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voir ou ne voyait pas cette attitude; l'audace qu'il avait eue exaltait son orgueil ; la minute difficile des aveux étant franchie, il ne doutait plus de sa victoire ; des ambitions brutales, démesurées, tournoyaient dans sa tête en feu. 11 accorda son violon d'un coup d'archet large, avec l'aisance et l'autorité d'un virtuose ; devant son pupitre il se cambra, se grandit. C'était le prélude de Tristan qu'il allait jouer.
Daniel n'avait qu'une préparation musicale incomplète, celle surtout qu'il avait reçue d'André lui-même et d'un autre ami, Léon de Bradieu ; mais, par ses dons surexaltés d'analogies intuitives, Û arrivait à pénétrer des choses qui dépassaient sa culture ; d'ailleurs, il s'excitait d'avance sur cette page de Wagner, s'attendant à des émotions étranges.
Dès les premiers accords du piano, il tressaillit, il eut comme le contact d'une fleur au pistil énorme, se gonflant, inassouvi de fécondations. Bientôt, l'image se fondit en un sentiment plus indistinct. Coupé de pauses angoissantes, le motif hésitait, se suspendait au bord d'une vie encore indécise : était-ce de la douleur, était-ce de la jouissance qui voulait s'y incarner, ou de la douleur et de la jouissance confondues, l'appétit gémissant d'une jouissance sans terme et sans repos? Lentement, le violon l'enleva sur son rythme embrasé ; des ailes s'ouvraient, prises par un vent immense et lourd ; un ressaut, d'instant en instant, accentuait seul le trouble de l'ascension ; mais la sonorité s'amplifiait, l'idée se portait à d'insatiables métamorphoses, elle se dissuivait et
renaissait dans les phases modulées du chant.
Daniel s'évertua d'abord à suivre les courbes du développement mélodique ; puis, l'agitation même de sa pensée l'emporta au delà des sons qu'il écoutait.
Dans son monologue intérieur se succédaient des métaphores confuses, des sursauts de jugements, des appels furieux d'instincts. Peu à peu toutes ses facultés se tendirent vers un sentiment unique : il entrevit qu'André, sous la morsure de l'archet, avait l'illusion de s'assujettir la femme désirée, qu'il croyait la tenir entre ses mains, vibrante elle-même avec les résonances de son instrument, tantôt rauques, tantôt caressantes comme des doigts fuselés qui eussent erré dans ses cheveux. Mais, elle, soulevée, submergée par la houle des modulations, elle se dérobait, elle mourait à son amour, sa forme adorable se décomposait sans fin. 11 se crispait alors et s'exaspérait contre elle ; au suprême paroxysme du mouvement, il la cingla de gammes dévoratrices, il semblait faire passer sur son corps des flagellations d'étincelles, il se raidissait à Tétreindre, et, de plus en plus, elle reculait, s'évaporait hors de ses prises, jusqu'à ce qu'il renonçât, épuisé.
Le morceau fini, Daniel lança un: Bravo I fervent : les autres auditeurs, sauf deux ou trois, battirent des mains par convenance, incapables d'atteindre sous la rudesse abstraite de l'art wagnérien son sens passionné. M"" Mauclerc, immobile et silencieuse, affectait de l'indifférence, presque de l'ennui. Sa froideur mit sur la figure d'André une involontaire amertume ; il avait trop
peu d'expérience pour deviner quelles réflexions elle dissimulait.
Il joua encore d'autres choses, une romance îlébile du Norvégien Svendsen,un caprice sur des airs italiens écrit par un Russe. Daniel, inattentif, ne cherchait qu'à prolonger au fond de luimême l'émotion du Prélude, et à ressaisir dans sa mémoire des lambeaux du chant. Tout ce qu'il avait éprouvé et vu ce soir-là se résorbait en ces quelques minutes de musique.
Comme Wagner, idéalement, par l'orgueil et la fureur amoureuse de ses poèmes, trompait de secrets désirs mal rassasiés, d'autres, plus pauvres et charnels, voulaient gorger leurs cupidités avec de l'ojr, avec des femmes, avec des hochets sociaux ; mais, au fond, n'était-ce pas la même enflure d'égoïsme. la même tumeur vorace qui tirerait à elle, si elle le pouvait, tout le sang pur des êtres ? Et son ivresse sentimentale aboutissait à un dégoût, à une envie démesurée de détachement.
La fête allait fini*., <^™wie toutes les fêtes bourgeoises, par une vulgaire sauterie. M"" Brochard se mit en tête de faire danser la première valse ; elle prit laborieusement son assiette sur le tabouret du piano, ôta de ses doigts quelques-unes des bagues qui les saucissonnaient, commença 3a Valse bleue, et Daniel eut l'impression que ses phalanges bouffies, en tapant sur les touches noires, y écrasaient des mouches. En même temps, il entendit, dans le petit salon où une table de jeu était dressée, tinter les mises des joueurs, un glissement de louis, mat et doux, qui rappelait le
passage <Tune brise dans les feuilles sèches d'un arbre mort.
La sauterie fut courte, Mœe Marc ayant avoué à la générale Duréot qu'elle se trouvait lasse. Mmo Mauclerc bostonna, presque sans souffler, avec le baron Truc ; ce qui fit énormément causer l'entourage, blessa son mari, et combla André d'une rancœur. Daniel retrouva de l'entrain dans l'excitation animale de la danse ; il ne resta pourtant pas jusqu'à la fin ; il se souvenait qu'il lui fallait rentrer à pied. Après un quadrille, il reconduisit Léonie Jordan, dont il était le vis-àvis, et prit congé. André l'accompagna jusqu'à la porte du salon, en lui promettant d'aller l'embrasser le lendemain, avant de partir ; il le sentit inquiet, affaissé.
Il traversa le grand vestibule ; un domestique ronflait sur une banquette, et ne le vit point passer. Une chaise à porteurs du xviii0 siècle dormait aussi dans un coin, semblait attendre ironiquement la fin de la réception.
Sorti, Daniel longea le château jusqu'au tournant de la terrasse, pour revoir le parc illuminé : au vent qui s'était levé sur la hauteur, les lumières agonisantes dansaient, vacillaient ; de grandes trouées sombres les espaçaient, et des lampions, tombés à terre, brasillaient. Il écouta encore le piano bourdonnant déjà loin, des sons de voix clapotantes, les derniers mirages do la soirée qui se dissipaient.
Comme il descendait la route de Sainte-Foy, sa vue s'abaissa vers les bas-fonds nocturnes et
le vague de la plaine étalée sous lui. Le brasier diffus des réverbères repoussait au-dessus de la ville une buée rousse, et, sur la rive gauche de la Saône, en face du coteau, faisait émerger obscurément des cuves noires, colossales, sans doute les turbines de l'usine à gaz. Tout près, la cour d'un bâtiment s'éclaira soudain : la fenêtre d'un four venait de s'ouvrir, inscrivant sur l'ombre sa rondeur de soleil levant, un foyer immobile où rien ne flambait parce que tout était feu, et cerné d'un brouillard rougeâtre. Une équipe d'ouvriers s'en approcha ; deux hommes, en manœuvrant des crocs de fer, se mirent à gâcher le pâté des braises ; ils ramenaient vers l'orifice les scories blanches, translucides, légères comme des bourres de laine, et qu'ils faisaient rouler à flots sur des wagonnets. D'autres, alors, enfournèrent la houille dans la gueule ardente ; l'arrachement des pelletées ressemblait à une toux sèche ; Daniel pouvait apercevoir, dans la rutilation de la fournaise, les travailleurs aux silhouettes maigres se courber, relever leurs pelles d'un élan court, farouche, et la flamme, sous un tourbillon fuligineux, se ruant vers sa nourriture, tordre, au bord du trou noirci, ses langues irritées. 11 pensait à je ne sais quel effrayant holocauste, lorsque, brusquement, tout s'éteignit.
En bas, ceux qui peinent ; en haut, ceux qui dansent 1...
Ce rapprochement lui vint malgré lui, entre ce qu'il avait contemplé là et ce qu'il avait quitté tout à l'heure. Il ne voulut point s'arrêter à la grossière antithèse. Mais une sympathie l'emporta
vers les esclaves taciturnes, inconnus, qui, jusqu'à l'aube, garderaient le feu ; et, dans un paradoxe de soudain enthousiasme, il dit à voix haute :
— Voilà bien ce que j'aurai vu, ce soir, de plus beaul
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