L'ANNEE DE LA VICTOIRE
Comment ne pas espérer que ce sera le terme du grand effort? Un an lourd de sang et de deuil s'en va; un autre, grave et voilé, s'avance : pourquoi ne démasquerait-il pas le beau visage de la Victoire?
Sans doute la tâche est rude, elle est pesante; et la perspective d'un nouvel hiver de tranchées n'a rien de réjouissant pour nos braves combattants du front.
Plus d'un en ce moment pense aux jours de fête qui, sans eux, seront vides, à la joie des enfants pour qui le Bonhomme Noël et les fées du jour de l'An apportent la trêve des jouets.
Mais ces jouets eux^-mêmes sont symbo-
liques. De même que dans la cervelle des petits se reflète la terrible guerre avec ses tueries, de même le monde des jouets concentre, comme en une cité de Lilliput, les armements meurtriers : soldats de plomb lancés à l'assaut, poupées ambulancières, chiens au collier étoile de la Croix-Rouge, panoplies d'uniformes, autos grises, canons, fusils, sabres, de quoi tuer énormément de Boches.
Oui, nos soldats pensent qu'il est amer de s'entre-tuer à ces heures où, dans toute la chrétienté, et même chez les noncroyants, fleurissent le mythe de la tendresse humaine, la réconciliation des inimitiés, le départ vers de nouveaux /horizons, tout ce qu'une nouvelle année apporte d'illusions et d'espoirs, de paix morale aux hommes de bonne volonté.
Et cependant ils savent aussi que pour eux il n'est repos ni trêve avant que soit
l'année de la victoire 143
chassé de France Foppresseur et remportée la victoire définitive. Ils veulent, dans un magnifique et collectif sentiment, préserver leurs enfants nés ou à naître du fléau auquel eux se sacrifient avec une générosité sans exemple dans Thistoire.
Car ce qu'il y a de noble, ce qu'il y a de pur dans la guerre telle que les Français la font, c'est qu'elle représente la lutte du pacifisme contre l'esprit de violence et de conquête; si nos soldats veulent continuer jusqu'au bout cette affreuse guerre, c'est parce qu'ils veulent imposer au monde la paix durable, sur les ruines du militarisme allemand et sur l'écroulement dés rêves fous du peuple allemand.
Notre peuple à nous ne veut pas que tant de sacrifices faits par lui soient vains; tout entier, du Front à l'arrière, au seuil de 1916, il élève sa foi et sa résolution. En pourrais-je douter après cette lettre que
m'écrit une mère désolée, dont le fils est tombé superbement, il y a quelques mois, à l'attaque des Hurlus, en enlevant ses compagnons et en criant aux Boches, comme un héros d'Homère, son dégoût et son mépris?
Brisée moralement, mais voulant à tout prix se rendre utile, cette mère s'est faite veilleuse de nuit dans une ambulance. Elle cherche un dérivatif à sa douleur inconsolable en soignant les blessés aux mauvaises heures du cauchemar, de la fièvre et des tortures que la nuit rend si longues.
Voici ce qu'elle m'écrit :
(( Pour moi, j'ai trouvé ce que je désirais et je suis heureuse autant qu'il m'est possible de l'être. Matériellement, je me fatigue et cela m'est bon. Moralement, je suis en contact avec le seul élément qui relève et console, c'est-à-dire l'être qui souffre et qui est grand et beau par son courage et sa résignation. Ah ! l'admirable
l'année de la victoire 145
peuple que le peuple de France, et que tous ces petits gas, sans jambes, sans bras, tètes et poitrines trouées, sont des héros en défiant le destin avec un sourire ! »
Oui, malgré la lassitude de l'attente et la nostalgie de leur foyer, nos soldats exigent la paix écrasante pour l'Allemagne, et en attendant, ils se battent et meurent avec une simplicité stoïque.
Certes, ce n'est pas dans leur lit trempé de sueur, quand la soif les supplicie, ce n'est pas dans leurs réveils à demi hagards ou dans leurs cruelles insomnies que nos blessés posent et crânent. D'ailleurs, qui de nous n'en a vu de près, ne s'est penché sur ces visages amaigris et ces regards si intenses? Qui de nous n'a entendu dire à ces (( braves gens » des mots simples et grands comme la cause qu'ils défendent et pour laquelle ils endurent une existence harassante et surhumaine?
146 l'immense et'fort
Ce n'est pas à eux que j'oserais dire que pour que la France vive une vie morale et matérielle possible, ils doivent aller jusqu'au bout : ils le savent mieux que moi. Pourquoi acceptent-ils cette nécessité inéluctable? Ce n'est pas seulement par vertu, par chauvinisme, ou par crainte de la rigueur des lois militaires. Chez des milliers d'entre eux, même chez les moins conscients, cet état d'âme est irraisonné, prend sa source aux profondeurs de l'instinct, à la réserve des énergies physiques, à l'hérédité d'ui^e race qui ne fut jamais lâche, à l'impératif catégorique dicté par un destin qui vous dépasse et qu'on accomplit parce qu'on sent qiCïl le faut.
Ces soldats du droit et de l'honneur combattent pour un idéal sacré : la Victoire juste; et ceux mêmes qui ne sauraient le formuler le sentent obscurément en eux!
Unis dans un seul espoir et une même volonté, comment, avec Taide de nos alliés, n'arriverions-nous pas à imposer à TAllemagne le châtiment écrasant de notre paix?
Seulement, nous devons - faire un immense effort.
Nous ne le demanderons pas à nos soldats, parce que nous savons que depuis vingt-trois mois ils le donnent et sont prêts, quand Toffensive l'exigera, à assener les décisifs coups d'assommoir. Cet immense effort, demandons-le au pays entier où tant d'énergies sommeillent encore, où tant
de bons vouloirs attendent. N'oublions pas qu'un peuple immense, et qui ne se bat pas, demande à servir Tunion sacrée.
La guerre d'usure, c'est certain, viendra à bout de nos ennemis, mais à condition que nous mettions tous les atouts dans notre jeu. Car les Allemands, qui savent bien qu'ils périront par Tusure, utilisent le temps et mettent en œuvre leur formidable génie d'organisation.
Organisons-nous : c'est là que doit porter, chez les gouvernants comme chez les gouvernés, l'immense effort! Nous nous sommes débrouillés dans un chaos, nous avons réparé en grande partie notre imprévoyance et notre non-préparation. Mais, sans parler des erreurs commises, qui tiennent en quelque sorte au jei; de la guerre, jeu terrible où l'aléa a un grand rôle, où ce qui est perdu par l'indécision se retrouve quelquefois par la chance, ne nous dissi-
muions pas qu'il nous reste beaucoup à faire.
Ce que la France demande, c'est d'avoir la certitude que tout ce qui humainement peut être fait le sera. Elle a versé sans compter son sang, elle a versé son or, elle veut pouvoir livrer toute sa confiance. Elle a le sentiment profond que maintenant une coalition de toutes les forces vives de la nation est indispensable pour en finir. Car il faudra en finir !
Ne regardons pas derrière nous, fixons nos regards sur aujourd'hui et sur demain : la tâche est gigantesque. Elle englobe toutes les formes d'activité, elle exige plus que jamais le concours de tous les dévouements.
Les canons et les munitions, nous n'en aurons jamais trop. Malgré les progrès incessants de Taviation, n'y a-t-il pas à créer intensivement Tarmée de l'air, les flottes innombrables de bombardement?
Aux recrues nouvelles que le Kaiser trouve dans les Balkans et va demander à TIslam, n'opposerons-nous pas des mascarets d'armées coloniales, surgies des pays jaunes et noirs? Grâce à la vigueur du général Gallieni, on peut compter sur de nombreuses utilisations d'hommes qui engorgeaient dépôts ou bureaux. Mais a-t-on débusqué entièrement le gros et le fretin?
Au premier jour de la guerre, dans un article qui n'a jamais paru — inopportun ou censuré? — j'ai réclamé la mobilisation des femmes. Il était, il est encore de nombreux emplois, de nombreux travaux oii *elles peuvent déployer leur fièvre .patriotique : tout ce qui a été fait à cet égard a montré quelles ressources on pouvait trouver en elles.
Ne peut-on aussi lancer un large appel aux retraités civils, à tous ceux à qui leur âge ne permettrait pas un service militaire
actif, même si la patrie en danger remettait jamais debout des classes périmées, mais qui donneraient volontiers quelques heures par jour de leur temps pour être employés, — gens d'affaires, avocats, commerçants, industriels, — à des besognes conformes à leurs aptitudes?
Des marchés scandaleux ont ému Topinion; sans exagérer leur nombre, le pays ne doit-il pas être de plus en plus rassuré sur la clairvoyance des contrôles et la rigueur des sanctions? Et que dire de la vie chère et des mesures de protection qui s'imposent pour tant de bourses appauvries?
A l'œuvre donc ! Savoir ce qui nous manque est le meilleur stimulant pour réaliser l'immense effort que notre admirable peuple réclame et qu'il s'offre à fournir. Sachons vouloir, osons agir, et nous verrons l'an nouveau, l'immortel 1916, démasquer peutêtre enfin le glorieux visage de la Victoire !