L'OISEAU MERVEILLEUX
Puisque ce n'a pas été la Turpinite, — vous rappelez-vous la légende de la Turpinite? — sera-ce lui, Toiseau de feu, qui dans ses ailes de toile nous apportera le premier frisson joyeux, la première palpitation aérienne de la victoire, cette victoire dont nous sommes sûrs, mais qu'il nous faut encore chèrement payer?
Enracinée la terre sèche ou gluante, terré dans des boyaux d'argile comme le ver qui rampe ou la taupe fouisseuse, l'homme du Front est devenu une sorte d'animal inquiétant. Ses pieds s'enfoncent, pour n'en point lâcher la largeur d'une semelle, dans la
terre natale; ses mains, ses genoux s'y agrippent pour escalader le talus à l'heure de l'assaut; son corps s'y ensevelit dans les trous d'obus ou s'y allonge, crispé, dans le dernier râle. Cet immense effort, patient, tenace^ sauvera la France. Saluons, de tout notre respect, ce magnifique exemple d'une race qui ne veut point périr. Appelons de tous nos vœux le moment où, formidablement outillées de matériel de meurtre, nos armées refouleront définitivement l'envahisseur et feront lâcher prise aux crocs de l'ennemi.
En attendant, méditons la forte leçon d'énergie que M. Lloyd George donna à ses concitoyens et, il est permis de le dire sans offenser le précieux concours de nos amis les Anglais, à la sécurité alors un peu trop calme du peuple britannique. Oui, méditons ces paroles et faisons-en notre profit pour nous-mêmes. A présent, c'est
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à l'organisation que doit tendre notre suprême but, à nous tous, Russes, Anglais, Français. M. Lloyd George Ta dit aux siens avec une rude franchise, préférable certes à un optimisme endormeur.
Nous serons vainqueurs, oui, mais nous ne le serons qu'en centralisant, qu'en coordonnant tous nos moyens, qu'en tirant des hommes et des engins de guerre le meilleur rendement possible. L'ennemi, lui, utilise, avec une souplesse et une résistance imprévues, le temps qu'exige cette lutte d'usure. Sachons bien que nous, n'en viendrons à bout qu'en tirant comme lui parti de tout et en faisant arme de tout.
Voilà ce que M. Lloyd George proclama, sans se faire d'illusions et sans en laisser à son peuple : « Si nous avions fait tout notre devoir à temps^ a-t-il dit, il y a longtemps que les Allemands seraient hors de France et de Belgique. »
Envisageant les conséquences du recul russe, il a déclaré : « Sait-on bien que la Russie a, en ce moment, apporté sa propre contribution — et quelle héroïque contribution ! — à la lutte pour la liberté de l'Europe, et que des mois s'écouleront avant que nous puissions recevoir à nouveau le même secours d'activité qui nous est venu jusqu'à ce jour?
« Qui donc va prendre la place de la Russie dans le combat, tandis qu'elle rééquipe ses armées ? La France ne peut pas supporter beaucoup plus qu'elle n'a fait avec ce tranquille courage qui émeut le monde et le transporte d'étonnement. Il faut la Grande-Bretagne. »
Et à la Grande-Bretagne trop peu émue du danger personnel qu'elle courait, le ministre a dit crûment : « Il n'y a pour nous tirer d'affaire que la suprême dépense de toute notre énergie ». Et enfin : « Si nos prépa-
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ratifs sont de résolution et de poigne serrées, si nous nous empressons partout à la fois,
alors la victoire est assurée ».
Voilà qui est parler à des hommes. Oui, que cet enseignement mâle nous serve, à nous aussi I De plus en plus on le comprend, et la nomination d'un nouveau sous-secrétaire d'État pour l'aviation le prouve, en reconnaissant à cette forme de combat si moderne toute son importance.
Les Allemands, aux premiers jours de la guerre, nous avaient devancés. Ce n'étaient plus leurs pointes de cavalerie comn^e en 70, mais les signaux de leurs avions qui repéraient nos positions et dirigeaient leur tir. Depuis on sait avec quelle inlassable ardeur ils ont construit, armé, constitué des flottilles de l'air. Hâtons-nous de les rattraper. Là encore, nous, les initiateurs, nous qui avions une avance de découverte et une suprématie d'audace, nous avons été dis-
tancés par la nation lourde. Éternelle fable du lièvre et de la tortue !
Depuis le début de la guerre, le pays a eu conscience des prouesses hardies, des traits d'endurance superbe de ses aviateurs, des célèbres comme des inconnus. Mais il a eu aussi la sensation très nette que nous devions multiplier encore le nombre des avions et des pilotes, le nombre et l'étendue des raids aériens; et il faut reconnaître que nos escadrilles chaque jour s'accroissent et augmentent Tefiet de leurs bombardements.
Le pays attend plus encore : car, par ce besoin du miracle scientifique, bien naturel à une époque où la science déploie ses suprêmes inventions pour le triomphe final, l'imagination des foules rêve ce qu'avait rêvé Wells dans son livre la Guerre dans les Airs : de véritables flottes en armes sillonnant l'espace, arrachant l'homme de la terre pour l'élever bien haut, oiseau
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libre, oiseau de guerre, oiseau de mort. Admettons que les Allemands nous réservent encore des surprises : leurs sous-marins dans la Méditerranée et dans l'Atlantique présagent bien ce qu'ils sauront faire avec leurs avions dans les grands espaces de Tair. Ne leur permettons pas, cette fois encore, de nous primer et de nous opprimer. Hâtons-nous, sans fièvre maladroite, mais avec une prompte et lucide décision, de dresser et de lâcher dans le ciel nos faucons souples par centaines; oui, lançons contre eux, contre leurs arsenaux, leurs gares et leurs campements les merveilleux oiseaux !