** «a«'.^ et du culte, anjoardlmi pari^^». i^ja^r.oLey'^ÊÈi»»^ jr«ranties : leur fidélité aux tndsjcm& r.aunui»-^* ''.fn-pues depuis le haitième eoo»:-.^ x-rottru ^^ « — ».-> l'intacte vérité.
Les nombreases dédarai^.cs '^ ^it^ «.. .". •• «s.:.-rieures ou non â la Tépa;^:..^. z»r ^^-^':: < .,ombre sur ce point d'Li^t.-T*-. r.. -c ♦ • .^: ■•'■ *.• nouvelles luears.
Unies à TEglise grec-^j-'r. c-.LMr.r .»•- T* "« : : témoignages de la traril'îvr, . ■:<.-:.♦ >.• ,-.■«-•*: < rimmaculée Conception . k* ÏLz/.-^r^ i Arr^- \ -r -> Syrie, d'Egypte. d'Abyèricie. la *^\l-»^r, •-*•> ...-rr-..*-' . dans la pratique du culte con*^.?^ * I^.? 5,. ** i.,^j^* apportent de ce chef un ^^'.o'-r* ^ji^'^ k\ •:.>/*-proclamé.
Quelques indications chrono! v^-, ; -^^^ ♦ , /.* -, ;. -. ^ sanctionner ce dire.
En 1228,1e patriarche d'Arménie, vi^îtbîil 1^ céî^hr*: monastère de Saint-AIban. en Angleterre, aftirme a-jx religieux que la fête de la Conception de la Vierge existe dans son pays depuis un temps immémorial ^ .
Et voici comment, dans notre siècle, le primat d* Arménie, successeur du patriarche, consulté par
» Math. Paris, HUt. Anglor., ad ann. 1228, p. 242, cd. Paris,
Pie IX , remémore les souvenirs de son peuple (25 juillet 1849).
Bien que convaincu, dit-il, de la fidélité ancienne de notre pays à la doctrine de Tlmmaculée Conception, (( j'ai assemblé mes prêtres et j'ai soumis la question à une nouvelle enquête. Nous avons acquis la certitude que jamais l'idée de l'Immaculée Conception de la Vierge n'a provoqué un doute, et que l'Église arménienne a toujours repoussé avec horreur, respuerity... abhorrueril, l'opinion contraire. Interrogeant en outre les pères de notre foi, j'ai découvert que depuis les premiers siècles leurs hymnes étaient unanimes pour glorifier « la sainte Vierge, bénie (( dès le sein de sa mère, d'où elle était sortie sans (( tache, fleur qui ne peut se faner, fille d'Adam tout à « fait indemne, indemnatam (c'est-à-dire affranchie « de la condamnation qui atteint les autres hommes f. « plante bénie de notre premier père, et délivrée ^es « suites de la sentence qui le frappe » ; d'où il résulte clairement que la croyance à l'Immaculée Conception a toujours été professée par notre Eglise et enseignée par nos pères ^ »
Dans le même temps ( 10 juillet 1850), le patriarche de Babylone, répondant également à Pie IX, constatait la croyance de l'Eglise syrienne, qui n'avait jamais manqué d'attester sa foi par une démonstration publique.
« Nous sommes fermes dans cette croyance ; jamais nous n'avons lu ni entendu qu'aucun de nos pères et docteurs, anciens ou nouveaux, ait combattu ou rejeté cette notion; au contraire *... »
* MifT Ifassoun, Pareri de* vescovi^ I, p. 460. ' Pareri, III, p. 177.
Et le patriarche rapporte complaisammenl les textes de saint Éphrem et de Geoi^es Uard, transcrits ailleurs; et il ajoute qu*il Ta célébrer dès cette année la fête de Tlmmaculée Conception* c dont notre liturgie, écrit-il, nous a laissé depuis des siècles la commémoration' ».
Il ressort par surcroît de ces fragments que la même fête décrétée dix ans auparavant en Chaldée et rappelée par le patriarche, les archevêques et les évéques du pays, dans leur lettre à Pie IX , n*était qu'un prolongement de la fête ou commémoration usitée depuis bien des siècles en Syrie.
En Egypte^ les Cophtes célébraient la fête de la Conception de sainte Anne vers la même époque.
On voit à la bibliothèque vaticane, dans un manuscrit arabe , un très vieux catalogue de fêtes selon le rite cophte de TEglise d'Alexandrie, qui place au 13 décembre « la Conception de sainte Anne lorsqu'elle conçut Marie * » .
Nous trouvons en Abyssinie un trait semblable.
« Les chrétiens d'Ethiopie, écrit le protestant Ludolf, qu'on ne peut suspecter, ont une piété particulière pour la sainte Vierge , reine et pontife souveraine de tous les saints; et ils célèbrent dans Tannée trentedeux fêtes en son honneur '. »
Le calendrier d' Abyssinie, que Ludolf joint à son Histoire cTÉthiopie, met la fête de la Conception de sainte Anne au 16 décembre *.
* Partri, III, p. 177.
' A. Mai, Script, veter., t. IV, p. 14 et 15.
^ Jobi Ludolfi, Ad suam hist. JSthiop, Comment, y p. 402. Francof.,1691.
^ J. Ludolf. loc, cit,f p. 361.
« Les chrétiens d'Ethiopie, a dit plus tard le vicaire apostolique du pays , sont à peu près unanimes , malgré les atteintes de l'hérésie, à professer la doctrine de l'Immaculée Conception de la Vierge, et à déclarer Marie exempte du péché originel*. »
Sans doute plusieurs des témoignages mis en vue sont récents ; mais tous , vieux ou récents , publient la même vérité, à savoir : l'existence et Tantiquité du culte de l'Immaculée Conception dans les Eglises orientales.
Non seulement ce culte a survécu à la conquête musulmane et à toutes les persécutions , souvent atroces , que la conquête déchaîna ; mais il tire du fait de la conquête et des persécutions une preuve éclatante d'authenticité. Ce n'est pas sous la surveillance et sous les coups d'un implacable ennemi, que les communions religieuses peuvent se concerter, se développer et innover. Il faut même que les croyances soient bien profondément enracinées dans l'âme des adeptes pour résister à des attaques sans merci qui ont duré douze cents ans.
Un historien arabe * raconte qu'au commencement du XI* siècle, pendant le règne de Hakem Abu Ali Mansour, un des plus cruels oppresseurs du christianisme, on ne renversa pas moins de trente mille églises chrétiennes en Egypte et en Syrie. La fureur de spoliation monta au niveau de la fureur de destruction. Il est impossible d'énumérer les richesses que les mahométans enlevèrent aux chrétiens sous la
* Mgr Nicopolis, Pareri, II, 249, et IX, append., i, 15.
* Taki Eddini Makrisi, Hist, Copt. Christ, in jEgypto, arab. éd. et in ling. lat. transL ab H. J. Wetzer, 8. Solisbaci, 1828.
ET SON CULTE Pl'BUC tS OftIEXT )1S
forme de terres, d'argent « de vases sacrée, d'omements, de meubles. L'historien arabe se refuse â consigner les horreurs que les chrétiens «ubîrent. La plupart furent expulsés ou forcés d'émigrer : c'e«t k peine si le tyran tolérait les apostats.
De telles épreuves, que les croisades ne por*7it réprimer, n'étaient point propre^, on le cr/mpreod. aux recherches et aux méditations néce^^^ir^^ pour amener dans les Eglises ravagées des modifications ou (les nouveautés de doctrine.
Nous pouvons donc avancer hardiment que le triomphe du mahométisme, avant eu l'inévitable résultat de jeter les populations chrétiennef» dani» un abandon complet et une déchéance profonde, garantit l'intégrité primitive de leur foi , et par con^^quent Tantique possession du culte dont il s'agit.
Nous pouvons ajouter que le schisme qui , depuis Eutychès, a séparé les Églises d'Egypte, d'Aby«^i«îe et de Syrie de TÉglise grecque et latine , n'était {K/int fait pour provoquer entre elles des rapprochenu^nls ou des similitudes; et si nous découvrons dan» len Kglises séparées la doctrine des anciennes mélroy^Att^^ c'est qu'elle existait chez elles avant la wrparalîon.
Or, comme la séparation date du concile de ('Atulcédoine , tenu en 451 , il s'ensuit que dans les lvgliM?s d'Afrique et d'Asie mentionnées, la croyance et la fête relatives à l'Immaculée Conception précèdent cette époque et touchent aux premiers temps du christianisme , ce qu'il fallait démontrer.
316 L*JMMACULÉE CONCEPTION
Il faut ici ouvrir une parenthèse .
Au sujet de la fête populaire célébrée de temps immémorial dans les Eglises orientales , on a fait une objection que nous n'avons pas le droit de passer sous silence.
Il s'agit de la conception de sainte Anne , ont dit nos adversaires jouant sur le mot, non de la conception de Marie ; c'est la conception active de la mère, non la conception passive de la fille qui est en jeu. On célèbre la conception miraculeuse de Tune, non la conception immaculée de l'autre ; en d'autres termes, on fête sainte Anne qui a conçu, et non pas Marie qui est conçue. Le qualificatif même de la solennité , « Conception de sainte Anne , » atteste sa signification et forme une preuve irréfutable.
Telle est la prétention.
Tous les documents s'accordent pour ruiner une pareille proposition.
On a vu comment la tradition de l'Église grecque a parlé depuis l'origine sur le privilège de Marie et avec quels accents d'enthousiasme elle l'a toujours affirmé.
On verra plus loin que les témoignages ou formules liturgiques se tiennent au même niveau et ne
font que refléter l'opinion, souvent les paroles des Pères.
ET SON CULTE PUBLIC ES ORIE^T JtfT
Les dispuleurs ne peuvent rien opposer â ce» oui' liers de déclarations sûres qa'nne allégatioB naift iumdément.
Les pièces même, relatives à la cérémamie otriibrée sous la dénomination dont nos ennrmw aboMm*.. se tournent contre eux et les accaUenL Tirée» 6ts% Menées ou oflSces mensuek de la chrélieolé (creti^jue . elles ne sauraient avoir une meilleure source ni pr^^ duire plus d'effet.
Qu'on en juge :
« Celle qui seule parmi les mortels est tout a bàù, sans tache est annoncée anjoordlini aux ju^t» par un ange;... une montagne sainte est fondée sur le« entrailles (de sainte Annei... Le vase de sanctification se produit ' . j> A Matines , on lit :
ff Célébrons ce jour qui nous rappelle les oracles de l'ange prédisant la sainte conception de la Mère de Dieu parfaitement innocente '... »
a Les oracles des prophètes commencent à être accomplis dans la conception vénérable de la Mère de Dieu, qui seule est innocente et dans laquelle nous nous réjouissons '. »
« Aujoiu*d'hui est annoncée la pourpre inunaculée du Christ, tissue par la grâce de Dieu d'un sein stérile. L'univers célèbre aujourd'hui la conception de sainte Anne faite en Dieu ^. »
Et comme si ces assertions et ces distinctions capitales ne suffisaient pas, le formulaire ajoute en s'adres-
< Menxay ad viii et ix decembr., ap. Passaglia, pp. 1864 et 1865.
' Ibid^, ad IX decembr.^ p. 73.
^ Ibid,^ p. 78.
^ Stephanus Sabbaita, în MenœiSf ad ix decembr., p. 72 et 74.
sant directement à la personne sainte, objet de tant d'hommages :
c Nous admirons en vous , Mère de Dieu très glorieuse , une création extraordinaire , stupenda; votre conception est inouïe, nova; votre origine est exempte des règles ordinaires, e reliquorum numéro exempta * . n
U Anthologicon s'exprime de la même façon :
« Le cœur des prophètes a prédit cette enfant immaculée , innocente , cette fille de Dieu , qu'Anne stérile et inféconde conçoit... Célébrons-la aujourd'hui dans la joie de notre cœur, comme la seule créature, sous tous les rapports, sans tache *... »
Et encore :
« La glorieuse Anne conçoit maintenant cette créature innocente qui concevra un jour le Seigneur *. »
Devant des textes aussi formels, nulle ambiguité, nulle échappatoire n'est possible.
On fête la fille et non la mère : on rappelle une loi morale suspendue en faveur de Marie, et non une loi physique intervertie en faveur de sainte Anne; on célèbre l'innocence unique de l'une, non la maternité exceptionnelle de l'autre. Jamais l'Église grecque ne s'est avisée de scinder la conception de sainte Anne, qu'elle a toujours considérée et révérée dans son ensemble, en vue des perfections et des prérogatives infinies de la Vierge sa fille.
Ses affirmations , ses invocations , ses prières multipliées mettent sa pensée hors de doute et déjouent les tentatives qui voudraient l'obscurcir.
' Stephanus Sabbaita, in Menœis, ad iz decembr., p. 78. * Antholog., die ix decembr., p. 181.
La qualification de la fête ne peut rien changer au but ou au caractère de la fête.
Le nom ne fait rien à la chose, ni à la raison du culte.
Ne célèbre-t-on pas la fête de la Résurrection sous le nom de Pâques, et la fête du Saint-Esprit sous le nom de Pentecôte?
L'histoire ecclésiastique est pleine de similitudes qui achèveraient de détruire l'anomalie qu'on nous oppose^ quand même la tradition orientale n'en ferait pas justice.
L'Eglise grecque a d'ailleurs pourvu d'avance à sa défense et rendu vaine toute aggression , en ajoutant au qualificatif ces mots qui fixent irrévocablement le sens de la fête :
<K Conception de sainte Anne, par laquelle elle a conçu la Mère de Dieu. »
C'est donc la conception passive et sans tache de la fille , et non la conception active et entachée de la mère qu'on exalte.
Nous n'irons pas plus loin.
Rien ne motivant dans l'Eglise latine la confusion que nous venons d'éclaircir, il est inutile d'insister, et nous pouvons aborder sans arrière-pensée la seconde partie du sujet.