‹ L'immortalitéChapitre 12 sur 50 · GO · texte numérisé non relu

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divers degrés de connaissance, un seul et même Dieu. Cette conception, loin de nous accabler par sa sublimité, est la seule qui ne soit ni vague, ni ruineuse. Elle est le vrai fondement solide de la religion, que tout ce qui viendra à notre connaissance pourra développer, étendre, élargir, sans la déconcerter jamais.

Chacune des créatures des mondes est donc en communion avec; l'univers entier, qu'elle n'en perçoive, par l'infirmité de son organisation, que la partie la plus restreinte, ou, qu'au plus haut degré du développement et de la connaissance, elle embrasse l'univers dans chacun de ses êtres particuliers ainsi que dans leur ensemble.

Il est donc dans le vrai l'homme qui, dans sa science ou dans son amour, s'occupe uniquement d'une créature, car, quelque minime, quelque imparfaite qu'elle soit, elle est inépuisable en elle, puisqu'elle contient en germe toutes les perfections possibles de tous les êtres possibles avec une perfection principale qui croîtra toujours prédominante.

Il est donc dans le vrai, le philosophe, le politique ou l'historien qui ne s'occupe que des rapports des créatures entre elles, car la vérité de chaque créature est non-seulement en soi, mais hors d'elle, dans tout ce dont elle a besoin des autres, dans tout ce qui n'est pas die.

foi énergique de la France, cordial d'action, lien

de solidarité de toute entreprise, de tout labeur, faisceau de lumière des sciences spéciales, foyer d'universalité des synthèses, tous les travaux accomplis ou possibles, toutes les recherches particulières ou générales deviennent par toi un acte d'adoration dans notre universelle Église. Qu'importe qu'ils en aient eu ou qu'ils en aient plus ou moins conscience, les pionniers de la recherche, les martyrs de l'invention, les hommes de travail et d'action, les milliards d'ouvriers et de manœuvres de tous les arts et de toutes les industries? elle leur arrive, en fin de compte, la consécration religieuse de toutes leurs activités, de toutes leurs peines^ de toutes leurs sueurs, de tous leurs efforts.

Ha joie, mon assurance, car J'y puise, dès ce monde, ridée de mon infini, c'est d'affirmer que jamais je n'épuiserai mes rapports avec chaque créature, ni avec l'ensemble des créatures. Je puis le dire, mais pas assez le comprendre pour le faire passer dans les limites infimes de la vie. Qu'importe? j'enchante mon travail des puissances de mon activité indéfinie, j'ouvre à ma curiosité le champ d'une recherche sans mesure, et je charme mon ignorance de ce concert des harmonies de Tunivers que Dieu m'a déjà permis de concevoir et de pressentir dans mes rapports bornés avec quelques-unes de ses créatiu*es.

Pouvoir aimer, pouvoir rêver, pouvoir espérer

infiniment!— Mon imagination est à Taise^ ptiisqu-'il n'y a rien qu*elle ne puisse souhaiter que Dieu ne veuille accomplir dans mes vies futures...

Certes, il ne Taccomplira pas suivant mon désir actuel, mais il y a un principe sublime dans mon désir grossier qui s'épurera avec le changement de mes existences, et c'est là ce qui est indestructible et indéfiniment extensible. Il ne m'importe pas de retenir l'imperfection dès choses, mais leur perfectibilité. L une ne m'apporte que déception et douleur; l'autre, la vraie jouissance, parce qu'elle doit augmenter toujours.

Non, je ne conçois pas ce ciel grossier de retrouver les personnes que j'ai aimées à l'état imparfait où je les ai connues, et de recommencer, sans fin, le cercle des malentendus ou des choses vaines qui ont empoisonné ma vie sur terre, et voilé de tristesse mes plus chères affections.

Non, quand je dis, quand j'espère que le souvenir me sera rendu de toutes mes existences antérieures, ce n'est pas que je trouve plaisir à m'abreuver encore de mes amertumes, de mes chagrins, de mes misères et du spectacle de tout ce que j'ai vu souffrir aux autres.

Non, quand je conçois, comme mes pères, qu'il me sera accordé de pouvoir revenir dans un état correspondant à mes existences antérieures, pour mieux aimer, ou mieux comprendre, ou mieux faire ce qui est inhérent à ces existences, et que je n'ai pu, ni

assez aimer, ni assez comprendre, ni assez faire; ce n'est pas que je sois tenté de recommencer, dans l'état de mon intelligence actuelle, l'apprentissage pénible et, pour ainsi dire, stérile des sciences et des entreprises humaines qui n'apportent que doutes, qu'hypothèses, que déceptions, et de déchoir de la lumière aux ténèbres.

Non, quand j'admets la croyance magnanime de mes pères de pouvoir revenir à une existence antérieure, pour éclairer ceux qui ignorent, aider ceux qui souffrent ou sauver ceux qui se perdent, ce n'est pas que je ne sache qu'il y aura toujours des persécutions, des ingratitudes et des suppUces pour les grands cœurs qui se dévoueront, ou les esprits de lumière qui voudront éclairer les hommes.

Mais c'est que j'aurai acquis, quand nous nous retrouverons, moi et ceux avec qui j'aurai déjà vécu, la lumière sereine qui nous rendra les uns aux autres moins imparfaits et plus capables de réaliser entre nous cette société que nous avons rêvée sans l'atteindre.

C'est que j'aurai acquis, quand je recouvrerai le souvenir, la lumière sereine qui, dans mes amertumes, . verra mes expiations; dans mes chagrins, le travail de Dieu dans mon âme pour qu'elle s'ouvrît et devînt féconde; dans mes misères passées, la justification de mes richesses sans mesure; et dans les afflictions des autres, l'explication des desseins de Dieu qui, à travers

tant d'épreuves, leur aura fait conquérir leur félicité et parla leur aura assuré la mienne.

C'est que j'aurai acquis, si j'ai à revenir à des vies déjà traversées, la lumière supérieure qui supprimera les lenteurs de ma connaissance et de mon activité, impuissantes, dans mes conditions actuelles, et à comprendre et à accomplir les entreprises de Dieu*

Et si je reviens sur cette terre pour éclairer ceux qui ignorent, aider ceux qui souffrent, sauver ceux qui se perdent, c'est que j'aurai la lumière pour les convaincre, la parole pour les entraîner, l'acte pour les sauver et l'intrépidité qui me manque de me sacrifier, de souffrir et de mourir avec joie, par l'assurance parfaite qu'ont les héros et les martyrs.

Le principe de ma science et de mon amour, c'est le désir d'infini qui me possède et pourquoi j'ai besoin de chaque chose en particulier et de toute chose en général. Dans chaque chose, je crois tout apprendre, chaque être doit tout me donner. Ils me comprendront, ceux qui aiment, car c'est la vérité éternelle de l'amour, que celui qui aime demande l'infini à ce qu'il aime. Mais, douleur et vanité, quand l'amour se circonscrit dans ce moment borné, il brise ou exaspère. Que ceux qui aiment soient en sécurité et ne demandent point ce qui ne peut s'obtenir sur terre : tout leur sera rendu de la personne aimée, pour qu'ils l'aiment en proportion de leur faculté d'aimer; tout leur sera rendu, non plus seulement

par la mémoire de Famour passée mais dans la présence réelle. Ah! qu'ils renouvellent, les poètes, leur conception de Famour, jamais ils ne trouveront le fond des puissances d'aimer qu'entr'ouvre la croyance enFimmortalité; jamais ils n'imagineront une langue assez émue, assez heureuse, jamais une musique de Fâme assez pénétrée d'amour pour ce qu'apporte de pressentiments au cœur de Fhomme qui aime, la foi de l'immortelle vie.

Ne serait-ce que la pensée de prendre possession de l'univers à deux, de tout voir, de tout connaître, de tout réfléchir, de tout entreprendre, de tout accomplir, de tout aimer à deux. — Ainsi je m'explique les puissances insondables de Famour. Ses joies, que ne peut soutenir Fâme humaine, ce sont éclairs d'un plus grand et toujours plus grand amour.

Amour, tu es l'échelon sublime d'où mon âme, encore impuissante à de telles conceptions, peut se confondre aux vertiges de son voyage pendant l'éternité, à travers l'univers infini, en société avec les créatures qui, chacune, et plusieurs, et toutes à la fois, lui feront voir, connaître, réfléchir, pratiquer, ahner Dieu, comme chacune d'elles, comme plusieurs et comme toutes à la fois, le voient, le connaissent, le réfléchissent, le pratiquent et l'aiment sous ses aspects et dans ses énergies infiniment distincts!

Du moment que la créature arrive à Fétat d'homme,

elle sent sa conscience et plus Jamais elle ne la perd. Principe de toute éducation volontaire, de toute réforme, de tout progrès de la personnalité.

Être indéfiniment perfectible dans un univers en mouvement qui ne change que pour s'améliorer et se perfectionner sans cesse, j'ai toute sécurité. Que J'avance, Je marche de concert avec ce qui Jamais ne s'arrête. Mais Je puis me reposer aussi. Ah! bonheur de savourer et de retenir enfin ce qui passe, ne fût-ce que par la pensée, sans impatience ni angoisse. Qu'importe le temps! puisque J'ai l'éternité pour aller au delà. En vérité. Je ne me sens plus au fond aucune raison d*impatience, comme si rien pouvait me manquer. La paix que tant d'âmes inquiètes cherchèrent en vain dans le renoncement, l'oubli, l'anéantissement. Je la trouve dans la certitude que mon activité et mon amour augmenteront toujours. Le principe de mon progrès se perdra-t-il Jamais? N'est-ce pas l'infini qui m'attire partout, en tout, et que je ne pourrai Jamais assez percevoir? Mon aiguillon, n'estce pas la douleur, la souffrance, même dans une félicité relative, de rester à une réalité encore imparfaite, lorsque mon aspiration est et sera toujours au delà? Aurais-Je cherché ces vérités, si je n'avais eu à charmer ma douleur et ma misère présente?

J'ai donc enfin trouvé mon Église, et je me mets en communion avec l'univers, quand je dis du fond d^ mon angoisse ;

De tout ce que j'ai aimé, de tout ce que j'ai connu, de tout ce que j'ai commencé, tout me sera rendu pour l'aimer, le connaître, le parfaire par une plus ample faculté de connaître, d'aimer, de faire.

De tout ce que je n'ai pu connaître, ni aimer, ni faire, tout me sera donné, et alors je saurai mieux le connaître, l'aimer, le faire que dans mon imperfection antérieure.

Parqué par la nécessité sur un petit point de l'espace, mon désir, avant de quitter cette terre, eût été de la parcourir, de l'habiter, de la connaître en tous sens, dans ses moindres recoins comme dans sa plus vaste étendue.

Quelle instruction j'ai entrevue de ressusciter les sociétés passées dans les lieux où elles laissèrent leurs traces et leurs monuments ! Religion du souvenir, histoire des diversités de Thumanité identique, que j'aurais voulu l'étudier là où les hommes, mes frères, ont vécu, dans les lieux toujours pleins de leur souffle et de leur empreinte !

Quand je voyageai, j'emplissais mon regard avec une curiosité infinie. Je n'avais pas assez de toutes mes puissances pour embrasser et boire des yeux et de l'âme cette diversité inépuisable de l'univers. A une figure au passage, à une trace vive de Thomme, œuvre ou monument, à un arbre de la route, à une fleur du sentier, à un nouvel horizon, fleuve, montagne, nuage du ciel, je sentais comme un infini qui

avait tout à m'apprendre; mais emporté, sans m'arrêter jamais, je tenais au moins à en réfléchir l'image en moi pour qu'il en devînt ce qu'il plairait à Dieu, bien sûr, en mon instinct, qu'il ne m'avait donné cette avidité de percevoir que pour m'en faire retenir l'impression à mon insu, et me permettre d'y revenir et de la compléter sans fin.

Que je regrettai souvent d'être inhabile aux arts par lesquels une âme exprime à la fois et l'infini de l'univers et l'infini d'elle-même !

peinture, 'que je portai envie à celui qui peut par ton art surprendre et fixer, dans l'insaisissable de la vie, le mystère des formes, et représenter une âme infinie, dans l'inépuisable variété de ses expressions !

musique, que j'ai envié de scruter seul, dans le recueillement de la prière, le mystère de l'inspiration des maîtres! Quelle société j'ai rêvée entre mes amis et moi, de chanter ensemble les épanchements de ces hommes de génie, et de communier dans ces saintes agapes du Verbe humain! — Maîtres! vous m'avez fait comprendre im des plus vifs bonheurs! Rien que de vous entendre, vous m'avez fait pressentir une amitié supérieure dont nous avons déjà entre nous les commencements.

Je parle de la peinture et de la musique, mais ce sont tous les arts de l'homme, toutes les sciences que j'aurais besoin d'avoir, car ce n'est pas trop de toutes les manifestations individuelles et collectives

de rinlelligence humaine, de toutes les. curiosités dft la nature, de toutes les formes et de toutes les propriétés de la substance, de tous les phénomènes de la vie universelle perceptibles sur cette terre, pourétancher ma soif de connaître, et m'instmire aux problèmes des sociétés humaines.

Car, ô douleur, ô remords, ô angoisses pires que les autres! toute dfette vie je suis resté comme étranger aux hommes, je ne puis rien pour eux, je les vois passer, souffrir et se méconnaître, et je vis près d'eux stérile, fermé, égoïste par lâcheté, par malentendu ou par infirmité de nature. Bénis sont ceux qui se dévouent, qui souffrent, qui travaillent, ou qui meurent, donnant tout à la société sans s'appartenir jamais, car ils acquittent le prix de cette vie et ils se désoppressent le cœur pour leurs vies futures!

Que cette vie m'est donc insuffisante ! Au peu que j'ai entrevu de la nature, des sciences, des arts et des sociétés, j'ai senti toujours monter en moi un désir inextinguible d'infini. Enchaîné par la nécessité, distrait par l'instabilité de mes impressions, borné d'intelligence, j'ai cherché, j'ai aspiré à trouver quelque repos, quelque explication de ne pas pouvoir assez comprendre, car ce que j'ai éprouvé de bonheur était moins dans la jouissance présente, que dans ce qu'elle me faisait pressentir.

Maintenant qu'elle me vient, cette réponse, j'affirme la vanité qu'il y a de circonscrire une âme infinie et

immortelle dans le temps borné qu'elle passe sur terre, et dans ce corps périssable qui n'a que des limites; la fausseté qu'il y a de considérer l'humanité individuelle ou collective du point de vue de cette vie unique.

Il est temps enfin, après tant de séparations, de pertes, de ruines et de catastrophes qui contredisent pour chacun de nous les arrangements et les espérances limités à cette terre, de faire parler la vérité des choses, et d'ouvrir à notre cœur oppressé les libres espaces d'un avenir sans limite où nous pourrons tout retrouver, tout réparer et sûrement reconstruire.

La vie présente n'est que calamité, si elle n'est point un moment partiel de notre immortelle vie, la science ne serait que folie, l'amour déception, la religion duperie, la société un instinct absurde qui ferait entreprendre tant de choses vaines en vue de l'anéantissement.

Que les hommes qui vivent autour de moi prennent cette vie bien autrement au sérieux! et qu'à les voir travailler, souffrir, s'agiter, c'est un blasphème insensé, contre toute évidence, de supposer qu'au bout de ces activités, de ces passions et de ces douleurs, il y ait pour solution le néant !

Certes, nous n'avons de rien une réalité suffisante, mais à y bien regarder, comme arrhes de conviction, nous avons les éléments de cette réalité, qui doit de plus en plus nous satisfaire, et pour instrument infaillible, le désir qui la fera. Oui, à tout prendre, mon

désir énergique^ c'est là encore la plus solide asstt-* rance de mon inunortalité ! J'en sais assez pour Touloir savoir plus, j'aime assez pour vouloir plus ahner, j'ai déjà vécu assez pour vouloir plus vivre et toujours agir plus. Tout inhabile et limité que je suis, je me sens si avide qu'il n'y a pour moi de possible que Yinfini. Ce que ce mot veut dire, je ne puis l'exprimer dans ma langue actuelle, mais j'en appelle à la cause qui m'a créé, qui me crée incessamment, et qui seule peut répondre à ce que dit le soulèvement de mon cœur, désir d'infini qui me possède et qui possède toutes les créatures.

Voilà l'Église, voilà l'association, voilà le lien, ou pour mieux dire, la religion qui rassemble toutes les créatures de l'univers. Elle est entre les choses vi-^ sibles comme les invisibles, entre les réalités présentes comme les réalités à naître ou à découvrir, elle est entre le passé de l'homme, son présent et son avenir. Conforme à tout état particulier de la créature comme de toute société, aussi bornée, aussi multipliée qu'elle soit, notre Église est dans Tàme individuelle, comme entre deux personnes et plusieurs, comme entre toutes les créatures de Tunivers.

Et nous dirons à l'homme d'aujourd'hui, martyr de l'isolement : Non, tu n'es pas seul. Si tu n'as pas la communion avouée, publique, dans la société où tu vis, c'est un malentendu ; tu es en communion ma-'

nifeste afvec tout ce qui yit dans Tunivers, tu es en solidarité avec l'universelle nature dans tout ce que tu peux percevoir et comprendre, comme dans tout ce que tu ne peux ni percevoir ni comprendre. Par delà ton horizon borné, emprisonné que tu es dans un corps, tu es à l'univers comme la partie au tout, indissoluble comme lui, étemel comme lui, infini comme lui; et, s'il n'est aucun atome de matière qui puisse se perdre ou se détruire, tu dois conclure que ta conscience est aussi inamissible que cette poudre de ton corps, instrument temporaire dé tes organes.

Pendant ce temps de transition, à la fin des vieux cultes, s'il en est, comme moi, à qui ils ne suffisent plus et qui veulent croire, aimer, connaître, agir au delà, ils peuvent rester seuls et libres dans leur conscience sans transaction menteuse; car, en dehors de toute religion publique, ils se sentiront en communion par delà la lettre morte avec toute créature, avec le genre humain, avec toutes les créatures des mondes.

Malgré tout, ce n'en reste pas moins une vive souffrance de n'avoir pas entre nous de communion avouée et visible.

Eh bien ! non, il n'y a pas à regretter qu'elle ne soit point encore essayée, avant qu'on ait découvert ses fondements solides et irréfragables, car nous en avons assez de l'oppression des reUgions tyranniques, de l'intolérance, de la mesquinerie des sectes, des ruines et des décombres des systèmes!

Non, à défaut d'un libre accord dans les termes d'une communion qui embrasse Tunivers et qui ne laisse rien en dehors, il est préférable pour Thomme émancipé des vieilles croyances de rester seul, plutôt que de transiger avec ce qu'il ne croit plus, ou d'accepter moins qu'il ne peut croire, c'est-à-dire de tuer ou de mutiler son âme, sauf à n'en pas guérir dans cette vie. — L'isolement, c'est l'illusion. — Que chacun de nous ouvre les yeux, il se sentira dès la terre toucher à l'univers par tous les points de son être, comme im vase encore trop étroit qui doit indéfiniment s'étendre pour tout recevoir et tout contenir; et s'il ne veut pas être d'accord avec moi sur le mot, il est en possession de la réalité de ce que j'exprime et de ce qu'il conteste.

Mais que serait-ce/si cette foi que j'affirme dans ma solitude venait vous toucher, mon frère, si de vousmême vous me disiez que vous êtes en communion avec moi, et si, reprenant tout ce que vous pouvez concevoir et exprimer de l'univers, vous renouveliez librement ce que je viens de dire en le complétant, en y ajoutant comme vous pouvez seul le faire !

Que serait-ce, si d'autres venaient renouveler ces problèmes et leurs solutions par leurs libres affirmations et si, d'un simple examen de conscience ou d'une conversation entre vous et moi, ce devenait des actes de foi dans toutes les manifestations diverses d'une société à plusieurs !

Que serait-ce, Dieu bon ! si la France se retrouvant, peu à peu, dans le Verbe de ses pères, l'élaborait avec son esprit si clair, dans la combinaison des éléments multiples qu'elle a reçus du monde, et que la foi de l'immortelle vie reçût sa diffusion par ses grands écrivains, ses artistes et ses ouvriers de tous les arts !

Alors elle serait vraiment la réconciliation entre les nations, car son premier dogme est d'affirmer toutes les diversités; de sanctifier ce qui distingue l'individu, comme la nation, comme la race ; de reconnaître les assises saintes des nationalités, et loin de les supprimer, d'en vouloir le développement pour les progrès ultérieurs de l'humanité, ouvrant leurs barrières qui empêchent les hommes de se reconnaître identiques, de s'enrichir de leurs diflférences et de s'aimer en Dieu, source unique de toutes les variétés de génie, de lumière et d'activité entre les hommes.

Et ainsi cette croyance, qui embrasse toute vie, se répandrait successivement sur toute la terre, la renouvelant d'une humanité qui aurait plus conscience, et qui, se sentant en sécurité en Dieu, travaillerait, de concert avec la nature si docile, si féconde pour les hommes qui la scrutent et l'exploitent en commun, à commencer, dès cette vie, une société qui se perpétuerait à travers tous les mondes.

Certes, c'est là au fond ce qui se passe;; mais» de même que ce qui distingue Vhomme de la brute, c'est la conscience, de même ce qui distinguera l'huma-

nité nouvelle dés figes passés et du temps présent^ c'est une plus grande conscience.

Voilà toute la différence^ car^ j'ai hfite de le déclarer et de retirer aux hommes trop préyenus ou trop asservis pour redevenir sincères, la pierre de scandale dont ils voudraient nous accabler dans notre libre recherche : La foi que j'affirme n'est pas nouvelle. — Ce ne sont point des hommes qui furent parqués dans un petit coin de File de Bretagne, ce ne sont point des bardes qui l'ont fondée à eux seuls, et qui, à l'exclusion de tous autres, ont découvert ces vérités; — elles existent de toute éternité, elles sont affirmées implicitement par toutes les religions, par toutes les civilisations, par tous les peuples comme par toutes les créatures.

La France, dans sa tradition, avec le caractère de sociabilité qui là distingue, n'a fait que dégager plus nettement et développer plus passionnément la croyance à l'immortalité.

La forme seule sous laquelle cette croyance est présentée ici est nouvelle. Je ne l'expose que comme le balbutiement d'une créature imparfaite qui, sentant en soi un esprit immortel, s'essaye et cherche une langue pour son âme infinie.

C'est pour vous entendre, ami, que j'ai écrit, car vous pouvez m'instaruire comme je ne le pourrai jamais seul ; c'est pour solliciter votre âme dans ses profondeurs mystérieuses que j'ai surmonté la peine

de parler seul, loin de vous; c'est parce que je suis avide d'entendre, d'écouter et de m'instruire de ceux qui me liront, que je publie ce commentaire que j'ai fait pour moi seul, en mon nom seul, dans la pensée de ceux qui me sont le plus chers.

En effet, dans cette recherche, je n'ai songé qu'à ceux que j'ai aimés et que j'ai le plus connus, dont j'ai pu apprécier au vrai Fâme sans fond. Ils m'ont montré l'excellence de Dieu dans l'homme; ils furent mes inspirateurs, mes soutiens, mes guides; ils sont pour moi les témoins et les garants de ces vérités de l'immortalité.

Avec une sécurité parfaite, ami, je termine ou plutôt j'interromps cet entretien, car tout ce que j'ai aimé, pressenti, voulu, entrepris, espéré, a reçu désormais sa justification, sa promesse, son avenir de certitude. Oui, j'ai à cœur de le dire, car je ne l'ai pas encore assez exprimé, tout ce qui fait battre le cœur de l'homme, tout ce qui soulève sa poitrine, tout ce qui anime son regard, tout ce qui redresse son front courbé par le doute, tout ce qui le relève de l'affliction et de la misère, tout ce qui sur la terre lui révèle le ciel et lui affirme Dieu, tout ce qui est grand, beau, bon, fécond, sublime, dans l'amour, dans l'amitié, dans la famille, dans la société, dans la patrie, dans l'humanité, dans la nature, dans notre conscience, tout cela a maintenant plus que jamais sa raison d'être, sa consécration religieuse et ses voies tracées de ce

monde vers un avenir infini. Dans la foi de Fimmortelle vie, je me trouve d'accord avec moi-même, comme avec tout ce que je sais du genre humain, mais avec les meilleurs moments de moi-même et des autres hommes. Tout ce que j'ai reçu d'instruction, tout ce qu'on m'a donné d'affection, tout ce que j'ai senti, éprouvé, pratiqué, se réjouit dans cette foi d'espérance et d'immortalité. Tout ce que j'ai aimé et perdu, tout ce que le temps a trompé dans mes projets d'affection et de bonheur, s'en est allé, non dans le néant de l'irréparable, mais dans l'abîme de l'espérance, au sein d'un Dieu bon qui me le tient en réserve pour être continué, poursuivi, accompli et ne jamais périr.

En vénié, je me trouve, en terminant, le cœur plein comme je ne l'ai jamais eu. Je suis avide d'apprendre tout et partout et de tout, et je sais de nos pères qu'on n'apprend qu'en faisant, si énergique est notre croyance ! Il me semble que mes yeux s'ouvrent, que je vais tout voir comme je n'ai i.?« vu encore, que je réfléchirai comme je n'ai pas pu tncore comprendre, que j'ai à me souvenir comme je n'ai pu avoir, pour me préparer à mieux ravoir. Plus sensible, plus impressionnable, plus avide, plus réceptif ^ue jamais, au fond je n'ai point de peur et j'accepte ave» intrépidité toute expérience, car, je me sens immortel, dans un univers qui m'est donné à jamais comme le gain de ma conscience, entre les mains d'un Dieu qui me pénètre de sa grandeur et de sa bonté infinie — ^par mes sens trop

bornés et trop grossiers encore pour le percevoir suffisamment, — mais je sais que le prix de ma vie sera de •mériter qu'ils croissent et s'étendent dans mes vies futures pour le mieux connaître, le plus aimer et le plus pratiquer.

Donc je suis prêt, comme dit le poëte, à mettre à la mer; mais sans impatience ni aveuglement: car du peu que j'ai vécu, j'ai acquis l'expérience que, dans quelque situation où l'homme se trouve, il est l'ouvrier énergique de sa félicité, celui qui désire et qui, ne pouvant posséder, suit sans relâche et sans murmure la voie laborieuse de son devoir, avec l'assurance intérieure que son désir sera accompli plus qu'il ne peut désirer, mieux qu'il ne sait désirer.

Et, s'il faut résumer d'un mot ma foi, je flirai : Oui l'homme n'est entouré que de mystères et il est mystère lui-même; mais, au fond de tout, c'est un bon mystère.

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