‹ L'immoraliste, romanChapitre 4 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Nous arrivâmes à la Morinière dans les premiers jours de juillet, ne nous étant arrêtés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nos approvisionnements et pour quelques rares Aàsites.

La Morinière, je vous l'ai dit, est située entre Lisieux et Pont-L'Evêque, dans le pays le plus ombreux, le plus mouillé que je connaisse. De multiples vallonnements, étroits et mollement courbés, aboutissent non loin de la très large vallée d'Auge qui s'aplanit

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d'iiQ coup jusqu'à la mer. Nul horizon; des bois taillis pleins de mystère; quelques champs, mais des prés surtout, des pacages aux molles pentes, dont l'herbe épaisse est deux fois l'an fauchée, où des pomisiiers nombreux, quand le soleil est bas, joignent leur ombre, où paissent de libres troupeaux ; dans chaque creux, de l'eau, étang, mate ou rivière ; on entend des ruissellements csmtinus.

Ah ! comme je reconnus bien la Dîiîison ! ses toits bleus, ses murs de briques et de pierre, ses douves, les reflets dans îe.s dormantes eaux... C'était une vieille maison où l'on aurait logé plus de douze; Marceline, trois domestiques, moi-même parfois y aidant, nous avions fort à faire d'en animer une partie. Notre vieux garde, qui se nommait Bocage, a\'ait Jéjà tait apprêter de son mietix quelques pièces : de leur sommeil de vingt années îes vieux meubles se réveillèrent ; tout Hm\ resté t-l que mon souvenir le voyait, le« lutnbris pc iat trop délabrés, 1«s

LlMMORAUSTli III

chambres aisément habitables. Pour mieux nous accueillir. Bocage avait rempli de fleurs tous les vases quil avait trouvés. Il avait fait sarcler, ratisser la grand'cour et du parc les plus proches allées. La maison, quand nous arrivâmes., recevait le dernier rayon du soleil, et de la vallée devant elle une immobile brume était montée qui voilait et qui révélait la rivière. Dès avant d'arriver, je reconnus soudain l'odeur de l'herbe ; et quand j'entendis de nouveau tourner autour de la maison les cris aigus des hirondelles, tout le passé soudain se souleva, comme s'il m'attendait et, me reconnaissant, voulait se refermer sur mon approche.

Au bout de quelques jours, la maison devint à peu près confortable ; j'aurais pu me mettre au travail ; je tardais, écoutant encore se rappeler à moi minutieusement mon passé, puis bientôt occupé par une émotion trop nouvelle : Marceline, une semaine après notre arrivée, me confia qu'elle éiaii enceinte.

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ÎI me sembla dès lors que je lui dusse de soins nouveaux, qu'elle eût droit à plus d* tendresse ; tout au moins dans les premiei temps qui suivirent sa confidence je pass.r donc près d'elle presque tous les moiiieni du jour. Nous allions nous asseoir près dt bois, sur le banc où jadis j'allais m'asseoi avec ma mère ; là, plus volaptueusemenl se présentait à nous chaque instant, plus insen siblement coulait l'heure. De cette époque de ma vie, si nul souvenir distinct ne se dé- ■ tache, ce n'est point que j'en garde une moins vive reconnaissance — mais bien parce que tout s'y mêlait, s'y fondait en un uniforme bien-être, où le soir s'unissait at matin sans saccade, où les jours se liaient sans surprises aux jours.

Je repris lentement mon travaîl, Vespri. calme, dispos, sûr de sa force, regardant k futur avec confiance et sans ilèvre, la voionl. comme adoucie, et comme écoutant le conseil de cette terre tempérée.

Nul doute, pensais-je, que l'exemple de

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ccÛLG icrif!, où tout s'apprâîe au fruit, à l'utile moisson, ne doive avoir sur moi la plus cxcelîeri'e influence. J'admirais quel tranquille avenir promettaient ces robuste? bcrnfs, ces vaches pleines dans ces opulentes prairies. Les pommiers en ordre plantés au5 favorables perîchants des collines annonll çaient cet été des récoltes superbes ; je rêvais sons quelle riche charge de fruit;, allaient ])ientôt ployer leurs branches. De cette abondance ordonnée, de cet asservissement joyeux, de ces souriantes cultures.^ une harmonie s'établissait, non plus fortuite mais dictée, un rj'thme, une beauté tout à la fois humaine et naturelle, où Von ne savait plus ce que l'on admirait, tant étaient confondus en une très parfaite entente l'éclatement fécond de la libre nature, l elTort savant de l'homme pour la régler. Que serait ■'■ |cet effort. pen?.ais-je, sans la puissante sauagerie qn il domine? Que serait le sauvage lan de celle sève débordante sans î'intellienteîTort qui l'endijaue et l'amène en riant

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au luxe ? — Et je me laissais rêver à telles terres où toutes forces fussent si bien ré gîées, toutes dépenses si compensées, tous échanges si stricts, que le moindre déchet devînt sensible ; puis, appliquant mon rêve à la vie, je me construisais une éthique qui devenait une science de la parfaite utilisalion de soi par une intelligente contrainte.

Où s'enfonçaient, où se cachaient alor.

mes turbulences de la veille? 11 semblait, tant j'étais calme, qu'elles n'eussent jamais été. Le fîot de mon amour les avait recouveites toutes...

Cependant le vieux Bocage autour de nous faisait du zèle ; il dirigeait, surveillait, conseillait ; on sentait à l'excès son besoin de se paraître indispensable. Pour ne pas le déso bliger, il fallut examiner ses comptes, écou 1er tout au long ses explications infinies, Cela même ne lui suffit point ; je dus Tac compagner sur les terres. Sa sententieus( prud'homie, ses continuels discours, révi| U^nie fiatlcifuclion de lui-même» la monUni

t't^MOIi&LIBTS Il5

qu'il faisait de son honnêteté, au bout de peu de temps m'exaspérèrent; il devenait de plus en plus pressant, et tous, moyens m'eussent parus bons, pour reconquérir mes aises — lorsqu'un événement inattendu vint donner à mes relations avec lui un caractère différent : Bocage, un certain soir, m'annonça qu'il attendait pour is lendemain son CIs Charles.

— Je dis : ah ! presque indifférent, ne m'étant, jusqu'alors, pus beaucoup soucié des enfants que pouvait bien avoir Bocage; puis, voyant que mon indiilérence l'affectait, qu'il attendait de moi quelque marque d'intérêt et de surprise :

— Où donc était-il à présent ? demandai-je.

— Dans une ferme modèle, près d'Alençon» répondit Bocage.

— Il doit bien avoir, à présent prés de... continuai-je, supputant l'âge de ce Sis dont j'avais ignoré jusqu'alors l'existence, et parlant assez lentement pour lui laisser le temps de m interrompre...

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— ^ Dix-sept ans passes, reprit Boc2|^e. Il a'avait pas beaucoup plus de quatre anj* quand Madame votre mère est morte. Ah!

c'est un grand gars maintenant ; bientôt il en îiaua plus que son père... Et Bocage une fuis lancé, rien ne pouvait plus l'arrêler, îi visible que je fisse paraître ma lassiiude.

Le lendemain je ne pensais plus à cela, 4uand Charles, vers la fin du jour, frais arrivé, vint présenter à Marceline et à moi ses respects. C'était un beau gaillard, si riche de santé, si souple, si bien fait, que les aOreux habits de ville qu'il avait mis en notre honneur ne parvenaient pas à le rciulre trop ridicule ; à peine sa timidité ajoutait-elle encore à sa belle rougeur naturelle, il semblait n'avoir que quinze ans, •.aiït la couleur de son regard était demeurée ^ivfantine ; il s'exprimait bien clairement, jans fausse honte, el, contrairement à son père, ne pariait pas pour ne rien dire. Je ne ^is plus quels propos nous échangeâmes ce premier soîr; occnpô de le rp-^^.rder, ]> ne

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trouvais rien à lui dire et laissais Marceline lui parler. Mais le jour suivant, pour la première fois je n'attendis pas que le vieux Bocage vînt nie prendre pour monter, sur la ferme, où je savais qu'étaient commencés des travaux. /''

Il s'agissaH de réparer une mare. Celte mare, grande comme un étang, fuyait ; on connaissait le lieu de celte fuite et l'on devait le cimenter. Il fallait pour cela ommencer par vider la mare, ce qu'on n avait pas fait depuis quinze ans. Carpes et tanches y abondaient, quelques-unes très grosses, qui ne quittaient plus les bas-fonds. J'étais désiieux d'en aeclimaier dans les eaux des douves et d'en donner aux ouvmers, de sorte que la partie de plaisir d'une pêche s' ajoutait cette fois au travail, ainsi que l'annonçail l'extraordinaire animation de la ferme; quelques enfants des environs étaient venus, s'élaient mêlés aux travailleurs. Marceline flle-méme devait un peu plus tard nous rejoindre.

i9 t'isiuoiiAUsn

L'eau baissait depuis longtemps déjà quand j'arrivai. Parfois un grand frémissement en ridait soudain la surface, et les dos bruns des poissons inquiets transparaissaient. Dans les flaques du bord, des enfants pataugeurs capturaient un fretin brillant qu'ils jetaient dans des seaux pleins d'eau claire. L'eau de la mare, que l'émoi des poissons achevait de troubler, était terreuse et d'instants en instants plus opaque. Les poissons abondaient au delà de toute espérance ; quatre valets de ferme en ramenaient en plongeant la main au hasard. Je regrettais que Marceline se fît attendre et je me décidais à courir la chercher lorsque quelques cris annoncèrent les premières anguilles. On ne réussissait pas à les prendre ; elles glissaient entre les doigts. Charles, qui jusqu'alors était resté près de son père sur la rive, n'y tint plus ; il ôta brusquement ses souliers, ses chaussettes, mit bas sa veste et son gilet, puis, relevant très haut son pantalon et les manches de sa chemise, il entra

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i dans la vase résolument. Tout aussitôt je l'imitai.

— Eh bien 1 Charles ! criai-je, avez-vous bien fait de revenir hier ?

II ne répondit rien, mais me regarda tout I riant, déjà fort occupé à sa pêche. Je iappej lai bientôt pour m'aider à cerner une grosse i anguille; nous unissions nos mains pour la saisir... Puis, après celle-là, ce fut une autre ; I la vase nous éclaboussait au visiige; parfois on enfonçait brusquement et l'eau nous montait jusqu'aux cuisses; nous fûmes bientôt tout trempés. A peine dans l'ardeur du jeu échangions-nous quelques cris, quelques phrases ; mais, à la îin du jour, je m'aperçus que je tutoyais Charles, sans bien savoir quand j'avais commencé. Celte action commune nous en avait appris plus l'un sur l'autre que n'aurait pu le faire une longue conversation. Marceline n'était pas encore venue et ne vint pas, mais déjà je ne regrettais plus son absence ; il me f:emblait q^i'elle eût un peu gêné notre joie.

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Dès le lendemain je sortis retrouver Charles sur la ferme. Nous nous dirigeâmes tous deux vers les bois.

Moi qui connaissais mal mes terres et m'inquiélais peu de ne les pas connaître, je fus fort étonné de voir que Charles les connaissait fort bien, ainsi que les répartitions des fermages; il m'apprit, ce dont je me doutais à peine, que j'avais six fermiers, que j'eusse pu toucher seize à dix-huit mille francs des fermages, et que si j'en touchais à grand'peine la moitié c'est que presque tout s'absorbait en réparations de toutes sortes et en paiement d'intermédiaires. Certains sourires qu'il avait en examinant les cultures me firent bientôt douter que l'exploitation de mes terres fût aussi excellente que j'avais pu le croire d'abord et que me le donnait à entendre Bocage; je poussai Charles sur ce sujet, et cette intelligence toute pratique, qui m'exaspérait en Bocage, en cet enfant sut m'amuser. Nous reprîmes jour après îour nos promenades; la pro-

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priété était vaste, et quand nous eûmes bien buillé tous les coins, nous recommençâmes wec plus de méthode. Charles ne me dissiîiula point l'initalion que lui causait la vue le certains champs mal cultivés, d'espaces pris de genêts, de chardons, d'herbes sures ; il sut me faire pa> tager celte haine pour la .ichère et rêver avec lui de cultures mieux ordonnées.

— Mais, lui disais-je d'abord, de ce médiocre entretien, qui en souffre? Le fermier tout seul, n'est-ce pas? Le rapport de sa ferme, s'il varie, ne fa^t pas varier le prix d'affermage.

El Charles s'irritait un peu : — 'Vous n'y connaissez rien, se permettait-il de répondre — et je souriais aussitôt, — Ne considérant que le revenu, vous ne voulez pas remarquer que le capital se détériore. "Vos terres, à être Iraparlaitement cultivées, perdent lentement leur valeur.

— Si elles pouvaient, mieux cultivées, rap- Dorter plus, je doute que le fermier ne s'y

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attelle ; je le sais trop intéressé pour ne pa? récolter tant qu'il peut.

— Vous comptez, continuait Charles, sans raugmentaiion de main-d'œuvre. Ces terres sont parfois loin des fermes. A être cultivées elles ne rapporteraient rien ou presque, mais au moins ne s'abîmeraient pas...

Et la conversation continuait. Parfois pendant une heure et tout en arpentant les champs nous semblions ressasser les mêmes choses ; maisj'écoutais et, petit à petit, m'instruisais.

— Après tout, cela regarde ton père, lui dis-je un jour, impatienté. Charles rougit un peu:

— Mon père est vieux, dit-il ; il a déjà beaucoup à faire de veiller à l'exécution des baux, à l'entretien des bâtiments, à la bonne, rentrée des fermages. Sa mission ici n'est pas de réformer.

— • Quelles réformes proposerais tu, loi conliimais-je. Mais alors il se dérobait, pic^ fendait ne pas s'y connaître; ce n'est qu'$^

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force d'insistances que je le contraignnia à s'expliquer :

— Enlever aux fermîers toutes terres qu'ils laissent incultivées, finissait-il par conseiller. Si les fermiers laissent une partie de leurs champs en jachère, c'est preuve qu'ils ont trop du tout pour vous payer; ou s'ils prétendent garder tout, hausser le prix de leurs femmges. — Ils sont tous paresseux, dans ce pays, ajoutait-il.

Des six fermes que je me trouvais avoir, celle où je me rendais le plus volontiers était située sur la colline qui dominait la Morinière ; on l'appelait La Valterie ; le fermier qui l'occupait n'était pas déplaisant ; je causais avec lui volontiers. Plus près de la Morinière, une ferme dite € la ferme du Château » était louée à demi par un système de demi-métayage qui laissait Bocage, à défaut du propriétaire absent, possesseur d'une partie du bétail. A présent que la défiance était née, je commençais à soupçonner Thonuête Bocage lui-même, sinon de me duper,

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du moins de me laisser duper par plusieurs. On me réservait, il est vrai, une écurie et une étable, mais il me parut bientôt qu'elles ^ u'étaient inventées que pour permellre au fermier de nourrir ses vaches et ses chevaux avec mon avoine et mon foin. J'avais écouté bénévolement jusqu'alors les plus invraisemblables nouvelles que Bocage, de temps à autre, m'en donnait : mortalités, malfurina= lions et maladies, j'acceptais tout. Qu'il suffît qu'une des vaches du fermier tombât malade pour devenir une de mes vaches, je n'avais pas encore pensé que cela fût possible; ni qu'il suffit qu'une de mes vaches allât très bien pour devenir vache du fermier ; cependant quelques remarques imprudentes de Charles, qrielques observations personnelles com- TMoncèrent à m'écîairer ; puis mon esprit une loîs averti alla vite.

^Tarceline avertie par moi vérifia minutieusement tous les comptes, mais n'}' put relever aucune erreur ; l'honnéleié de Rocage s'y réfugiait. — Que faire? — Laisser faire. —

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viais au moins, sourdement irrité, surveillai e à présent les bêtes, sans pourtant trop h laisser voir.

J'avais quatre chevaux et dix vaches ; c'était las^ez pour bien me tourmenter. De mes quatre chevaux, il en était un qu'on nommait eacore aie poulain», malgré qu'il eût trois ans passés ; on s'occupait alors de le dresser; je commeuçais à m'y intéresser lorsqu'un beau jour on vin! me déclarer qu'il était parfcii'ement intraitable, qu'on n'en pourrait jamais rien faire et que le mieux était de m'en débarrasser. Comme si j'en eusse voulu douter, on l'avait fait briser le devant d'une petite charrette et s'y ensanglanter les jarrets.

J'eus, ce jour-là, peine à garder mon cr.lme, et ce qui me retint ce fut la gêne de Bocage. Après tout, il y avait chez lui plus de faiblesse que de mauvais vouloir, pensaije, la faute en est aux serviteurs ; mais ils ne se sentent pas dirigés.

Je sortis daiu la cour, vnîr 1? pouîeia. Dèu

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qu'il m'entendit approcher, un serviteur qui! le frappait le caressa ; jefis comme si je n'avaiil rien vu. Je ne connaissais pas grand'choscj aux chevaux, mais ce poulain me semblaill beau ; c'était un demi-sang bai clair, auil formes remarquablement élancées ; il availl l'œil très vif, la crinière ainsi que la queue presque blonde. Je m'assurai qu il n'était pai blessé, exigeai qu'on pansât ses écorchurei et repartis sans ajouter un mot.

Le soir, dès que je revis Charles, je tâchai de savoir ce que lui pensait du poulain.

— Je le crois très doux, me dit-il ; mai& ifc ne savent pas s'y prendre ; ils Y0uslerendi-a#J enragé.

— Comment t'y prendrais-tu, toi?

— Monsieur veut-il mêle confier pour huit jours? Jen réponds.

— Et que lui feras tu?

— Vous verrez...

Le lendemain Charles emmena le poubin

dans un recoin de prairie qu'ombrageait an. noyer superbe et que contournait la mière ;

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je m'y rendis accompagné de Marceline. C'est an de mes plus vifs souvenirs. Charles avait attaché le poulain, par une corde de quelques aiètrcs, à un pieu solidement fiché dans le sol. Le poulain, trop verveux, s'était, paraîtil, fougueusement débattu quelque temps ; à présent, assagi, lassé, il tournait en rond d une façon plus calme ; son trot, d'une élasticité surprenante, était aimable à regarder et séduisait comme une danse. Charles, au centre du cercle, évitant à chaque tour la corde d un saut brusque, l'excitait ou le calmait de la parole ; il tenait à la main un grand fouet, mais je ne le vis pas s'en servir. Tout, dans son air et dans ses gestes, par sa jeunesse et par sa joie, donnait à ce travail le bel aspect fervent du plaisir. Brusquement et je ne sais comment, il enfourcha la bête ; elle avait ralenti son allure, puis s'était arrêtée ; il l'avait caressée un peu, puis soudain je le vis à cheval, sûr de lui, se maintenant à peine à la crinière, riant, penché, proton gcaat sa caresse. A peine le poulain avail-il

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un instant regimbé; à présent il reprenait so trot égal, si beau, si souple, que j'enviai llharlcs et le lui (Hs.

— Encore quelques jours de dressage et h selle ne le chatouillera plus; dans deux se maines, Madame elle-même osera le monter ; il sera doux comme une agnelle.

11 disait vrai ; quelques jours après, lèche val se laissa caresser, habiller, mener, san.'^ défiance ; et Marceline même l'eût monté s son état lui eût permis cet exercice.

— Monsieur devrait bien l'essayer, me dit Charles.

C'est ce que je n'eusse jamais fait seul ; mais Charlos proposa de seilerpour lui-môme an autre cheval de la terme ; le plaisir de l'accompagner m'emporta.

Que je fus reconnaissant à ma mère de m'avoir conduit au manège durant ma première jeunesse 1 Le lointain souvenir de ces premières leçons me servit. Je ne me sentis pas trop étonné d'être à cheval ; au bout de peu d'instants j'étais sans crainte aucune el à

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mon aise. Le cheval que montait Charles était plus iouid, sans race, mais point désagréable à voir ; surtout, Charles le montait bien. Nous prîmes l'habitude de sortir nn peu chaque jour ; de préférence nous partions de grand matin, dans l'herbe claire de rosée ; nous gagnions la limite des bois; des coudres ruisselants, secoués au passage, nous trempaient ; l'horizon tout à coup s'ouvrait ; c était la vaste vallée d'Auge ; au loin on soupçonnait la mer. Nous restions un instant, sans descendre ; le soleil naissant colorait^ écartait, dispersait les brumes; puis nous repartions au grand trot ; nous nous attardions sur la ferme ; le travail commençait à peine ; nous savourions cette joie fière, de précéder et de dominer les travailleurs ; puis brusquement nous les quittions; je rentrais à la Morinière, au moment que Marceline se levait.

Je rentrais ivre d'air, étourdi de vitesse, les membres engourdis un peu d une voluptueuse lassitude, l'esprit plein de nanié,

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d'appétit, de fraîcheur. Marceline approuvait, eucouiageait ma fantaisie. En rentrant, encore tout gnêtré, j'apportais vers le iifc où elle s'attardait à m'altendre une odeur de feuilles mouillées qui lui plaisait, me disaitelle. Et elle m'écoolait raconter notre course, l'éveil des champs, le recommencement d;: travail. .. Elle prenait autant de joie, semblailil, à me sentir vivre, qu'à vivre. — Bientôi de cette joie aussi j'abusai ; nos promenades s'alîoîigèrent, et parfois je ne rentrais plus que vers midi.

Cependant je reservais de mon mieux la fin du jour et la soirée à la préparatiua dei mon cours. Mon travail nvançait ; j'en étais i satisfait et ne corsidérais pas comme impossible qu'il valût la peine plus tard de réunir mes leçons en volume. Par une sorte de rénction«naturelle, tandis que ma vie s'ordon-j nait, se réglait et que je me plaisais autourl de moi A régler et à ordonner toutes choses, je m'éprenf^is de plus en plus de l'éthiqueli fruste des Goths, et tandis qu'au long demoBJ

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cours je m'occupais, avec une hardiesse que l'on me reprocha suffisamment dans la suite, d'exalter l'inculture et d'en dresser l'apologie, je m'ingéniai:* laborieusement à domiiioî sinon à supprimer tout ce qui la pouvait rappeler autour de moi comme en moimême. Cette sagesse, ou bien cette folie, •usqu'où ne la poussai-je pas?

Deux de mes fermiers, dont le bail expirait à la Noël, désireux de le renouveler, vinrent me trouver; il s'agissait de signer, selon l'usage, la feuille dite « promesse de bail ». Fort des assurances de Charles, excité par ses conversations quotidiennes, j'attendais résolument les fermiers. Eux, forts de ce qu'un fermier se remplace malaisément, réclamèrent d'abord une diminution de loyer. Leur stupeur fut d'autant plus grande lorsque je leur lus les « promesses » que j'avais rédigées moi-mêm.e, où non seulement je me refusais à baisser le prix des fermages, mais encore leur retirais certaines pièces de ten-e dor»t ie prétendrais qn'ih ne faisaient aacwMr

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jsage. Ils feignirent d'abord de le prendre en iant : Je plaisantais. Qu'avais je à faire de ces terres ? Elles ne valaient rien ; et s'ils n'en aisaient rien, c'était qu'on n'en pouvait rien faire... Puis, voyant mon sérieux, ils s'oljstinèrent ; je m'obstinai de mon côté. Ils crurent GQ'efTrayer en me menaça it de partir. Moi qui n'attendais que ce mot :

— Eh ! partez donc si vo:î3 voulez! Je ne vous reîiens pas, leur dis-je. Te pris les promesses de bail et les déchirai devant eux.

Je restai donc, avec plus de cent hectares sur les bras. Depuis quelque temps (icjà je projetais d'en confier îa Iiaute direction à , Bocage, pensant bien qu'indirectement c'est à Charles que je îa donnais; je prétendais aussi m'en occuper beaucoup moi-même; d'ailleurs je ne réfléc his guère : le risque même de l'entreprise me (entait. Les fermiers ne délogeaient qu'à la Noël ; d'ici là nous pouvions bien nous retonriicr. Je prévins Charles ; sa joie aussit/*.! nie déplut ; il ne put la dissimuler; elle ^ le fit sentir encore plus

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sa beauconp trop grande jeunesse. Le temps pressait déjà ; nous étions à cette époque de Tannée où les premières récoltes laissent libres les champs pour les premiers labours. Par une convention établie, les travaux du fermier sortant et ceux du nouveau se côtoient, le premier abandonnant son bien pièce après pièce et sitôt les moissons rentrées. Je redoutais, comme une sorte de vengennce, l'animosité des deux fermiers congédiés ; il leur plut au contraire de feindre à mon égard une parfaite com;)laisance (je ne sus que plus lard l'avantage qu'ils y trouvaient). J'en profilai pour courir le matin et le soir sur leurs terres qui devaient donc me revenir bientôt. L'automne commençait; il fallut embaucher plus d'hommes pour hâter les labours, les semailles ; nous avions acheté herses, rouleaux, charrues ; je me promenais à cheval, surveillant, dirigeant les travaux, prenant plaisir à commander moi même, à dominer.

Cependant, dans les prés voisins, les fer-

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mîers récoîtaient les pommes ; elles tom baient, roulaient dans l'herbe épaisse, abou dantes comme à nulle autre année ; les tra vaillenrs n'y pouvaient point suffire ; il en venait des villages voisins; on les embauchait pour huit jours ; Charles et moi, parfoi'nous amusions à les aider. Les uns gaulaient les branches pour en faire tomber les fruits tardifs ; on récoltait à part les fruits tombés d'eux-mêmes, trop mûrs, souvent talés écrasés dans les hautes herbes ; on nepouvnl, marcher sans en fouler. L'odeur montant du pré était acre et douceâtre et se mêlait à celle des labours.

L'automne s'avançait. Les matirii des derniers beaux jours sont les plus frais, les plus limpides. Parfois l'atmosphère mouillée bleuissait les lointains, les reculait encore, faisait d'une promenade un voyage; le pays semblait agrandi ; parfois, au contraire, la transparence anormale de l'aîr rendait les horizons tout proches ; on les eût atteints <î'nn coup d'aile : et ie ne sais ce qui des deux

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emplissait de plus de langueur. Mon travail était à peu près achevé ; du moins je le disais afin d'oser mieux m'en distraire. Le temps que je ne passais plus à îa ferme, je le passais auprès de Marceline. Ensemble nous sortions dans le jardin ; nous marchions lentement elle languissamment et pesant à mon bras ; nous allions nous asseoir sur un banc, d'où l'on dominait le vallon que le soir emplissaiî de lumière. Elle uvait une tendie fuçon de s appuyer sur mon épaule ; et nous restions ainsi jusqu'au soir, sentant fondre en nou.« la journée, sans gestes, sans paroles... De coiiibien de silence déjà savait s'envelopper liotre amuu; ! C'est que déjà l'amour de Aiar* Céline était plus fort que les mots pour le dire, et que j'étais parfois presque angoissé par cet amour. Comme un souffle parfois plisse une eau très tranquille, la plus légère émotion sur son fronl se laissait lire ; en ellcv mystérieusement, elle écoutait frémir une nouvelle vie ; je me penchais sur elle comme »ur une profonde eau pure, où, si loin qa'on

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voyait, on ne vo3'aît que de Tomour. Ah ! si i c'était encore le bonheur, je sais que j'ai voulu dès lors îe retenir, comme on veut retenir dans ses mains rapprochées, en vain, une eau fuyante ; mais déjà je sentais» à côté du bonheur, quekjue autre chose que le bonheur, qui colorait bien mon amour, niais comme colore l'automne.

L'automne s avar.çait. L'herbe, chaque matin plus trejupée, ne séchait plus au revers de l'orée; à la fine aube elle était blanche. Les canvids, sur l'eau des douves, battaient de l'aile; ils s'agitaient sauvagement ; on les voyait parfois se soulever, faire avec de grnnds cris, dans un vol tapageur, tout le tour de la Morinière. Un matin nous ne les vîmes plus ; Bocage les avait eniermés. Charles me dit qu'on les enferme ainsi chaque automne, à l'époque de la migration. Et, peu de jours après, le temps changea. Ce fut, un soir, tout à coup, un grand souffle, une haleine de mer, forte, r.on divisée, anienaol le nuid et la pluie, cnipor-

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tant les oiseaux nornsdcs. Déjà l'élaf de Mnrceline, les soins d'une instaîlalion nouvelle, les premiers soucis de mon cours nous eussent rappelés en ville. La mauvaise saison, qui commençait tôt, nous chassa.

Les travaux de la ferme, il est vrai, de- ?;,ient me rappeler en novembre. J'avais été fort dépité d'apprendre les dispositions de Bocage pour l'hiver ; il me déclara sou désir de renvoyer Charles sur la ferme modèle, où il avait, prêtendait-il, encore passablement à apprendre ; je causai longuement, employai tous les arguments que je trouvai mais ne pus le faire céder ; tout au plus, accepta-t-il d'écourter un peu ces études pour permettre à Charles de revenir un peu plus tôt Bocage ne me dissimulait pas que l'exploitation des deux fermes ne se ferait pas sans grand'peine ; mais il avait en vue, m'apprit-il, deux paysans ti"ès sûrs qu'il comptait prendre sous ses ordres ; ce seraient presque des fermiers, presque des métayers, presque des serviteurs; la chose était, pour le pavs.

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trop nouvelle pour qn'îl en augurât rien de bon ; mais c'était, disait-il, moi qui l'avais voulu. — Cette conversation avait lieu vers la fin d*octobre. Aux premiers jours de no- '/embre, nous nous installions à Pari*?,

Ce fui dans la rue S***, près de Passy, que aous nous installâmes. L'appartement que nous avait indiqué un des frères de Marceline, et que nous avions pu visiter lors de notre dernier passage à Paiis, était beaucoup plus grand que cela: que m'avait laissé mon père, et Marceline put s'inquiéter quelque peu, non point seulement du loyer plus élevé, mais aussi de louies les dépenses auxquelles nous allions nous laisser entraîner. A toutes ses craintes j'opposais une factice horreur du provisoire; je me forçais moi-même d*y croire cl l'exng^^rais à dessein. Certainement les divers (rais d'installation excéderaient aos revenu.s cette année, mais notre fortune

I^O t'îiXMORAU 8TB

déjà belle devait s'embellir encore ; je comptais pour cela sur mon cours, sur la publication de mon livre et même, avec quelle folie! sur les nous-^eaux rendements de mo£ fermes. Je ne m'arrêtai donc devant n\\cune dépense, me disant à chacune que je me liais d'autant plus, et prétendant supprimer du même coup toute humeur vagabonde que je pouvais sentir, ou craindre de sentir en moi

Les premiers jours, et du malin au soir, notre temps se passa en courses ; et bien que le frère de Marceline, très obligeamment,, s'offrît ensuite pour nous en épargner plusieurs, Marceline ne tarda pas à se sentir très fatiguée. Puis, au lieu du repos qui lui eût été nécessaire, il lui fallut, aussitôt installée, recevoir visites sur vigiles; i'éloîgnement où nous avions vécu jusqu'alors les faisait à présent afiluer, et Marceline, déshabituée du monde, ni ne savait les abréger, ni n'osai I condamner sa porte ; je la trouvais, le soir, exténuée ; — et si je ne m'iuquiétai pas d'une

L'iMMOilALiSTa I 4 !

àtigue dont je savais la cause naluielie, du aoias m'iiigéniai-je à la diminuer, recevant ouvent à sa place, oe qui ne m'amusait [uère, et parfois rendant les visites, ce qui a'amusait moins encore.

Je n'ai jamais été brillant causeur ; la fri- 'olité des salons, lear esj)rit, est chose à [uoi je ne pouvais me plaire; j'en avais »ourtant bien fréquenté quelques-uns nauère — mais que ce temps était donc loin! )ue s'était- il passé depuis? Je me sentais, uprès des autres, terne, triste, fâcheux, à la :)is gênant et gêné... Par une singulière malhance, vous, que je coi>sidérais déjà comme lies seuls amis véritables, n'étiez pas à Paris t n'y deviez pas revenir de longtemps, lussé-je pu mieux vous parler? M'eussiezoiis peut-être compris mieux que je ne faiais moi-même ? Mais de tout ce qui grandisait en moi et que je vous dis aujourd'hui, ue savais-je? L'avenir m'apparaissait tout ùr, et jamais je ne m'en étais cru plus laîtrc.

Et quand bien même j'eusse été plni perspicûcc, quel recoiii^ eonîre '^oi-mciiie pouvais-je trouver en Hubert, Didier, Mau-' rice, en tant d'autres, que vous connaissez et jugez comme moi. Je reconnus bien vite, hélas 1 l'impossibilité de me faire entendre d'eux. Dès les premières causeries que nous eûmes, je me vis comme contraint par eus déjouer un faux personnage, de ressembler à celui qu'ils croyaient que j'étais resté, sou; peine de paraître feindre ; et, pour plus dij commcdilé, je feignis donc d'avoir les peni» sées et les goûts qu'on me prétait. On n<| peut à la fois être sincère et le paraître.

Je revis un peu plus volontiers les gens dj ma partie, archéologues et philologues, majji ne trouvai à causer avec eux guère plus dlïi plaisir, et pas plus d'émotion qu'à feuilli ter de bons dictionnaires d'histoire. Tou d'abord je pus espérer trouver une comprlfiii bension un peu plus directe de la vie chJ juelqnes romanciers et chez quelqulii juctifs; maif s'ils l'avaient, cette compnliici

«IMMOIULIST* l4S

hension, il faut avouer qu'ils ne la monliaient guère ; il me parut que la plupart ne vivaient point, se contentaient de paraître vivre et, pour un peu, eusseat considéré la vie comme un fâcheux empêchement d écrire Et je ne pouvais pas les en blâmer ; jet je n'affi-rrae pas que l'erreur ne vînt pas de moi... D'ailleurs qu'en tendais-je par : vivre? — C'est précisément ce que j'eusse voulu qu'on m'apprit. — Les uns et leê autres causaient habilement des div'ers évéaementsde la vie, jamais de ce qui lesmotive.

Quant aux quelques philosophes, dont le rôle eût été de me renseigner, je savais de* puis longtemps ce qu'il fallait attendre d'eux ; mathématiciens ou néocriticistes, ils se tenaient aussi loin que possible de la trou» blante réalité et ne s'en occupaient pas plus îue l'algébriste de l'existence des quantités ju'il mesure.

De retour près de Marceline, je ne lui cachais point l'ennui que ces fréquenta tioa-ne causaieat "^

1^ fc IMM«»aAXiSTX

<— •Us se ressemblent tous, lui disai&-je. Chacun fait double emploi. Quand je parle à l'un d'eux, il me semble que je parle à plusieurs.

— Mais, mon amî, répondait Marceline, vous ne pouvez demander à chacun de différer de tous les autres.

— Plus ils se ressemblent entre emi et plus ils diffèrent de moi.

Et puis je reprenais plus tristement :

— Aucun n'a su être malade. Us vivent, ont l'air de vi\Te et de ne pas savoir qu'ils vivent. D'ailleurs, moi-même, depuis que je suis auprès d'eux, je ne vis plus. Entre autres jours, aujourd'hui, qu'ai-je fait? J'ai dû vous quitter dès 9 heures : à peine avant de partir ai-je eu le temps de lire un peu ; c'est le seul bon moment du jour. Votre frère m'attendait chez le notaire, et après le notaire il ne m'a pas lâché ; j'ai dû voir avec lui le tapissier; il m'a gêné ch«z l'ébéniste et je ne l'ai laissé que chez Gaston ; j'ai déjeuné dans le quartier avec Philippe, puis j'ai retiouvé

l'iMiweLAxteTS i4â

Louis qui m'attendait au café : entendu avec lui l'absurde cours de Théodore que j'ai complimenté à la sortie ; pour refuser son invitation du dimanche, j'ai dû l'accompagner chez Arthur ; avec Arthur, été voir une exposition d'aquArelles ; été déposer des cartes chez Albertine et chez Julie... Exténué, je rentre et vous trouve aussi fatiguée que moimême, ayant vu Adeiine, Marthe, Jeanne, Sophie... et quand le soir, maintenant, je repasse toutes ces occupations du jour, je sens ma journée si vaine et elle me paraît si vide, que je voudrais la ressaisir au vol, la recommencer heure après heure et que je suis triste à pleurer.

Pourtant je n'aurais pas su dire ni ce que 'entendais par vivre, ni si le goût que j'avais pris d une vie plus spacieuse et aérée, moins contrainte et moins soucieuse d'auti'ui, n'était pas le secret très simple de ma gêne ; ce secret me semblait bien plus mystérieux : un secret de ressuscité pensais-je, car je restais un étranger piami les autres, comme

s. lUMORALISn

quelqu'un qui revient de chez les morts. Ei d'abord je ne ressentis qu'un assez douloureux désarroi ; mais bientôt un sentimen; très neuf se fit jour. Je n'avais éprouvé nul orgueil, je l'affinne, lors de la publication des travaux qui me valurent tant d'éîogcs. Etait-ce de l'orgueil, à présent? Peut-être ; mais du moins aucune nuance de vanité ne s'y mêlait. C'était, pour la première fois, la conscience de ma valeur propre : ce qui me séparait, me distinguait des autres, importait ; ce que personne d'autre que moi ne disait ni ne pouvait dire, c'était ce que j'avais à dire.

Mon cours commença tôt après ; le sujet m'y portant, je gonflai ma première leçon de toute ma passion nouvelle. A propos de l'extrême civilisation latine, je peignais la culture artistique, montant à fleur de peuple, à la manière d'une sécrétion, qui d'abord indique pléthore, surabondance de santé, puis aussitôt se fige, se durcit, s'oppose à V)ut parfait contact de l'esprit avec la nature,

t'i^îîluRALiSTB ï47

cache sous l'apparence persistante de la vie la diminution de la vie, forme gaine où l'esprit gêné languit et bientôt s'étiole, puis meurt. Enfin, poussant à bout ma pensée, je disais la Culture, née de la vie, tuant la vie. Les historiens blâmèrent une tendance, dirent-ils, aux généralisations trop rapides. D'autres blâmèrent ma méthode ; et ceux qui me complimentèrent furent ceux qui m'avaient le moins compris.

Ce fut à la sortie de mon cours que je revis pour la première fois Ménalque. Je ne l'avais jamais beaucoup fréquenté, et, peu de temps avant mon mariage, il était reparti pour une de ces explorations lointaines qui nous privaient de lui parfois plus d'une année. Jadis il ne nie plaisait guère ; il semblait fier et ne s'intéressait pas à ma vie. Je fus donc étonné de le voir à ma première leçon. Son insolence même, qui m'écartaif de lui d'abord, me plut, et le sourire qu'il me fît me parut plus charmant de ce que je

& BilaôRALra?»

le savais plus rare. Récemment un absurde, un honteux procès à scandale avait été pour les journaux une commode occasion de le salir; ceux que son dédain et sa supériorité blessaient s'emparèrent de ce prétexte à leur vengeance ; et ce qui les irritait le plus, c'est qu'il n'en parût pas atlecté.

— Il faut, répondait-il aux insultes, laisser les autres avoir raison, puisque cela les console de n'avoir pas autre chose.

Mais « la bonne société » s'indigna et ceux qui, comme l'on dit, <i se respectent » crurent devoir se détourner de lui et lui rendre ainsi son mépris. Ce me fut une raison de plus : attiré vers lui par une secrète influence, je m'approchai et l'embrassai aniicalem.ent devant tous

Voyant avec qui je causais, les derniers hnportuns se retirèrent ; je restai seul avec Ménalque.

Apxés les Irritantes critiques et les ineptei compliments, ses quelques paroles aa sujel ds mon coure me reposôreut»

L'iMMosAusn 1A9

— Vous brûlez ce que vous adoriez, dit-il. Cela est bien. Vous vous y prenez tard ; mais la flamme est d'autant plus nourrie. Je ne sais encore si je vous entends bien ; vous m'intriguez. Je ne cause pas volontiers, mais voudrais causer avec vous. Dînez donc avec moi ce soir.

— Cher Ménalque, lui répondis-je, vous semblez oublier que je suis marié.

— Oui, c'est vrai, reprit-il ; à voir la cordiale franchise avec laquelle vous osiez m'aborder, j'avais pu vous croire plus libre.

Je craignis de l'avoir blessé ; plus encore de paraître faible, et lui dis que je le rejoindrais après le dîner.

A Paris, toujours en passage, Ménalque logeait à l'hôtel ; ri s'y était, pour ce séjour, fait aménager plusieurs pièces en manière d'appartement ; il avait là ses domestiques, mangeait à part, vivait à part, avait étendu sur Ifts murs, snries meubles dont la banale laideur l'offusquait, quelques étoffes de haut

l5o l'immoralists

prix qu'il avaii rapportées du Népal et qu'il achevait, disait-il, de salir avant de les offrir à un musée. Ma hâte à le rejoindre avait été si grande, que je le surpris encore à table quand j'entrai ; et comme je m'excusais de troubler son r^pas :

— Mais, me dit-il, je n'ai pas l'intention de l'interrompre et compte bien que vous nie le laisserez achever. Si vous étiez venu dîner, yd vous aurais versé du Ghiraz, de ce vin que chantait Hafiz, mais il est trop tard à présent ; il faut être à jeun pour le boire ; prendrez-vous du moins des liqueurs?

J'acceptai, pensant qu'il en prendrait aussi; puis, voyant qu'on n'apportait qu'un verre, je m'étonnai :

— Excusez-moi, dit-il, mais je n'en bois presque jamais,

— Craindriez-vous de vous griser?

— Oh 1 répondit-il, au contraire I Mais je tiens la sobriété pour une plus puissante ivresse ; j'y garde ma lucidité.

— Et vous versez à boire aux autres...

L mvoaAUSTS

n sourit.

— Je ne peux, dit-il, exiger de chacun mfts vertus C'est déjà beau si je retrouve en eux mes vices...

— Du moins fumez-vous?

— Pfis davjinttige. C'est une ivresse impersonnelle, négative, et de trop facile cou quête; je cherche dans l'ivresse une exaltalion et non une diminution de la vie. — Laissons cela. Savez-vous d'où je viens? — De Biskra. — Sachant que vous veniez d'y passer, j'ai voulu rechercher vos traces. Qu'élait-il donc venu faire à Biskra, cet aveugle érudit, ce liseur? — Je n'ai coutume d être discret que pour ce que l'on me confie ; pour ce quej'apprends par moi-môme, ma curiosité, je l'avoue, est sans bornes. J"ai donc cherché, louillé, questionné partout où j'ai pu. Mon indiscrétion m'a servi, puisqu'elle m'adonne désir de vous revoir; puisqu'au lieu du savant routinier que je voyais en vous nag-ière, je sais que je dois voir à prêtent... c'est à vous d« m'expliqner quoi.

iSa £*uiM0R4t.ttn

Je sentis que Je rougissais,

— Qu'avez-vous donc appris sur moi, Ménalque f

— Vous vouiez le savoir? Mais n*ayez donc pas peur I Vous connaissez assez vos amis et les miens pour savoir que je ne peux parler de vous à personne. Vous avez vu si votre cours était compris?

— Mais, dis-je avec une légère impatience, rien ne me montre encore que je puisse vous parler plus qu'aux autres. Allons ! qu'est-ce que vous avez appris sur moi.

— D'abord, que vous aviez été malade.

— Mais cela n'a rien de...

— Oh ! c'est déjà très important. Puis on m*a dit que vous sortiez volontiers seul, sans livre (et c'est là que j'ai commencé d'admirer), ou, lorsque vous n'étiez plus seul, accompagné moins volontiers de votre femme que d'enfants... Ne rougissez donc pas, ou Je lie vous dis pas la suite.

— Racontez sans me regarder.

— Un des enfants — il avait nom Moktîr

ip'nfwotuâam iftS

sll m'en souvient — beau comme peu, voleur et pipeur comme aucun, me parut en avoir long à dire ; j'attirai, j'achetai sa confiance, ce qui, vous le savez, n'est pas facile, car je crois qu'il mentait encore en disant qu'il ne mentait plus... Ce qu'il m'a raconté de vous, dites-moi donc si c'est véritable.

Ménalque cependant s'était levé et avait sorti d'un tiroir une petite boîte qu'il ou« vrit.

— Ces ciseaux étaient-ils à vous ? dit-il en me tendant quelque chose d'informe, de rouillé, d'épointé, de faussé; je n'eus pas grand'peine pourtant à reconnaître là les petits ciseaux que m'avait escamotés Moktir.

— Oui ; ce sont ceux, c'étaient ceux de ma femme.

— Il prétend vous les avoir pris pendant que vous tourniez la tête, un jour que vous étiez seul avec lui dans une chambre ; mais lintéressant n'est pas là ; il prétend qn'ft l'instant qn'fl les cachait dan.s son burnous, U a compris que vous le surveilliez dans uq@

lM t'iMMORAMSTS

glace et surpris le reflet de votre regard l'épier. Vous aviez vu le vol et vous n'avez rien dit ! Moktir s'est montré fort surpris de ce silence... moi aussi.

— Je ne le suis pas moins de ce que vous me dites : comment ! il savait donc que je l'avais surpris '

— Là n'est pas l'important; vous jouiez au plus fin ; à ce jeu, ces enfants nous rouleront toujours. Vous pensiez le tenir et c'était lui qui vous tenait .. Là n'est pas l'important. Expliquez-moi votre silence.

— Je voudrais qu'on nie l'expliquât.

Nous restâmes pendant quelque temps

sans parler. Ménalque qui marchait de long en large dans la pièce, alluma distraitement une cigarette, puis tout aussitôt la jeta.

— Il y a là, reprit-j), un « sens », comme disent les autres, un « sens > qui semble vous manquer, cher Michel,

— Le (! sens moral ». peut-être, dis -je en m'eflForçant de sourire.

•»- Oh ! simplement celui de la piopriétà*

l'ucmoaa.ustb 1 55

— n ne me paraît pas que vous l'ayez Deaucoup vous-même.

— Je l'ai si peu, qu'ici, voyez, rien n'est à moi ; pas même ou surtout pas le lit où je me couche. J'ai l'horreiirdu repos ; la possession y encourage et dans la sécurité l'on s'endort ; j'aime assez vivre pour préte^idre vivre éveillé, et maintiens donc, au sein de mes richesses mêmes, ce sentiment d'état précaire par quoi j'exaspère, ou du moins j'exalte ma vie. Je ne peux pas dire que j aime le danger, mais j'aime la vie hasardeuse et veux qu'elle exige de moi, à chaque instant, tout mon courage, tout mon bonheur et toute ma santé...

—■Alors que me reprochez-vous? laterrompis-je?

— Oh 1 que vous me comprenez mal, cher Michel; pour un coup que je fais la sottise d'essayer de professer ma foi!... Si je me soucie peu, Michel, de l'approbation ou de la désapprobation des hommes, ce n'est pas pour veuii' approuver ou désapprouver à

lg6 £*I5ïMOSAÎ.ÎS«l

mon touF; ces mots n'ont pour moi pas grand sens J'ai parlé beaucoup trop de moi tout à l'heure ; de me croire compris m'en- , traînait... Je voulais simplement vous dire que pour quelqu'un qui n'a pas le sens de la \ propriété, vous semblez posséder beaucoup; c'est grave.

— Que possédé-je tant?

— ■ Rien, si vous le prenez sur ce ton... Mais n'ouvrez-vous pas votre cours? N'êtesvous pas propriétaire en Normandie? Ne venez-vous pas de vous installer, et luxueusement, à Passy? Vons êtes marié. N'altendez-vous pas un enfant?

— Eli bien ! dis-je impatienté, cela prouve simplement que j'ai su me faire une vie.plus € dangereuse* (comme vous dites) quela v6tre.

— Oui, simplement, redit ironiquement Ménalque ; puis, se retournant brusquement, et me tendant la main :

~ Allons, adieu ; vo'ûh qui suffit pour ce soir, et nous ne dirions rien de mieux. Mai^ & bieutôU

&'nEKvr.A2.isn ifi*.

Je restai quelque temps sans le revoir.

De nouveaux soins, de nouveaux soucis n'occupèrent ; un savant italien me signala les documents nouveaux qu'il mit au jour ;t que j'étudiai longuement pour mon cours. >entir ma première leçon mal comprise avait iperonné mon désir d'éclairer différemment it plus puissamment les suivantes ; je fus par à porté à poser en doctrine ce que je n'avais iait d'abord que hasarder à titre d'ingénieuse lypothèse. Combien d'affirmateurs doivent eur force à cette chance de n'avoir pas été X)mpris à demi-mol ! Pour moi je ne peux discerner, je l'avoue, la part d'entêtement jui peut-être \int se mêler au besoin d'affîr- 3iation naturelle. Ce que j'avais de neuf à dire me parut d'autant plus urgent que

bais plus de mal à le dire, et suitout à le e entendre, i Mais combien les phrases, hélas! devenaient pâles près des actes 1 La vie, le moinire geste de Ménalqa« n'était-il pats pliiâ ti^

lôé

L lMMOaÀi.lSTa

quent mille fois que mon cours? Ah I que je compris bien, dès lors, que l'enseignement presque tout moral des grands philosophes antiques ait été d'exemple autant et plus encore que de paroles 1

Ce fut chez moi que je revit Ménalq-ue, près de trois semaines après notre première] rencontre. Ce fut presque à la fin d'une I réunion trop nombreuse. Pour éviter un dé-! rangement quotidien, Marceline et moi pré-j ferions laisser nos portes grandes ouvertes lei jeudi soir ; nous les fermions ainsi plus aisément les autres jours. Chaque jeudi, ceux! qui se disaient nos amis venaient donc ; Ia| belle dimension de nos salons nous permettait de les recevoir en grand nombre et Ia| réunion se prolongeait fort avant dans la] nuit. Je pense que les attirait surtout l'exquise grâce de Marceline et le plaisir de con-l verser entre eux, car, pour moi, dès la se-l coude de ce« soirées, je ne tiouvai plus rienl à écouter, rien à dire, et dissimulai mal moDl

L'iafBIOBJJ.I8TB iSg

ennui. J'enais du fumoir au salon, del'anti chambre à la bibliothèque, accroché parfois par une phrase, observant peu, mais regardant comme au hasard.

Antoine, Etienne et Godefroy discutaient le dernier vote de la Chambre, vautrés sur les délicats fauteuils de ma femme. Hubert j et Louis maniaient sans précaution et froisjSaient d'admirables eaux-fortes de la collection de mon père. Dans le fumoir, Mathias, pour écouter mieux Léonard, avait posé son cigare ardent swr une table en bois de rose. Un verre de curaçao s'était répandu sur le tapis. Les pieds boueux d'Albert, impudemment couché sur un divan, salissaient une étoile. Et la poussière qu'on respirait était faite de l'horrible usure des choses... Il me prit une furieuse envie de pousser tous mes invités par les épaules. Meubles, étofTes, estampes, à la première tache perdaient pour moi (oute valeur ; choses tachées, choses atteintes de maladie et comme désignées par la mort. J'aurais voulu tout proléger, melUe

ito L immoràlisti

tout sous clef pour nioî seul. Que Ménalq^ir est heureux, pensai-je, qui n'a rien ! Mr c'est parce que je veux conserver que , souffre. Que m'importe au fond tout cela?.. •— Dans un petit salon moins éclairé, sépar. par une glace sans tain, Marceline ne rece vait que quelques intimes ; elle était à demi étendue sur des coussins ; elle était affreuse ment pâle, et me parut si fatiguée que j'ei fus effrayé soudain et me promis que cetréception serait la dernière. Il était déjà lard J'allais regarder l'heure à ma montre quan je sentis dans la pocb^ de mon gilet les peti! ciseaux de Moktir.

— Et pourquoi les avait-il volés, celui-lc si c'était aussitôt pour les abîmer, les d( truire? — A ce moment quelqu'un frapf sur mon épaule ; je me retournai brusqm ment : c'était Ménalque.

Il était, presque le seul, en habit. Il veno d'arriver. Il me pria de le présenter à n femme ; je ne l'eusse certes pas fait de mo même. Ménalque était élégant, presque beau

ki-^^oix/^Li^tM l6l

d'énormes moustaches, tombantes, ôé}h

giises, coupaient son visage de pirate; la

Hamme froide de son regard indiquait plus

de courage et de décision que de bonté. îl

ne fut pas plutôt devant Marceline que je

compris qu il ne lui plaisait pns. Après qu'il

I eiit avec elle échangé quelques banales

I phrases de politesse, je l'enlraînai dans le

! fumoir.

J'avais appris le ma fin même la nouvelle mission dont le ministère des colonies le chargeait; divers journaux rappelant à ce sujet son aventureuse carrière semblaient oublier leurs basses insaUes de la veille et ne trouvaient pas de termes assez vifs pour le louer. Ils exagéraient à l'envi les services rendus au pays, à l'humanité tout entière par les étranges découvertes de ses dernières : explorations, tout comme s'il n'entreprenait ijl rien que dans un but humanitaire : et l'on ]i| ▼antait de lui des traits d'abnégation, de dévouement, de hardiesse, tout comme s'il devait chercher une récompense en ces éloges.

ses &^DlKOaJJ.!âïâ

Je commençais de le féliciter ; il m'interrompit dès les premiers mots :

— Eh quoi I vous aussi, cher Michel ; vous ne m'aviez pourtant pas d'abord insulté, ditil. Laissez donc aux journaux ces bêtises. Ils semblent s'étonner aujourd'hui qu'un homme de mœurs décriées puisse pourtant avoir en- j core quelques vertus. Je ne sais faire en moi : les distinctions et les réserves qu'ils prétendent établir, et n'existe qu'en totalité. Je ne prétends à rien qu'au naturel, et, pour chaque action, le plaisir que j'y prends m'est signe que je devais la faire.

— Cela peut mener loin, lui dis-jc.

— J'y compte bien, reprit Mcnalque. Ah ! si tous ceux qui nous entourent pouvaient se persuader de cela. Mais la plupart d'entre eux pensent n'obtenir d'eux-mêmes rien de bon que par la contrainte ; ils ne se plaisent^ que contrefaits. C'est à soi-même que cha-j cun prétend le moins ressembler. Chacun sel propose un patron, puis l'imite; même il ne| choisit pas le patron qu'il imite; U accept

l'iMM ORAMtTS 1 6 3

un patron tout choisi. Il y a pourtant, je îe crois, d'autres choses à lire, dans l'homme. On n'ose pas. On n'ose pas tourner la page. — Lois de l'imitation ; je les appelle : lois ds la peur. On a peur de se trouver seul; et l'on ne se trouve pas du tout. Cette agoraphobie morale m'est odieuse ; c'est la pire des lâchetés. Pourtant c'est toujours seul qu'on invente. Mais qui cherche ici d'inventer? Ce que l'on sent en soi de différent, c'est précisément ce que l'on possède de rare, ce qui fait à chacun sa valeur — et c'est là ce que l'on tâche de supprimer. On imite. Et l'on prétend aimer la vie.

Je laissais Ménalque parler; ce qu'il disait c'était précisément ce que le mois d'avant, moi, je disais à Marceline; et j'aurais donc dû l'approuver. Pourquoi, par quelle lâcheté l'interrompis-je, et lui dis-je, imitant Marceline, la phrase mot pour mot par laquelle elle m'avait alors interrompu : — Vous ne pouvez pourtant, cher Ménalque, demander à chacun de différer de tous les autres...

i6h t*iuitonki.iirm

Ménalque se tuf brusquement, me regarda d'une façon bizarre, puis, comme Eusèbe précisément s'approchait pour prendre congé de Qoi, il me tourna le dos sans façon et alla s'entretenir avec Hector de choses insignifiantes.

Aussitôt dite, ma phrase m'avait paru stupide; et je me désolai surtout qu'elle pût faire croire à Ménalque que je me sentais attaqué par ses paroles. — Il était tard ; mes invités partaient. Quand le salon fut presque vide, Ménalque revint à moi :

— Je ne puis vous quitter ainsi, me dit il. Sans doute j'ai mal compris vos paroles. Laissez-moi du moins l'espérer...

— Non; répondis-je. Vous ne les avez pas mal comprises... mais elles n'avaient aucun sens ; et je ne les eus pas plus tôt dites qiu- je souffris de leur sottise, — et surtout de sentir qu'elles allaient me ranger à vos yeux précisément parmi ceux dont vous faisiez le procès tout à l'heure, et qui, je vous l'affirme, nje sont odieux comme à vous. Je hais tous les gens à principes.

L'iuvORÀLifln i65

— Ds sont, reprit Ménalque en riant, ce qu'il y a de plus détestable en ce monde. On ne saurait attendre d'eux aucune espèce de siucérité ; car ils ne font jamais que ce que leurs principes ont décrété qu'ils devaient faire, ou, sinon, ils regardent ce qu'ils font comme mal fait. Au seul soupçon que vous pouviez être un des leurs^ j'ai senti la parole se glacer sur mes lèvres. Le chagrin qui m'a pris aussitôt m'a révélé combien mon affection pour vous est vive; j'ai souhaité m'être mépris — non dans mon affection mais dans le jugement que je portais.

— En effet, votre jugement était faux.

— Ah ! n'est-ce pas, dit-il en me prenant la main brusquement. Ecoutez; je dois partir bientôt, mais je voudrais vous voir encore. Mon voyage sera, cette fois, plus long et hasardeux que tous les autres; je ne sais quand je re\dendrai. Je dois partir dans quinze jours; ici, chacun ignore que mon départ est si proche ; je vous l'annonce secrètement. Je nars dès l'aube. La nuit qui

! d6 htnuoRKiHits

précède un départ est pour moi chaque fois une nuit d'angoisses affreuses. Prouvez-moi que vous n'êtes pas homme à pwncipes ; puis-je compter que vous voudrez bien passer cette dernière nuit près de moi ?

— Mais nous nous reverrons avant, lui disje, un peu surpris.

— Non. Durant c«s quinze jours je n'y serai plus pour personne ; et ne serai même pas à Paris. Demain je pars pour Budapesth; dans six jours je dois être à Rome. Ici et là sont des amis que je veux embrasser avant de quitter l'Europe. Un autre m'attend à Madrid...

— C'est entendu, je passerai cette nuit de veille avec vous.

— Et nous boirons du vin de Chiraz, dit Ménalque.

Quelques jours après cette soirée, Marceline commença d'aller moins bien. J'ai déjà dit qu'elle était souvent fatiguée; mais elle évitait de st plaindre, et comme j'attribuais

à son état cette fatigue, je la croyais très na» jurelle et j'évitais de m'inquiéter. Un vieux médecin assez sot, ou insuffisamment ren» Bcigné, nous avait tout d'abord rassurés à l'excès. Cependant des troubles nouveaux, accompagnés de fièvre, me décidèrent à appeler le Docteur Tr. qui passait alors pour îe plus avisé spécialiste. ïl s'étonna que je ne l'eusse pas appelé plus tôt, et prescrivit un régime strict que, depuis quelque temps déjà, elle eût dû suivre. Par un très imprudent courage. Marceline s'était jusqu'à ce jour surmenée ; jusqu'à la délivrance, qu'on attendait vers la fin de janvier, elle devait garder la chnise-longue. Sans doute un peu inquiète et plus dolente qu'elle ne voulait l'avouer, Marceline se plia très doucement aux prescriptions les plus gênantes. Une courte révolte pourtant l'agita lorsque Tr. lui ordonna de la quinine, à des doses dont elle savait que son enfant pouvait souffrir. Durant trois jours, elle refusa obc^hiément des prendre; puis, k fièvre augmentant.

l68 L'mMORi.tISTB

à cela aussi elle dut se soumettre; mais et fut cette fois avec une grande tristesse et comme un douloureux renoncement à l'avenir ; une sorte de résignation religieuse rompit la volonté qui la soutenait jusqu'alors, de sorte que son état empira brusquemeul durant les quelques jours qui suivirent.

Je l'entourai de plus de soins encore et la rassurai de mon mieux, me servant des paroles mêmes de Tr. qui ne voyait en son étal rien de bien grave ; mais la violence de ses craintes finit par m'alarmer à mon tour. Ah I combien dangereusement déjà notre bonheur se reposait sur l'espérance ! et de quel futur incertain. Moi qui d'abord ne trouvais de goût qu'au passé, la ssubite saveur de l'instant m'a pu griser un jour, pensai je, mais le futur désenchante Iheure présente, plus encore que le présent ne désenchanta 1? passé; et depuis notre nuit de Sorrente déj i tout mon amour, toute ma vie se projetleuJ sur ravenir.

t'iM&ioRALnn 169

Cependant le soir vint que j'avais prorais à Ménalque; et malgré mon ennui d'abandonner toute une nuit d'hiver Marceline, je lui fis accepter de mon mieux la solennité du rendez-vous, la gravité de ma j)roinesse. Marceline allait un peu mieux ce soirlà, et pourtant j'étais inquiet; une garde me remplaça près d'elle. Mais, sitôt dans la rue, mon inquiétude prit une force nouvelle ; je lu repoussai, luttai contre eîle^ m'irrifnn't contre moi de ne pas mieux m'en libérer. Je parvins ainsi peu à peu à un état de surtension, d exaltation singulière, très différente et très proche à la fois de l'inquiétude douloureuse qui l'avait fait naître, mais plus proche encore du bonheur. Il était fard ; je marchais à grands pas; la neige commença de tomber al)ondante; j'étais heureux de respirer enfin un air plus vif, de lutter contre le froid, heureux contre le vent, la nuit, la neige, je savourais mon énergie.

Ménalque, qui m'entendit venir, parut sur le palier de l'esc&lier. Tl m'attendait sans pa

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tience. Il était pâle et paraissait un peu crispé Il me débarrassa de mon manteau, et ra força de changer mes bottes mouillées contr de molles pantoufles persanes. Sur un gué ridon, près du feu, étaient posées des frian dises. Deux lampes éclairaient la pièce moins que ne le faisait le foyer. Ménalque, de l'abord, s'informa de la santé de Marceline pour simplifier, je répondis qu'elle allait tré bien.

~ Votre enfant, vous l'attendez bientôt reprit-il.

— Dans un mois.

Ménalque s'inclina vers le feu, comme s'î eût voulu cacher son visage. D se taisait Il se tut si longtemps que j'en fus à la fii tout gêné, ne sachant non plus que lui dire Je me levai, fis quelques pas, puis, m'approchant de lui, posai ma main sur soj épaule. Alors, comme s'il continuait sa peu sée:

— • D feut choisir, mnrmura-t-il. L'irapor* tant, c'est de. «avoir ce que l'on veul,>.

HWnii I iliiriViTm ■■ ■«■■'4. ■ ' ■

— Eh I ne voulez- vous pas partir ? lui denandai-je, incertain du sens que je devais ionner à ses paroles.

— Il paraît.

-^ Hésiteriez-vous donc?

I —A quoi bon? — Vous qui avez femme et enfantj restez... Des mille formes de la vie chacun ne peut connaître qu'une. Envier le bonheur d'autrui, c'est folie ; on ne saurait pas s'en servir. Le bonheur ne se veut pas tout fait, mais sur mesure. — Je pars demain; je sais : j'ai tâché de tailler ce bonheur à ma taille... gardez le tonheur calme du jfoyer...

! — C'est à ma taille aussi que j'avais taillé non bonheur, m'écriai je ; mais j'ai grandi ; d présent mon bonheur me serre ; parfois, j'en suis presque étranglé !...

— Bah ! vous vous y ferez ! dit Ménalque; puis il se campa devant moi, plongea son regard dans le mien, et comme je ne trou, rais rien à dire, il sourit un peu tristeaient : — On cioit que î on possède, et l'on

17a tlMMOaALIÎTl

est possédé, reprît-îî, — Versez-vous du Cl raz, cher Michel; vous n'en goûterez p^ souvent ; et mangez de ces pâtes roses qi !es Persans prennent avec. Pour ce soir 1 veux boire avec vous, oublier que je pai demain, et causer comme si cette nuit éta longue... Savez- vous ce qui fait de la poési aujourd'hui et de la philosophie surlou lettres mortes? C'est qu'elles se sont séparée de la vie. La Grèce, elle, idéalisait à même 1 vie ; de sorte que la vie de l'artiste était eîli même déjà une réalisation poétique ; la vi du philosophe, une mise en action de sa ph losophie ; de sorte aussi que, mêlées à la vii au lieu de s'ignorer, la philosophie alimer tant la poésie, la poésie exprimant la phiU Sophie, cela était d'une persuasion adm rable. Aujourd'hui la beauté n'agit plus l'action ne s'inquiète plus d'être belle ; et sagesse opère à part.

— Pourquoi, dis-je, vous qui vivez voti sagesse, n'écrivez- vous pas vos mémoires — ou simplement, repris-je en îe voyai

t'iMMOÎlALlSÏB «7-3

«oiirire, les souvenirs de vos voyages ?

— Parce que je ne veux pas me souvenir, répondit-il. Je croirais, ce faisant, empêcher d'arriver l'avenir et faire empiéter le passé. C'est du parfait oubli d'hier que je crée la nouvelleté de chaque heure. Jamais, d'avoir

, élé heureux, ne me suffit. Je ne crois pas aux choses mortes, et confonds n'être plus, avec n'avoir jamais été.

Je m'irritais enfin de ces paroles, qui précédaient trop ma pensée ; j'eusse voulu tirer arrière, l'arrêter ; mais je cherchais en vain

. à contredire ; et d'ailleurs m'irritais conlre moi-même plus encore que contre Manalque. Je restai donc silencieux. Lui, tan-

, tôt allant et venant à la façon d'un fauve en cage, tantôt se penchant vers le feu, tantôt

; se taisait longuement, puis tantôt, brusquement, disait :

— Si encore nos médiocres cerveaux savaient bien embaumer les souvenirs ! Mais

i ceux-ci se conservent mal ; les plus délicats I »e dépouillent, les plus voluptueux pour-

1^4 l^mMOftALISTS

rissent ; les pins délicieux sont les plus dangereux dans la suite. Ce dont on se repecit était délicieux d'abord.

De nouveau, long silence ; et puis il rt« prenait :

— Regrets, remords, repentirs, ce sont joies de naguère, vues de dos. Je n'aime pas regarder en arrière, et j'abandonne au loin mon passé comme l'oiseau, pour s'envoler, quitte son ombre. Ahl Michel, toute joie nous attend toujours, mais veut toujoura trouver la couche vide, être la seule, et qu'oD arrive à elle comme un veuf. — Âh ! Michell toute joie est pareille à cette manne du désert qui se corrompt d'un jour à l'autre; elle est pareille à l'eau de la source Amélès qui, raconte Platon, ne se pouvait garder dans aucun vase .. Que chaque instant emporte tout ce qu'il avait apporté.

Ménalque parla longtemps encore , je ne puis rapporter ici toutes ses phrases ; beaucoup pourtant se gravèrent en moi, d'autant plus fortement que j'eusse désiré les oublier

l'imuoaaustb 17&

plus vite ; non qu'elles m'apprissent rien de bien neuf — mais elles mettaient à nu brusquement ma pensée; une pensée que je couvrais de tant de voiles, que j'avais presque pu l'espérer étouffée. Ainsi s'écoula la veillée.

Quand, au matin, après avoir conduit Mé- 1 nalque au train qui l'emporta, je m'achemi- ; nai seul pour rentrer près de Marceline, je 1 me sentis plein d'une tristesse abominable, j de haine contre la joie cynique de Ménalque; I je voulais qu'elle fût factice ; je m'efforçais ' de la nier. Je m'irritais de n'avoir rien su lui répondre : je m'irritais d'avoir dit quelques mots qui l'eussent fait douter de mon bonheur, de mon amour. Et je me cramponnais à mon douteux bonheur, à mon « calme bonheur », comme disait Ménalque; je ne pouvais, hélas 1 en écarter l'inquiétude, mais prétendais que celte inquiétude servît d'aliment à l'amour. Je me penchais vers l'avenir où déjà je voyais mon petit enfant me sourire ; pour lui se reformait et se fortifiait ma

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morale... Décidément je marchais d'un pas ferme.

Hélas ? quand je rentrai^ ce matin-là, un désordre inaccoutumé me frappa dès la première pièce. La garde vint à ma rencontre et m'apprit, à mots tempérés, que d'affreuses angoisses avaient saisi ma femme dans la nuit, puis des douleurs, bien qu'elle ne se crût pas encore au terme de sa grossesse ; que se sentant très mal, elle avait envoyé chercher le docteur; que celui-ci, bien 1 qu'arrivé en hâte dans la nuit, n'avait pas encore quitté la malade; puis, voyant ma pâleur je pense, elle voulut me rassurer, mel disant que tout allait déjà bien mieux, que... Je m'élançai vers la chambre de Marceline.]

La chambre était peu éclairée ; et d'aborc je ne distinguai que le docteur qui, de lai main, m'imposa silence; puis, dans l'ombrej une figure que je ne connaissais pas. Anxieu^ sèment, sans bruit, je m'approchai du lit.! Marceline avait les yeux fermés; elle étai( •i terriblement pâle que d'abord je la crd

ii'mMoaALiKTS 177

morte; mais, sans ouvrir les yeux, elle tourna vers moi la tête. Dans un coin sombre de la pièce, la figure inconnue rangeait, cachait divers objets ; je vis des instruments luisants^ de la ouate ; je vis, crus voir, un linge taché de sang... Je sentis que je chancelais. Je tombai presque vers le Doc tour; il me soutint. Je comprenais; j'avais peur de comprendre...

— Le petit? demandai-je anxieusement, n eut un triste haussement d'épaules. — Sans plus savoir ce que je faisais, je me jetai contre le lit, en sanglotant. Ah I subit avenir 1 Le terrain cédait bru^^cfiement sous mon pas ; devant moi n'était plus qu'un trou vide où je trébuchais tout entier.

Ici tout se confond en un ténébreux souvenir. Pourtant Marceline sembla d'abord assez vite se remettre. Les vacances du début de l'année me laissant un peu de répit, je pus passer près d'elle presque toutes îcs bôureâdujour. Prè.'* .relie je Usais, j'écrivais,

OU lui faisais doucement la lecture. Je ne sortais jamais sans lai rapporter quelques fleurs. Je me souvenais des tendres soins dont elle m'avait entouré alers que moi j'étais malade, et l'entourais d^ tant d'amour que parfois elle en souriait, comme heureuse. Pas un mot ne fut échangé au sujet du triste accident qui meurtrissait nos espérances...

Puis la phlébite se déclara : et quand elle commença de décliner, une embolie, soudain, mit Marceline entre la vie et la mort. C'était la nuit; je me revois penché sur elle, sentant, avec le sien, mon cœur s'arrêter ou revivre. Que de nuits la veillai-je ainsi 1 le regard obstinément fixé sur elle, espérant, à force d'amour, insinuer un peu de ma vie en la sienne. Et si je ne songeais plus beaucoup au bonheur, ma seule triste joie était de voir parfois sourire Marceline.

Mon cours avait repris. Où trouvai-je la force de préparer mes leçons, de les direî^.. Mon louveiûr se perd et je ne sais commenl

se succédèrent les semaines. — Pourtant un' petit fait que je veux vous redire :

C'est un matin, peu de temps après l'embolie; je suis auprès "de Marceline; elle semble aller un peu mieux., mais la plus grande immobilité lui est encore prescrite ; elle ne doit même pas remuer les bras. Je me penche pour la faire boire, et lorsqu'elle a bu et que je suis encore penché près d'elle, d'une voix que son trouble rend plus faible encore, elle me prie d'ouvrir un coffret que son regard me désigne ; il est là, sur la table ; je l'ouvre ; il est plein de rubans, de chiffons, de petits bijoux sans valeur ; — que veut-elle ? J'apporte près du lit la boîte ; je sors un à un chaque objet.Est ce ceci? cela?... non ; pas encore ; et je la sens qui s'inquiète un peu. — Ah! Marceline! c'est ce petit chapelet que tu veux ! — Elle s'efforce de sourire.

— Tu crains donc que je ne te soigne pas assez ?

— Oh I mon ami ! mnrmure-t-elle. — Et

itjM I. iJiKOîUiîsrs

je me sou\iens de notre conversation de Biskra, de son craintif reproche enm'entendant repousser ce qu'elle appelle « l'aide de Dieu ». Je reprends un peu rudement :

— J'ai bien guéri tout seul.

— J'ai tant prié pour toi, répond-elle. — Elle dit cela tendrement, tristement ; je sens dans son regard une anxiété suppliante... Je prends le chapelet et le glisse dans sa main affaiblie qui repose sur le drap, contre elle. Un regard chargé de larmes et d'amour me récompense — mais auquel je ne puis répondre ; un instant encore je m'attarde, ne sais que faire, suis gêné ; enfin, n'y tenant plus :

— Adieu, lui dis-je — et je quitte la chambre, hostile, et comme si l'on m'en avait chassé.

Cependant l'embolie avait amené des désordres assez graves ; l'affreux caillot de sang, que le cœur avait rejeté, fatiguait et cungestionnaitles poumons^ obstruait la res-

L'iàtMO&ALlSTB l|)j

piiation, la faisait difficile et sifflante. Je pensais ne plus la voir guérir. I^ maladie était entrée en Marceline, l'habitait désormais, la marquait, la tachait. C'était uae chose abîmée.

La sa!son devenait clémente. Dès que mon cours fut terminé, je transportai Marceline à la Morinière, le Docteur affirmant que tout danger pressant était passé et que, pour achever de la remettre, il ne fallait rien tant qu'un air meilleur. J'avais moi-même grand besoin de repos. Ces veilles que j'avais tenu à supporter presque toutes moi-même, cette angoisse prolongée, et surtout cette sorte de sympathie piiysique qui, lors de l'embolie ('e Marceline, m'avait fait ressentir en moi les affreux sursauts de son cœur, tout cela m'avait fatigué comme si j'avais moi-même été malade.

J'eusse préléré emmener Marceline dans

t'iuMotikusts i83

il montagne; mnîs elle me montra le désir le plus vif de retourner en Normandie, prétendit que nul climat ne lui serait meilleur, et me rappela qne j'avais à revoir ces deux fermes, dont je m'éliiis un peu témérairement chargé. Elle me persuada que je m'en étais fait responsable, et que je me devais d'y réussir. Nous ne fûmes pas plutôt arrivés qu'elle me poussa donc de courir sur les terres... Je ne sois si, dans son amicale insistance, beaucoup d'abnc^;'.tion n'enlrnit pas; la crainte que, sinon, me croyant retenu près d'elle par les soins qu'il fallait encore lui donner, je ne :>enti^se j)as assez grande ma liberté... Marceline j)ouriant allait mieux; du sang recoîorail ses joues; et rien ne me reposait plus que de sentir moins triste son sourire ; je pouvais la laisser sans crainte.

Je retournai donc sur les fermes. On y fai- «sait les premiers foins. L'air chargé de pollens, de senteurs, m'étourdit tout d'abord comme une boisson capiteuse. II me sembla que depuis l'an passé je n'avais plus respiré, ou

respiré que des poussières, tant pénétrait mielleusement en moi l'atmosphère. Du talus où je m'étais assis, comme grisé, je dominais la Morinière; je voyais ses loiis bleus, les eaux dormantes de ses douves ; autour, des champs fauchés, d'autres pleins dherbes; plus loin, la courbe du ruisseau ; plus loin, les bois où l'automne dernier je me promenais à cheval avec Charles. Des chants que j'entendais depuis quelques instants se rapprochèrent ; c'étaient des faneurs qui rentraient, la fourche ou le râteau sur l'épaule. Ces travailleurs, que je reconnus presque tous, me firent fâcheusement souvenir que je n'étais point là en voyageur charmé, mais en maître. Je m'approchai, leur souris, leur parlai, m'enquis de chacun longuement Déjà Bocage le matin m'avait pu renseigner sur l'état des cultures ; par une correspondance régulière, il n'avait d'ailleurs pas cessé de me tenir au courant des moindres incidents des fermes. L'exploitation n'allait pas mal, beaucoup mieu2L que Bocage ne me le laissait

■ abord espérer. Pourtarit on m'atteadait ffour quelques décisions importantes, et, arant quelques jours, je dirigeai tout de mon lieux, sans plaisir, mais raccrochant à ce îmblant de travail ma vie défaite.

Dès que Marceline fut assez bien pour receoir, quelques amis vinrent habiter avec eus. Leur société affectueuse et point ruj'ante sut plaire à Marceline, mais fit que i quittai d'autant plus volontiers la maison. 0 préférais la société des gens de la feinie ; i me semblait qu'avec eux je trouverais iiieux à apprendre — non point que je les nfcrrogeasse beaucoup — non, et je sus peine exprimer celle sorte de joie que je essentais auprès d'eux : il me semblait sentir i travers eux — et tandis que la conversation le nos amis, avant qu'ils commençassent de varier, m'était déjà toute connue, la seule .'ne de ces gueux me causait un émerveillelu nt continuel.

Si d'abord l'on eût dit qu'ils missent à me epondre toute la condescendance que j'évi-

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lais de mettre à les interroger, bientôt supportèrent mieux ma présence. J'enti toujours plus en contact avec eux. Non c< lent de les suivre ou travail, je voulais voir à leurs jeux ; leurs obtuses pensées m'intéressaient guère, mais j'assistais à leï repas.j'écoutais leurs plaisanteries, surveilh amoureusement leurs plaisirs. C'était, dî une sorte de sympathie, pareille à celle ( faisait sursauter mon cœur aux sursauts celui de Marceline, c'était un immédiat écl de chaque sensation étrangère — non poi vague, mais précis, aigu. Je sentais en m bras la courbature du faucheur; j'étais las sa lassitude ; la gorgée de cidre qu'il buvait i désaltérait ; je la sentais glisser dans sa gorg un jour, en aiguisant sa faux, l'un s'entai profondément le pouce : je ressentis sa doi leur, jusqu'à l'os.

n me semblait, ainsi, que ma vue ne plus seule à menseigner le paysage, mais q> je le sentisse encore par une sorte dattouch ment qu iîlimitûit cette bizarre sympathie.

l'immoralistb 1S7

^a. présence de Bocage me gênait, il ma fiait, quand il venait, jouer au maître, et je f,' trouvais plus aucun goût. Je commandais icore, il le fallait, et dirigeais à ma façon les ivailleurs ; mais je ne montais plus à cheval, r crainte de les dominer trop. — Mais, jalgré les précautions que je prenais pour . n'ils ne souffrissent plus de ma présence et fî se contraignissent plus devant moi, je îstais devant eux, comme avant, plein de iriosité mauvaise. L'existence de chacun eux me demeurait mystérieuse. Il me semait toujours qu'une partie ds leur vie se ichait. Que faisaient-ils, quand je n'étais lus là? Je ne consentais pas qu'ils ne s'amuissent pas plus. — Et je prétais à chacun 'eux un secret que je m'entêtais à désirer onnaître. Je rôdais, je suivais, j'épiais. Je l'attachais aux plus frustes natures, comme i, de leur obscurité, j'attendais, pour m'élairer quelque lumière.

Un surtout m'attirait : il était assez beau, praud, point stupidc, mais uniquement mené

l88 I.'{MMOr:4ttSfll

par riiislînct ; il ne faisait jamais rien que d subit, et cédait à toute impulsion de passage Il n'était pas de ce pays ; on l'avait embauch par hasard. Excellent travailleur deux joun il se soûlait à mort le troisième. Une nui j'allai furtivement le voir dans la grange : était vautré dans le foin ; il dormait d i épais sommeil ivre. Que de temps je le regai dai!... Un beau jour il partit comme il étai venu. J'eusse voulu savoir sur quelle routes... J'appris le soir même que Boca^ l'avait renvoyé.

Je fus furieux contre Bocage ; le fis venir — 11 paraît que vous avez renvoyé Pierre commençai-je. Youlez-vous me dire poui quoi?

Un peu interloqué par ma colère, que pour tant je tempérais de mon mieux :

— Monsieur ne voulait pas garder chez lu un sale ivrogne, qui débauchait les meilleur ouvriers...

— Je sais mieux que vous ceux que j( désire garder.

fc'iMuoRAUS'rs 189

— Un galvaudeur ! On ne sait même pas l'où qu'il vient. Dans le pays, ça ne faisait 3as bon effet. . . Quand, une nuit, il aurait mis e feu à la grange. Monsieur aurait peut-être été content.

— Mais enfin cela me regarde, et la ferme 3st à moi, peut-être ; — j'entends la diriger :omme il me plaît. A l'avenir, vous voudrez bien nie faire part de vos motifs, avant d'exé- [:uler personne.

Bocage, je lai dit, m'avait connu tout enfant ; quelque blessant que fût le ton de mes paroles, il m'aimait trop pour beaucoup s'en fâcher. El même il ne me prit pas suffisamment au sérieux. Le paysan normand demeure trop souvent sans créance pour ce dont il ne pénètre pas le mobile, c'est-à-dire pour ce que ne conduit pas l'intérêt . Bocage considérait simplement comme une lubie cette querelle.

Pourtantjc ne voulus pas rompre l'entietien sur un blâme, et, sentant que j*anûs été trop vif, j2 chcrcîiais ce que je pourrais £»Jonl€r.

tgo CtuHo&xtian

— Votre fiîs Charles ne doit-il pas bientôt revenir'? me décidai-je à demander après uni

instant de silence.

— Je pensais que Monsieur l'avait oulMié, à voir comme il s'inquiétait peu après lui, dit Bocage encore blessé.

— Moi, l'oublier! Bocage, et comment le pourrais-je, après tout ce que nous avons lait ensemble l'an passé? Je compte même beaucoup sur lui pour les fermes...

— Monsieur est bien bon. Charles doit revenir dans huit jours.

— Allons, j'en suis heureux. Bocage, — et je le congédiai.

Bocage avait presque raison: je n'avais certes pas oublié Charles, mais je ne me souciais plus de lui que fort peu. Comment expliquer qu'après une camaraderie si fougueuse, je ne sentisse plus à son égard qu'une chagrine incuriosilé? C'est que mes occupations et mes goûts n'étaient plus ceux de l'an passé. Môs deux fermes, il me fallait me l'Rvouer. ne m'intéressaient plus autant que

fc'iiittoiiAUSTa 191

les gens que j'y employais; et pour les fréquenter, la présence de Charles allait être gênante. Il était bien trop raisonnable et se faisait trop respecter. Donc, malgré la vive émolion qu'éveillait en moi son souvenir, je voyais approcher son retour avec crainte.

Il revint. — Ah ! que j'avais raison de craindre et que Ménalque faisait bien de renier tout souvenir ! — Je vis entrer, à la place de Charles, un absurde Monsieur, coitlé d'un ridicule chapeau melon. Dieu ! qu'il était changé ! Gêné, contraint, je tâchai pourtant de ne pas répondre avec trop de froideur à la joie qu'il montrait de me revoir; mais même cette joie me déplut ; elle était gauche et ne me parut pas sincère. Je l'avais reçu daif le salon, et, comme il était tard, je ne distin guais pas bien son visage; mais quand cq apporta la lampe, je vis avec dégoût quil avait laissé pousser ses favoris.

L'entretien, ce soir-là, fut plutôt morne; puis, comme je savais qu'il serait sans fos^e sur les fermes, j'évitai, durant près de huit

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jours, d'y aller, et je me rat)attis sur mes études et sur la société de mes hôtes. Puis sitôt que je recommençai de sortir, je fus requis par une occupation très nouvelle :

Des bûcherons avaient envahi les bois.

Chaque année on en vendait une partie ; partagés en douze coupes égales, les bois fournissaient chaque année^ avec quelques hautsj'ets dont on n'espérait plus de croissance, un taillis de douze ans qu'on mettait en fagots.

Ce travail se faisait à l'hiver, puis avant le printemps, selon les clauses de la vente, les bûcherons devaient avoir vidé la coupe.

Mais l'incurie du père Heurtevent, le marchand de bois qui dirigeait l'opération, était telle, que parfois le printemps entrait dans la coupe encore encombrée ; on voyait alors de nouvelles pousses fragiles s'allonger au travers des ramures mortes, et lorsque enfin les bûcherons faisaient vidange, ce n'était point sans al^imer bien des bourgeons.

Cette année la négligence du père Heurtevent, l'acheteur, passa nos craintes. En

l'iumobàlistb 193

l'absence de toute surenchère, j'avais dû lui laisser la coupe à très bas prix ; aussi, sûr d'y trouver toujours son compte, se pressaitil fort peu de débiter un bois qu'il avait payé si peu cher. Et de semaine en semaine il différait le travail, prétextant une fois l'absence d'ouvriers, une autre fois le mauvais temps, puis un cheval malade, des prestations, d'autres travaux... que sais-je? Si bien qu'au milieu de l'été rien n'était encore enlevé.

Ce qui, l'an précédent, m'eût irrité au plus haut point, cette année me laissait assez calme ; je ne me dissimulais pas le tort que Heurlevent me faisait; mais ces bois ainsi dévastés étaient beaux, et je m'y promenais avec plaisir, épiant, surveillant le gibier, surprenant les vipères, et parfois, m'asseyant longuement sur un des troncs couchés qui semblait vivre encore et par ses plaies jetait quelques vertes brindilles.

Puis, tout à coup, vers le milieu de la première quinzaine d'août, Heurtevent se

ig^ t'iMMORALISTB

décida à envoyer ses hommes. Ils vinrent six à la fois, prétendant achever tout l'ouvrage en dix jours La partie des bois e> ploilée touchait presque à la Valterie; j'aiceptai, po'jrfaciîiter l'ouvrage des bûcheron qu'on appei ;1t leur repas de la ferme. Cel qui fut chargé de ce soin était un louslic nommé Bute, que le régiment venait de noi renvoyer tout pourri — j'entends quant .. l'esprit, car son corps allait à merveille;] c'était un de ceux de mes gens avec qui j< causais volontiers. Je pus donc ainsi U revoir sans aller pour cela sur fia ferme Cai c'est précisément alors que je recommençaij de sortir. Et durant quelques jours, je n< quittai guère les bois, ne rentrant à la Mori* nière que pour les heures des repas, et sou-j vent me faisant attendre. Je feignais de sui veiller le travail, mais en vérité ne voyai^ que les travailleurs.

Il se joignait parfois, s cette bnnde de sii hommes, deux des fils Heurtevenl ; î'ub i^g^ de vingt ans, l'autre de quinze, élancés, cai

L*»flfOBAlCfTI I9S

3rés, les traits durs. Ils semblaient de type itianger, et j'appris plus tard, en effet) que leur mère était Espagnole. Je m'étonnai l'abord qu'elle eût pu venir jusqu'ici, muis Heurtevent, un vagabond fieffé dans sa jeuaesse, l'avait, paraît-il, épousée en Espagne. (1 était pour cette raison assez mal vu dans le pays. La première fois que j'avais rencontré le plus jeune des fils, c'était, il m'en sourient, sous la pluie ; il était seul, assis sur Bûe très haute charrette au plus haut d'un intassement de fagots ; et là, tout renversé parmi les branches, il chantait ou plutôt gueulait une espèce de chant bizarre et tel que je n'en avais jamais ouï dans le pays. Les chevaux qui traînaient la charrette, con- Qâissant le chemin, avançaient sans être M)nduits. Je ne puis dire l'elTet que ce chant produisit sur moi; car je n'en avais entendu de pareil qu'en Afrique... Le petit, exalté, paraissait ivre ; quand je passai, il ne me regarda même pas. Le lendemain j'appris qae c était un fils de Heurtevent. C'était

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pourlerevoîr,oudu moins pour l'attendre que je m'attardais ainsi dans la coupe. On acheva bientôt de la vider. Les garçons Heurtevent n'y vinrent que trois fois. Ils semblaient fiers, et je ne pus obtenir d'eux une parole.

Bute, par contre, aimait à raconter ; je fia en sorte que bientôt il comprît ce qu'avec moi l'on pouvait dire ; dès lors il ne se gêna guère et déshabilla le pays. Avidement je me penchai sur son mystère. Tout à la fois il dépassait mon espérance, et ne me satisfaisait pas. Etait-ce là ce qui grondait souî l'apparence ? ou peut-être n'était-ce encore qu'une nouvelle hypocrisie? N'importe! El j'interrogeais Bute, comme j'avais fait les informes chroniques des Goths. De ses récits sortait une trouble vapeur d'abîme qui déjà me montait à la tête et qu'inquiètement je humais. Par lui j'appris d'abord que Heurtevent couchait avec sa fille. Je craignais, si je manifestais le moindre blâme^ d'arrêtei toute confidence ; je souris donc ; la curiosit nie poussait.

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— Et la mère ? Elle ne dit rien ?

— La mère ! voilà douze ans pleins qu'elle est morte... Il la battait

— Combien sont-ils dans la famille?

— Cinq enfants. Vous avez vu l'aîné des fils et le plus jeune. Il y en a encore un de seize ans, qui n'est pas fort, et qui veut se faire curé. Et puis la fille aînée a déjà deux

h enfants du père...

Et j'appris peu à peu bien d'autres choses, qui faisaient de la maison Heurtevent un lieu brûlant, à l'odeur forte, autour duquel» quoi que j'en eusse, mon imagination, comme une mouche à viande, tournovait : — Un soir, le fils aîné tenta de violer une jeune servante ; et comme elle se débattait, le père intervenant aida son fils, et de ses mains énormes la contint ; ce pendant que le second fils, à l'étage au-dessus, continuait tendrement ses prières, et que le cadet, témoin du drame, s'amusait. Pour ce qui est du viol, je me figure quM n'avait pas élé biea dlfûcile, car Bute racontait encore que«

LIMMOHALISTK

peu de temps après, la servante, y ayant pris goût, avait tenté de débaucher le petit prêtre.

— Et l'essai n'a pas réussi? demandai-je?

— Il tient encore, mais plus bien dru, répondit Bute.

— N'as-tu pas dit qu'il y avait une autre fille?

— Qui en prend bien tant qu'elle en trouve ; et encore sans demander rien.

Quand ça la tient, c'est elle qui paierait plutôt. Par exemple, faudrait pas coucher chez le père ; il cognerait. Il dit comme ça qu'en famille on a le droit de faire ce qui vous plaît, mais que ça ne regarde pas les autres. Pierre, le gars de la ferme que vous avez fait renvoyer, ne s'en est pas vanté, mais, une nuit, il n'en est pas sorti sans un trou dans la tête. Depuis ce temps-là, c'est dans le bois du château qu'on travaille.

Alors, et l'encourageant du regard :

— Tu en as essayé ? demandai-je.

Il baissa les yeux pour la forme et dit en rigolant :

Kr*M«IOft4UMBi 199

— Quelquefois. Puis, relevant vite les

yeux : — Le petit au père Bocage aussi.

— Quel petit au père Bocage?

— Alcide, celui qui couche sur la ferme. Monsieur ne le connaît donc pas ?

J'étais absolument stupéfait d'apprendre que Bocage avait un autre fils.

— C'est vrai, continua Bute, que, l'an passé, il était encore chez son oncle. Mais c'est bien étonnant que Monsieur ne l'ait pas déjà rencontré dans les bois; presque tous les soirs il braconne.

Bute avait dit ces derniers mots plus bas. Il me regarda bien et je compris qu'il était urgent de sourire. Alors Bute, satisfait, continua :

— Monsieur sait parbleu bien qu'on le braconne. Bah ! les bois sont si grands que ça n'y fait pas I ien du tort...

Je m'en montrai si peu mécontent que, bien vite, Bute, enhardi, et, je pense aujouiJ'lmi, heureux de desservir un peu Bocage, me montra dans tel creux des collets

400 L lUMonALicn

tendus par Alcide, puis m'enseigna tel endroit de la haie où je pouvais être à peu près sûr de le surprendre. C'était, sur le haut d'un talus, un étroit pertuis dans la haie qui formait lisière, et par lequel Alcide avait accoutumé de passer vers six heures. Là, Bute et moi, fort amusés, nous tendîmes un fil de cuivre, très joliment dissimulé. Puis, m'ayant fait jurer que je ne le dénoncerais pas, Bute partit, ne voulant pas se compromettre. Je me couchai contre le revers du talus ; j'attendis.

Et trois soirs j'attendis en vain. Je commençais à croire que Bute m'avait joué... Le quatrième soir, enfin, j'entends un très léger pas approcher. Mon cœur bat et j'apprends soudain l'affreuse volupté de celui qui braconne... Le collet est si bien posé qu'Alcide y vient donner tout droit. Je le vois brusquement s'étaler, la cheville prise. Il veut se sauver, retombe, et se débat comme un gibier. Mais déjà je le tiens. C'est un méchant galopin, à l'œil vert, aux

& MvoaÀLisTB aoi

'cheveux filasse, à rexpression chafouine. Il me lance des coups de pied ; puis, immobilisé, tâche de mordre, et comme il n'y peut parvenir commence à me jeter au nez les plus extraordinaires injures que j'aie jusqu'alors entendues. A la fin je n'y puis plus tenir ; j'éclate de rire. Alors lui s'arrête soudain, me regarde et, d'un ton plus bas :

— Espèce de brutal, vous m'avez estropié.

— Fais voir.

Il fait glisser son bas sur ses galoclies et montre sa cheville où l'on distingue à peine une légère trace un peu rose. — Ce n^st rien. — Il sourit un peu, puis, sournoisement :

— J'm'en vas le dire à mon père que c'est vous qui tendez les collets.

— Parbleu 1 c'est un des tiens.

— Ben sûr que c'est pas vous qui l'avez posé, c'ti là.

— Pourquoi donc pas?

— Vous n'sauriez pas si bien. Montrezmoi voir comment que vous faites.

se* inraoRALisn

— Appreuds-moi...

Ce soir je ne rentrai que bien tard pour le dîner, et comme on ne savait où j'étais, Marceline était inquiète. Je ne lui racontai pourtant pas que j'avais posé six collets et que, loin de gronder Alcide, je lui avais donné dix sous.

Le lendemain, allant relever ces collets avec lui, j'eus l'amusement de trouver deux lapins pris aux pièges ; naturellement je les lui laissai La chasse n'était pas encore ouverte. Que devenait donc ce gibier, qu'on ne pouvait montrer sans se commettre? C'est ce qu'Alcide se refusait à m'avouer. Enfin j'appris, par Bute encore, que Heurtevent était un maître receleur, et qu'entre Alcide et lui le plus jeune des fils commissionnait. Allais-je donc ainsi pénétrer plus avant dans cette famille farouche? Avec quelle passion je braconnai !

Je retrouvais Alcide chaque soir; nous prîmes des lapins en grand nombre, et même une fois un Ghevronil : il vivait faible-

&'tMMORALI9TI B03

ment encore..., je ne me souviens pas sans [horreur de la joie qu'eut Alcide à le tuer. Nous mîmes le chevreuil en lieu sûr, où le fils Heurtevent put venir le chercher dans la nuit.

Dès lors je ne sortis plus si volontiers le jour, où les bofs vidés m'offraient moins d'attraits. Je tâchai même de travailler; triste travail sans but — car j'avais dès la lin de mon cours refusé de continuer ma suppléance — travail ingrat, et dont me distrayait soudain le moindre chant, le moindre bruit dans la campagne ; tout cri me devenait appel. Que de fois ai-je ainsi bondi de ma lecture à ma fenêtre, pour ne voir rien du tout passer 1 Que de fois, sortant brusquement... La seule attention dont je fusse capable, c'était celle de tous mes sens.

Mais quand la nuit tombait, — et la nuit à présent déjà, tombait vite — c'était notre heure, dont je ne soupçonnais pas jusqu'alors la beauté ; et je sortais comme entrent les voleurs. Je m'étais fait des yeux d'oiseau de

3o4 l'immoralistb

nuit. J'admirais l'herbe plus mouvante et plus haute, les arbres épaissis. La nuit creusait tout, éloignait, faisait le sol distant et toute surface profonde. Le plus uni sentier paraissait dangereux. On sentait s'éveiller partout ce qui vivait d'une existence ténébreuse.

— Où ton père te croit-il à présent?

— A garder les bêtes, à l'étable.

Alcide couchait là, je le savais, tout près des pigeons et des poules ; comme on ly enfermait le soir, il sortait par un trou du toit ; il gardait dans ses vêtements une chaude odeur de paulaille...

Puis brusquement, et sitôt le gibier récolté, il fonçait dans la nuit comme dans une trappe, sans un geste d'adieu, sans même me dire à demain. Je savais qu'avant de rentrer dans la ferme où les chiens, pour lui, se taisaient, il retrouvait le petit Heurlevent cl lui remettait sa provende. Mais où? C'est ce que mon désir ne pouvait arriver à surprendre : menaces, ruses échouèrent; les

L IMMORA'-ISTB

aô5

îlHeurtevent ne se laissaient pas approcher. El je ne sais où triomphait le plus ma folie : poursuivre un médiocre mystère qui reculait toujours devant moi ? peut-être même inventer le mystère, à force de curiosité? — Mais que faisait Alcide en me quittant? Couchait-il vraiment à la ferme? ou seulement le faisait-il croire au fermier? Ah î j'avais beau me compromettre, je n'arrivais à rien qu'à diminuer encore son respect, sans augmenter sa confiance ; et cela m'enrageait et me désolait à la fois...

Lui disparu, soudain, je restais affreusement seul; et je rentrais à travers champs, dans l'herbe lourde de rosée, ivre de nuit, de vie sauvage et d'anarchie, trempé, boueux, couvert de feuilles. De loin, dans la Morinière endormie, semblait me guider, comme un paisible phare, la lampe de ma chambre d'étude où me croyait enfermé Marceline, ou delà chambre de Marceline à qui j'avais persuade que, sans sortir ainsi la nuit, je n'aufais pas pu m'endormir. C'était vrai : je pre-

a«€ &'i»Mc>nAJu«ra

nais en horreur mon lit, et j'eusse préféré U grange.

Le gibier abondait cette année. Lapins, lièvres, faisans, se succédèrent. Voyant tout marcher à souhait, Bute, au bout de trois soirs, prit le goût de se joindre à nous.

Le sixième soir de braconnage, nous ne retrouvâmes plus que deux collets sur douze ; une rafle avait été faite pendant le jour. Bute me demanda cent sous pour racheter du fil de cuivre, le fil de fer ne valant rien.

Le lendemain j'eus le piaisir de voir mes dix collets chez Bocage, et je dus approuver son zèle. Le plus fort c'est que, l'an passé, j'avais inconsidérément promis dix sous pour chaque collet saisi ; j'en dus donc donner cent à Bocage. Cependant, avec ses cent sous, Bute rachète du fil de cuivre. Quatre jours après, même histoire; dix nouveaux collets sont saisis. C'est de nouveau cent sous à Bute; de nouveau cent sous à Bocage. Et comme je le félicite :

L nraoRALisn S07

— Ce n'est pas moi, dit-il, qu'il faut féliciter. C'est Alcide.

— Bah ! — Trop d'étonnement peut nous perdre : je me contiens.

— Oui, continue Bocage ; que voulez-vous. Monsieur, je me fais vieux, et suis trop requis par la ferme. Le petit court les bois pour moi ; il les connaît ; il est malin, et il sait mieux que moi où chercher et trouver les pièges.

— Je le crois sans effort, Bocage.

— Alors, sur les dix sous que Monsieur donne, je lui laisse cinq sous par piège.

— Certainement il les mérite. Parbleu ! Vingt collets en cinq jours ! Il a liien travaillé. Les braconniers n'ont qu à bien se tenir. Ils vont se reposer, je parie.

— Oh! Monsieui-, tant plus qu'on en prend, tant plus quon en trouve. Le gibier se vend cher cette année, et pour quelques •DUS que ça leur coûte...

Je suis si bien joué que pour un peu je croirais Bocage dc; mèche. Et ce qui me dé-

àot L'iUMOBàT.tSTE

plie en cette affaîre, ce n'est pas le triple commerce d'Alcide, c'est de le voir ainsi me tromper. Et puis que font-ils de l'argent, Bute et lui? Je ne sais rien ; je ne saurai rien de tels êlres. Ils mentiront toujours ; me tromperont pour me tromper. Ce soir ce n'est pas cent sous, c'est dix francs que je donne à Bute : je l'avertis que c'est pour la dernière fois et que si les co!lets sont repris, c'est tant pis.

Le lendemain je vois venir Bocage; il semble très g4cé ; je le deviens aussitôt plus que lui. Que s'est il donc passé? Et Bocage m'apprend que Bute n'est rentre qu'au petit matin sur la ferme ; Bnte est soûl comme un Polonais ; aux premiers mots que lui a dits Bocage, Bute la salement insulte, puis s'est jeté sur lui, la frappé...

— Enfin, me dit Bocage, je venais savoir si Monsieur m'autorise (il reste un instant sur le mot), m'autorise à le renvoyer.

— Je vais y réfléchir, Bocage. Je suis très désolé quil vous ait manqué de respect. Je

l'immoralists 90f

vois... Laissez-moi seul y réfléchir; et revenez ici dans deux heures. — Bocage sort.

Garder Bute, c'est manquer péniblement à Bocnge ; chasser Bute, c'est îe pousser à se venger... Tant pis; advienne que pourra; aussi bien suis je le seul coupable... Et dès que Bocage revient :

— Vous pouvez dire à Bute qu'on ne veut plus le voir ici

Puis j'attends. Que fait Bocage ? Que dit Bute? — Et le soir seulement j'ai quelques échos du scandale. BuLe a parlé. Je îe comprends d'abord parles cris quej'enîends cl\cz Bocage ; c'est le petit Alcide qu'on bat. — Bocage va venir; il vient ; j'entends sou viciîx pas approcher, et mon cœur bas plus fort encore qu'il ne battait pour le gibier. L'insupportable instant I Tous les grands senlimenls seront de mise ; je vais être forcé de le prendre au sérieux. Quelles explications inventer? Comme je vais jouer mal ! Ah ' Je voudrais rendre mon rôle... Bocage entre. Je ne comprends strictement rien à ce nu'il

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dit. C'est absurde : je dois le faire recoin mencer. A la fin je distingue ceci : Il croit que Bute est seul coupable ; l'incroyable vérité lui échappe; que j'aie donné dix francs à Bute, et pour quoi faire? il est trop Normand pour l'admetlre. Les dix francs, Bute lésa volés, c'est sûr; en prétendant que je les ai donnés, il ajoute au vol le mensonge; histoire d'abriter son vol ; ce n'est pas à Bocage qu'on en fait accroire de cette force... Du braconnage il n'en est plus question. SI Bocage battait Alcide, c'est parce que le petit découchait.

Allons ! je suis sauvé ; devant Bocage an moins tout va bien. Quel imbécile que ce Bute! Certes, ce soir je n'ai pas grand désir de braconner.

Je croyais déjà tout fini, mais une heure après voici Chai les. Il n'a pas l'air de plaisanter; de loin déj'i il paraîl plus rasant encore que son père. Dire que l'an passé...

— Eh bien! Charles, voilà longtemps qu'on ne t'a vu.

L IMMORALISTB il\

— Si Monsieur tenait à me voir, il n'avait qu'à venir sur la ferme. Ce n'est parbleu ni des bois ni de la nuit que j'ai afïaire.

— Ah ! ton père t'a raconté...

— Mon père ne m'a rien raconté parce que mon père ne sait rien. Qu'a-t-il besoin d'apprendre, à son âge, que son maître se fîciie de lui ?

— Attention, Charles ! tu vas trop loin...

— Oh ! parbleu, vous êtes le maître ! et vous faites ce qui vous plaît.

— Charles, tu sais parfaitement que je ne me suis moqué de personne, et si je fais ce qui me plaît c'est que cela ne nuit qu'à moi

Il eut un léger haussement d'épaules.

— Comment voulez-vous qu'on défende ▼os intérêts, quand vous les attaquez vousmême? Vous ne pouvez protéger à la fois le garde et le braconnier.

— Pourquoi?

— Parce qu'alors... ah! tenez, Monsieur, tout cela c'est trop malin ^our moi, et sim-

SIS II lUM eHÀLISTB

plement cela ne me platt pas de voir mon maître faire bande avec ceux qu'on arrête, et défaire avec eux le travail qu'on a fait pour lui.

Et Charles dit cela d'une voix de plus en plus assurée. Il se tient presque noblement. Je remarque qu'il a fait couper ses favoris. Ce qu'il dit est d'ailleurs assez juste. Et comme je me lais (que lui dirais-je?), il continue :

— Qu'on ait des devoirs envers ce qu'on possède, Monsieur me l'enseignait l'an dernier, mais semble l'avoir oublié. 11 faut prendre ces devoirs au sérieux et renoncer à louer avec... ou alors c'est qu'on ne méritait pas de posséder.

Un silence.

— C'est tout ce que tu avais à dire?

— Pour ce soir, oui Monsieur ; mais un autre soir, si Monsieur m'y pousse, peut-être viendrai-je dire à Monsieur que mon père et moi quittons la Morinière.

Et il sort en me saluant très bas. A peine si je prends le temps de rélléchir ;

L'iMMOAAtUn j|l3

— Charles 1 — Il a parbleu raison... Oh! Oh ! Mais si c'est là ce qu'on appelle possé der!... Charles. Et je cours après lui; je le rattrape dans la nuit, et, très vite, commt pour assurer ma décision sulfite :

— Tu peux annoncer à ton père que je mets la Morinière en vente.

Charles salue gravement et s'éloigne saa& dire un mot.

Tout cela est absurde 1 absurde 1

Marceline ce soir ne peut descendre pour dîner et me fait dire qu'elle est souffrante. Je monte en hâte et plein d'anxiété dans sa chambre. Elle me rassure aussitôt, a Ce n'est qu'un rhume », espère-t-elle. Elle a pris froid.

— Tu ne pouvais donc pas te couvrir?

— Pourtant, dès le premier frisson, j'ai mis mon châle.

— Ce n'est pas après le frisson qu'il fallait le mettre, c'est avant.

Elle me regarde, essaye de souri; c... Ah i peut-être une journée si mal ^omoicncée m^

a 1 4 &'n<MORiLusïi

dispose-t-elle à l'angoisse ~ elle m'aurait dit à haute voix : « Tiens-tu donc tant à ce que je vive? » je ne iaurais pas mieux entendue, Décidément tout se délait autour de moi ; de tout ce que ma main saisit, ma main ne sait rien retenir... Je m'élance vers Marceline et couvre de bi«sers ses tempes pâles. Alors, elle ne se retient plus et sanglote sur mon épaule...

— Oh ! Ma-rceline ! Marceline ! partons d'ici. Ailleurs je t'aimerai comme je t'aimais à Sorrente... Tu m'as cru changé, n'est-ce pas? Mais ailleurs, tu sentiras bien que rien n'a changé notre amour...

Et je ne guéris pas encore sa tristesse, mais déjà, comme elle se raccroche à l'espoir!...

La saison n'était pas avancée, mais il faisait humide et froid, et déjà les derniers boutons des rosiers pourrissaient sans pouvoir éclore. Nos invités nous avaient quittés depuis longtemps. Marceline n'était pas si iouffrante quelle ne pût s'occuper de fermer ja maiso&i et cinq jours après nous partîmes.

Xao^SsENîE PAJrril

Je tâchai donc, et encore une fois, de re* fermer ma main sur mon amour. Mais qu'avais-je besoin de tranquille bonheur? Celui qiue me donnait et que représentait pour moi Marceline, était comme un repos pour qui ne se sent pas fatigué. — Mais comme je sentais qu'elle était lasse et qu'elle avait besoin de mon amour, je l'en enveloppai et feignis que ce fût par le besoin que j'en avais moi-même. Je sentais intolérabîemcnt sa souffrance ; c'était pour l'en guérij. que je l'aimais.

Ah ! soins passionnés, tendres veilles ! Comme d'autres exaspèrent leur toi enn en

9l6 L'lllXOJl£.Li9tfe

exagérant les pratiques, ainsi développai-je mon amour. — Et Marceline se reprenait, vous dis-je, aussitôt à l'espoir. En elle il y avait encore tant de jeunesse ; en moi tant de promesses, croyait-elle. — Nous nous enfuîmes de Paris comme pour de nouvelles noces. Mais dès le premier jour du voyage, elle commença d'aller beaucoup plus mal ; dès Neuchâtel il nous fallut nous arrêter.

Combien j'aimai ce lac aux rives glauques 1 sans rien d'alpestre, et dont les eaux, comme celles dun marécage, longtemps se mêlent à la terre, et filtrent entre les roseaux. Je pus trouver pour Marceline, dans un hôtel très confortable, une chambre ayant vue sur le lac ; je ne la quittai pas de tout le jour.

Elle allait si peu bien que dès le lendemain je fis venir un docteur de Lausanne. 11 s'inquiéta, bien inutilement, de savoir si déjà, dans la famille de ma femme, je connaissais d'autres cas de tuberculose. Je répondis que oui ; pourtant je n'en connaissais pas ; mai:» il me déplaiii4it de dire qu& moi-même j'avais

L'lUMORA.USrE a If

:té presque condamné pour cela, et qu'avant le m'avoir soigné, Marceline n'avait jamais té malade. Et je rejetai tout sur l'embolie, lien que le médecin n'y voulût voir rien (u'une cause occasionnelle et m'affirmât que e mal datait de plus loin. Il nous conseilla ivement le grand air des hautes Alpes, où Marceline, affirmait-il, guérirait ; et comme )récisément mon désir était de passer tout hiver en Engadine, sitôt que Marceline fut issez bien pour pouvoir supporter le voyagCj lous repartîmes.

Je me souviens comme d'événements de baque sensation de la route. Le temps était inipide et froid; nous avions emporté les )lus chaudes fourrures... A Coire, le va- :arme incessant de l'hôtel nous empêcha ircsque complètement de dormir. J'aurais )ris gaîment mon parti d'une nuit blanche lontje ne me serais pas senti fatigué; mais iînrceline... Et je ne m'irritai point tant îontre ce bruit que de ce qu'elle n'eût su louver, et malgré ce bruit, le sommeil. ElU

ai 8 t'iMMORALISTS

en eût eu si grand besoin ! — Le lendemain nous partîmes dès avant l'aube ; nous aviona retenu les places du coupé dans la diligence de Coire ; les relais bien organisés permettent de gagner Saint-Moritz en un jour, ïiefenkasten, le Juiier, Samaden... je me souviens de tout, heure par heure ; de la qualité très nouvelle et de l'inclémence de l'air ; du son des grelots des clievaux ; de ma faim ; de la halte à midi devant l'auberge ; de l'œul cru que je crevai dans la soupe, du pain bis et de la froideur du vin aigre. — Ces met:* grossiers convenaient mal à Marceline ; elle ne put manger à peu près rien que quelques biscuits secs qu'heureusement j'avais eu soin de prendre pour la route. — Je revois la tombée du jour, la rapide ascension vie l'ombre contre les pentes des forêts; puis une halte encore. L'air devient toujours pku vif et plus cru. Quand la diligence s'arrête, on plonge jusqu'au cœur dans la nuit et dans le silence limpide: b'mpide... il n'y a j,;i'j d'autre mot. Le ujoiudre bruit prend sur

i n*Mon4î.TSTi a 19

ittte transparence étrange sa qualité parfaite ( sa pleine sonorité. On repart dans la nuit, arceline tousse... Oh! n'arrétera-t-elle pas

tousser? Je resonge à la diligence de msse. U me semble que je toussais mieux le cela : Elle fait trop d'efforts... Comme e pnraîl faible et changée ; dans l'ombre, osi, je la reconnaîtrais à peine. Que ses lits sont tirés ! Est-ce que l'on voyait ainsi î deux trous noirs de ses narines? — Oh! e tousse affreusement. C'est le plus clair sultat de ses soins. J'ai horreur de la sym-* thie ; toutes les contagions s'y cachent ; on

devrait sympathiser qu'avec les forts. — il vraiment elle n'en peut plus! N'arrivensnous pas bientôt?... Que fait-elle?...

le prend son mouchoir; le porte à ses Tes; se détourne... Horreur ! est-ce qu'elle ssi va cracher le sang? — Brutalement rrache le mouchoir de .ses mains. Danr la mi-clarté de la lanterne, je regarde... Rien, lis j'ai trop montré mon angoisse ; Marceline stement s'eîTorce de sourire et murmure :

— Non ; pas encore- Enfin nous arrivons. Il n*est qiie ten: elle se tient à peine. Les chambres q\ nous a préparées ne me satisfont pas ; ne y passons la nuit, puis demain nous clîan! rons. Rien ne me paraît assez beau ni tr cher. Et comme la saison dhiver n'est j encore commencée, l'immense hôtel trouve à peu près vide ; je peux choisir prends deux chambres spacieuses, claire!

simplement meublées ; un grand salon attenant, se terminant en large bow-wind d'où l'on peut voir et le hideux lac bl et je ne sais quel mont brutal, aux per trop boisées ou trop nues. C'est là qu nous servira nos repas. La|»partemenl hors de prix, mais que m'iniporte ! Je i plus mon cours, il est vrai, mais fais ven la Morinière. Et puis nous verrons bie D'ailleurs, qu'ai-je besoin d'argent? Qu'a besoin de tout cela?... Je suis devenu fo présent... Je pense qu'un complet cha ment de fortune doit éduquer autani q

t tiSHC>& t}Mr9 ÏSI

complet chan^femeut de santé... Marceline, ( elle, a besoin de luxe; elle est faible... ah I pour elle je veux dépenser tant et tant que... Et je prenais tout à la fois l'horreur et le goùf de ce luxe. J'y lavais, j'y baignais ma sensualité, puis la souhaitais vagabonde.

Cependant Marceline allait mieux, et mes soins constants triomphaient. Comme elle avait peine à manger, je commandais, pour siimuîer son appétit, des mets délicats, séduisants; nous buvions les vins les meilleurs. Je me persuadais qu'elle y prenait grand goût, tant m'amusaient ces crus étrangers que nous expérimentions chaque jour. Ce furent d'âpres vins du Pdiin; des Tokay presque sirupeux qui m'emplirent de leur vertu capiteuse. Je me souviens d'un bizarre jBarba-grisca, dont il ne restait plus qu'une bouteille, de sorte que je ne pus savoir si

Î5 goût saugrenu qu'il avait se serait retrouvé ans les autres.

Chaque jour nous sortions en voîtnre ; ^ ois en traîneau, lorsque la neige fut tora-

t TMM0SAT-Î9TB

bée, enveloppés jusqu'au cou de fourrures Je rentrais le visage en feu. plein d'appétit, puis de sommeil. — Cependant je ne renonçais pas atout travail et trouvais chaque jour plus d'une heure où méditer sur ce que je sentais devoir dire. D'histoire il n'était plus question ; depuis longtemps déjà mes études historiques ne m'intéressaient plus que comme un moyen d'investigation psycholo-j gique. J'ai dit comment j'avais pu m'éprendre à nouveau du passé, quand yy avais cru voir de troubles ressemblances ; j'avais oséj prétendre, à force de presser les morts,! obtenir d'eux quelque secrète indication surj la vie... A présent le jeune Athalaric luimême pouvait, pour me parler, se lever d< sa tombe ; je n'écoutais plus le passé. — El] comment une antique réponse eût-elle satisj fait à ma nouvelle question : — Qu'est-< que l'homme peut encore? Voilà ce qu'i| m'importait de savoir. Ce que l'homme a iusqu'icî. est-ce tout ce qu'il pouvait dire| N"a-t il rien ignoré de lui'? Ne lui rest(

Ju'iâcaiOHAl.n«K SlS

qu'à redire?... Et chaque jour croissait en moi le confus sentiment de richesses intactes, que couvraient, cachaient, étouffaient les cultures, les décences, les mo- ; raies.

Il me semblait alors que j'étais né pour une sorte inconnue de trouvailles ; et je me passionnais étrangement dans ma recherche ténébreuse, pour laquelle je sais que le chercheur devait abjurer et repousser de lui cultuie, décence et morale.

J'en venais à ne goûrter plus en autrui que les manifestations les pliis sauvages, à déplorer qu'une contrainte quelconque les réprimât. Pour un peu je n'eusse vu dans l'honnêteté que restrictions, conventions ou peur. Il m'aurait plu de la chérir comme une difficulté rare ; nos mœurs en avaient tait la forme mutuelle et banale d'un contrat. En Suisse, elle fait partie du confort. Je comprenais que Marceline en eût besoin ; mais ne lui cachais pourtant pas le cours nouveau œdèmes pensées. À Neuchâtel déjà, comme

3S4 i,'lMasUi<.f-.i.UJa

elle louangeail celte honnêteté qui Iranspiry là-bas des murs et des visages :

— l.a mienne me sufilt amplement, répartîs-js ; j'ai les honnêtes gens en horreur. Si je n'ai rien à craindre d'eux, je n'ai non plus rien à apprendre. Et eux n'ont d'ailleurs rien à dire... Honnête peuple suisse! Se poî ter bien ne lui vaut rien... sans crimes, sans histoire, sans littérature, sans arts... ul robuste rosier, sans épines ni fleurs...

Et que ce pays honnête m'ennuyât, c'es ce que je savais d'avance, mais au bout di deux mois, cet ennui devenant une sorte d( rage, je ne songeai plus qua partir.

Nous étions à la mi-janvier. Marcelin' allait mieux, beaucoup mieux : la petit fièvre continue qui lentement la minai s'était élcinle; un sang plus frais recolora ses joues ; elle marchait de nouveau volon tiers, quoique peu ; n'était plus comme avai constamment lasse. Je n'eus pas trop grandj peine à la persuader que tout le bénéfice cet air tonique était acquis, que rien ne 1

l'imuorausih *a§

serait meilleur à présent que de descendre en Italie, où la tiède faveur du printemps achèverait de la guérir — et surtout je n'eus pas grand'peine à m'en persuader moi-même, tant j'étais las de ces hauteurs.

Et pourtant, à présent que, dans mon désœuvrement, îe passé détesté reprend sa force, entre tous, ces souvenirs m'obsèdent. Courses rapides en traîneau ; cinglement joyeux de l'air sec, éclaboussemcnt de la neige, appétit ; — marche incertaine dans le brouillard, sonorités bizarres des voix, brusque apparition des objets ; — lectures dans le salon bien calfeutré, paysage à travers la vitre, paysage glacé ; — tragique attente de la neige ; — disparition du monde extérieur, voluptueux blottissement des pensées... 0 patiner encore avec elle, là bas, seuls, sur ce petit lac pur, entomé de mélèzes, perdu ; puis rentrer avec elle, le soir...

Cette descente en Italie eut pour moi tous les vertiges d'une chute. Il faisait beau. A mesure que nous enfoncions dans l'air plus

a6 h'iiàUOHALliX»

tiède et plus dense, les arbres rigides des sommets, mélèzes et sapins réguliers, faisaient place à une végétation riche de molle grâce et d'aisance. Il me semblait quitter l'abstraction pour la vie, et bien que nous fussions en hiver, j'imaginais partout des parfums. Ah! depuis trop longtemps nous n'avions plus ri qu'à des ombres ! Ma privation me grisait, et c'est de soif que j'étais ivre, comme d'autres sont ivres de vin. L épargne de ma vie était admirable ; au seuil de cette terre tolérante et prometteuse, tous mes appétits éclataient. Une énorme réserve damour me gonflait; parfois elle affluait du fond de ma chair vers ma tête et dévergondait mes pensées.

Cette illusion de printemps dura peu. Le brusque changement d'altitude m'avait pu tromper un instant, mais, dès que nous eûmes quitté les rives abritées des lacs, Bellagio, Côme où nous nous attardâmes quelques jours, nous trouvâmes l'hiver et la pluie. Le froid que nous supportions bien

LIMMORALISTa

en Engadine, non plus sec et léger comme sur les hauteurs, mais humide à présent et maussade, commença de nous faire souffrir. Marceline se remit à tousser. Alors, pour fuir le froid, nous descendîmes plus au Sud : nous quittâmes Milan pour Florence^ Florence pour Rome, Rome pour Napîes qui, sous la pluie d'hiver, est bien la plus lugubre ville que je connaisse. Je traînais un ennui sans nom. Nous revînmes à Rome, chercher, à défaut de chaleur, un semblant de confort. Sur le Monte Pincio nous louâmes un appartement trop vaste, mais admirablement situé. A Florence déjà, mécontents des hôtels, nous avions loué pour trois mois une exquise villa sur le Viale dei CoUi. Un autre y aurait souhaité toujours vivre .. Nous n'y restâmes pas vingt jours. A chaque nouvelle étape pourtant, j'avais soin d'aménager tout comme si nous ne devions plus repartir. Un démon plus fort me poussait... Ajoutez à cela que nous n'emportions pas moins de huit malles. Il y en avait une, uniquement

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pleine de livres, et que, durant tout le voyage, je n'ouvris pas même une fois.

Je n'admettais pas que Marceline s'occupât de nos dépenses, ni tentât de les modérer. Qu'elles fussent excessives, certes, je le savais, et qu'elles ne pourraient durer. Je cessais de compter sur l'argent de la Morinière ; elle ne rapportait plus rien et Bocage écrivait qu'il ne trouvait pas d'acquéreur. Mais toute considération d'avenir n'aboutis- Bùïi qu'à me faire dépenser davantage. Ah 1 qu'aurais-je besoin de tant, une fois seul !... pensais-je et j'observais, plein d'angoisse et d'attente, diminuer, pins vite encore que ma fortune, la fjcle vie de Marceline.

Bien qu'elle se reposât sur moi Jle tous les soins, ces déplacements précipités la fatiguaient; mais ce qui la fatiguait plus, j'ose bien à présent me l'avouer, c'était la peur de ma pensée.

— Je vois bien, me dit-elle un jour, — je comprends bien votre doctrine — car] c'est une doctrine à présent. Elle est belle,!

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peut-être, — puis elle ajouta plus bas, tristement : mais elle supprime les faibles.

— C'est ce qu'il Jaut, répondis-je aussitôt malgré moi.

Alors il me parut sentir, sous l'effroi de ma brutale parole, cet être délicat se replier et frissonner... Ah 1 peut-être allez-vous penser que je n'aimais pas Marceline. Je jure que je l'aimais passionnément. Jamais elle n'avait été et ne m'avait paru si belle. La nîaladie avait subtilisé et comme extasié ses traits. Je ne la quittais presque plus, l'ent'îirais de soins continus, protégeais, veillais

] chaque instant et de ses jours et de ses nuits.

! Si léger que fût son sommeil, j'exerçai mon sommeil â rester plus léger encore ; je la surveillais s'endormir et je m'éveillais le premier. Quand, parfois, la quittant une heure, ,e voulais marcher seul dans la campagne

i ou dans les rues, je ne sais quel souci d'amour et la crainte de son ennui me rap-

1 pelaient vite auprès d'elle ; et parfois j'ap-

i pelais à moi ma volonté, protestais contre

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cette emprise, me disais : n'est-ce que cela que tu vaux, faux grand homme ! — et me coRfraignaîs à faire durer mon absence; — mais je rentrais alors les bras chargés de ilears, fleurs de jardin précoce ou fleurs de serre... Oui, vous d^is-je ; je la chérissais tendrement. Mais comment exprimer ceci... i mesure que je me respectais moins, je la vé nérais davantage ; — et qui dira combien dt passions et combien de pensées ennemiei peuvent cohabiter en l'homme?...

Depuis longtemps déjà le mauvais temp^ avait cessé ; la saison s'avançait ; et brusque ment les amandiers fleurirent. — C'était 1 premiers mars. Je descends au matin su: la pki«e d'Espagne. Les paysans ont dé-jfj pouillé de ses rameaux blancs la cami>agne et les fleurs d amandiers chargent les panie d»s vendeurs. Mon ravissement est tel qu j'en achète tout i>n bosquet. Trois hommes me l'apporiCRt. Je rentre avec tout oe prin temps. Les branches s'accrochent au] portes • des pétales neigent sor le tapis. T'e

b'iBfHOluLiflni s3i

mets partout, dans tous les vases ; j'en blanchis le salon, dont Marceline pour l'instant, est absente. Déjà je me réjouis de sa joie... Je l'entends venir. La voici. Elle ouvre la porte. Qu'a-t-elle?... Elle chancelle... Elle éclate en sanglots.

— Qu'as-tu? ma pauvre Marceline...

Je m'empresse auprès d'elle ; la couvre de tendres caresses. Alors, comme pour s'excuser de ses larmes :

— L'odeur de ces fleurs me fait mal, ditelle...

Et c'était une fine, fine, une discrète odeur de miel... Sans rien dire, je saisis ces innocentes branches fragiles, les brise, les emporte, les jette^ exaspéré, le sang aux yeux. — Ah ! si déjà ce peu de printemps elle ne le peut plus supporter 1...

Je repense souvent à ces larmes et je crois maintenant que, déjà se sentant condamnée, c'est de regret d'autres printemps qu'elle pleurait. — Je pense aussi qu'il est de fortes joies pour les forts, et de faibles joies pour*

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les faibles que les fortes joies blesseraient. Elle, un rien de plaisir la soûlait; un peu d'éclat de plus, et elle ne le pouvait plus supporter. Ce qu'elle appelait le bonheur, c'est ce que j'appelais le repos, et moi je ne voulais ni ne pouvais me reposer.

Quatre jours après nous repartîmes pour Sorrente. .le fus déçu de n'y trouver pas plus de chaleur. Tout semblait grelotter. Le vent qui n'arrêtait pas de souffler fatiguait beaucoup Marceline. Nous avions voulu descendre au même hôtel qu'à notre précédent voyage ; nous retrouvions la même chambre... Nous regardions avec étonnement, sous le ciel terne, tout le décor désenchanté, et le morne jardin de l'hôîel qui nous paraissait si charmant quand s'y promenait notre amour.

Nous résolûmes de gagner par mer Palerme dont on nous vantait le climat; nous rentrâmes à Naples où nous devions nous embarquer et où nous nous attardâmes encore. Mais à Naples du moins je ne na'en-

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nuyaîs pas. Naples est une ville vivante où ne s'impose pas le passé.

Presque tous les instants du jour je restais près de Marceline. La nuit, elle se couchait tôt, étant lasse ; je la surveillais s'endormir, et parfois me couchais moi-même, puis, quand son souffle plus égal m'avertissait qu'elle dormait, je me relevais sans bruit, je me rhabillais sans lumière ; je me glissais dehors comme un voleur.

Dehors 1 oh! f aurais crié d*aîl(^gresse. Qu'allais-je faire? Je ne sais pas. Le ciel, obscur le jour, s'élait délivré des nuages; la lune presque pleine luisait. Je marchais au hasard, sans but, sans désir, sans contrainte. Je regardais tout d'un œil neuf; j'épiais chaque bruit, d'une oreille plus attentive ; je humais rhumidifé de la nuit ; je posais ma r.i^«in sur des choses; je rôdais.

Le dernier soir que nous restions à Naples

je prolongeai ccite débauche vagabonde. En

rentra.'it je trouvai Marceline en larmes. Elle

"it eu peur, me dit-elle, s'étant brusque-

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ment réveillée et ne m'ayant plus senti là. J la tranquillisai, expliquai de mon mieu mon absence et me promis de ne plus 1 quitter. — Mais dès la première nuit de Pa lerme^ je n'y pus tenir; je sortis... Les prc miers orangers fleurissaient; le moindr souffle en apportait l'odeur...

Nous ne restâmes à Palerme que cin jours ; puis, par un grand détour, rega gnâmes Taormine que tous deux désirion revoir. Ai-je dit que le village est assez haw perché dans la montagne ; la gare est a' bord de la mer. La voiture qui nous condui sil à l'hôtel dut me ramener aussitôt vers I gare où j'allais réclamer nos malles m'étais mis debout dans la voiture pou causer avec le cocher. C'était un petit Sici lien de Gatane, beau comme un vers d Théocrite, éclatant, odorant, savoureu:

comme un fruit.

— Com'è bella la Signora ! dit-il d'un voix charmante en regardant s'éloigner Mar celine.

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