‹ L'immense effort, 1915-1916...: 1915-1916Chapitre 16 sur 26 · L'ETAT ÉLEVEUR · texte numérisé non relu

L'ETAT ÉLEVEUR

Il faut bien que je revienne à cette question de la dépopulation. C'est entendu, chacun a de bonnes raisons pour ne pas faire d'enfants et compte sur son voisin ! A ce jeu, nous courons à notre ruine. Il n'y a pas à barguigner : ou la France, comprenant son devoir, redeviendra un peuple fécond, ou c'est en vain et pour rien que ses meilleurs fils se font tuer à présent.

L'horrible guerre n'a qu'un sens : le salut d'un pays qui fut grand et en qui l'héroïsme palpite encore. Sachons le reconnaître, nous manquions d'hommes. Depuis

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1870j nous n'avons pas procréé un enfant de plus; les Allemands, eux, en ont fait vingt-cinq ynillions. On peut chercher toutes les échappatoires et donner un tas de bonnes raisons : rien ne prévaudra contre ce fait brutal. Qu'est-ce que nous serions devenus, impréparés comme nous étions, sans le concours de nos alliés et le réveil des énergies nationales ?

Mais ne vous fiez pas à ce sursaut de vaillance, ne vous fiez même pas à la victoire certaine» Cette guerre démesurée, dans les circonstances où elle a surgir nous a sauvés, mais à deux doigts du gouffre. En trente ans les Allemands, rien que parleur infiltration pacifique et leur natalité croissante, nous auraient submergés, conquis, asservis en douceur!

Le docteur Bérillon vient de publier une étude sur les poux allemands. Ils sont terriblement symboliques de la fécondité de

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leurs possesseurs. Ils sont noirs, gi'as, féroces, ils puent, ils ont des suçoirs énormes et ne font que manger et évacuer...

Parfaitement! Voulez-vous me dire comnient vous auriez résisté au pullulement de la race aux poux géants ?

Le dilemme est clair, simple, net. Ou nous ferons des enfants, ou la victoire même, payée par des flots de sang et d'or, sera, stérile, et nous redescendrons la pente qui, conduisant les peuples dégénérés à Fenlisement et à la décrépitude, les voue à Fesclavage.

Je n'ignore certes pas combien cette question de la dépopulation est complexe ; je vais plus loin : je dirai qu'elle est infinie. Elle touche à tout, à Thygiène, à la protection de Tenfance, à la répression des avorteuses, à Tassiette des impôts et à la répartition de Théritage, à la réfection de notre Code civil, à la paternité légitime.

à la guerre contre Talcoolisme, à des sanctions contre les propriétaires, à la transformation de Topinion publique concernant le mariage, les célibataires et la maternité libre; que sais-je encore?

Quand je dis que TÉtat devra se faire Éleveur^ je n'ignore pas qu'il aura fort à faire et que le Parlement accumulera de la besogne. Mais qui veut la fin veut les moyens !

Dans la Revue, le D' M.-A. Legrand a tracé un programme dont le législateur pourra s'inspirer. 11 débute par cette double constatation : trop de décès, pas assez de naissances.

Trop de décès, en raison de l'ignorance et de l'insouciance des masses et d'une défectueuse protection de la santé publique au début de la vie.

Pas assez de naissances, pour les raisons variées et innombrables qu'invoque un pays

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lorsqu'il ne « veut plus » avoir d'enfants.

Le D'*M.-A. Legrand prévoit des réformes d'ordre moral; au premier rang, la stabilité de la famille, la facilité du mariage assurée par une éducation deô filles qui procurerait leur indépendance, par des cercles mixtes qui rapprocheraient les jeunes gens, par des lois qui simplifieraient encore les formalités du mariage civil.

En même temps, une vigoureuse campagne de pressé pour démontrer la nécessité de la procréation, et relever le respect envers toute femme mère. Puis la lutte contre le néo-malthusianisme qui, après avoir corrompu les bourgeois, pervertit déjà le peuple.

Côte à côte devront venir les réformes d'ordre hygiénique : protection de Fenfant avant sa naissance, mesures contre l'avortement, création de « maternités » avec salles secrètes, application rigoureuse de la

loi sur la recherche de la paternité, et j'ajoute : facilités de légitimation les plus larges- Ajoutons la vaste création de Mutualités maternelles, les consultations pour femmes grosses, Taccroissement des asiles maternels.

Pour la protection de Tenfant après sa naissance : des maisons d'accouchement bien tenues; Tapplication de la loi qui interdit l'emploi des ouvrières nouvellement accouchées pendant quatre semaines, des congés de grossesse et de couches avec salaires, la multiplication des consultations, des «gouttes de lait », des « nids ».

Assurer des logements aux familles nombreuses, construire des habitations à bon marché, voilà en gros les réformes que dans Tordre moral et hygiénique propose avec raison le D*" M. -A. Legrand.

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Il ,

Il complète son programme de réformes morales et hygiéniques par des réformes économiques dont personne ne méconnaîtra l'importance. Il débute en citant le mot du député J. Coûtant (d'Ivry), homme de bon sens, fils de ses œuvres et père d'une nombreuse famille : « C'est très joli d'inviter les gens à procréer à outrance, mais il faudrait les aider à élever leurs enfants ^^ ou leur en donner les moyens ».

Voilà l'évidence même.

Examinons donc les devoirs de l'État éleveur.

D'abord, la remise des contributions.

M. Bertillon a demandé Fexemption complète pour les familles de plus de trois enfants. Le remède me paraît trop radical; ne pourrait-on admettre, puisque l'impôt

sur le revenu entre en vigueur, des dégrèvements taxés au prorata de la fortune?

Deuxième point : les avantages concédés aux fonctionnaires. Comme le budget ne permettrait pas une extension sensible des traitements et des retraites, pourquoi ne pas réduire par extinction leur nombre et accroître la part de ceux qui resteraient ?

Les administrations privées, les grands établissements commerciaux et industriels auraient tout avantage, en ceci, à imiter l'État.

Troisième point : élargir les avantages militaires, en diminuant le temps de service d'un tiers pour tout Français marié, en le versant dans la réserve dès qu'il a deux enfants vivants, et dans la territoriale dès qu'il en a trois. Tout Français qui à vingtcinq ans n'aurait pas deux enfants vivants, devrait achever le deuxième tiers de la période militaire. Tout Français qui à trente

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ans n'aurait pas trois enfants vivants, devrait achever le troisième tiers de la période obligatoire de service. Ce projet, qui prête à discussion, vaudrait d'être étudié de près.

Quatrième point : avantages électoraux.

Le père de famille aurait droit au suffrage plural, deux voix pour commencer et une par trois enfants vivants au-dessus de trois, avec un maximum de cinq voix pour douze enfants en vie. J'ajouterai : le vote progressif des femmes. Aussi bien le suffrage universel, tel qu'il est compris et avec les résultats qu'il donne, me semble-t-il incompatible dans Ta venir avec le progrès et les réformes nécessaires.

Cinquième point : avantages aux populations rurales par la constitution de petits patrimoines insaisissables. Est-ce tout?

Non,^ nos lois de successions qui tendent à l'émiettement du bien de famille, devraient être remaniées.

Pour les classes ouvrières, l'adolescence en quête d'un gagne-pain aurait tout à gagner des écoles d'apprentissage et des cours professionnels obligatoires.

Viennent maintenant les primes à la natalité, à la venue du troisième enfant, celui qui accroît réellement les ressources de la nation. Le D"" M. -A. Legrand, se rencontrant avec le projet de M. Bénazet, député de rindre, voudrait qu'on augmentât la prime pour chaque nouvelle naissance, et qu'on la réservât à une sélection d'enfants choisis parmi les sains et les vigoureux.

Car l'État éleveur n'a aucune raison de primer la (( progéniture industrielle )y, et d'amoindrir la santé de la femme en l'invitant à devenir une « fabrique intensive d'enfants ».

L'impôt sur les célibataires sera le corollaire des primes à la natalité: Le D"* M. -A. Legrand estime que leur nombre, joint à

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celui des chefs de familles peu nombreuses, atteint 8.150.000 et que cet impôt pourrait rapporter plus de 170 millions.

Enfin tous encouragements, toute propagande, toute diffusion devraient être donnés aux Sociétés privées d'encouragenient à la natalité et à la puériculture.

On le voit, c'est un monde à édifier, Tunivers de la vie à reconstruire sur les grands cimetières de la guerre.

Après i (( Des canons, des munitions ! »

il faudra que le cri de ralliement de la France nouvelle soit :

, — Des enfants ! Des enfants !

Peut-être le lecteur retrouvera-t-il avec quelque intérêt ï article suivant quiy en 1909 ^ fit au Journal sensation^ et même scandale.

Je reçus plus de cinq cents lettres^ dont la plupart de railleries et d'invectives, La Direc-

tion d'alors y tant les protestations furent vives ^ crut devoir rassurer le public en demandant à mon excellent confrère et ami Lucien DescaveSy un article destiné à pallier mes affirmations.

Et pourtant n'avais- je pas trop raison?

Aujourd'hui que la guerre a démontré t appauvrissement périlleux de notre natalité, et combien elle aurait pu nous coûter cher sans nos alliés et sans l'admirable courage de notice peuple^ peut-être rendra-t-on justice à ce cri d'alarme poussé quelques années avant la catastrophe, devant le formidable accroissement de r Allemagne,

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