L'EXAMEN D'IMMIGRANTS ETRANGERS
Dans les cercles de l'immigration, on examine avec un peu plus d'attention les foreigners (les étrangers). Ce terme désigne, à vrai dire, tous ceux qui ne parlent ni français, ni anglais, ni allemand. Le Willehad, de la ligne Canada, en débarquait sept ou huit cents, le samedi, onze octobre, sous inos yeux. Juifs de Pologne ou de Russie, coiffés, malgré la chaleur, de lourds bonnets de fourrure graisseux, grosses commères à profil sémitique entourées d'une marmaille remuante et grêle, Lithuaniens taciturnes et fortement râblés, accompagnés de fillettes proprettes et qui tournent vers le médecin questionneur un petit visage frais gaiement étonné. Syriennes aux paupières lourdes, et qui pressent sur leur sein des bébés effraj^és qui crient et hurlent, si le médecin veut entr'ouvrir leurs yeux gonflés de sommeil, Italiens turbuleinls empressés à répondre tous ensemble à l'examinateur, femmes magyares, à la torsade de cheveux souples, et modelées comme des statues, Norvégiens aux gestes rares. Allemands pesants et d'allure lente, moujicks russes aux pommettes saillantes, sous la casquette haute à large visière, tous, pêle-mêle, défilent, dans une atmosphère chargée de relents d'ail fermenté, sous l'oeil des médecins; ceux-ci latent un membre, massent une articulation, soulèvent un manteau, tournent une tête, palpent une artère, ouvrent une bouche, posent le; doigt sur une carotide, font sauter une coiffure d'un coup de main, pour examiner le cuir chevelu et y rechercher la teigne, consignent dans la pièce de détention une Juive exténuée, porteuse d'un enfant qui gémit et s'agite, littéralement mangé par les poux, de la tête aux pieds, arrêtent au passage un pied-ibot, mettent à l'écart des Russes atteints de trachome, se moutrent un Maltais aux mains et aux lèvres brunies et imbibées de nicotine, et qui tremble d'énervement, et, six cents individus expédiés en deux heures à peine, prennent enfin le temps de griller une cigarette avant d'aller réexaminer les cas suspects.