CHAPITRE VI
L*IMMACULÉE CONCEPTION ET LES ACTES PONTIFICAUX RELATIFS A LA DÉFINITION, DU XV1« AU XVIl' SIÈCLE
I. ContiiLuatibn de la lutte. Dominicains contre dominicains. Catharini contre Spina. Saint Pie V et les bulles Ex omnibus et Super spéculum. Clément VIII et le catéchisme de Bellarmin. Dispositions et déclarations immuables du saint -siège en faveur de Marie. —-II. État de Topinion. Paul V et la bulle Régis pacifici, — III. Grégoire XV et son décret condamnant au silence les adversaires de Marie. Urbain VIII et la décision du saint Office. Ordre militaire de Tlmmaculée Conception. Urbain VIII et son hvmne à Marie.
En dépit de tant d'échecs qui les affaiblissaient et diminuaient leur autorité aux yeux du peuple chrétien, les ennemis du privilège de Marie ne voulaient pas se rendre : incapables de lutter face à face, ils louvoyaient et cherchaient des diversions , même aux dépens les uns des autres.
C'est encore un dominicain qui rouvre les hostilités.
Barthélemi Spinn , religieux célèbre de Tordre ,
n'osant attaquer la décision du concile de Trente, greffée sur la décision du concile de Bâle , s'en prit au cardinal Cajetan , qu'il accusait de faiblesse et de trahison vis-à-vis des traditions de son ordre; et non content de protester de la sorte, il reprit et publia, en 1548, le traité du cardinal de Turrecremata soumis au concile de Bâle contre la prérogative de Marie.
Cette fois, on vit un dominicain descendre dans Tarène pour la cause de la Vierge , et combattre son frère .
Indigné du rôle qu'on faisait jouer à son ordre, plus ou moins personnifié dans Spina , Ambroise Calhariniy dominicain comme Spina, s'empressa de le réfuter, en ajoutant à sa réfutation une apologie de l'Immaculée Conception*.
L'œuvre de Catharini porta un coup terrible aux contempteurs de la Vierge , réduits , pour justifier leur obstination, à s'abriter derrière les noms de saint Thomas et de saint Dominique , dont ils soutenaient, à les entendre , la mémoire et l'honneur.
Les dominicains réfractaires et leurs partisan:^ allaient subir un déboire nouveau.
Un autre membre de l'ordre, celui-ci pape et canonisé, va leur donner encore tort.
Saint Pie V, religieux dominicain élevé au souverain pontificat , condamne formellement dans sa bulle Ex omnibus (1567) la soixante-quatorzième proposition de BaïuSy ainsi conçue :
* Disput. pro verit, Imm, Conc, B, V., etc. Rome, 155i. Catharini accuse Spina d'avoir refait à sa manière, sinon composé de toutes pièces, le livre mis sous le nom de Turrecremata.
« Personne y excepté Jésus -C4irist, n'est exempt du péché originel : ainsi la sainte Vierge est morte à cause du péché qu'elle avait contracté dans Adam ; toutes les afflictions de sa vie ont été pour elle , comme pour les autres hommes, des expiations du péché originel ou actuel. )>
La négation était expresse : la condamnation ne Tétait pas moins et ne pouvait prêter à Téquivoque.
Mais saint Pie Y ayant, trois années plus tard, dans sa bulle Super spéculum (1570), défendu aux deux partis de se traiter mutuellement d'hérétiques , les ennemis de la Vierge se retournèrent avec leur souplesse ordinaire et prirent texte de cette interdiction pour nier les effets du premier jugement.
Il n'en constitue pas moins un nouvel hommage de la papauté à Marie conçue sans péché, et une nouvelle étape vers la légitime conclusion de la querelle.
L'animosité des sectaires toujours vaincus était arrivée au point que certains d'entre eux, Hessels^ disciple de Baïus, par exemple , qualifiait la croyance à l'Immaculée Conception de <( superstition » ^ Le souverain pontife visait ce flot montant de passions et d'injures quand il frappait Baïus, rebelle aux décrets des conciles et par conséquent aux lois de l'Église, tout en prescrivant à ses adversaires le calme et la modération.
A la fin du même siècle, Clément VIII donne, dans, un rescrit du 1" juillet 1598, une éclatante approbation au catéchisme de Bellarmin que ses deux suc-
' V. Petrus de Al va et Aslorga, Radil solis, col. 2145^
cesseurs, Urbain VIII et Benoît XIV, loueront à leur tour, Fun en 1633 par sa constitution Ex debito, l'autre par un bref du 7 février 1 742 * .
Or que lisons-nous dans ce catéchisme célèbre, recommandé par Clément VIII à l'Église universelle?
A la question : « Que signifient les mots pleine de grâces? » le catéchisme répond par ces mots topiques:
« Notre-Dame est pleine de grâce , car elle n a été infectée de la tache d'aucun péché , ni actuel ni originel, soit mortel, soit véniel*. »
Nous pourrions citer d'autres suffrages et produire d'autres actes pontificaux utiles à notre thèse.
Mais il faut se borner.
Depuis le règne de Sixte IV jusqu'au règne de Clément VIII , c'est-à-dire depuis la fin du xv* siècle jusqu'au commencement du xvif (1474-1605), tous les papes, ou peu s'en faut, Innocent VIII, Alexandre VI, Jules II, Adrien VI, Clément VII, Paul III, Pie V, Sixte V, ont tenu à honneur de manifester plus ou moins nettement les constantes et traditionnelles dispositions du saint-siège envers Marie immaculée.
Nous avons insisté seulement sur les bulles mémorables qui ont laissé une trace lumineuse dans Thigtoire du dogme.
Nous continuerons d'agir avec la même sobriété, tout en donnant la mention de l'écrivain et l'hommage du croyant aux rescrits qui vont suivre.
* V. Plazza, Causa Imm, Concept. B, M. V'., act. i et ii.
* Docirina crisiiana , cap. v. Dichiarazione dell' Ave Maria,
Au commencement du xvii'' siècle, où nous sommes parvenus, la cause de Marie avait fait des progrès considérables. Elle ralliait la majorité des docteurs, le gros du clergé et du peuple. Chaque fois qu'un prédicateur, entraîné par des sentiments contraires à Topinion commune, s'oubliait jusqu'à combattre ou railler en chaire la doctrine de l'Immaculée Conception, l'auditoire se soulevait, et Tindignation allait parfois si loin , que le fait porté devant Rome provoquait l'intervention et la censure du souverain pontife.
Pour prévenir ces conflits sans cesse renaissants, Paul V, dans sa bulle Régis pacifici (9 juillet 1616), relève les condamnations formulées par Sixte IV et saint Pie V contre ceux qui discutent le sujet en public. Puis, voyant que cette interdiction n'amène pas le résultat espéré , il prend l'année suivante une mesure qui marque une démonstration radicale de la papauté en faveur de l'Immaculée Conception.
Par un décret du tribunal de l'Inquisition , paru le 31 août 1617, Paul V, devenant plus hostile aux adversaires de Marie , leur défend expressément d'avancer ou de soutenir leur opinion en public.
Comme tout le mal, dit le pape, vient des attaques dirigées contre la doctrine de l'Immaculée Conception, qui irritent les populations, nous défendons qu'on les expose en public dans des sermons ou des écrits.
Mais Paul V né se borne pas à cette prohibition.
Par une antithèse significative, il autorise les partisans de la doctrine à exprimer, à soutenir leur opinion, sous la seule réserve de laisser dans Tombre leurs contradicteurs.
Il n'est pas besoin de s'appesantir sur le sens et la portée de ce décret.
Il tranchait pour ainsi dire la question en ouvrant la voie aux uns , en la fermant aux autres.
Jusqu'à ce jour, les deux partis avaient eu des libertés semblables : ils étaient mis au même rang; ils ne pouvaient ni s'accuser mutuellement d'hérésie, ni discuter leur croyance en public.
Le présent rescrit change toutes les conditions.
La doctrine de l'Immaculée Conception a le droit de s'affirmer ; la doctrine opposée doit se taire.
Rome découvrait de plus en plus son plan et marchait au but avec cette tranquille et impeccable majesté que rien n'arrête ou ne dément.
Elle répondait du même coup à l'attente générale, dont elle constatait et respectait les visées.
On peut donc dire que l'acte de Paul V est un événement très important pour l'histoire du dogme.
Il montre la- persistance et la profondeur de la foi chez le peuple chrétien, l'indéfectible unité de sentiments et de desseins dans l'Eglise infaillible.
Il était réservé à Grégoire XV de donner une autre preuve de cette constance providentielle qui fait la force de TEglise romaine.
Non seulement Grégoire X\\ dans un décret de l'Inquisition du 24 mai 1622, réédite toutes les défenses portées par ses prédécesseurs, et notamment par Paul Y; non seulement il prohibe les négations et les discussions publiques relatives à l'Immaculée Conception, mais encore il interdit de nier ou de discuter la croyance dans des réunions ou des colloques privés.
En d'autres termes , il condamne au silence les adversaires de Marie.
N'est-ce point la reconnaissance réelle, sinon expresse, du mystère, proclamée deux cent trente ans avant la définition ; et ne peut- on pas soutenir que Rome s'est déclarée depuis plus de deux siècles dans une affaire capitale , que la libre pensée ignorante ou menteuse prétend inconnue de nos pères et surgie de nos jours?
Grégoire XV ne formule une exception qu'au profit des dominicains , auxquels il permet , en souvenir de leurs services, de s'occuper « entre eux seulement, et non avec d'autres personnes* », du sujet soustrait aux dangereuses controverses qui troublent la chrétienté.
' Beffest, authenLf p. 189, à la suite de VArmenlarium Seraphieum de Gaspard de la Fuentc. Madrid, 1619.
^39 .£.... ; L'IMMACyLÉE CONCEPTION
Cette restriction limitée à Tordre de Saint- Dominique n'ôte rien à la signification de Tacte pontifical. Le décret de Grégoire XV vaut, nous le répétons, une définition indirecte du mystère, puisque l'Eglise infaillible ne peut ni étouffer la vérité, ni propager Terreur. Il reconnaît fausse la doctrine qu'il écarte ; vraie la doctrine qu'il protège. Il affirme et recommande implicitement la croyance favorable à Tlmmaculée Conception; et quand, peu de temps après, Urbain VIII fut pressé par le roi d'Espagne Philippe IV d'aller plus avant, il avait le droit de répliquer que tout était entendu, et qu'il ne restait qu*à prononcer la formule de la définition.
Le pape, néanmoins, eut soin de faire appuyer sa réponse par une décision du saint -office.
Après trois séances mémorables du 25 novembre 1625, des 25 et 29 janvier 1626, le saint- office concluait que Grégoire XV, Paul V et Sixte IV, prédécesseurs d'Urbain VIII, s'étaient prononcés dune façon assez catégorique pour établir la vérité, laquelle n'avait plus besoin que d'être définie ^
Urbain VIII fit mieux encore : il ne se contenta pas d'imposer silence aux ennemis de la Vierge; il revint sur la condamnation de Baïus, et la renforça expressément. Se fondant sur la bulle de saint Pie \ , de 1567, dont nous avons parlé, et d'une bulle de Grégoire XIII, qui l'avait suivie en 1579 , il déclara les propositions de Baïus contraires à l'Immaculée Conception, « hérétiques, erronées, suspectes, téméraires, scandaleuses et offensives des oreilles pieuses » (1641).
Voilà donc la doctrine hors de l'atteinte des contra-
* Décréta sancta Officii Januarii 1627.
dicteurs, et les téméraires qui osent l'attaquer décrétés d'hérésie. Entre temps, le même pontife institue à la prière dlsabelle , reine d'Espagne , l'ordre militaire de l'Immaculée Conception, qui, propagé en Autriche, devait se signaler contre les Turcs et rendre de grands services à la chrétienté. Le saint-père bénit lui-même l'habit de Tordre et l'envoie à la reine *.
Avant son élévation à la papauté, Urbain VIII s'était distingué par son dévouement à Marie, et il avait composé un hymne célèbre en l'honneur de rimmaculée Conception.
c Vous avez été choisie par l'Éternel et conçue sans la tache originelle ', » disait dans son invocation à la Vierge l'éminent poète Barberini, traduisant le sentiment commun que, pape, il devait satisfaire d'une autre manière.
' il. Maracci, Pontifices Mariani, p. 252. Romse, 1642. ' Veiasquez, De Maria Imm, Concept,, lib. IV, dissert, vi, adnot. II.