CHAPITRE I
l'immaculée conception kt la nécessité de la définition
I. Qu'est-ce que la définition de foi? — II. Progrès et développement des dogmes catholiques, sans changement ni altération de substance. Citations tirées de dom Guéranger, de saint Vincent de Lérins, de Thomassin. Paroles de Pie IX. — III. État de la question. Sentiments et vœux du monde catholique. — IV. Difficultés de Tentreprise. Hostilité des uns, timidité des autres.
On entend par définition de foi, dans la langue orthodoxe, le jugement doctrinal de l'Église catholique émanant de ses chefs légitimes, qui met une croyance au nombre des dogmes et force tous ses enfants à y adhérer sous peine d'encourir l'anathème et de se séparer de la communion des fidèles. Cette définition ou profession de foi publique , authentique , définitive , infaillible et obligatoire , arrive aux croyants par le ministère des deux pouvoirs destinés a les instruire et à les guider : le concile général et le souverain pontife.
Les décrets des conciles ne soitt censés infaillibles et obligatoires qu'après l'approbation solennelle du souverain pontife.
Les décrets du souverain pontife ne sont censés infaillibles et obligatoires qu'après la déclaration solennelle faite par lui ex cathedra j c'est-à-dire comme évéque des évêques, chef de l'Eglise et vicaire de Jésus-Christ.
Il n'y a pas deux manières de voir et d'exprimer
ces vérités historiques traditionnelles dans l'Eglise.
Elles reposent sur la parole explicite de Jésus- Christ :
« L'Esprit- Saint, que mon Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous suggérera tout ce que je vous ai dit *. »
« Lorsque cet Esprit de vérité viendra, il vous enseignera toute vérité ■. »
C'est au nom de cette promesse, de cette assi^ tance divine, qui expliquent la force conquérante de? apôtres et la victoire sans fin du christianisme, que l'Eglise procède et gouverne le monde. C'est de Jésus -Christ même son fondateur qu'elle tient son autorité, sa puissance invincible.
On peut citer d'autres textes évangéliques en faveur de ses droits. Bien qu'elles s'appliquent plus directement à l'infaillibilité pontificale , les paroles testamentaires, en quelque sorte, de Jésus-Christ à saint Pierre :« Confirme tes frères,... paissez mes brebis,' consacrent le pouvoir surnaturel de l'Église et joignent
^ Joan.. XIV, 26.
« Je/., XVI, i2.
un ordre formel du Seigneur à Tannonce qu'il fait de TEsprit-Saint.
En promettant d'être avec elle jusqu'à « la consommation des siècles », Jésus-Christ a mis le dernier sceau à ses engagements et assuré le règne éternel de son Église.
L'oracle divin n'a pas toujours parlé avec une égale netteté. Tous les dogmes ne sont pas venus à nous brillants d'une lumière qui écarte toute ombre et toute incertitude.
Dans l'intérêt même de notre foi, Dieu a voulu laisser aux recherches et aux disputes humaines le soin et le temps d'étudier , de contrôler, d'éclaircir, d'affermir la vérité. Il a voulu soumettre cette vérité libératrice à la loi universelle du développement et du progrès, en la livrant au vent delà discussion. Le doute et la lutte , longuement tolérés , devaient avoir et ont eu pour résultat de lui donner plus de profondeur et plus d'éclat.
ce Plusieurs choses, écrit saint Augustin au sujet des controverses de son temps, appartiennent à la foi catholique , lesquelles , agitées par les hérétiques , mettent dans l'obligation de les défendre et sont alors considérées plus attentivement, plus clairement entendues, plus profondément inculquées, de sorte que la controverse élevée par les adversaires devient une occasion d'apprendre *. »
' De Civit. Dei, lib. XVI, cap. ii, nM.
392 L*1MMACULËE CONCEPTION
Quand un dogme a passé durant plusieurs siècles par toutes les investigations et les attaques issues de la curiosité, de l'orgueil, de la haine, de la concupiscence , de la bonne ou de la mauvaise foi , il a fait ses preuves , et , appuyé sur le passé , il peut défier l'avenir.
Quand une doctrine a résisté à toutes les secousses provoquées par l'esprit du mal, elle peut réclamer l'hommage et le respect des gens de bien.
Une simple affirmation, une simple négation eiil offert trop de prise et donné trop beau jeu aux ennemis de Dieu. Affirmation et négation devaient se tremper au feu de la passion humaine , et cette épreuve décisive, que tous nos dogmes ont plus ou moins subie, les a tous rendus inébranlables. A part un petit nombre d'articles de foi fondamentaux, innés pour ainsi dire dans Tesprit de l'homme , l'ensemble de la doctrine catholique , nécessaire à l'instruction et à la sanctification des âmes, ne s'est déployé que par degrés, au furet à mesure des besoins, non point spontanément et irrévocablement à de certaines heures, mais élucidé peu à peu , délivré des obscurités , des équivoques , et présenté à la fin sous une forme précise , immuable , qui en déterminait à jamais l'esprit et la portée. L'Ecriture était la base et fournissait le fond que la tradition des Eglises , l'enseignement des Pères , le sens des fidèles , la pratique liturgique concouraient à pénétrer jusqu'au jour de la définition rigoureuse et de la proclamation décisive.
Le fond existait depuis le commencement ; la forme seule était nouvelle et mettait le fond en plein relief. Telle vérité qui paraissait obscure devenait claire ; telle autre vague ou douteuse devenait fixe et certaine.
La révélation ne s'accroît pas; le christianisme ne change pas : la doctrine seule s'illumine et prend plus de netteté et plus de consistance sous la pression des événements et sous la suggestion de l'Esprit- Saint qui la dégage et l'impose sans altérer son essence.
Organe de l'Esprit -Saint , l'Eglise interprète ses leçons et ses inspirations^ chaque fois que le besoin de la doctrine ou l'intérêt des fidèles est en jeu.
Le Symbole des apôtres est le premier modèle de l'intervention dogmatique de l'Église , agissant pour enseigner, diriger les chrétiens et les conduire à leur fin éternelle. Il rend témoignage à la vérité, selon l'exemple de saint Jean et de Jésus-Christ lui-même ; et. en rendant témoignage à la vérité, il guide la marche et garantit le salut de ceux qui acceptent et pratiquent sa loi.
L'Eglise ne se contente pas de définir la vérité : elle la répand, la protège après l'avoir définie contre les aggressions de toute espèce , afin de fonder et de maintenir la paix , la sécurité , l'union , la vie de ses enfants.
Par leur assistance, leur action continue, Jésus- Christ et l'Esprit -Saint aident l'Eglise dans sa tâche, et pourvoient à la garde de la vérité comme à son ascension graduelle, sans nulle variété ou modification de substance.
c Ce précieux développement, dit un savant théologien de notre temps S n'implique pas du tout que le fonds même de la révélation ait éprouvé un accroissement humain. »
* Dom Prosper Guéranger, Mémoire 9ur la question de l'Immaculée Conception de la très sainte Vierge. Paris, 1850.
304 LIHMACaLÉE CONCEPHON
La révélation montre ses diverses faces suivant les nécessités qui surgissent, rien de plus.
Il y a progrès par Fagrandissement et Texpansion des vérités anciennes, non changement par la transformation des vérités anciennes ou par l'addition de vérités nouvelles :
Un grand saint du v* siècle a expliqué de cette sorte le mécanisme doctrinal que nos adversaires aiment à méconnaître ou à fausser, surtout dans la discussion présente :
« Il se peut que les dogmes antiques de la céleste philosophie deviennent par le cours des âges plus éprouvés, plus limés, plus éclaircis; mais jamais ils ne sont modifiés, jamais tronqués, jamais mutilés. Ils peuvent recevoir la clarté , la lumière , la distinction; mais ils retiennent nécessairement leur plénitude, leur intégrité, leur propriété... Oui, il y aura des progrès dans la foi, mais aucun changement dans la foi... Évoluer n'est pas changer : quod evolvitur non proprietate mutatur*. »
Comme son divin fondateur, dont l'Evangile dit qu'il croissait en sagesse et en grâce, se proportioû' nant aux lois de la nature humaine , bien que dès le premier moment il ait été par sa divinité la sagesse et la grâce incarnée , l'Église croît chaque jour en éclat et en force, se proportionnant elle aussi aux lois et aux besoins de l'humanité, pour qui elle est créée.
€ La plénitude du Saint-Esprit, déclare le P. Thomassin, réside et a résidé dès le commencement dans
* Saint Vincent de Lérîns, Commoniiorium , cap. xxiii.
le cœur de l'Église ; mais elle ne se montre et ne se répand au dehors que selon les conseils de la Providence éternelle, qui conduit tout le genre humain comme un homme particulier, et chaque particulier comme tout le genre humain, par l^s degrés de divers âges. »
Et encore :
L'Eglise « éclairait, en déployant de temps en temps les trésors de la tradition , des points de doctrine et des usages de piété , qui n'avaient point encore paru parce qu'il n'avait pas été temps de les faire paraître ni d'en développer les traditions anciennes » .
Dans tous les siècles , les philosophes chrétiens ont reconnu, approfondi, publié la même vérité.
Pie IX aura la gloire d'appliquer le dernier mot à la question pendante :
c Toujours attentive à garder et à défendre les dogmes dont elle a reçu le dépôt, l'Eglise de Jésus- Christ n'y change rien, n'en retranche jamais rien, n'y ajoute jamais rien ; mais, portant un regard fidèle et sage sur les enseignements anciens, elle recueille tout ce que l'antiquité y a mis, tout ce que la foi des Pères y a semé ; elle s'applique à le polir , à en perfectionner les formules, de manière que les anciens dogmes de la céleste doctrine reçoivent l'évidence, la lumière , la distinction , tout en gardant leur plénitude, leur intégrité, leur caractère propre, en un mot, de façon qu'ils se développent sans changer de nature, et qu'ils demeurent toujours dans la même vérité , dans le même sens , dans la même pensée * . »
■ BuUe IneffabilU.
396 LIMMAGULÉE CONCEPTION
Finalement TEglise évolue ^ , monte , progresse , et s'achève en s'épanouissant, comme une plante, à laquelle saint Vincent de Lérins Ta comparée; maU elle ne change pas plus que la plante sa substance et son fond.
Elle dégage, précise la vérité nouvelle en main* tenant la vérité ancienne et en s'appuyant sur les données de la vérité ancienne. Ce travail de dégagement, de précision, aboutit à la définition par laquelle l'Église, comme tout ce qui vit, s'adapte aux circonstances variables et aux besoins successifs qui la pressent.
C'est ainsi que les dogmes naissent, grandissent et prospèrent dans l'Eglise catholique en partant d'un germe révélé; c'est ainsi que les recherches et les discussions, utiles pour éclairer et fortifier les dogmes, s'apaisent et font place au calme et à la certitude; c'est ainsi que toutes les autorités et les résistances humaines fléchissent devant l'autorité et la domination de Jésus- Christ, parlant par la bouche de ses représentants.
^ L' (f évolution, 9 le « développement successif >», le < devenir p, est le fond de Thistoire et de Thumanité, disent également nos adversaires. La première notion de cette vérité apparaît dans la Genèse.
« La fausse simplicité du récit biblique de la création, écrit Renan, a masqué le puissant esprit évolutionniste qui en fait le fond, n [Hini. du peuple d^hraël, 1. 1, p. 79-80.) « ... Cette belle page est un premier essai d*explication des origines du monde , impliquant une très justo idée du développement successif de Tunivers. » {Id,, t. II, p. 387-388.)
Hœctel parle de la même manière dans son Hi»l, de la Création universelle , p. 35-36.
L*ÉgIise ne fait que suivre les lois générales observées par Dieu et imposées par lui à son œuvre.
L'assistance de Jésus-Christ et Taction de TEsprit- Saint n'ont point manqué à l'Eglise dans la circonstance solennelle qui est en cause. Jamais définition ne fut plus opportune , plus pressante que la définition du dogme de l'Immaculée Conception, et jamais dogme ne fut plus mûr pour la définition. Une discussion de sept cents ans avait fouillé tous ses replis et ne laissait aucun point inaperçu. La vivacité même de certaines luttes , la passion de certaines personnes devenaient des garanties précieuses et provoquaient Tassentiment des plus difficiles ou des plus récalcitrants.
La doctrine de l'Immaculée Conception était arrivée à un degré de certitude théologique tel, que rien ne pouvait l'accroître ou le diminuer. La croyance, fondée sur l'Écriture , était démontrée par toutes les raisons qui peuvent satisfaire l'esprit et forcer l'entendement. Le génie des uns, l'instinct des autres, la foi de tous, s'étaient affirmés par toutes les manifestations capables d'entraîner le jugement. La tradition, la controverse, l'histoire, attestaient par leurs voix multiples la vérité de la doctrine et le désir du peuple chrétien de la voir consacrer.
Dieu avait parlé ; le messager de Dieu avait parlé ; les docteurs avaient entendu, compris, accepté, commenté la double parole de la Bible et de l'Evangile.
Les docteurs étaient d'accord ; la liturgie suivait et pratiquait leur enseignement. A force de creuser le
mystère , on avait découvert tous les liens qui Tunissaient aux mystères fondamentaux de notre religion. Les conciles avaient fait leur profession de foi. Les fidèles s'inclinaient; les dernières résistances étaient vaincues , les dernières difficultés évanouies. L'Eglise, toujours favorable au privilège de Marie et admirablement instruite de la situation , sentait que Theurc suprême avait sonné.
La croyance apparaissait désormais sans voile et sans conteste.
Il ne restait qu'à lui donner la forme précise, rigoureuse , définitive , immuable , qui devait en faire un dogme obligatoire.
Le saint- siège recevait de toutes les parties du globe d'ardentes sollicitations. Les évéques apportaient chaque jour au souverain pontife, avec leurs propres vœux , l'acquiescement et les vœux de leurs diocèses. Les théologiens demandaient à l'envi une solution, réclamée, ébauchée depuis plus de quatre cents ans. L'opinion de la majorité catholique s'exprimait avec une véhémence et un ensemble qui ne souffraient plus de retard ou de tergiversation.
Le saint-siège céda sans se départir, malgré la certitude des choses et l'élan général, des règles de sa prudence ordinaire. Il fit appel à tous les évèques de l'univers ; il institua des comités spéciaux ; il mit à contribution les plus savants et les plus pieux. Il s'entoura de toutes les ressources que la sagesse et le génie mettent à la disposition de l'humanité en quête des secrets divins.
La tâche était délicate, sinon périlleuse , et nous allons en faire ressortir les difficultés ainsi que les progrès et l'achèvement.
Après avoir montré les constructions ininterrompues de l'édifice, il faut en dresser le faîte et le couronnement.
L'histoire de la conclusion devenue inévitable sera la plus sûre glorification de l'acte du saint-siège.
Quand Pie IX manifesta l'intention de proclamer dogme de foi l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, on vit se produire un mouvement extraordinaire de surprise et d'attention : trait à noter dans un siècle qui avait la prétention de se désintéresser des affaires religieuses et qui les regardait comme indignes de lui. Tout l'univers s'émut et prit parti dans la question. On put alors se convaincre que l'indifférentisme dont le siècle se targuait n'était qu'à la surface, et qu'il suffisait d'une étincelle pour ranimer l'étemel foyer qu'entretient la lutte de nos intérêts surnaturels.
Depuis plusieurs siècles le saint^siège n'avait point prononcé solennellement de définition dogmatique. Le dessein de Pie IX parut donc un fait nouveau, étrange, prodigieux, qui, s'il réjouissait les chrétiens fermes, les hommes éclairés et les vrais amis de la Vierge , surprenait , effrayait certains chrétiens timides ou ignorants et, d'autre part, heurtait directement les soi-disant progrès et l'orgueil de la libre pensée. C'est pourquoi les doutes, les craintes, les objections des uns, les attaques et les railleries des autres se donnèrent libre carrière. Le saint-père,
était trop pénétré de ses devoirs, trop sûr de son droit, de la bonté de sa cause et du résultat qui Tattendait, pour se laisser arrêter ou troubler par l'hésitation des gens pusillanimes ou la violence des méchants. Il alla donc tranquillement, recrutant chaque jour de nouveaux adhérents , et finit par remporter une victoire éclatante.
Les incrédules en furent pour leurs objections et leurs sarcasmes , les croyants timorés pour leurs appréhensions. Après la révolte et Tétonnement des premiers jours, les esprits forts se turent, les esprits faibles se rallièrent. L'apaisement succéda à la vaine agitation ; et si nous voyons aujourd'hui l'ennemi maintenir son attitude hostile, nous pouvons dire que les enfants de l'Eglise n'ont plus qu'une âme à l'égard de la Vierge, et que le culte de l'Immaculée Conception ne cesse de grandir dans la foi comme dans la pratique du monde catholique.
Avant de commencer le récit des opérations inaugurées par Pie IX le 2 février 1849, à Naples, durant l'année de son exil , il importe de rappeler les événements qui précédaient son entreprise et qui lui servaient de base. Il importe de rappeler tout ce que TEglise avait déjà fait ou préparé pour la définition. (]omme en d'autres circonstances, l'Église marchait sur un terrain connu. Le passé devenait le gage de Tavenir. La discussion sept fois séculaire qui guidait le saint-siège était la meilleure des conditions et rendait le succès infaillible.