‹ L'immense effort, 1915-1916Chapitre 11 sur 20 · JUSQU'AU BOUT · texte numérisé non relu

JUSQU'AU BOUT

Des bruits de paix ont circulé ces derniers jours. Pourquoi? Lancés par qui?

Évidemment point par nous, mais par les seuls qui y aient intérêt : nos ennemis. Et cela suffit pour que nous nous tenions sur nos gardes et repoussions du pied de pareilles insinuations.

Ah! certes, la guerre est longue; elle est dure, elle moissonne les plus belles âmes françaises, elle appauvrit notre pays, elle est affreuse, elle est impitoyable.

Qu'y faire? Nous ne l'avons pas voulue, ni cherchée.

Elle s'est imposée à nous. Et c'est notre

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devoir de là pousser jusqu'à la victoire définitive, jusqu'à l'écrasement du militarisme allemand et de la Kultur, jusqu'à la rançon de nos villes envahies et de nos départements pillés, jusqu'à la reprise de l' Alsace- Lorraine, jusqu'à l'anéantissement des forces maudites de conquête qui ont déchaîné chez tout un peuple la folie des grandeurs et la rage du massacre.

Oui, la paix viendra, mais après la délivrance de notre sol et de la Belgique, après le rétablissement de Tordre, du droit et de la justice.

Ce sera notre paix, et non la leur. Notre paix dictée par nous et nos alliés, une paix sans échappatoire possible et garantie, non par des « chiffons de papier », dont l'Allemagne nous a appris le peu de valeur pour elle, mais par la certitude qu'écrasée, jugulée, épuisée, elle ne pourra recommencer de longtemps et devra, dans l'humiliation

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méritée et sous le mépris universel, faire son mea culpa et se rééduquer par une morale d'hommes civilisés.

Ah ! la belle paix que ce sera : la paix due à ceux qui ont souffert et à ceux qui sont morts pour que la France sorte plus pure et plus grande de ce charnier, la paix due à nos ruines, à notre idéal insulté, à nos vertus méconnues, à ce qu'il y a de meilleur et d'éternel dans notre race.

Vous ne pensez pas un instant que ce soit cette paix-là que le Kaiser désire ? Vous ne croyez pas non plus que nos soldats en admettent une autre, eux qui font le sacrifice de leur vie pour épargner à leurs enfants le renouvellement de ce cauchemar?

Alors?...

Alors, repoussons ramollissant, l'énervant mirage. Nous avons peut-être encore un long chemin à parcourir, courageusement soutenus par la volonté de harasser

notre adversaire et de le réduire à merci. Aucune jactance, aucune forfanterie dans cette conviction-là : quelque chose de mathématique et d'absolu comme cette vérité que deux et deux font quatre. La route s'étend devant nous, enlisée de fondrières, avec des tournants inconnus; mais des espoirs fortifiants la jalonnent, et là-bas une^ lueur point : l'aube attendue du grand jour. Ah ! que les Allemands veuillent leur paix, leur fameuse paix « honorable », cela se comprend. Ils savent qu'ils peuvent prolonger la lutte, mais seulement jusqu'à certaines limites. Ils savent que le châtiment sera inexorable, et ils voudraient l'éluder avant qu'il s'abatte sur leur tête. La même psychologie, toujours en défaut, qui leur fit précipiter la guerre, leur fait rêver une paix qui, de la part des Alliés et de la nôtre, serait, à cette heure-ci, imbécile et vaine.

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Oui, imbécile et vaine : car le Kaiser ne nous apporterait pas, en expiation de ses crimes, les provinces arrachées en 71, il ne ressusciterait pas la Belgique opprimée et saccagée, il ne nous livrerait pas des wagons lourds de milliards, ni le stock de ses usines, ni le matériel de ses arsenaux pour compenser ce qu'il a pris et détruit.

Admettrions-nous une paix qui ne vengerait pas nos morts, les anciens d'il y a quarante-cinq ans et les héros d'aujourd'hui? Une paix qui laisserait l'Allemagne en posture de se refaire rapidement? Une paix qui démontrerait à la prudence des Neutres qu'on peut impunément violer les traités, déverser sur le monde un fléau égal à l'invasion des Huns et s'en tirer à bon compte ?

Non, pas une mère au cœur saignant, pas une fiancée en larmes, pas un enfant même ne voudraient de cette paix-là.

Et c*est pour cela qu'il faut, nettement, nous détourner d'une tentation que nous savons funeste et illusoire. On a condamné récemment avec rigueur, et Ton a bien fait, un des nombreux semeurs d'alarmes qui, de leurs mensonges, essaient de jeter la démoralisation dans un peuple résolu. J'aimerais qu'on avertisse sévèrement les prêcheurs de paix que nous ne devons penser en ce moment qu'à la guerre, y consacrer nos efforts, y tendre notre énergie, en mobilisant toutes les forces militaires, civiles, scientifiques, intellectuelles de la France, en offrant au Monde, sur le territoire entier, le spectacle que donne au Front ce vivant mur d'hommes déchaînant la mort, se battant et mourant en beauté.

La paix, la paix bénie, la paix auguste, la paix sainte ne s'avancera vers les Allemands que précédée de sa sœur farouche, la Victoire.

M. Jean Variot, pur écrivain qui, de sa main blessée au combat, vient de tracer l'éloquente légende dramatique de Sainte- Odile, patronne d'Alsace, lui fait dire, dans une vision prophétique :

« Seigneur, ayez pitié de la langue de terre entre les eaux du Rhin et les rochers des Vosges.

«... Ayez pitié de la fidèle race, des jeunes gens à forte encolure, des jeunes filles au regard clair et des vieillards tout chargés de souvenirs.

«... Seigneur, ayez pitié du terrain des batailles. »

Sainte Odile, qui prévoit comme nous tous la victoire finale, « le grand retour de délivrance », et qui glorifie ceux « qui marcheront droit en avant pour la reprise du vieux sol », n'a pas prévu, hélas! l'infinie misère que le sort des armes infligea à ce peuple sacrifié, dont elle symbolise la patience.

Comment parler sans émotion de TAlsace- Lorraine? Pendant quarante-quatre ans, elle fut notre long regret et presque notre remords. Quel frisson secoua l'âme française quand l'écho de nos clairons retentit vers Mulhouse ! Tout le pays communia avec la proclamation libératrice du général Jolïre !

Depuis, l'histoire des provinces perdues a été triste et amère, glorieuse aussi; d'abord, comme il arrive dans les grands sinistres, dont s'émeut l'instinct des bêtes, on vit l'exode symbolique des cigognes d'Alsace. Chassées de leurs nids par la ba~

taille, volant au-dessus delà Champagne, de la Bourgogne, de la Suisse romande et de notre Provence, elles semblaient apporter, dans la palpitation de leurs ailes, l'espoir d'une race opprimée aspirant à la liberté. En même temps arrivaient en France les patriotes d'Alsace-Lorraine, le D'' Bûcher, le publiciste de Strasbourg ; M. Blumenthal, ancien maire et député de Colmar; l'abbé Colin, de Metz; les dessinateurs Hansi et Zislin ; M. Georges Weil, député de Metz et son collègue, M. l'abbé Wetterlé ; Paul- Albert Helmer, l'avocat de Hansi, d'autres encore.

A côté de ces notables, les simples, les obscurs affluaient. Aux mesures prises par le gouvernement dès le début de la guerre répondit le noble empressement d'un grand nombre d'Alsaciens-Lorrains à se faire inscrire comme volontaires.

Ce que notre opinion publique trop sou-

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