L^IMMACULÉB CONCEPTION ET LE CONCILE DE BALB
I. Initiative du concile de Bâle. Préparation minutieuse et grandeur du débat. Quatre peuples , quatre lutteurs en présence. -— II. Mémoire de Jean de Ségovie. Arguments pour et contre. Nécessité de la conclusion. — III. Décision favorable du concile, devenue caduque par suite de sa séparation d*avec Rome. Attitude des peuples et des Églises.
Vers le milieu du xv"" siècle , le concile de Bâle manifeste hautement Fintention de terminer la dispute qui trouble depuis si longtemps la chrétienté, et il s'empresse de mettre la question à l'étude. Il s'entoure de tous les documents, de toutes les ressources de l'époque, et il confie les recherches aux hommes les plus pieux et les plus expérimentés. Tous les pays d'Europe s'associent à l'œuvre du concile ou suivent ses travaux avec une ardeur passionnée.
Jamais il n'y eut autant d'accord et l'on ne parut aussi près de la fin.
Cette première tentative générale remonte à l'année 1435. Elle a donc phis de quatre cent cinquante
années de date. On voit que TEglise prend son temps et qu'elle met aux grandes choses qu'elle opère un soin , une attention , une réserve dignes de leur importance et de leur action dans le monde.
Nous avons signalé en parlant de la fête, au livre de V Histoire du culte, l'entreprise ancienne dont il s'agit. L'heure est venue de l'étudier avec les développements qu'elle comporte et d'en faire le point initial de l'exposé des événements qui doivent aboutir au succès.
Un illustre théologien espagnol, Jean de Ségovie, a la gloire de lever le premier l'étendard en faveur de Marie, et d'ouvrir la tranchée.
Quatre nations, on le sait, l'Italie, la France, l'Espagne et l'Allemagne, étaient représentées au concile de Bâle ; et bien que la célèbre assemblée ait fini par un schisme , ses décisions n'en restent pas moins précieuses pour l'intelligence et la solution des questions qu'elles concernent.
Nulle ne provoqua plus d'application et de sollicitude que la question de l'Immaculée Conception, alors en pleine controverse.
Le pape avait envoyé ses légats a latere, avec la mission expresse d'assister aux discussions et de lui en rendre un compte rigoureux.
Dès les premiers jours, le cardinal Louis d'Arles, juge de la foi, soumit le sujet à la section du concile affectée à l'examen des matières de foi , section que lui-même présidait, et qui comptait un nombre égal de membres pris à chacune des nations présentes.
Tout était combiné de façon à donner au débat et au jugement les plus sûres garanties d'impartialité.
Quelques membres du comité ayant demandé que la croyance a l'Immaculée Conception fut déclarée pieuse avant toute contestation, la majorité décida qu'elle n'était pas />«ei/«e, mais hérétique j si elle n*était pas vraie , et qu'il fallait premièrement éclaircir ce point capital d'où tout allait dépendre.
L'affaire fut donc portée à la section de la foi.
Les deux groupes, l'un hostile, l'autre favorable au privilège de Marie, chargés plus spécialement de conduire le procès, avaient, à l'instar des peuples personnifiés au comité , le même nombre de champions d'une renommée, d'une force égales.
Le P. Jean de Monténégro ^ général de l'ordre de Saint-Dominique, et le cardinal de Turrecrematay religieux du même ordre, puisqu'il était écrit que la résistance viendrait toujours et presque exclusivement de ce côté , se présentaient contre Marie immaculée.
Le P. Pierre Perqueri^ des Frères Mineurs, et Jean Honzalez, ou Conteras, chanoine de Tolède, théologien du roi de (bastille, délégué au concile en cette qualité, et plus connu sous le nom de Jean de Ségovie, sa patrie, soutenaient la cause de la Vierge.
Ces quatre lutteurs, indiqués déjà au livre de Vllisloire du culte ^ avaient débuté ou, si l'on veut, escarmouche, à Taide de mémoires ou de traités considérables , renfermant leurs moyens d'attaque et de défense.
C'est grâce à ces écrits, composés avec la conscience et la science que les travailleurs de ce tenip^ mettaient à leurs ouvrages , que nous connaissons et que nous pouvons reconstituer les incidents du conflit.
ET LE CONCILE DE BALR 41 i
« Quoiqu'on ait souvent discuté ce sujet, dit Jean de Ségovie , dans les écoles, les universités, les églises, les monastères, les tribunaux séculiers et ecclésiastiques et dans la cour romaine, cependant il n'a jamais été, que Ton sache, proposé d'une manière authentique pour être défini, comme il a été introduit authentiquement et d'office dans le. saint concile général de Bâle * . »
Voilà le « sujet » et ses antécédents bien précisés.
La croyance restant douteuse et la vérité en suspens, poursuit Jean de Ségovie, puisqu'on peut soutenir le pour et le contre sans se séparer de l'Eglise , laquelle, malgré ses préférences avouées, n'a pas encore prononcé; et d'autre part, l'incertitude plusieurs fois séculaire maintenant le trouble dans la chrétienté, il devient urgent d'en finir et de rétablir Tordre par un jugement définitif.
C'est pourquoi le concile doit pousser l'enquête et la mener jusqu'au bout, en déclarant la croyance conforme à l'Écriture, à la tradition, à la raison.
Jaloux de démontrer sa thèse et d'obtenir ce qu'il
* Joan. de Segovia, Allegaiiones et avisamenla pro informaiione Patrum concilii Basileensis an, 1436, circa SS. Virginie Marias Immaculaiam Conceptionem, ejusque prœservationem a peccato ori- (jinalif etc. Studio ac Labore Pétri de Alva et As torga. Bruxelles, 1664, p. 528.
in L'IMMACULÉE CONCEPTION
demande, Jean de Ségovie compare les deux opinions et discute leurs arguments.
Bien que vous admettiez comme nous, dit-il à ses adversaires, que Marie surpasse toutes les créatures en sainteté , vous êtes forcés de conclure qu'elle a été <( odieuse à Dieu avant de lui être agréable, laide à ses yeux avant d'être belle, pleine de péché avant d'être pleine de grâce, souillée par l'iniquité avant d'être ornée par la vertu, esclave avant d'être souveraine, servante du démon avant d'être reine des anges, fille de Satan avant d'être fille de Dieu ».
Quelle est donc, s'il vous plaît, reprend le docteur espagnol, et en quoi faites -vous consister la supériorité de Marie sur les autres créatures?
Vous reconnaissez que nous sommes plus logiques que vous, quand nous prétendons que Marie a toujours été « agréable à Dieu, toujours belle, pure, aimée , pleine de grâce , toujours digne d'être la fille chérie de Dieu , souveraine du ciel , reine des anges ]d.
Nous suivons l'Écriture, qui nous enseigne la perfection infinie de la Vierge.
Vous répudiez l'Ecriture ou vous la torturez, en restreignant la perfection et en mettant hors de cette perfection infinie le moment primordial de l'existence de la Vierge.
Vous allez contre l'Eglise, qui nous a constamment enseigné que la Mère de Dieu était e parfaite et digne de son Fils ' » .
Vous allez contre Tassentiment du peuple catholique, qui sacre, pour ainsi parler, la vérité par son adhésion générale.
* Jean de Sëgovie, ioc, ci7., p. 518.
Et LE CONCILE DE BALE 413
Quand tout plaide en notre faveur, nous avons le droit d'exiger la preuve que notre croyance est fausse, et le droit de la garder jusqu'à cette preuve contraire que vous ne pouvez fournir.
On voit par ce résumé que la controverse était arrivée au xv* siècle à un point de développement qu'elle n'a guère surpassé.
Quelques nouveaux extraits du mémoire de Jean de Ségovie achèveront de nous instruire et montreront une fois de plus l'unité , la suite et la puissance de l'opinion orthodoxe.
a L'Ecriture enseigne , écrit le théologien du roi de Castille, que cette Vierge bienheureuse écrasera la tête du démon; que son origine sera brillante comme une étoile ; qu'elle naîtra droite comme une tige ; que Dieu posera en elle son tabernacle comme dans un soleil; qu'elle se tiendra debout comme une reine à la droite de Dieu ; que le roi du ciel admirera sa beauté ; que le Très-Haut l'a sanctifiée comme son tabernacle, l'aidant dès le matin; que des choses glorieuses ont été dites d'elle comme étant la cité de Dieu, cette cité dont Dieu même a jeté les fondements ; que la sainteté convient à cette demeure ; que cette Vierge a été la possession de Dieu dès le commencement de ses voies ; qu'en elle se trouvera toute grâce de la voie et de la vérité et toute espérance dé la vie et de la vertu ; qu'elle figurera entre les filles d'Adam comme un lis entre les épines ; qu'elle sera réponse et l'amie de Dieu , belle , charmante , douce , brillante, aimée, choisie, parfaite, immaculée, très belle, très aimée. Enfin l'Ecriture dit d'elle qu'elle est toute belle, et qu'en elle il n'y a aucune tache,
aucun défaut. Voilà ce que l'Écriture nous apprend de la bienheureuse Vierge Marie, comme lui étant propre avant sa naissance*. »
Il est donc manifeste , ajoute Jean de Ségovie, que TAncien Testament place Marie dans une zone spéciale, en dehors et au-dessus de la misère humaine, et que sa naissance , comme sa personne et sa vie , jouit d'un privilège particulier.
Le Nouveau Testament ne parle pas moins clairement :
a II nous dit que Marie est pleine de grâce , que le Seigneur est avec elle , qu'elle est bénie entre toute:* les femmes, que toutes les générations la déclareront bienheureuse, que le Seigneur a fait en elle de grandes choses, que le Fils de Dieu Ta vénérée comme sa Mère •. »
Donc le Nouveau Testament corrobore TAiicien et proclame de mille façons la magnificence de la d femme vêtue du soleil, qui a la lune sous ses pied> et sur sa tête une couronne de douze étoiles ^ » .
L'enseignement des Pères , la tradition , la liturgie, la dévotion universelle s'accordent pour reconnaître à l'Evangile et à la Bible leur véritable sens , et pour imprimer à la doctrine que l'Esprit-Saint a révélée tous les signes demandés par l'Eglise d'une c vérité catholique * » .
Dominé par ces souvenira sacrés, le rapporteur invite le concile, qui ce tient la clef de la science et de
' Jean de Ségovie , loc. cil.
• Loc. cU, ' Loc. cit.
* Loc. cit., p. 515,