DEUX GENRES D'IMMIGRATION
Sur un banc de bois brut, une jeune fille de vingt-quatre ans, en cheveux, attend avec patience que tout ceci finisse. Près d'elle, sa mère, une vieille paysanne bretonne, à la coiffe blanche, au grand tablier ceint autour de la taille, est debout, le visage résigné, les mains, — d'humbles mains noircies et gercées par des années de travaux domestiques, — croisées sur la poitrine, immobile comme si elle était une statue. Les yeux seuls vivent, qui ont l'air de regarder loin, bien loin. Nous la questionnons. Elle vient d'un petit bourg du Finistère; elle s'en va, avec sa fille, rejoindre sa fille aînée mariée à un Breton établi à Fernie, Colombie Anglaise. "C'est loin?" demande-t-elle. — "Quatre jours de chemin de fer." — "Ah! c'est loin!" La jeune fille, elle, qui n'a pas le costume breton, mais doni les yeux, le teint, la coupe du visage dénotent l'origine, parle celte avec sa mère, puis français avec le garde; elles n'ont pas d'argent, mais un télégramme les attendait ici, du parent qui reste à Fernie. On leur donne un bon pour des vivres, et, toujours calme, la vieille Bretonne part avec sa fille vers le convoi qui les mènera à destination finale.
Le commissaire a plus d'embarras avec un couple français. Le jeune homme a de l'aplomb et de l'argent, la jeune fille, qui se dit un peu sa parente, voyage avec lui, mais elle n'a pas le sou. Ceci semble louche au commissaire. Il questionne l'homme. "Je vais prendre un petit négoce à Montréal", dit-il. Et, loquace, il raconte que la jeune fille est venue avec lui pour lui aider, et avoir soin de la boutique. — "Etesvous mariés?" questionne le président de la commission. — "Non pas." — "Mais alors, vous ne pouvez entrer au Canada ensemble. Nous allons être obligés de vous séparer et de renvoyer votre compagne en France." L'homme proteste, la jeune fille ne dit mot. "Mais, si nous nous marions, nous pourrions entrer?" — "Oui." — "Mais cela coûte-t-il cher, se marier, ici?" — "Ça dépend. Si vous êtes catholiques,..." — "Ah, mademoiselle est catholique, moi, j'ai été baptisé aussi, mais comme je me suis laissé dire que, au Canada, les gens sont en majorité protestants et que ça pourrait faire tort à mon négoce, si je n'étais pas de la- religion de la majorité, je crois bien que je vais être protestant." La jeune fille est toujours muette. — "Si vous vous mariez devant un prêtre catholique, cela ne vous coûtera rien. Devant un ministre d'une Eglise protestante, il vous faudra d'abord une licence, qui vous coûtera quelques piastres, et puis..." — "Ah, bien, comme ça, je crois bien que nous allons nous marier catholiques!" conclut le jeune homme. Mais la jeune fille, elle, déclare tout net son intention de ne pas se marier. "Je vais retourner en France", dit-elle. L'homme, lui, est admis, car il a de l'argent et un métier.
Peut-on dire que ce soit là un immigrant désirable?
Les services auxiliaires de Fimmigration
Le port de Québec est celui où il débarque le plus d'étrangers à destination du Canada. Il y en arrivera, cette année, au moins deux ceat mille. Aussi les différents services de Timmigration y ont-ils pris un développement de plus en plus considérable, depuis que nos gouvernants la pratiquent avec intensité. Et c'est, sous les toits de l'immense baraque en planches brutes où s'abritent les multiples rouages nécessaires au bon fonctionnement de la machine à immigration, toute une cité de fonctio'nnaires, de cuisiniers, de vendeurs de provisions, d'agents de billets, d'agents d'immigration provinciale, qui remue pendant les sept mois que dure la période de navigation dans le fleuve Saint-LaurenL Nous avons, jusqu'ici, suivi l'immigrant à travers le dédale des inspections médicale et civile; accompagnons-le maintenant dans les services accessoires groupés dans la ville de planches où, désormais citoyen du Canada, pour un temps au moins, il circule cependant encore sous l'oeil intéressé de gardes qui ne le laisseront qu'à la minute où son train démarrera vers l'Ouest.