DES CANONS ! DBS MUNITIONS
Ne nous payéns pas de phrases : le service obligatoire pour tous est un dogme actuellement intangible; il répond à une aspiration de justice, au légitime sentiment que chacun doit payer, dans la mesure de ses forces, sa dette de sang. Mais ce n'est pas seulement avec de la chair vive qu'on gagne les batailles aujourd'hui; d'innombrables héros ont beau tuer ou frapper, ils font moins de morts et de ravages que ces monstrueux alliés que la science asservit à leur intelhgence et à leur volonté : bêtes sombres à long cou de métal qui crachent réclair, bouleversent les tranchées et fauchent les masses d'assaut, oiseaux de toile montés par de hardis jeteurs de bombes, poissons géants qui torpillent les cuirassés. La guerre actuelle est devenue le fléau qui résume tous les autres, confond l'homme des cavernes avec le civilisé, emprunte leurs outils de mort aux vieilles panoplies
et manipule, dans le secret des laboratoires, les gaz asphyxiants et les liquides enflammés.
Nous avons besoin d'ouvriers spécialistes : n'hésitons pas à les rappeler du Front. Tel combattant à demi inapte peut redevenir un précieux chimiste. Nous avons besoin d'ouvriers de guerre, de gens rompu.s aux labeurs des métaux, sachant faire vite et bien.
Ce qu'il ne faut pas, à aucun prix, c'est qu'on les appelle des embusqués; c'est surtout que parmi eux la faveur politique ne laisse s'incruster aucun embusqué.
Voilà le grand mot' lâché : embusqués I Je ne sais s'il en reste beaucoup, après les drainages successifs dus aux efforts de M. Millerand (1); je ne serais même pas surpris qu'on eût versé.dans le service armé quelques braves gens plus utilisables comme
(1) Et plus tard du général Gallieni.
DES CANONS î DES MUNITIONS ! 21
auxiliaires; mais ropinion publique, si elle ne se rend pas toujours assez compte de l'énorme travail opéré dans les dépôts, et du nombre d'hommes qu'exigent à l'arrière tous les besoins du Front, l'opinion publique ne se trompe pas lorsqu'elle honnit et soufflette de son mépris ceux qui, devant aller se battre, se défilent.
Notre pays, si intelligent, saura comprendre que celui qui fabrique intensivement des canons et des obus est l'indispensable collaborateur de son camarade de la ligne de feu. Celui-ci, avec une générosité toute française, verra partir non seulement sans regret ni envie, mais avec reconnaissance, ce soldat, cet ouvrier, qui va haleter dans les chaudes salles où ronflent les courroies de transmission, où siffle la vapeur, où se meuvent les machines dociles, car ce frère d'armes se consacre à la même œuvre de salut public, à la même tâche salutaire :
à eux deux ils sauveront notre sol sacré.
Que veut la France? Vaincre I Elle triomphera par son armée, si, derrière celle-ci, Tarmée aux bras nus de Tusine peine sans trêve, jour et nuit tendue au but unique, rivée à la création de l'outillage perfectionné qui broiera enfin la résistance de TAUemagne, comme le typhon ou Tavalanche.
GUERRE DTSURE
Oui, guerre d'usure; nous devons en prendre notre parti. Usure jusqu'à extinction de souffle, jusqu'à épuisement de munitions, jusqu'à ce que l'ennemi terrassé râle, agonise et demande grâce. Guerre d'usure avec tout ce que ce mot comporte de pénible, de contraire à notre tempérament, d'irritant à notre impatience, d'accablant pour la fortune publique et les ressources particulières. On ne saurait acheter trop cher une victoire qui représente notre salut vital, notre chance même d'exister, la revanche du droit, les réparations de l'histoire, le monde entier préservé du plus
24 I l'immense El fort
abominable fléau qui pût le menacer, c/està-dire du triomphe de la Kultur allemande, au mufle bestial et aux mains de proie.
Certes, les journées d'hiver sont longues, les pluies intermittentes; on songe aux tranchées boueuses, aux tempêtes de neige, à ce froid qui pétrifie les morts et gèle les vivants; on songe à nos villes, à nos hameaux occupés encore par les Allemands; on songe aux sanglots des mères, à la plainte des enfants, à tous ceux que la misère ronge, que Tangoisse dévore, et on se' dit que de toutes les guerres, la guerre d'usure est bien une des plus cruelles.
Mais ce dont notre pays souffre, l'agresseur en souffre aussi. On n'est pas mieux dans les tranchées teutonnes, même casematées et abritées, que dans les nôtres; tant d'assauts répétés, de va-et-vient d'un champ de bataille à l'autre, tant d'efforts obstinés ont autrement affaibli le moral de