CHAPITRE VIII
L*I1IMACUL6b conception et les actes aOYAI/X KBLATIPS A LA DÉFINITION, DE LA PIN DU XVII* AU XU* SlàCLE
Nouvelles tentatives de Charles II. Correspondance de la cour d^Espagne et de la cour de France. Réponse de Louis XIV. Lettre de Tambassadeur de Charles IL — IL Lettre de Tambassadeur de Philippe V. Réponse de Louis XV. — III. Charles VI, empereur des Romains, et Clément XII. Nouvelles et plus pressantes suppliques. Réponses semblables et expectantes du saint -siège. Lettre de Charles III, roi des Deux-Siciles, à Benoit XIV. — IV. Léonard de Port-Maurice et son annonce prophétique.
L'Espagne ne devait pas s'arrêter là, et ses princes allaient encore traduire et formuler ses vœux.
Leurs efforts, joints à l'intervention plus ou moins favorable d'autres souverains, remplissent la dernière année du xvu* siècle et la première partie du xvin*.
Pendant cette période, une correspondance active s'établit entre la cour d'Espagne et la cour de Francd au sujet de la définition : l'Espagne toujours ardente à poursuivre ses revendications ; la France non moins
dévouée à la cause de Marie, mais y mettant plus de tempérament.
Sollicité par Charies II, dans une lettre du 24 septembre 1699, de le seconder pour obtenir du saintsiège la solution tant souhaitée , Louis XIV répond d'une façon qui, tout en démontrant sa complète adhésion à la doctrine, donne d'utiles renseignements sur Tétat de la question et sur les dispositions des esprits.
Emanant d'un tel personnage, cette lettre significative mérite d'être citée tout entière.
« Très haut, très excellent et très puissant prince, notre très cher et très amé bon frère , beau -frère et nepveu : La dévotion particulière que nous avons envers la sainte Vierge se raporte parfaitement à la piété dont Vostre Majesté nous donne des marques par sa lettre du 24* du mois de septembre dernier : non seulement nous reconnaissons toutes les plus hautes prérogatives dans la Mère de Dieu , nous souhaitons encore que ces pieux sentiments fussent communs à tous les chrestiens. Nostre royaume est sous sa protection. L'université de Paris a de tout temps signalé son zèle pour la gloire de la sainte Vierge. C'est cette mesme université qui soubtint ardemenl le mistère de l'immaculée conception loni^u'il fut le sujet des plus grandes disputes des siècles passés. Ainsy nostre dévotion particulière, l'opinion constante des plus sages et des plus éclairés théologiens de nostre royaume, nous obligent à croire le saint mistère et nous feraient voir aussi avec plaisir qu'U fust un point de foy pour toute l'Église. Mais c'est à elle seule à décider sur de semblables matières; les
papes et les conciles ont esté également retenus sur rarticle de la conception immaculée. Il £iat croire que Dieu veut que ce mistère demeure encore caché et peut estre que le même zèle qne Ton aj^rterait à presser une décision ne servirait qn*à Êdre renaître les anciennes disputes heureusement détruites et produire de nouveaux troubles dans TEglise. Ces considérations nous empeschent de faire au pape les instances que Yostre Majesté nous propose. Nous louons cependant le zèle dont elle est animée , et nous espé^ rons qu'il luy attirera de Dieu les bénédictions que nous souhaitons très sincèrement, priant sa divine providence qu'elle vous ayt, très haut, très excellent et très puissant prince, notre très cher et très amé bon frère, beau-frère et nepveu, en sa sainte et digne garde. Escrit à Marly, le 5' novembre 1699. Vostre bon frère , beau-frère et oncle. — Louis — Rubrica — Colbert — Rl'brica * . »
Cette pièce est extrêmement précieuse.
Elle permet de constater que l'opinion de la cour de France était conforme sur le fond à celle de la curie romaine. La réserve de Louis XIV tient seulement à l'opportunité, non à la nécessité de la définition ou à la vérité de la doctrine. Le monarque hésite, prie, attend comme le pape ; mais sa foi, son zèle à l'égard de la croyance et du culte denneurent en dehors de toute suspicion, et ils s'ex^ priment avec une franchise qui fait honneur au roi
* Cette lettre et les suivantes, absolument inédites, nous ont été fournies par les archives de Madrid , grâce à l'obligeant intermédiaire du R, P. Baudrillart, oratorien. (Archiva gênerai central, Eêtado-legajo 4676.)
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très chrétien. Nul n*a témoigné plus de vénération et plus d'amour pour le mystère de l'Immaculée Conception.
Rappelons que Louis XIV avait déjà donné la mesure de sa piété en demandant et obtenant de Clément IX, dans Tannée 1668, la permission de célébrer en France avec octave la fête de llmmaculée Conception.
Il est à croire que le souvenir poignant des guerres religieuses, ravivé plutôt qu'adouci par le spectacle de querelles théologiques persistantes, entrait pour beaucoup dans les réponses et l'attitude du grand roi. L'Espagne, si parfaitement privilégiée sous ce rapport et libre de tout venin , pouvait agir avec plus de confiance. Elle profitait du calme inaltérable de son Eglise pour donner un libre cours à sa dévotion envers Marie. Le roi de France était obligé à une prudence qu'il semble regretter.
Les lettres qui suivent , non moins topiques , vont confirmer nos inductions.
Nous sortons de l'histoire théologique et cléricale. Le lecteur éprouvera le même contentement que nous en voyant le problème traditionnel agité dans les conseils des plus puissants souverains du monde.
On verra que les faits ou témoignages précédemment mis en lumière formaient le patrimoine commun de la catholicité, puisqu'ils sont relevés dans les pièces diplomatiques par les rois et leurs ministres , et cette concordance ne pourra qu'affermir le fond ecclésiastique du dogme.
On verra en outre à quel point l'aristocratie du
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opinion , dont le décret est dû à la sollicitude et à la piété du père de Votre Majesté de glorieuse mémoire, qui maintenant est près de Dieu. Ce décret ordonnait qu'il se célébrât dans TÉglise universelle une fête de précepte avec messe et prières avec octave, d'où il résulte qu'il n'est pas besoin d'une révélation nouvelle. D'ailleurs tout ce qui touche à l'Eglise est saint. Or l'Eglise célébra dès le principe l'immaculée conception de la très sainte Vierge. 11 est donc certain que ce dogme a toujours fait partie des croyances catholiques ^ »
Cette portion de la note diplomatique répondait à certaines observations formulées par le marquis de Torcy, « comme venant de lui-même », a soin de marquer l'ambassadeur espagnol , et elle les réfute sur chaque point.
Quoique basées sur des raisons sérieuses et des craintes légitimes, ces fins de non-recevoir n'étaient pas faites pour décourager les rois d'Espagne.
En 1707 et 1709, Philippe V, successeur de Charles II , recommence les démarches séculaires de la cour de Madrid. Il écrit à la junte de Tolède , toujours en fonctions, pour stimuler son ardeur. Ces lettres, qui ont également survécu, attestent la vivacité des sentiments du nouveau roi d'Espagne. On en
^ Archiva gêner, central, Esiado-legajo 1676. Madrid.
ET LES ACTES ROYACX RELATIFS A LA I>EFI>TnO?5 471
trouve une autre preuve sur la pyramide chargée d'inscriptions commémontives qo*il érige à la Vierge immaculée *.
Quelques années après 1714 , les évéques espagnols. dans dix-sept pièces restées aux archives de Tolède. unissent leurs sollicitations à celles du monarque ' et requièrent la définition souhaitée par eux , di5ent-tl< . et par leurs diocésains aussi bien que par le roi.
Philippe V revient à la cha^e en 1732 : il accompagne sa demande d*un traité du P. LojfJt^da, lecteur jubilaire , de l'université d* Alcala , qui démontre 'la définibilitéy et d*une lettre collective des membres de la junte ', le tout appuyé par son ambassadeur.
Philippe V ne se contente pas d'agir dans son pays et à Rome. Il se tourne vers la France et il reprend les négociations inutilement entamées par Charles II.
Le 17 octobre 1732, son ambassadeur, le marquis de Castelar, adresse à Louis XV non plus une lettre, mais un mémoire justificatif qui constitue une magnifique apologie du dogme à définir. Proclamant la piété du roi catholique , ce mémoire rend un trop bel hommage à la foi des rois très chrétiens et au zèle de la Sorbonne pour que nous n'en citions pas quelques fragments.
Utiles à l'histoire générale du dogme , les extraits qu'on va lire honorent la dynastie et l'université,
< Lossada, Disc, theol,, ad anii. 1700.
« Pareri , VIU , 489.
3 Humilis deprecatio ad S. S. Dominum Clementem XII , P. M.,. Theologi pro regali Hispanorum cœtu Imm. Concept, DeiparaSf à la suite de la Syneopiê du P. Lossada, p. 71.
qui personnifiaient en ce moment Topinion de la grande majorité du peuple français.
« Le marquis de Castelar, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du roi d'Espagne, a reçu de Sa Majesté catholique l'ordre formel et exprès de prévenir le roi très chrétien qu'ayant eu avis des bonnes dispositions de la cour de Rome, laquelle désire ardemment obtenir que le très saint père, le pontife romain, se prononce pour la foi au mystère de la très pure conception de la bienheureuse Vierge Marie, notre Dame; et comme il semble que l'on peut pieusement croire que le moment choisi par la divine Providence pour cette déclaration si anxieusement désirée par le roi catholique, vu sa dévotion spéciale à un si haut mystère, Sa Majesté a écrit dernièrement au pape d'après l'avis du conseil de la Conception, le priant et le suppliant avec les plus vives instances de daigner accorder cette consolation à la chrétienté tout entière * . »
La question est nettement posée et l'attente générale très bien déterminée.
Dans une entreprise aussi grave, continue Tambassadeur, il importe de mettre de son côté toutes les chances de succès; c'est pourquoi le cardinal Astorga, archevêque de Tolède , président du conseil de la Conception , a représenté au roi catholique les puissantes raisons qui réclament l'action parallèle du roi très chrétien « afin de faciliter par cette pieuse entente le succès désiré ». Il est nécessaire en outre que « les cardinaux, les évoques, les prélats, les chanoines , les universités et les états du royaume de
* Archiva gêner, centrai, EsUdo-legajo ^'lôS. Madrid.
France )» prient le roi très chrétien d'ordonner à son ambassadeur actuel en cour romaine, le duc de Saint- Aignan, de solliciter c la déclaration susdite 9.
« Cette demande du cardinal archevêque de Tolède est appuyée et fondée sur les plus solides et les plus évidents principes, puisqu'elle rappelle tout au long que la maison royale de France se trouve liée et en quelque sorte héritière de la singulière dévotion à la très sainte Vierge Marie , dévotion s'étendant à tous ses glorieux successeurs, parmi lesquels méritent une particulière mention Tempereur Charlemagne , à qui cette souveraine maîtresse dut le premier culte à sa très pure conception ; le roi Louis VI qui , dans son privilège accordé aux religieux Prémontrés, attesta d'après une révélation de la même Vierge Marie que le voile blanc de leur habit leur fut donné par Elle, en témoignage de sa Conception immaculée ; les seigneurs rois Philippe II , Philippe IV , Philippe VI , les seigneurs rois Louis VIII , Louis IX , Louis XI , Louis XIII et Louis XIV se sont aussi montrés très dévots à ce mystère *. »
Le marquis de Castelar insiste avec un plaisir manifeste sur celte « singulière dévotion » , qui fournit un nouvel indice de Tautorité du dogme et du crédit dont il jouissait auprès des rois de France.
c A Texemple de ces rois, le cardinal archevêque joint celui de l'antique et célèbre université de Paris, qui fut le théâtre de la discussion littéraire dans laquelle on défendit et embrassa la pieuse croyance afin qu'elle s'étendit dans toute la chrétienté '. »
La Sainte -Chapelle de Paris, ajoute le mémoire,
* Loc, cit.
garde encore comme un souvenir vivanl de ce triomphe le monument en marbre de la sainte image, œuvre insigne attribuée au docteur subtil Duns Scott , dont rinauguration fut suivie, Tan 1496, du serment fait par l'université de défendre le même glorieux mystère (( duquel les rois très chrétiens ont été les si zélés défenseurs , que non seulement ils ont puni par de graves peines ceux qui manifestaient des opinions contraires, mais de plus ils ont établi dans leur ville royale une congrégation du mystère de la Conception immaculée, pour donner à comprendre que cette dévotion est et restera à jamais dans la maison royale de France ; dévotion que depuis plusieurs siècles elle a pratiquée, travaillant par tous les moyens possibles et imaginables à défendre et promouvoir l'exaltation 4e la pureté virginale de Marie *. j^
Nous avions raison de prétendre que ces documents, inconnus du public, apportaient un tribut précieux à l'étude du dogme et l'éclairaient d'un nouveau jour.
Suit une dernière et plus vive invocation pour que le roi catholique et le roi très chrétien son neveu « joignent leurs prières et leurs supplications afin d'obtenir du chef de l'Eglise qu'il se déclare en faveur du mystère de l'immaculée conception.
« Les deux rois du même sang étant naturellement conduits à imiter les pieux exemples de leuis prédécesseurs , il résultera infailliblement de leur concours une source d'honneur et de joie spirituelle pour Tune et l'autre des maisons royales '. »
* Loc, cit.
L'ambassadeur espère que la démarche de Sa Majesté catholique sera favorablement accueillie et que le roi très chrétien fera en outre intervenir auprès du pape n les cardinaux, les prélats, les chanoines, les universités et les États de son royaume ]».
Dans sa teneur générale, le mémoire présenté à Louis XV au nom de Philippe V répétait, on le voit, avec des arguments plus explicites, la requête adressée par Charles II à Louis XIV.
Que va répondre le roi très chrétien à Tardente sollicitation si parfaitement motivée de son oncle le roi catholique ?
Soumis aux mêmes conditions intérieures que Louis XIV son aïeul, Louis XV gardera la même attitude dans la question pendante. Lui et son conseil apprécieront Taffaire comme leurs devanciers, nouvelle preuve de la cohésion qui liait la conduite et Tœuvre de la monarchie sur le terrain religieux aussi bien que sur le terrain politique ; mais en dépit du souffle d'impiété et de libertinage qui passe déjà sur la France , le roi et ses ministres s^inclineront devant la croyance avec la même foi et le même respect que leurs prédécesseurs :
€ Le roy voit les nouvelles marques de la piété du roy d'Espagne et de sa dévotion pour l'immaculée conception de la très sainte Vierge. La vénération de Sa Majesté pour le même mystère lui ferait désirer avec un égal empressement le succès de tout ce qui pourrait le fortifier de plus en plus : elle regarde comme un des attributs les plus beaux et les plus distingués de la couronne que son royaume soit spécialement sous la protection de la très sainte Vierge,
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.et elle a la satisfaction de voir le culte, que le mystère de rimmaculée conception a reçu en France dès les premiers roys chrétiens qui y ont régné, se sou* tenir encore avec le même éclat par la dévotion et la vénération de tous les fidèles du royaume. L*on devrait beaucoup se promettre de cette pratique si suivie d'un culte aussi général pour le succès de ce que Sa Majesté catholique désire, si TEglise n'était si agitée par un nombre de gens qui, ne cherchant que des occasions pour augmenter le trouble, ne saisiraient que trop tôt celle que fournirait Texécution d'un projet si pieux. Quelle douleur ne seraiX-ce pas pour Sa Majesté, pénétrée de la plus grande dévotion envers cette saincte Reyne des anges , si elle voyait s'élever des voix contre une décision qui, loin de produire l'objet que Sa Majesté catholique se serait proposé, n'aurait d'autre effet que de susciter des mouvements qui y seraient contraires? Cette importante considération, et la difficulté de faire concourir dans les circonstances présentes le clergé de France à cette veûe, combattent le désir que Sa Majesté a de complaire à ce prince dans ce qu'il peut désirer à ce sujet; elle ne peut se dispenser de consulter elle-même Sa Majesté catholique et de luy demander s'il ne serait pas plus convenable d'attendre des moments moins orageux et dans lesquels on pût compter ne pas augmenter le trouble en se bornant quant à présent à concourir ensemble , comme il convient à des princes d'un même sang et animés des mêmes sentiments, pour faire révérer de plus en plus chaque jour le grand mystère de l'immaculée conception * . »
. * X*oc. cU, Quoique sans- indicatioR et naas date , cette lettn^ .
Les diplomates espagnols ne se faisaient point illu^ sion sur la réalité on la nature des obstacles qui em* péchaient le roi très chrétien d'adhérer complètement aux vœux du roi catholicpie et de concourir à leur réalisation.
Dans une pièce du 3 novembre 1732, le marquis de Castelar, répliquant à une lettre du 26 septembre^ de son ministre le marquis de la Paz, lui rend compte du soin qu'il a mis et des efforts qu'il a faits en vue d'obtenir l'intervention du roi de France. Il parle des instances qu'il a multipliées tant verbalement que par écrit , aidé de la démonstration théologique du cardinal Astorga ; mais il craint d'échouer dans sa requête, et les motifs qu'il en donne reproduisent les raisons de la cour de France, et ouvrent de nouvelles perpectives sur la situation.
« J'ai néanmoins pu reconnaître qu'il se rencontrera ici de considérables difficultés et des obstacles qui pourront empêcher d'obtenir que ce monarque, le roi de France , écrive à Sa Sainteté au sujet de cette affaire de l'immaculée conception , et de beaucoup plus grands encore pour que les prélats, les chanoines et les universités consentent à y prêter leur concours : c'est que tout ce royaume se trouve actuellement divisé d'opinion au sujet de quelquesuns des principaux dogmes de la sainte Église et sur l'étendue des droits que possède le souverain pontife de prononcer par lui, et sans la convocation d'un concile général, les décisions sacrées qui s^imposent
succédant au mémoire dans le cla»Hement des archives, doit être regardée comme sa réponse officielle. Le lecteur jugera comttui nous cette lacune chronologique et ce point historique , démontré d'aiUeurs par les pièces suirantes*
à tous les fidèles comme article de foi. Donc il n'est ni naturel ni vraisemblable que le gouvernement français s'engage, dans les présentes conjonctures, à promouvoir la déclaration dudit mystère, par la crainte d'exciter de nouvelles et plus dangereuses disputes, lorsque déjà il n'a pu trouver ni expédient ni arbitre pour éteindre les antiques discussions, et lorsque maintenant plus que jamais les parlements et une partie notable du clergé gallican sont animés contre la cour de Rome*. »
Six semaines après, dans une missive du 15 décembre 1732, l'ambassadeur espagnol, pressé plus vivement par son ministre, lui rappelle encore tout ce qu'il a tenté pour remplir les ordres de Sa Majesté catholique, relativement à la définition, ainsi qu'il l'a soigneusement noté dans la lettre du 3 novembre : il ajoute que le garde des sceaux du roi de France a justifié par des aveux formels les jugements contenus dans sa dépêche au sujet des dispositions du e: clergé gallican ».
« Il me dit (le garde des sceaux) en me remettant la réponse du roi que, vu la dévotion et la sincère piété du roi très chrétien, il ne doutait pas qu'il ne voulût prêter un prompt et généreux concours à une œuvre si catholique ; mais il était à craindre qu'il n'en fût empêché par les graves controverses et par les disputes dogmatiques, qui divisent dans ce moment l'Eglise de France, et conséquemment les prélats et autres membres du clergé gallican *. »
* Loc cit* » /rf.
Il serait facile de pousser Tenquête plus loin.
Nous en avons dit assez pour montrer quelle place la dévotion envers Marie et le respect de son glorieux privilège tenait, il y a deux siècles, dans l'âme des plus grands rois et dans les préoccupations du monde politique. On nous pardonnera la lenteur et le soin mis à dépouiller une correspondance qui demandait certainement un temps d'arrêt.
Les documents qu'on a vus, tout en s'encadrant dans le livre présent, s'accordent avec les témoi* gnages antérieurement exposés et corroborent notre thèse.
Nous allons reprendre le fil des événements et l'histoire des pourparlers à Rome, interrompus ou retardés par le récit des négociations caractérisliquert de la cour d'Espagne et de France.
Les acteurs ne changent pas : ils descendent tour à tour des plus hautes sphères pour se prosterner devant Marie et réclamer son exaltation.
Princes et souverains se font gloire d'être l(*n hérauts, les servants de la Reine du ciel; et f^*il iiu peut jouir de la bénédiction que tous désirent, chacun des solliciteurs veut du moins contribuer à son avènement.
La même année 1732, si féconde en àérnurcMim royales, Charles VI, empereur des Itornainn, fêAntnmi au saint-père une supplique analogue k celle den roi«
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d'Espagne. Se prévalant, dit-il, de tous les antécédents et actes pontificaux, de tous les témoignages, fondations , œuvres , déclarations , serments et dévotions du monde catholique, l'empereur des Romains revendique la définition, objet des vœux quasi-unanimes de rÉglise.
A rinstar de ses devanciers, Clément XII exige un plus long examen et recommande la cause auguste de Marie aux prières du demandeur ^
Seize ans plus tard, en 1748, le second fils de Philippe V, Charles III , roi des Deux-Siciles, intervient ,à son tour par une lettre à Benoît XIV, qui commence de la sorte :
« Très saint Père,
« Descendant par la grâce de Dieu du sang royal de Philippe V mon père, roi d'Espagne, qui est aujourd'hui dans la gloire du ciel , et de Charles II , de Philippe IV et de Philippe III, ses prédécesseurs, j'ai hérité par la même grâce et je nourris dans mon cœur la dévotion la plus tendre envers Timmaculée conception de Marie, mère, épouse et fiUe de Dieu. »
Toute la lettre est digne de ce noble et fier préambule vraiment royal, vraiment chrétien.
« Mon sang bouillonne, mon cœur brûle du désir de trouver de nouveaux moyens de témoigner mon amour à cette Vierge bienheureuse ; la reine et les
• Lossada, Disc. theoL, p. 199.
BT LES ACTES ROYAUX RELATIFS A LA DÉFLNITION 48i
rois d'Espagne, mes frères, éprouvent le même sentiment. ])
C'est ainsi que les princes de la plus noble race de l'univers manifestaient leurs sentiments pour Marie et sa prérogative, au milieu du siècle que Thérésie et le philosophisme obscurcissaient de leurs blasphèmes.
Ces nombreuses citations prouvent une fois de plus que la doctrine et la connaissance de l'Immaculée Conception n'étaient point un fait théologique relégué dans les sacristies.
N'osant pas, dit-il, demander une définition directe du mystère que le Saint-Esprit n'a peut-être pas assez éclairé dans l'esprit du pontife, le roi des Deux- Siciles supplie Sa Sainteté de confirmer la bulle 5o/licitudo d'Alexandre VII, qui a causé tant de satisfaction à l'Église, qui la réjouirait encore et enflammerait, par une pubHcation nouvelle, la piété des croyants.
Charles sollicite en outre Imterprétalion »(rief« de l'arrêt du concile de Trente, portant que « %(m intention n'est pas de comprendre dans le décret relatif au péché originel la bienheuren«e et imnmcnU^. Vierge Marie Mère de Dieu i ; et de flm V^ymi^m des mots Mater immacuUta après les mr/tn Jl/^/^r in^ lemerata, aux litanies de la sainte Vierge,
Le roi se sent encouragé par la 4ém^^,^^^^^ pubhque du samt-père, qni a vo«lti éUmt^r i^$,i 4h solennité à la fête de l'Immaculée Coik^^^ 4^,,^ ^ chapelle apostolique, et U ne craint p^n 41^^^ ^,^^^ cret. La gloire qui rejaillira i»ur b mmU Viàrr^^éç Ut joie qui transportera TEapagiie et 11^:^|m e«#tA^4r.
ti
sans parler de son espoir d'atteindre au bonheur céleste , tels sont les motifs déterminant le roi à déposer humblement sa requête aux pieds du
pape.
Cette brûlante supplique , agréable au pontife qui avait rehaussé à Rome la fête de la Vierge , ne put encore avoir raison des lenteurs du saint-siège.
Un document non moins intéressant ferme Tapport du XVIII* siècle.
Il nous vient du bienheureux Léonard de Port-Maurice ^ saint légendaire en Italie , mort Tannée 1751, prédicateur et écrivain, restaurateur de la dévotion du chemin de la croix, qu'il pratiquait lui-même avec pompe , suivi de tout le peuple , à travers les ruiner du Colisée.
Le bienheureux ne se contente pas d'appeler de tous ses vœux le dénouement : transporté par une véritable inspiration prophétique , il pressent et promet, en retour de l'exaltation de la Vierge, toutes sortes de biens spirituels que notre siècle a vu éclore.
Sa lettre, adressée pendant le pontificat de Benoît XIV à un prélat inconnu et gardée à Rome, fixe la situation exacte du monde religieux par rapport à la doctrine de l'Immaculée Conception vers le milieu du dernier siècle.
« Je voudrais , dit Léonard , que de lia lune que
Marie tient sous ses pieds on fit un diadème au mystère de rimmaculée Conception , et qu'on proclamât ce mystère de foi catholique. .. Qu'on ne dise point que nous tentons l'impossible ! n
Rapportant que le pape Clément XII lui a permis de sonder au sujet de l'entreprise les dispositions du siècle, le saint missionnaire relate qu'il a trouvé tous les cardinaux, sauf un, favorables à Marie. I^s différentes puissances, consultées par leurs ambassadeurs , témoignent les mêmes intentions. Il n'est pas douteux que tous les évéques et les ordres religieux, à l'exception d'un seul, répondront dans le même sens. Les universités qui ont fait le serment de défendre la croyance à l'Immaculée Conception ne demeureront pas en arrière. Les catholiques, monarchies et républiques avec leurs prêtres, leurs fidèles, sont prêts également à applaudir l'acte que tous désirent et attendent.
Voilà le concile et l'Eglise universelle réunis dans une aspiration commune.
€ Et vive la Conception immaculée de notre grande reine! ]» conclut le bienheureux.
Ce vivat, étouffé par la Révolution française et les bouleversements qui ont suivi , ne devait retentir dans l'univers que cent années plus tard. Mais il reste en plein xviii* siècle, le plus corrompu et le plus mécréant des siècles , comme l'explosion des sentiments traditionnels du peuple chrétien à l'égard d'une doctrine que rien ne pouvait ébranler.
« Le jour où l'on rendra l'honneur qui lui est dû à la grande souveraine du monde, s'écrie en finissant Léonard , on verra à l'instant renaître la joie et
LIMMAGULÉE CONCEPTION
la paix universelles. O le beau jour ! d le grand bien^ »
L'étude affectée à Notre-Dame de Lourdes, dont l'apparition fut le couronnement et là victoire du dogme de l'Immaculée Conception , montrera ce beau jour venu, et ce grand bien réalisé dans l'Église catholique.
^ Collezione compléta délie opère del B. Leonardo da Port^ Mau* rizio, t. II, p. 57 et seq. Roma, 1855.