LES TROIS AVIDES
a La poésie se meurt^ dit-on.
a Non, la vieille poésie est morte. Cette lyre grinçante avait trois cordes.
« Cette lyre a chanté la jouissance. Aujourd'hui Tantale blasé déclare que le fruit mythologique vers lequel, pendant tant de siècles, il tendit la main, n'apaiserait pas sa faim, et que Teau vive, que pendant tant de siècles sa lèvre aride poursuivit, n'étancherait pas sa soif. Faute de mieux. Tantale joue à la Bourse.. .
a Cette lyre a chanté l'amour. Aujourd'hui don Juan déchire son interminable liste. Il nie les femmes, ne cherche plus. Il ne fait plus Famour ; il prend l'amour tout fait.
xo
a Cette lyre a chanté la connaissance. Mais Faust a renoncé à Tinfini métaphysique pour la chimie industrielle, et à la géométrie pure pour le pris de revient de la fabrique. Il ne prétend plus découvrir les lois des êtres, mais les rapports des phénomènes. Il n'induit plus, il constate. 11 ne fait plus des théories, mais des collections. Il n'a plus d'autre critérium que le scalpel ou le creuset, a Jq touche, donc je suis. »
a Tantale, don Juan, Faust, vous périssez justement.
a Vous avez voulu changer les lois de la nature. Ce monde était construit pour l'espérance, vous avez voulu le rebâtir pour la jouissance. Certes il vous avait été donné de belles arrhes de la vie infinie; mais vous avez tout infecté.
a Vous, Tantale, vous vous ruea dans la ruche laborieusement élevée par tant de générations. Frelon de la ruche, vous vous gorgez misérablement et ne songez qu'à aiguiser votre appétit insatiable.
a Vous, don Juan, vous aspirez, vous épuisez dans un baiser tout ce qu'il y a d'attente dans le cœur d'une femme. Au moment où, par un lâche mensonge, vous avez éveillé en elle une espérance infinie, au moment où elle s'attache à vos vêtements et vous dit: Je t'aime! vous prenez votre chapeau et vous vous en allez ailleurs. Vous êtes le vampire qui se glisse flatteusement , s'enroule autour d'un corps vivant, en suce la vie, laisse les veines glacées, et se nourrit de la rnori*
« Vous enfin^ Faust, vous étendez les mains et croyez toucher les bornes de l'univers. Vous vous fabriquez je ne sais quel microcosme étriqué et ridicule, dont vous tenez les rouages dans votre main, et que vous montez et démontez comme votre montre.
« Tous les trois, vous êtes des égoïstes, vous êtes des impatients.
a n faudrait travailler, se préparer, se confier et attendre, et vous ne voulez que jouir. »
— ii2 —
Page 48.
Aimer, agir, apprendre, c'est la solution du problème.
Nous ne sommes pas nés pour savoir, mais pour nous mettre en état de savoir. Il ne nous est pas donné de retenir la félicité de l'amour quand il nous vient, mais de mériter, dans Famour même, un plus grand amour.
Cette vie mûrit une semence qui trouvera bien où germer.
Page 58, La foi de Vimmortalité ne s'étourdit point par le plaisir, comme Vépicurisme... De plus que le christianisme, elle attribue la cause et la fin de l'expiation à la liberté de Vhomme.
« Notre paradis n'est ni celui des jouisseurs, ni celui des ascètes.
a Ils cherchent de l'œil lâchement le port. Nous, nous demandons la mer immense.
« Contre le travail, il leur faut un asile. Aux jotitV seurs, l'irresponsabilité du néant, aux ascètes le sein de Dieu; aux uns et aux autres l'absorption et la perte d'eux-mêmes.— Nous ne faisons pas de nous-mêmes ce mépris. Nous, inmr qui le travail paye le travail, pour qui la vie est le salaire de la vie, nous voulons vivre. »
Page 64.
Pouvoir aimer, pouvoir rêver y pouvoir espérer infiniment/
Il n'y a pas de désir en Thomme qui ne doive se satisfaire.
Mais rien ne se fait suivant notre vue mortelle et nos sens bornés.
Élevons donc bien haut nos cœurs et nos pensées; nous ne monterons jamais jusqu'où Dieu veut nous conduire.
Page 65.
Les joies de Vamour, que ne peut soutenir Vâme humainey ce sont éclairs d'un plus grand et lotijours plus grand amour.