‹ L'immense effort, 1915-1916Chapitre 6 sur 20 · L'OGRE ET SA FAIM · texte numérisé non relu

L'OGRE ET SA FAIM

Il serait intéressant pour nous de lire les livres parus depuis un an en Allemagne et nous renseignant sur la mentalité actuelle de nos ennemis. A vrai dire, nous nous en doutons ; mais on n'est jamais assez, jamais trop renseigné. Or, si nous fermons notre frontière à tout livre allemand, c'est, je suppose, pour paralyser la propagande boche et lui enlever toute possibilité de profit commercial. Rien de mieux, à condition qu'on ne ne nous laisse pas ignorer ce qu'il y a de plus profitable au monde en ce moment à connaître : où en sont les appétits, les volontés, les sentiments de

ceux dont la ruée massive voulut tout submerger.

Les Allemands, eux, savent parfaitement ce que nous pensons et ce que nous publions. Un des leurs, le critique berlinois Paul Wiegler, vient de rendre compte dans une revue allemande de tous les principaux ouvrages français parus cette année sous ce titre : La Littérature de la haine en France. Si j'en crois une revue suisse, son étude est des plus renseignées.

N'aimerions-nous pas savoir un peu ce que nos adversaires écrivent de leur côté? Rien ne serait plus facile à notre ministère des Affaires étrangères de se procurer tous les renseignements nécessaires et de leur donner une divulgation suffisante. Vous m'objecterez que notre ignorance rattrape le temps perdu en s'instruisant d'après les livres parus en Allemagne avant la guerre. Mais ce qui est bien n'empêche pas ce qui est mieux.

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Plût au ciel que nous eussions mieux connu, lorsque le danger formidable nous enveloppait de toute part, à quel point les Allemands, dans leur fureur mégalomane, nous enviaient et nous haïssaient! Si, en plus des déclarations des diplomates, des généraux et des intellectuels, le livre de Bernhardi ne nous avait pas déjà édifiés, celui d'Otto Richard Tannenberg, La plus grande Allemagne, se charge de ne nous laisser aucun doute.

Ah ! le curieux livre, d'une candeur si lourde, d'une impudence si effrontée, d'une mauvaise foi si scélérate : livre qui porte sur son visage l'épais sourire du mufle!

Remercions M. Millioud de nous le présenter dans une préface éloquente et terrifiée. Cela s'explique : M. Millioud, qui a au plus au point le courage civique, est ce professeur de l'Université de Lausanne que la justice de son pays vient de frapper de

cinq cents francs d'amende ou cent jours de prison, au choix, pour avoir, dans sa sympathie française, reproduit un article jugé dangereux pour la neutralité suisse.

Comment M. Millioud ne serait-il pas horrifié devant les prétentions de Tannenberg dans son livre La plus grande Ailemagne, puisqu'il va de soi que la Suisse, inféodée à sa voisine, sera chargée de la nourrir et de la défendre?

Extraordinaire, cette faim! Elle a déclanché la guerre et n'est pas rassasiée. La voracité des géants les plus fameux, à côté, n'est rien. Grandgousier qui engouffrait cent muids de vin et des montagnes d'andouilles, Poljphème dévorant les compagnons d'Ulysse, Kronos si stupide qu'il avala une énorme pierre, apparaissent des pygmées à côté de l'Ogre casqué. Parlezmoi d'un gaillard pareil ! Quelle gueule et quel ventre ! L'Empire allemand affamé ne

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voulait croquer rien moins que le cinquième de l'Europe, le quart de l'Afrique, autant de l'Asie et la moitié de l'Amérique du Sud.

Je vous dis que l'Ogre a une boulimie formidable.

Suivez un peu son raisonnement, il est simple :

« J'arrive tard, moi, Ogre allemand, à la curée; le partage est fait. Or, j'étouffe dans mon empire encerclé. En 1870, Français et Allemands avaient autant d'habitants : 40 millions. Aujourd'hui j'en ai fait 25 millions de plus. Ils ont faim!

(( Nous pourrions continuer à croître et à prospérer. Dans trente ans, rien que par le nombre et la crainte, nous aurions imposé à l'Univers notre Kultur, nos produits et nos tarifs douaniers. Mais pourquoi attendre? Nous sommes les plus forts, cela suffît : un poing, c'est tout !

« La France tarit \ elle n'a plus que des fils à papa, des fonctionnaires et un peuple dégénéré par l'alcoolisme. D'ailleurs, les antipatriotes lèveront la crosse. C'est dégoûtant de voir un pays si riche, avec d'immenses colonies dont nous tirerions, nous, Boches, un si bon parti. Donc nous lui arracherons ses colonies, sa frontière de l'Est et 35 milliards.

« Elle a pour alliée la Russie, si bien battue par les Japonais, qui marcheront avec nous. La Russie, "pftt! nous l'écrasons et lui enlevons de grands lambeaux de chair vive : Pologne, Courlande, etc.

(( Reste l'Angleterre. Elle ne bougera pas. Elle n'a que cent mille soldats : autant dire rien. D'ailleurs, tous marchands, les Anglais: ils laisseront faire; nous leur céderons la moitié des colonies françaises. L'Italie, notre alliée, aura sa part : Nice et la Savoie.

« Qui est-ce qui réclame? Quelqu'un

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parle? Non, tant mieux, parce que nous sommes les plus forts, Ach ! et que le Vieux-Dieu est avec nous.

(( Maintenant dressons le couvert. A table !

« Hors-d 'œuvre : forteresses de l'Est, Épinal, Verdun, Nancy. Entrées : la Belgique et la Hollande. Secondes entrées : un bon tiers de l'Autriche, ailes et plumes; la Moravie, la Bohême et, si elle n'est pas contente, la Hongrie. Le Luxembourg et la Suisse en garniture : servez chaud I Rôtis : quelque chose de substantiel et d'épicé ; là sauce exotique a du bon : Afrique, le Maroc, Madagascar, le Cameroun, le Congo, la Sénégambie, le Dahomey, le pays du Niger, le haut Tchad, la Guinée et l'État de Libéria. Bouml Asie — la Turquie d'Asie, la Perse orientale, l'Arabie du Nord, Pondichéry, le Laos, l'Annam, le Cambodge, le Tonkin, la Cochinchine. Pressez un peu

le service! Amérique : — Cayenne, l'Equateur, le Pérou, la Bolivie septentrionale et le Brésil du Nord. »

Et quoi encore?

La plus grande Allemagne vous le dira.

Vous assisterez en imagination aux traités de Bruxelles, Riga et Irkoutsk, car Tannenberg a tout prévu, même les capitales o\x se signeront « les chiffons de papier ». En quoi il marque quelque naïveté : des traités? Est-ce que l'Allemagne s'en embarrasse? N'aura-t-elle pas la Chine encore à germaniser, et la Lune? Son œuvre, ce qu'elle appelle son œuvre du xx* siècle est immense; n'a-t-elle pas à féconder la terre, avec la Kultur pour évangile et le fer sanglant pour charrue?

« Est-ce que nos pères ne nous ont pas laissé beaucoup à faire? Germaniser l'Europe et le Nouveau Monde sera l'œuvredu XX* siècle î »

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Ces ambitions démentes sont significatives. Et avouons que si la lecture de Treiscke, deBernhardi, de Tannenbergnous est utile sujourd'hui, il n*eût pas été mauvais pour nous de Tavoir approfondie davantage avant la guerre.

Ne dites pas que ce Tannenberg est fou; malgré sa lourde ironie et ses ineptes calculs, ses déductions sont parfaitement logiques. Dès lors que la morale ne préside plus aux rapports élevés entre les hommes, dès lors que nous Ja calquons sur le règne animal où le fort mange le faible, les conclusions de ce pangermaniste boulimique sont normales. Il ne veut avaler que la moitié de la terre : ne trouvezvous pas qu'il a encore bien de la bonté ?

Notre vieux Rabelais a dit :

Science sans conscience est la perte de l'âme.

Mais est-ce que a la plus grande Allemagne » se soucie de ces misères? Elle a fait

un rêve monstrueux. A nous et à nos alliés d'y mettre ordre.

Car toute la question est là : ou TOgre dévorera le Monde, ou la France, l'Angleterre, la Russie et l'Italie, pour se sauver elles-mêmes et sauver ks nations qui n'osent dire ouf, prouveront, par leur triomphe, que la vie, ses lois organisatrices, sa beauté, sa morale, ses fins même mystérieuses ont un sens ; et grâce à l'effort commun l'Ogre crèvera, aplati sous les ruines de sa maison I

Supposez qu'un magicien vienne vous dire :

« Voulez-vous pour le printemps une armée de cinq à six cent mille hommes?

Un mot, un seul mot à prononcer, un mot facile. — Oui! Et cette armée, je vous la donne ! »

Vous qui avez rêvé l'intervention des Japonais, vous qui avez souhaité l'appui des Neutres révoltés au nom de l'humanité, vous qui auriez voulu au début tripler les forces anglaises, vous qiii suiviez avec douleur le recul de l'immense flot russe, vous qui, même avec le plus clairvoyant opti-

misme, ne pouviez vous empêcher de penser : « Ahl si la France depuis quarante ans avait fait des enfants ! » ne répondriezvous pas avec enthousiasme :

— Certainement I

Et regardant autour de vous, vous vous demandez où l'on prendrait ces six cent mille hommes?

— Où? Cherchez bien!

Vous ne trouvez pas ? Rappelez vos souvenirs. Reportez- vous aux dernières Expositions universelles, à ces paillotes, à ces tentes, à ces abris tressés en forme de jonques ou de pagodes, et, dans ces divers campements, à ces soldats : Arabes fauves, semblables à de grands sloughis ou à des faucons de pure race; Tonkinois, Annamites aux pommettes saillantes et aux yeux bridés; noirs de tous les noirs, ceux qui ont un teint de prune violette, ceux qui semblent taillés au ciseau dans du basalte noir.

les uns beaux comme des ApoUons nègres, ceux-là le nez épaté et les lèvres gonflées, tous soldats du drapeau tricolore, tous fils lointains et fidèles de la France.

La voilà, l'armée magnifique, qui, jetée, d'un bloc sur notre front ou dirigée vers les Balkans, ferait, de son poids seul, déclancher le plateau de la balance, verserait dans la fournaise le plus ardent et le plus solide métal humain qui puisse enfoncer nos adversaires.

M. Léon Bailby, directeur de VlntransiçeaîU, a fait appel à l'opinion publique, et je ne doute pas qu'elle ne le soutienne. Français éternels, au grand cœur et au cerveau léger, qui avions oublié les immenses ressources de notre pays; qui, faisant face à l'Allemagne, semblions dédaigner Toeuvre féconde de nos colonies ; alors que, sans dépendre de personne, nous avons là sous la main cinquante millions

d'hommes, dont un million au besoin, dont plus d'un demi-million pour commencer peut, dans quelques mois, combattre avec nous î

L'idée est-elle si neuve? Non; sans parler de M. Paul Adam, l'intense romancier, qui avait montré là un trésor de guerre formidable, M. Messimy, quelques années avant la guerre, avait préconisé l'emploi par grandes masses des contingents coloniaux. Savez-vous dans quelle proportion nous y faisons actuellement appel? A un soldat sur trois cent cinquante habitants, alors qu'en Europe, le recrutement prélève un soldat sur dix habitants.

Est-ce donc une évaluation chimérique ?

Non, puisque, nous a appris M. Bailby, « la mission officielle qu'en 1910-1911 accomplissait en Afrique occidentale le général Mangin, assisté des capitaines Cornet et Guignard et de l'administrateur Le Hérissé,

concluait au recrutement possible et facile de trois cent mille volontaires soudanais.

D'autre part, le général Pennequin, ancien commandant supérieur des troupes de l'Indochine, évalua à plus d'un million la levée d'effectifs qu'il serait possible de faire.

Et, bon juge en la matière, le général Archinard s'indignait que nous ne tirions pas même cent mille hommes de nos colonies, c'est-à-dire à peine le dixième de ce qu'elles peuvent nous donner.

L'idée est-elle impratique? Non, puisqu'une proposition de loi de MM. Pierre Masse, Maurice Ajam et Maurice Bernard a étudié ce projet, prévoyant un budget timide de quarante millions; puisque, d'autre part, la commission de l'armée au Sénat entendait récemment, un rapport documenté du général Archinard sur les possibilités de l'opération*

Seulement, le temps presse, et M. Léon Bailby a raison de le dire : c'est vite, c'est avec décision et sur de larges bases que pareille mise en œuvre devrait pouvoir se faire.

Resterons-nous en arrière des Anglais qui ont su tirer de Flnde, du Canada et. de l'Australie tant de troupes entraînées et vigoureuses ?

Ne saurons-nous répondre aux plans gigantesques du Kaiser, qui compte s'annexer un million de soldats turcs, rêve de porter la guerre en Egypte et soulever l'islamisme?

Ce que vaudraient nos troupes coloniales, nos champs de bataille de 1914 et de 1915 l'ont prouvé. Leur courage? Il est invincible. Leur fidélité? Elle est sincère. Mille faits l'ont prouvé, celui-ci entre autres, dont le récit de M. André Warnod, un de nos confrères, fait foi : dans le camp de

Marseburg, « les Allemands expliquèrent aux musulmans prisonniers que la guerre sainte était déclarée... qu'on allait leur rendre leurs armes et leurs chevaux. Ils iraient se battre sous l'étendard du prophète, là-bas, en Turquie... Les Arabes refusèrent en disant qu'avant tout, ils étaient Français et qu'ils prétendaient le rester » .

Objectera-t-on les intérêts de nos colons, main-d'œuvre manquant, comptoirs fermés? Ce serait certes très regrettable, mais le salut de la France et celui de nos colons ne font qu'un. Et qui doute aujourd'hui qu'il s'agisse du salut de la France?

Qu'en pense ce grand colonial, homme de pensée et homme d'action, qui parle peu et qui agit bien, notre ministre de la Guerre, M. le général Gallieni?

L'idée progresse. Elle s'impose déjà à tous les esprits non prévenus. Elle n'est pas un concept chimérique, elle s'appuie sur des faits précis, certains. Et croyez bien qu'à notre place les Allemands ne seraient pas embarrassés. Peut-être manqueraientils de doigté, mais non certes de main organisatrice. Je citais Tannenberg et son livre : La plus grande Allemagne, Avec quelle admiration il reconnaît notre immense effort colonial, avec quelle envie il suppute ^nos agrandissements; rien qu'en Afrique, où nous possédions en 1871 un million de kilomètres carrés, nous en possédons plus de

dix aujourd'hui, avec une population de plus de cinquante millions ; en Asie, oi^i nous avons triplé le territoire, nous étendons notre domination sur dix-huit millions d'habitants I

Il y a là, Paul Adam l'a écrit avec la puissance visionnaire d'un grand phychologue des foules, un réservoir magnifique d'énergies utilisables, de forces de guerre latentes. Cette évidence est si bien établie à présent pour ceux qu'aucun parti pris, qu'aucun intérêt n'aveuglent, que Ton se décide bien tard, mais enfin l'on se décide à se mettre à la besogne. Au Sénat, la commission de l'armée a entendu le gouvernement sur cette question des effectifs indigènes; elle avait préalablement entendu les généraux Archinard et Pennequin. Ce dernier, qui semble avoir eu le premier l'idée de recruter une puissante armée parmi les populations de l'Indochine, vient d'être

désigné pour préparer Tadaptation des nouveaux contingents annamites.

Nul n'est plus qualifié que ce vaillant officier, qui en 1912 préconisait, dans des conférences aux officiers d'état-major, l'emploi de troupes coloniales destinées à défendre l'Indochine ; nul n'aura plus de vigueur persuasive que ce soldat tenace dont le nom est célèbre aux pays jaunes et la personne respectée. Saluons ce beau départ, mais tâchons d'assurer l'arrivée.

Le général Pennequin, il ne faut pas se le dissimuler, va se heurter de nouveau à l'opposition formidable qu'il a déjà rencontrée autrefois dans notre grande colonie, lorsqu'il créait une école d'enfants de troupes indigènes, rêvait défaire une pépinière d'officiers avec une partie de l'élite de la société annamite, luttait pied à pied contre les errements de l'administration et la mentalité de tout le personnel colonial. Il a

contre lui des camarades, l'hostilité des bureaux, tout un monde à réduire. Pour un homme seul, c'est dur.

Et cependaint le fait est là, criant.

M. Henry Bérenger, rapporteur de la commission de l'armée, l'a constaté dans un article. Rappelant les splendides exploits des troupes d'outre-mer à la victoire de la Marne, sur l'Yser et en Champagne, il se demande si les 160.000 soldats fournis par nos colonies sont en rapport avec ce qu'elles peuvent fournir :

« Quoi ! la France européenne, peuplée de moins de quarante millions d'habitants, a pu mobiliser cinq millions de soldats ; et la France coloniale, riche de cinquante millions d'indigènes, n'aura pu donner que 160.000 recrues? Que signifie cette proportion coloniale de 1 pour 300 ?

Sans doute on objecte que, sur ces cinquante millions, quarante-neuf ne sont que

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des sujets j et pas encore des citoyens français ; que le service obligatoire ne pourrait être imposé qu'après avoir été consenti par la raison et le cœur des intéressés ; qu'on ne peut exiger les mêmes devoirs de ceux qui n'ont pas les mêmes droits civiques ; et que, en fin de compte, seul l'enrôlement volontaire offre aux indigènes, avec un système de primes, de pensions et de secours, une sécurité légitime.

Or, c'est bien ainsi que nous l'entendons et que l'entend le gouvernement. Les moyens de recrutement, indiqués dans les décrets de 1904, de 1912 et de 1914 concernant le recrutement des tirailleurs indigènes, viennent d'être renforcés par les nouveaux décrets d'octobre et de décembre 1915. Le vote de 71 millions affectés par le Parlement à l'exécution des décrets semble bien indiquer une résolution virile d'aboutir.

Toutefois, M. Henry Bérenger déclare que pour Madagascar, l'Afrique équatoriale française et même Tlndochine, l'ensemble d'efforts et d'organisation apparaît insuffisant. Tenu à une certaine réserve officielle, il ne dénonce paè à fond, s'il les fait pressentir, les difficultés que présentera l'enrôlement Indochinois, en raison de l'esprit de caste apporté par le personnel colonial dans des contrées et chez des habitants qu'on veut traiter en pays et en troupeau conquis. De très intéressantes études sur la colonisation annamite ont révélé l'étendue du mal et à quelle coalition d'intérêts va se heurter le général Pennequin. Nous nous sommes, m'assure-t-on de divers côtés, refusés à la conquête morale des habitants, nous les avons tenus sous le régime du bon plaisir, nous avons déçu leurs espérances en l'esprit de justice de la métropole par une poli^ tique impérieuse et tracassière, nous les

avons livrés aux trafiquants d'alcool; enfin, nous avons pris le contre-pied des moyens qui eussent fait aimer notre prestige.

Cela est grave, mais n'empêchera pas le recrutement des armées jaunes, si le gouvernement sait vouloir, s'il est résolu à souteuir ceux qui souhaitent voir s'augmenter le nombre des combattants contre nos ennemis, à une heure où la guerre s'allonge dans le temps et l'espace, jette de nouveaux peuples dans la fournaise, embrase l'Orient, entretient l'usure, et exigera l'épuisement du vaincu pour que rayonne la victoire.

Certes, la tâche est ardue, car il faut aller vite et faire bien. Mais elle n'est pas impossible à une ferme volonté ; elle répond à une nécessité assez haute pour qu'elle triomphe des mauvais vouloirs; le salut du pays avant tout : il faut vaincre !

Vous en avez une sans doute, et moi aussi j'ai la mienne^ qu'un caporal vient de m'envoyer pour mon Noël. A face carrée, elle porte mes initiales ; elle est légère, brillante comme Targent et douce comme rétain.

Qui croirait qu'elle provient de la fusée d'un obus boche, et qu'un de nos amis du front Ta martelée et découpée en gravant sur le coulant, de chaque côté, les chiffres : 1914, 1915! Date formidable! La plus grande des guerres modernes; une catastrophe mondiale, presque toute la vieille Europe en feu et l'ébranlement qui s'en

répercuté jusqu'en Afrique, en Amérique, en Asie. Des hécatombes monstres, une masse formidable de misères et de douleurs, de la boue et du sang, les cités souterraines où les hommes vivent et meurent, les assauts hurlants, le vol des avions, la grêle des mitrailleuses, les gaz asphyxiants, le courage de notre peuple et de nos alliés combattant pour une cause sainte contre la fureur barbare; tout cela tient dans ce frêle et émouvant petit cercle d'aluminium. Et c'est un obus boche qui a fourni ce délicat métal : un obus qui est venu, dans une longue rafale de bruit, s'abattre sur le sol et qui, de ses éclats, a fait des blessés et des morts; un obus boche, lourd de la cruauté et de la perfidie allemandes, imprégné de la détestable Kultur^ chargé des espoirs de conquête de tout un peuple asservi à ridée de la Force maîtresse du monde ; un obus boche que de rudes mains d'ouvriers.

dans les forges et les usines de Westphalie, ont tourné et ciselé, avant que, spirituellement, joliment^ à la française, de la fusée détachée qui règle l'éclatement du meurtre, un des nôtres ait fait ce rien, ce bijou qui tente les femmes et qu'aujourd'hui les hommes portent avec orgueil quand il vient de la terre d'héroïsme : une bague !

Comment ne pas la regarder, cette bague, avec une émotion profonde pour tout ce qu'y a su repétrir le génie inventif et pittoresque de notre race? Elle n'a pas été faite en une heure, et les loisirs qui l'ont limée et ornée sont ceux que la fatigue, les mauvais sommeils ou les nuits de veille permettent aux jours de repos. Pour pouvoir la créer, des soldats, courant hors des tranchées, ont risqué leur vie. Regardez bien, vous verrez tant de choses dans son mince miroir magique ! Elle porte en son contour lisse le signe de la patience de

celui qui, des jours et des mois, vécut face à l'ennemi, face au danger, face à la mort. Elle porte le signe de Fadresse qui le fit s'adapter à cette guerre où l'homme dut retrouver la ruse animale de ses ancêtres des cavernes. Elle porte le signe de la grâce cordiale qui est au fond de ses pensées et qui le distingue de son adversaire, cette grâce légère et moqueuse qui le fait rire comme un gosse aux moins mauvais moments. Elle porte le signe de la tendresî^e qui lui fait destiner ce lien de métal au doigt de sa mère, de sa femme, de sa sœur ou de son amie.

Je ne donnerais pas pour les plus belles bagues d'or ma petite bague des tranchées. Elle m'enseignerait, si j'en avais besoin, le confiance tenace; elle incarne, vivant symbole, le faisceau qui assemble les armées; elle m'unit aux combattants, aux blessés, aux morts, à la terre insultée par

Tobus boche d'où elle est sortie transfigurée, à la Patrie que jamais nous n'avons tant aimée, parce qu'une partie^ du territoire est envahie et souillée, parce que son enceinte a pour nouvelles frontières les tranchées, parce qu'à l'arrière de grands cimetières improvisés recouvrent ceux qui sont tombés pour Elle.

La paix venue avec la victoire, je conserverai à mon doigt la bague de mon donateur du front, car elle me rappellera ce que nous ne devrons jamais oublier, pour quoi nous faillîmes périr et par qui nous fûmes sauvés. Elle me rappellera, et je l'enseignerai à mon fils, le mépris que nous devons à ceux qui ont voulu calquer leur Kultur sur le règne végétal où les arbres étouffent les arbustes, sur te règne animal où les forts mangent les faibles. Elle me rappellera, et je l'enseignerai à mon fils, que ceux qui fabriquaient ces bagues

se sont voués, corps, biens et âme, au plus noble idéal, à Tavènement du règne humain, pour la défense du Droit, de la Justice et de l'Honneur, c'est-à-dire des choses belles entre les plus belles, qui donnent de la grandeur à la mort et de la beauté à la vie î

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