COMMENT FONCTIONNE LA COMMISSION
Règle générale, le plus tôt possible après l'examen des immigrants, au point de vue civil, la commission se réunit, dans la salle où soint internés les individus mis de côté, pour une raison ou pour une autre, par les inspecteurs. L'agent principal du service n'a pas toujours loisir de former partie de ce bureau d'enquêtes. Il délègue souvent, en pratique, ses pouvoirs à son assistant, le sous-ageot. Celui-ci choisit deux inspecteurs et un secrétaire accompagne la commission; elle délibère dans la pièce réservée à cette fin, sans que le public ait droit d'y être admis.
Voyons comment fonctionnent ces enquêtes. Le président de la commission commence par disposer des cas d'immigrants arrêtés parce qu'ils n'ont pas d'argent pour se rendre à destinatioin. Certains ont leur billet, et se rendent chez des parents, — père ou mère, frère ou soeur, — qui les attendent et chez lesquels ils auront domicile. Le commisaire principal, dans ce cas, télégraphiera au parent désigné, afin de l'avertir de l'arrivée de l'immigrant, et, une réponse reçue, expédiera celui-ci par le train suivant, s'il y a lieu. Parfois, l'immigrant n'a pas même assez d'argent pour s'acheter les aliments dont il aura besoin en chemin de fer. Alors, le commissaire lui remet un bon pour des marchandises à prendre à l'échoppe du restaurateur, sur les lieux, et limite la somme à débourser. La compagnie de paquebots qui a amené l'immigrant au Canada paiera ces vivres, car elle devait, à l'embarquement, s'assurer s'il avait l'argent voulu pour se rendre à destinatioin finale, repas compris.
D'autres immigrants n'ont pas même l'argent pour acheter leur billet de chemin de fer. Quelques sous dans leur poche constituent tout leur avoir. S'ils vont chez des parents que la loi autorise à les recevoir, le commissaire télégraphiera tout de suite à l'adresse donnée par le nouvel-arrivé d'envoyer l'argent requis. S'il n'a pas de réponse dans un délai raisonnable, l'homme sera déporté. Il arrive maintes fois, à Québec, des gens qui, au débarquement, n'ont pas dix sous dans leur poche
et ne connaissent personne au pays. Ils repartent d'habitude par le paquebot suivant, aux frais de la compagnie qui leur a vendu leur billet d'aller.
Tous ces ca,s expédiés, la commission attaque sa véritable besogne. Voici une vieille femme, polonaise, dit l'interprète, pauvrement vêtue d'une méchante robe jadis noire et maintenant verdâtre; elle s'abrite la tête dans les plis d'un châle troué à maints endroits. Elle semble avoir soixante-quinze ans, mais affirme n'en avoir que quarante-huit. Et l'histoire qu'elle conte, navrante même dans la bouche du Roumain qui l'interprète, confirme ce qu'elle disait d'abord sans être crue des commissaires. Elle va rejoindre, à Sydney, Cap-Breton, son fils, qu'elle dit être marchand et capable de la faire vivre. C'est son enfant unique. En Pologne, elle était seule. Si elle semble vieille, c'est qu'elle a eu de la misère, beaucoup de misèré, et qu'Ile ne mangeait pas toujours à sa faim, même du pain moisi et des pommes de terre gâtée<s. Et, comme elle conte son histoire, la vieille femme joint les mains, invoque la Vierge, la prend à témoin de la vérité de ses paroles. L'interprète, qui connaît la Pologne, et déchiffre une lettre du fils à sa mère, donne des détails supplémentaires. Le président de la commission ordonne de télégraphier à Sydney, au prêtre de là, et au chef de police, pour se renseigner sur le fils de la vieille immigrante. Deux heures plus tard, la réponse arrive, satisfaisante. Et la vieille femme pleure de joie.