CONTRE L'ALCOOLISME
J'ai montré (1) dans la Presse, au commencement de la guerre, TAllemagne escomptant notre alcoolisme comme une cause de faiblesse organique et de dégénérescence pour nous, comme un appoint formidable pour elle. Je criais, comme la Cassandre grecque aux prophéties inécoutées : « Pensons à Tavenir ! »
Aujourd'hui je crie : « Pensons au présenti ))
Car le fléau nous submerge de plus en plus. De tous côtés, des protestations indignées, de véhéments appels, des clameurs
(1) Paru dans La Vie.
d'alarme adjurent le Pouvoir central d'intervenir énergiquement. Il le peut et il le doit : le concours de l'autorité militaire, l'appui de l'opinion publique enfin éclairée, les justes rigueurs des Parquets et des Tribunaux le soutiendront s'il veut agir.
En ce moment, selon la forte expression de M. Jean Finot dans sa magistrale étude de la Revue, « les Allemands de l'intérieur » — il appelle ainsi les partisans et les soutiens de l'alcoolisme — sont en train de paralyser les magnifiques efforts de nos armées du Front contre les Allemands de l'extérieur.
Des faits navrants, des délits déplorables, des misères morales et matérielles sans nom se renouvellent et s'accentuent chaque jour depuis dix mois, à la contagion de cet alcoolisme maudit qu'il faut avoir le courage de dénoncer comme la plaie la plus honteuse de notre pays, à cette heure tra-
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gique où son sort, son avenir, sa grandeur se jouent devant Thistoire.
Ne nous endormons pas sur quelques succès illusoires; n^opposons pas à la cruelle réalité que le Parlement, sortant de sa longue et coupable inertie, a interdit l'absinthe. Sans doute, la mesure est sage et s'imposait, mais que yaudra-t-elle si on laisse vendre impunément des boissons analogues, sinon d'un effet malsain aussi immédiat, du moins de conséquences aussi funestes à la longue?
Que sert de supprimer l'absinthe, si dans les arrière-boutiques on continue à en vendre, si les tribunaux restent aussi faibles qu'auparavant, si enfin, comme l'affirme dans une lettre le directeur de la Pensée ouvrière, le professeur Hayaux, « on vend sous le manteau, aux débitants, une poudre qui permet d'utiliser l'alcool de chauffage, pour la fabrication de l'absinthe,
(( une poudre » composée de noir animal, de kaolin et de permanganate de potasse ? ï)
Que sert de donner pleins pouvoirs aux Préfets, si en même temps on leur conseille d'user de ménagements et de prudence, autant dire d'agir le moins possible, devant la peur des responsabilités ?
Est-ce que des mesures rigoureuses ne s'imposent pas, et la première ne doit-elle pas être la suppression du privilège des bouilleurs de cru, réclamée en termes éloquents par « la Ligue Nationale contre l'alcoolisme » , ce privilège des bouilleurs de cru qui lèse chaque année le Trésor public de 100 millions, d'après l'estimation de M. Joseph Reinach, de 150 millions d'après celle de M. Carnot, de 200 millions d'après celle de M. Tirard, qui furent d'autorisés ministres des Finances ?
Quand on voit des hommes comme Berg-
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son, Léon Bourgeois, Clemenceau, le général de Lacroix, le docteur Landouzy, Ernest Lavisse, Joseph Reinach, le marquis de Vogué s'unir pour réclamer contre l'abusif privilège des fraudeurs, doutera-t-on - de l'étendue et de la gravité du mal?
Il avait pris de telles proportions que le généralissime Joffre, suivi par ses généraux, dut proscrire la vente de l'alcool dans la zone des armées. Hélas ! Le poison prend sa revanche derrière nos combattants; et tandis qu'ils luttent et meurent, des milliers de femmes, d'enfants, de vieillards, de blessés, de convalescents détruisent leur santé et tuent leur conscience chez les bistros, ces bistros foisonnants qui occupent des rues entières, ces bistros qui pullulent dans les villes et les hameaux, cette armée de 450.000 bistros mobilisés contre la santé de la France.
M. Joseph Reinach, dans une récente
conférence, a signalé les excès de Falcoolisme^ le milliard et demi de salaires ouvriers qui va s'engloutir dans le comptoir de zinc des marchands de spiritueux, l'ivrognerie remplissant de son scandale certaines ambulances, certains hôpitaux, le spectacle répugnant des femmes paresseuses et soûles qui vont porter chez le débitant d'alcool leur allocation, les conseils de guerre forcés de sévir contre des soldats que Tivresse pousse à des actes d'indiscipline.
Le Gouvernement, qui lutte depuis tant de mois contre les Allemands de l'extérieur, né sévira-t-il pas enfin contre les (( Allemands de l'intérieur»? M. Jean Finot et d'innombrables bons citoyens se le demandent avec lui. Le péril n'est pas moins pressant ici que là, il n'en menace pas moins les générations à naître, la force vitale de notre race, il exige des moyens non moins prompts et non moins efficaces.
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Ces moyens, les généraux les ont indiqués lorsque, d'accord avec les préfets, dans certaines régions comme la Normandie où le vice est effroyable, ils ont interdit la vente de spiritueux aux femmes, enfants, soldats valides et blessés, tant Belges, qu'Anglais et Français. N'est-il pas évident que pareille prohibition devrait être édictée dans tout le pays ?
Ce qui importe, c'est la surveillance exacte et le contrôle sévère ; c'est que la loi du 5 juillet 1873 sur l'ivresse publique, loi qui dort depuis trente ans, soit enfin appliquée; c'est que les pouvoirs répressifs, appuyés par l'autorité du Gouvernement, et délivrés des , sollicitations, menaces et influences intéressées, aient le courage de faire leur devoir.
« Lorsque, affirme M. Joseph Reinach, dans tous nos départements une vingtaine de condamnations auront été prononcées,
— il n'en faut pas plus, il n'en faudra pas même autant, — 450.000 débitants auront compris... Je les tiens pour de braves gens, mais ils se croient sacro-saints, intangibles^ tabous. Quand cette croyance, très légitime à l'heure présente, leur aura passé, ce ne seront plus que de braves gens... »
Il est inadmissible que le meilleur de notre peuple soit en train de sauver la Patrie, et que pendant ce temps elle reste livrée à ses pires destructeurs. Pensons non même pas à l'avenir, mais au présent! Il n'y a pas une minute à perdre ! (1)
(1) Voici quels chiffres accablants ressortent du livre de M. Jean Finot : VUnion sacrée contre l'alcoolisme. L'alcoolisme, source de la tuberculose, participait, avant la guerre, aux 150.000 décès causés par cette maladie, qui peuple « la moitié de nos asiles d'aliénés et presque la totalité de nos prisons ».
L'alcoolisme, qui ruine la santé et dégrade l'intelligence, cause un tiers des décès dans les hospices de Paris.
L'alcoolisme absorbe des milliards de l'épargne française : plus de 900 millions comme valeur de journées de travail gagnées par l'ouvrief; de 400 millions sous
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forme de déchet d'énergie dû à la mort par la tuberculose; soit 1.300 millions. L'alcoolisme, en cinquante ans, coûte un tiers de la fortune nationale.
Et que dire des bouilleurs de cru?
11 y en avait, en 1870, seulement 90.000; on en compte aujourd'hui un million. C'est de 100 millions par an que leur privilège frustre l'État, et de plus de quatre milliards depuis 1870 ! Qu'ajouterons-nous à l'éloquence terrible de ces chiffres?
Oui, je sais bien, la mesure est délicate à garder. Entre le bêlement et le rugissement, il y aie ton juste. L'emphase n'est pas le pire danger, car nul ne sent le besoin des phrases ; et la mâle simplicité de ceux du Front doit servir d'exemple. Mais que la sensibilité soulevée d'horreur, passionnée d'espoir, résonne avec tact, voilà le difficile.
Devant le crime allemand, on voudrait rester calme; et seuls nos soldats le sont; voués à une tension surhumaine entre le péril et la mort, le risque perpétuel leur crée une acceptation fataliste ; et puis, agir soulage. Eux seuls, devant un si effroyable
amas de souffrances, peuvent s'élever jusqu'à la généreuse pitié, parfois, envers l'adversaire vaincu ou blessé. Les lettres de nos morts témoignent de la sérénité qu'ils ont éprouvée, par la vertu du sacrifice et la grandeur de l'holocauste.
Nous nous efforçons en vain d'atteindre cette cime.
L'excuse de ceux qui ne refrènent pas assez leurs protestations vient de l'intensité du cauchemar qui les pénètre. Rien n'a encore provoqué chez nous un retour ému d'humanité : car l'ennemi, aussi stupide que cruel, n'a fait qu'accroître notre dégoût.
Admirons ceux qui maintiennent le ton impersonnel du chirurgien étudiant un cas monstrueux ; louons ceux qui ont le sourire et savent doser leur verve avec ironie; honorons les maîtres de la pensée française qui surent conserver à l'examen des faits et à l'analyse des âmes une impartialité
scientifique; et ne reprochons pas trop leur ardeur à ceux qui donnent de la voix un peu fort. Chacun a son tempérament. Et il est bien tôt pour que Thistorien s'exprime avec une parfaite tranquillité, pour que le philosophe domine froidement le chaos.
Nous sommes pris dans une houle collective, une vague de haine; et nous savons cette haine justifiée, car elle vient des profondeur du sentiment. Dès lors, ne jamais dépasser la note est méritoire.
Cette mesure, qui est la marque de l'esprit français, aura été, somme toute, presque respectée dans les grandes lignes, si l'on place, en égard de notre indignation légitime, l'énormité du forfait, cette volonté de substituer à l'invasion pacifique la ruée du cyclone, cette guerre de terreur, cette barbarie étale.
Notre indignation s'explique d'autant plus que, selon le mot du général Gallieni, la
France voulait la paix il y a dix-huit mois, cette France qui veut aujourd'hui la guerre jusqu'au bouti Jamais nous ne le rappellerons assez, jamais ces mots ne seront gravés assez ineffaçables dans THistoire. Car c'est notre poignante déception qui s'est transformée en révolte universelle.
Une autre cause ^'ajoute à notre amertume : ainsi que l'a dit Ernest Lavisse, (( nous portons le' deuil de l'humanité ». Deuil de ses espoirs, deuil de ses illusions, deuil d'un tel déchaînement d'instincts sauvages, deuil de la lâcheté, excusable ici, coupable ailleurs, immonde plus loin d'États spectateurs. Le plus grand peuple du Nouveau Monde se perd en procédures, et le plus haut pouvoir spirituel n'a trouvé que des paroles de pacification inécoutées. Entre la fureur ivre des uns et le silence timoré des autres, nous avons eu le sentiment que sans nos alliés et nous le Monde
s'écroulait, entraînant le respect de là beauté, la pitié pour les faibles^ la foi en la Justice, l'amour du progrès. L'Allemagne, — menace pire que celle des ténèbres, — préparait à l'Univers asservi une lueur morne de préau, un crépuscule de prison.
Malgré tout cela, nous avons à peu près gardé la mesure. Sans doute, dans le domaine artistique et musical, quelques esprits partiaux ont poussé trop loin l'ostracisme; ne nions davantage pas la valeur de la science allemande, ses médecins, ses chimistes, ses professeurs ! C'est parce qu'elle avait mérité le nom de grand peuple que r Allemagne s'est avilie en descendant audessous de l'humanité. Et quant aux jugements portés envers le Kaiser et son peuple, bourreaux de femmes et de cathédrales, je ne vois pas que rien ait été imprimé chez nous qui ne le fût à la frappe de la raison.
Ce n'est pas dans nos livres de philoso-
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phie qu'on proclame que la loi de vie est la loi de meurtre ; ce n'est pas dans nos manuels d'histoire qu'on exige rhégémonie mondiale; ce n'est' pas dans les cahiers de notre École de guer^'e qu'on préconise le sac des villes et l'enlèvement des tribus esclaves; ce n'est pas dans les sermons de nos prêtres et de nos pasteurs qu'on ordonne de crucifier FAUemagne et de tout mettre à feu et à sang.
Et je ne crois pas que sur l'âme allemande, sa mentalité, sa dégénérescence actuelle, les ambitions militaires et économiques qui ont décidé son hideux coup de force, des pages plus lucides, plus lumineuses, plus maîtresses d'elles-mêmes aient paru, pour éclairer notre religion et soutenir notre efïort, que celles signées par Ernest Lavisse, Emile ^outroux, Jacques Blanche, Marcel Prévost, Bergson, André Chevrillon, Edmond Perrier, pour ne citer
que quelques noms très divers. Et si nous parlons des combattants, quelle beauté morale dans la plupart de leurs lettres, quelle exacte évaluation des sentiments et des idées î
Sans doute le temps fera son œuvre de sélection ; ce qui fut trop de la minute ou trop de la passion sombrera. Mais la France n'aura pas à rougir de ce que ses représentants, officiels ou non, auront dit ou écrit en ces heures solennelles. On y retrouvera son franc visage, son regard droit, son verbe net. Incapable de mentir, de ruser, de calomnier, elle aura été une fois de plus, avec une dignité sûre, la proclamatrice du droit et la semeuse de vérités.