CONCORDANCES ORIENTALES
On ne peut sentir une vérité en soi sans vouloir la scruter sous toutes ses faces. La foi qui nous ouvre l'avenir doit aussi éclairer nos antiquités. Cet essai serait trop incomplet s*il ne recherchait dans les origines de la race celtique les premières affirmations de la foi de la France.
De toutes les rehgions orientales, la plus parlante à notre civilisation moderne, celle où Ton sent le mieux, en concordance avec l'esprit de la Révolution française, un niome génie évocateur, c'est l'antique religion mazdéenne dont Zoroastre fut le législateur.
Même loyauté, même pureté, même élan pour le triomphe du juste, même prin/^ipe d'activité indivi-
duelle et sociale^ même solidarité féconde de l'homme avec la nature^ même consécration du travail, même évocation de toutes les énergies productrices, culture de la terre, industrie, sciences, inventions, — même notion de l'égalité entre toutes les créatures, même religion de la conscience.
Et en rapport intime avec des côtés de Fâme celtique qui se réveillent aujourd'hui, si longtemps opprimés par le matérialisme romain : même croyance efficace au bien, même espérance indéfectible, même assurance de l'immortalité, même foyer commim de perfectibilité incessante, indéfinie.
Que d'autres s'arrêtent devant les différences des temps, des contrées et des milieux, pour moi, je le confesse, toutes les dissemblances extérieures sont secondaires là où mon âme se retrouve. Il est une chose au-dessus de toute hypothèse et de tout système, c'est l'identité du moi qui parle à travers les âges dans des honmies ou dans des peuples.
Depuis longtemps ces analogies profondes s'étaient emparées de ma pensée sans que je pusse ni les définir, ni les expUquer. Indiquées par M. Quinet* et par M. J. Reynaud •, elles éclatent devant les travaux
* « Je prétends qu'il n'est point aujourd'hui d'idées plus vivantes dans la tradition du genre humain. » (La religion des Perses^ Génie des religiom, p. 240, édition des œuvres corn* plètes, 1857.)
• Article Zoroastre dans V Encyclopédie nouvelle. Voir passim et surtout à la conclusion*
récents de TAlIemagne *. Une érudition des textes, chaque jour plus exacte et plus savante, justifie mes pressentiments intérieurs.
Pour ne pas parsdtre suspect d'imagination dans l'interprétation d'antiquités si peu connues de la plupart des lecteurs, je m'abstiendrai de parler moimême; je ne ferai que rapprocher des citations de livres et d'articles pour la plupart récents, tous écrits à un point de vue différent du mien. L'identité de caractère entre le génie celtique et le génie mazdéen est un fait trop important dans ses conséquences actuelles, pour ne pas laisser parler d'elle-même la vérité des choses.
1 Résumés par M. Michel Nicolas dans la Revue germanique, août et octobre 4859.
Je n'insiste pas sur Torigine des Celtes-Gâls et des Celtes- Kymris : avant leur émigration en Occident, peuples voisins, dans l'Asie, des anciens Persans, — voisinage et fraternité de race qui expliquent, dit M. Gatien-Arnoult, outre les ressemblances qui se trouvent entre les langues des deux peuples, comment la constitution du sacerdoce chez les Celtes et le système de leurs pensées était semblable au sacerdoce et aux pensées de ces régions orientales d'où ils étaient originaires.
Je renvoie au livre de M. Catien- Arnoult, sur V Origine des Celtes, sur leurs émigrations en Occident; à l'histoire de M. Henri Martin sur la Constitution du druidisme en Gaule.
J'entre de suite dans l'examen de ces analogies entre les Mazdéens et les Celtes.
Rien ne respire mieux la haute antiquité à laquelle se rattache Zoroastre que son institution théologique de rat^riculture^ « Le fondateur du Mazdéisme, dit
i J. Revnaud.
M. Michel Nicolas, ne paraît pas avoir d'autre but que d'attacher le peuple aux travaux des champs, et de faire régner avec les mœurs simples et paisibles, inséparables de Fagriculture, le culte d'un Dieu de pureté morale.
« Parmi les hommes les plus agréables aux yeux d'Ormuzd, l'homme samt qui pratique le culte pieux tient la première place .
« Créateur des mondes doués de corps, ô pur, qui estce qui, en second lieu, t'est le plus agréable sur la terre ? lit-dessus Ormuzd répondit : C'est un saint homme qui s'y est construit une habitation dans laquelle il entretient le feu, du bétail, sa femme, ses enfants et de bons troupeaux, une habitation dans laquelle il y a abondance de bétail, abondance de probité, abondance de fouiTages, de chiens, de femmes, déjeunes gens, de feu, de tout ce qui appartient à une bonne vie. — Créateur des mondes doués de corps, ô pur, qu'est-ce qui, en troisième lieu, t'est le plus agréable sur la terre ? Là-dessus, Ormuzd répondit : C'est, ô saint Zoroastre, l'endroit où la culture fait produire du blé, des pâturages et des arbres portant des fruits bons à manger, où l'on arrose un terrain aride ou bien où l'on dessèche une contrée humide. »
Je réunis les deux versions de M. Michel Nicolas et de M. Jean Reynaud, là où les citations se complètent :
« Juste juge du monde, toi qui es la piureté même, quelle est la terre la plus excellente, celle qui marque à l'homme sa satisfaction en le favorisant de ses dons? Ormuzd répondit i C'est celle que l'on unit bien, ô saint Zoroastre ! et dans laquelle on plante des grains, des herbes, des arbres, et surtout des arbres fruitiers, celle à laquelle on
donne de l'eau quand elle n'en a pas, ou que Ton dessèche quand elle en a trop. Il ne faut pas attendre trop longtemps à rendre cette terre fertile. On doit la labourer avec soin, y planter la semence pure. Tout y avancera bien; elle portera à la fin son fruit; elle sera en bon état. Si Fon a soin^ ô saint Zoroastre ! de remuer cette terre de gauche à droite^ de droite à gauche, elle portera abondance de toutes choses. Gomme un homme serre tendrement son ami lorsqu'il le voit^ comme les enfants sont le fruit des embrassements qui se font sur le lit revêtu d'un tapis^ cette terre portera de même toute sorte de fruits, cette terre, ô saint Zoroastre ! que l'on aura eu soin de remuer de droite à gauche, de gauche à droite.
« A celui, ô saint Zoroastre, qui cultive la terre de gauche à droite et de droite à gauche, à celui-là la terre dit : Homme, qui m'as cultivée de gauche à droite et de droite à gauche, je veux toujours être fertile. Je veux toujours te fournir une abondante nourriture avec le fruit des champs. A celui, ô saint Zoroastre, qui ne cultive pas la terre de gauéhe à droite et de droite à gauche, à celui-là la terre dit : Homme, qui ne m'as pas cultivée de gauche à droite et de droite à gauche, tu iras toujours d'une porte à l'autre, mendiant ta nourriture. »
a Juste juge du monde, toi qui es la pureté même, quel est le point le plus pur de la loi des Mazdéens? Ormuzd répondit : C'est de semer sur la terre de forts grains, ô saint Zoroastre ! Celui qui sème des grains, et le fait avec pureté^ remplit toute l'étendue de la loi des Mazdéens. Celui qui entretient ainsi cette loi des Mazdéens est aussi grand devant moi que s'il avait donné l'être à cent créatures, à mille productions, ou célébré. dix mille sacrifices. Quand les champs produisent des fruits, alors les Daévas sifflent; quand les rejetons des plantes poussent, alors les Daévas
toussent ; quand le chaume s'élève^ alors les Daévas pleurent ; quand il y a des épis presses, alors les Daévas prennent la fuite. C'est dans les maisons où se trouvent les épis que les Daévas sont le plus battus. — Aloi's on lira la parole sacrée avec plus d'attention. Si Pon ne mange rien, on sera sans force, et Ton ne pourra faire d'œuvres pures. Il n'y aura ni forts laboureurs, ni enfants robustes, si Ton est réduit à désirer la nourriture. Le monde tel qu'il existe ne vit que par la nourriture. »
Quel homme passiomié pour la culture de la terre, et le nombre en augmente chaque jour, ne se sent pénétré par ces primitives paroles!
D'instinct la culture de la terre a toujours été pour moi œuvre religieuse. C'était son principal attrait.
Du jour où j'ai su que dans l'antique loi des Perses la culture de la terre était œuvre sainte, je l'ai reconnue pour ma loi *.
Ici l'âme même répond pour les textes qui font défaut.
Nous ne savons rien de l'agriculture chez les Celtes- Gâls et chez les Celtes-Kymris. Nos pères qui n'écrivaient pas ne nous ont transmis aucun hymne.
M. Gatien-Arnoult dit seulement, en parlant des plus
' Avec queUe émotion profonde Schiller a étendu le sentiment ^e cette œuvre religieuse à Tespérance de Timmortalité : « Au ■ sein ténébreux de la terre sa«rée nous confions Tœuvre de nos « mains. — Le laboureur lui confie sa semence, et il espère qu'elle * gennera, qu'elle viendra à bien, au gré du ciel. Plus précieuse << encore est la semence que nous cachons, éplorés, dans le sein « de la terre, espérant que du fond des cercueils elle renaîtra et « fleurira à une vie plus belle. »
anciens Gaulois : « L'agriculture était pratiquée dans la Gaule dès la plus haute antiquité. »— « Ils ont apporté d'Asie, selon toute apparence, le froment et le seigle, et c'est à eux que l'Europe doit ceâ deux céréales. — Plus tard, la charrue à roues, le crible à crin, remploi de la marne comme engrais sont des inventions gauloises. » (Henri Martin.)
t( La pureté est, après la naissance, ce qu*il y a de meilleur pour l'homme, » dit la loi mazdéenne.
c( Penser le bien, parler selon le bien, faire le bien, telle est la principale prescription qu'Ormuzd ordonna à Zoroastre de transmettre à ses disciples* » (Yacna.)
Je ne relèverai pas ce que cette bénédiction de naître exprime de profondément identique entre les Celtes et les Mazdéens, mais je ne puis ne point remarquer qu'il y a comme un type des formules des Triades dans ces trois préceptes de VAvesta, base de l'enseignement religieux des Parses : homutéj hoakhté et vurusté, c'est-à-dire : pureté de paroles, pureté d'action et pureté de pensées.
« Êtrepur pour être fort, être fortpour être fécond, c*est tout le sens de cette loi, l'une des plus humaines, des plus harmoniques, que Dieu ait données aux hommes, » a dit M. Michelett
J'ajouterai : quel Celte ne sent frémir en soi comme une voix du sang dans cette doctrine de Tactivité énergique de l'homme vers le bien, en lui-même et dans la nature !
« n n'est point de religion qui r^tève plus fortement l'énergie morale. Elle donne une si grande importance à la vie active, qu'elle déclare un mal le sommeil, qui est la suspension de l'activité consciente. Comme la mort, le sommeil est l'œuvre d'Ahriman; Ormuzd ne le connaît pas; il veille sans cesse. C'est pendant que l'activité de l'homme repose, que les esprits de ténèbres exercent le plus facilement sur lui leur détestable influence. Aussi YAvesta dit nettement : a Un long sommeil, ô homme, ne te convient c( pas. » Veiller, et surtout veiller en priant, est une œuvre méritoire. Le prêtre doit se lever à minuit, le reste des Mazdéens au chant du coq. Cet utile animal a été créé par Ormuzd pour réveiller ses fidèles serviteurs, et les rappeler au sentiment de leurs devoirs. Tous les matins il chante : « Lève-toi, il fait jour*. »
Selon le Vendidad il existe un coq céleste qui, à l'approche du jour, entonne un hymne, et à la voix duquel répondent aussitôt les coqs de la terre en appelant les hommes à la prière et au travail.
c< La vertu, dit YAvesta, est le seul bonheur réel en * Michel Nicolas.
ce monde : les sacrifices les plus agréables à Dieu sont les bonnes actions et les bonnes intentions; le meilleur tribunal est une bonne conscience; la sincérité est la base de la perfection, et le mensonge im vice odieux; le trav^ tfest jamais stérile. Une pratique constante de l'hospitalité et de la charité est un des premiers devoirs de l'homme.
« Faites le bien, soyez savant, vrai dans vos paroles, grand dans vos actions, plein d'intelligence ! »
Ces préceptes de morale humaine ne semblent qu'une paraphrase des formules malheureusement si succinctes des Triades galloises. Les deux morales sont identiques: même notion de la conscience, même consécration du travail et de l'activité humaine, même esprit d'humanité*.
Pour retrouver dans l'antiquité le fondement de la morale nouvelle, nous nous croyions réduits à quelques sentences, rares débris de nos pères exterminés, conservées par des hommes sans nom, et voilà que pour nouç justifier s'exhument du haut Orient les livres sacrés d'un peuple frère.
Si, sortant de ces généraUtés de la morale, nous
1 Un auteur ancien, Diogène Laerte, nous a transmis un des tercets de la sagesse gauloise : « Les trois principes de la vertu : adorer les dieux; ne pas faire du mal aux hommes; cultiver en SOI la force. »
abordons ce qui caractérise le plus essentiellement le génie celtique dans les Triades galloises, la conception de Tatoen, l'affirmation d'une individualité et d'une personnalité parfaitement distincte dans chaque être, dont la destinée est de croître, de se développer et de s'améliorer indéfiniment, nous trouvons une conception analogue dans la religion mazdéenne, celle des Ferouer s.
« On entend par Ferouers, dit M. Spiegel, les âmes des morts aussi bien que celles des hommes encore à naître, âmes qui ont été créées par Dieu dès l'origine des choses et descendent ensuite sur la terre. Elles retournent ensuite à Ormuzd^ et se tenant devant son trône, elles intercèdent auprès de lui pour les hommes. »
Ce sont les Ferouers qui viennent au-devant des âmes des justes et les initient à leurs nouvelles destinées*.
Cette définition où chaque mot exprime et développe la conception de Yawen est pourtant incomplète. Chaque être a son Ferouer, toutes les créatures pures, animées ou inanimées, qu'elles soient encore dans l'animalité comme la vache, ou que, comme Ormuzd, le ministre du très-haut, elles s'élèvent jusqu'à être le médiateur tout-puissant entre Dieu et l'univers. Les Ferouers sont les types idéaux de tous les êtres purs '•
1 Menant, Zoroastre, — * Michel Nicolas.
((Les Feroiiers, dit M. Reynaud, en zend fravachi, de fra au-dessus, et vach, croître et vivre, sont les formes pures des choses, le nom réel des choses, c'est-àdire les êtres tels qu'ils sont compris dans la pensée de Dieu . k défaut d'une Juste définition métaphysique *, la théologie de Zoroastre a donné un corps angélique à ces pensées de Dieu. Ainsi toute créature a dans le ciel sa correspondance immortelle. Plus l'homme a été grand et juste, plus son Ferouer est puissant. »
C'est là le sens de cette prière sublime attribuée à Zoroastre, prière de tous les hommes, de tous les temps et de toutes les communions.
« Pourquoi donc es-tu triste, mon âme? Pourquoi pleurer? Que ton Ferouer sera beau! Faites, ô mon Dieu, qu'il soit pur et brillant comme celui des purs qui vous ont écouté. Donnez-moi une longue vie que je puisse embellir par la pureté de mes pensées, de mes paroles, de mes actions!... mon âme, je te fais ïzeschné. » (Formule sacramentelle, je relève ta grandeur.)
Les dix derniers jours de l'année sont consacrés aux Ferouers des morts. Dans ces jours, les âmes des morts descendent du ciel sur la terre et rétabUssent un commerce intime avec les justes auxquels elles pouvaient naguère, durant cette vie, exprimer leur amour*.
Voici un fragment de l'oraison relative à cette fête:
* Si bien trouvée dans Vawen des Celtes-Gallois. M. J. Reynaud ne la connaissait sans doute point alors en écrivant ceci.
* Menant»
<i Nous offrons le sacrifice aux bons, aux forts, aux saints Ferouers des justes, ceux qui descendent de leur demeure vers le temps de Hamaspathmaêdba. Alors ils se répandent ici-bas pendant dix nuits, exprimant leurs désirs par les questions suivantes : Qui nous louera ? Qui nous offrira le sacrifice? Qui répandra pour nous Toffrande? Qui nous plaira ? Qui nous invitera en portant à la main le lait de la vache et un vêtement, avec la prière qui fait obtenir la pureté? Quel est celui d^entre nous dont on prononcera le nom? Quel est celui d'entre nous dont Tâme sera Fobjet d'un culte?... Alors Tbomme qui nous offre le sacrifice en portant à la main le lait de la vache et un vêtement, avec la prière qui fait obtenir la pureté, ils le bénissent, satisfaits, favorables, bienveillants, les forts Ferouers des justes, en disant : Qu'il y ait dans cette maison un troupeau formé d'une vache et de ses veaux ! Qu'il y ait un cheval rapide et un taureau vigoureux 1 Que ce soit un homme respecté, un homme sage, celui qui nous offre sans cesse le sacrifice en portant à la main le lait de la vache et un vêtement, avec la prière qui fait obtenir la pureté ! »
M. J. Reynaud ajoute avec un sentiment pénétrant et prophétique des Joies que nous inspire la conception de Yawen :
« Quelle fête véritable et pleine des Joies les plus élevées et les plus tendres ne sera-ce point un Jour que celle des morts, lorsqu'elle aura été redressée par les sentiments de l'humanité moderne, et ravivée aux sources de l'humanité antique * ! Pour nous-mêmes,
i A ce propos, je rappellerai la manière si touchante dont on célèbre chez les Juifs l'anniversaire de la mort de ses parents. L'acte principal de cette journée commémorative consiste en une
vivants, quelle force n'y a-t-il pas dans ce mythe des Ferouers? N'est-ce rien dans les difficultés et les déceptions de cette existence, de pouvoir nous élever à notre gré au-dessus de cette existence même, et, sans sortir de nous cependant, au contraire en nous plongeant dans le plus substantiel de notre être, de nous recueillir dans la conscience de notre destinée totale et infinie telle qu'elle se conserve en Dieu, et de là, dans le sentiment réconfortant de notre union indissoluble avec ce type parfait que prévoit Dieu, et qui n'est que nous-mêmes dans notre fin, de dominer, comme spectateurs de notre propre histoire, les accidents successifs de cette période passagère ? »
En reproduisant ces paroles de M. Jean Reynaud pubUées en 1841 , nous voulons rendre hommage à ce grand esprit qui a tant fait pour la renaissance des vérités de nos pères.
La découverte des Triades galloises où la doctrine de l'aioen se trouve pour la première fois explicitement définie date de 1853. M. J. Reynaud retrouvait
prière que les enfants, ou à leur défaut les petits-enfants, récitent la yeille et le matin de Tanniversaire, dans la synagogue et après Toffice, en Fhonneur de leur père et de leur mère. Cette prière s'appelle en hébreu kadisch. « G*est la prière des orphe- « lins. Aussi elle possède une vertu toute particulière. Sortant « de la bouche des enfants, elle pénètre jusque dans les tombeaux « pour annoncer aux parents morts que les enfants se souvien- « nent d'eux; puis elle arrive directement jusqu'au trône du « Tout-Puissant, implorant, pour ceux qui ne sont plus de ce ^ monde, repos éternel, pardon et miséricorde.... )» (Kompert.)
donc, plusieurs années avant, la conception de Tatcen dans les Ferouers, conduit par la seule force de l'intuition, ou plutôt par ce qui se transmet aux hommes à travers les âges, l'instinct toujours vivace des mêmes vérités dans une même famille de peuples.
Nous comprenons qu'en se tenant seulement aux explications de l'érudition allemande, M. M.Nicolas soit embarrassé de définir une telle conception chez les Mazdéens. Les Triades galloises seules en donnent le digne commentaire. C'est l'âme même de la doctrine chez les deux peuples.
M. Menant, qui dit si bien que le Ferouer est l'expression la plus parfaite delà force créatrice appliquée à tel objet particulier, n*a pu, en se renfermant dans la Perse seule, avoir une intelligence complète de cette conception, commune aux Mazdéens et aux Celtes, du génie de la personnalité distincte et indéfiniment perfectible dans toute créature.
Une exacte interprétation de la conception des Ferouers a été donnée par M. Henri Martin dans cette explication rationnelle et profonde des Voix et des visions de Jeanne Darc : « Le philo sophe pourrait soutenir que rillusîon de Tinspiré consiste à prendre pour une révélation apportée par des êtres extérieurs, anges, saints ou génies, les révélations intérieures de cette personnalité infinie qui est en nous {awen), et qui parfois, chez les meilleurs et les plus grands, manifeste par éclairs des forces la tentes dépassant presque sans mesure les facultés de notre condition actuelle. Dans la langue des anciennes philosophies et des religions les plus élevées, ce sont les révélations du Ferouer mazdéen, du bon démon (celui de Socrate), de Fange gardien, de cet autre Moi qui n'est que le moi éternel, eu pleine possession
dé lui-même, planant sur le moi enveloppé dans les ombres de cette vie. (C'est là le sens du magnifique symbole zoroastriea partout figuré à Persépolis et à Ninive ; le Ferouer ailé ou le moi céleste planant sur la personne terrestre.) »
Qu'il me soit permis encore, à propos de la conception de Vawen, de signaler la vive intuition que Schiller a eue de sa puissance inépuisablement créatrice. Dans l'homme supérieur, Vawen, c'est le génie. « Ce n'est pas dans l'espace qu'habite le « sublime..*. Ce que nulle oreille n'a perçu, ce que les yeux n'ont a pas vu, le beau, le vrai existent cependant. Il n'est pas au dea hors, où l'insensé le cherche; il est en toi, sans cesse tu le a produis. »
Même conception d'un Dieu unique. Les Druides adoraient Tétemelle unité [Diana, l'inconnu, Crom, le cercle). Les Mazdéens, un principe suprême, Zervane Akerene, la durée incréée qui n'a point eu de commencement et qui n'aura point de fin.
Que cette conception chez les Mazdéens ne se soit dégagée, comme le veut M. Michel Nicolas, que postérieurement à l'idée du dualisme antique, du génie du bien et du génie du mal; que, dans le druidisrae et le néo-druidisme, l'idée de l'Être, Celui qui eêt, ait été le privilège d'une classe d'initiés, le fond même des deux religions fut le monothéisme.
Pour l'affirmer chez les Celtes, les Triades galloises s'accordent avec l'opinion des philosophes grecs, qui signalaient les Druides comme les adorateurs du Dieu suprême *.
^ La philosophie vient des sages gaulois, disait Aristote.
a Dans la religion de Zoroastre, dit M.' Reynaud, Dieu est incorporel, un, éternel. Il est dans la nature, mais la nature est distincte de lui. »
a Celui qui ne reconnaît pas l'unité de Dieu, celui « qui rend aux intermédiaires d(î la divinité un culte a qu'il ne doit qu'à TÉternel, celui-là ne pourra passer « le pont de Tchinevad , il restera dans le Douzak « {l'enfer) jusqu'à la résurrection *. »
Même culte. — a Chez les Mazdéens, dit M. Michel Nicolas, le cérémonialisme fut presque inconnu; ils n'eurent pendant longtemps point d'autre temple que la prairie et la voûte des cieux, point d'autre sacrifice que la simple libation d'une liqueur fermentée, point d'autre symbole que le feu, image terrestre de l'astre qui éclaire et vivifie la nature. »
Ainsi M. Jean Reynaud nous représente le Gaulois dans ses forêts sacrées, a entouré de ses gigantesques prédicateurs , ébranlé à la fois par la vénération de ces contemporains de ses pères, par la sublimité (le ces troncs colossaux et de ces hauts feuillages, par l'éloquence des muettes paroles qui retentissent en lui. Où peut-il chercher ailleurs que dans les abîmes de la pensée cette divinité dont tout lui parle et qui ne lui apparaît nulle part? C'est ce que dit très-bien Tacite à propos des forêts sacrées de la Germanie :
i Menant.
a Us consacrent des bois et des forêts, et ils appellent dieux cette chose interne qu'ils voient par le seul effet de la piété. »
Le paysage seul diffère : en Orient les plateaux de rimaûs, en Gaule les forêts séculaires de chênes.
Mais ces peuples sont si bien frères, que chez les Gaulois, pas plus que chez les anciens Perses, les dieux ne doivent pas être emprisonnés dans des murailles ni représentés par aucune forme humaine.
a Ce qui est particulier à la religion druidique, dit M. Gatien-Arnoult, c'est qu'elle ne voulut jamais de temples bâtis, ni de statues taillées, ni d'images dessinées ou peintes. »
A une époque postérieure, lorsque, par une dérogation manifeste au véritable esprit du mazdéisme S les prêtres eurent le privilège du feu sacré, qui brûlait jadis à chaque foyer sous la vigilance du père de famille, et l'enfermèrent dans des édifices; les lieux de sacrifice des Mages sont frappants par un caractère singulier de nudité : des parfums, de l'eau bénite, des fleurs, quelques vases, quelques instruments, le feu qui anime le sanctuaire •. ""
Tout se ressemble dans le culte primitif, jusqu'à la * M. Nicolas. — * J. Reynand.
libation des sacrifices faite avec une liqueur fermentée.
L'omome ou homa chez les Mazdéens, le gui de chêne chez les Celtes, plantes recueillies toutes deux avec de grandes cérémonies dans les localités particulières où elles croissaient, toutes deux se liant par des propriétés mystiques avec le principe de l'immortalité, toutes deux la conférant à celui qui se nourrit de leur suc.
Le sacrificateur, chez les Mazdéens, dit, en approchant la coupe sacrée de ses lèvres : « Homa, source de pureté, qui éloignes la mort, ouvre-moi le séjour de lumière et de bonheur ! »
Quelle plus magnifique prière que cette invocation à Homa, symbole de l'immortalité :
« Homa, tu produis visiblement l'abondance et les biens purs. Homa, que le cœur de celui qui t^invoque s'épanouisse comme la fleur; que celui qui te prie soit toujours yictorieux. Partout où Fon récitera la parole sacrée, partout oïl Ton invoquera Homa qui donne la santé, Homa fera briller la beauté et la santé dans les maisons. Homa veille sur l'homme comme un père sur son fils encore enfant. Homa, donne-moi la santé, toi qui en es le principe. Homa, donne-moi la victoire, toi qui brises en vainqueur. Je désire être ton ami, toi qui es grand ; je t'adresse ma prière ; je t'invoque selon ces paroles d'Ormuzd : « Celui qui est pur est digne du ciel. » toi qui as été donné pour ami aux créatures, prends-en soin avec pureté; veille'sur elles. Homa, plein de bonté, de couleur d'or, donne-moi la santé, à moi qui suis pur dans mes pensées.
D(*tourne de mon cœur ceux qui disent du mal. J'adresse mes prières à Homa qui fait que le pauvre devient grand et riche. Homa de couleur d^or, aie pitié de moi quand je serai mort. Je te livre mon corps, ô Homa pur et principe de pureté. Anéantis, frappe la troupe des violents qui sont sans intelligence. » (Yacna.)
Le gui de chêne semble avoir caractérisé le plus particulièrement le génie de la Gaule, c'est-à-dire le sentiment de Fabsolu de Tindividu en même temps que de l'absolu de Dieu ^
On ne peut traduire ce symbolisme plus heureusement que ne Ta fait M. Jean Reynaud dans son article Druidisme : « En prenant le sens le plus général de la figure, que voit-on? un être, le gui, qui procède d'un autre être, le chêne, repose sur lui et en reçoit toute sa vie ; et pourtant, l'être subordonné (le gui) , n'en constitue pas moins par luimême une substance distincte, douée d'une individualité non moins réelle que ceUe de son suppôt (le chêne), bien que secondaire et postérieure, semblable à certains égards à la première, dissemblable à certains autres, principalement par l'absence de racines propres et d'indépendance, enfin, malgré le changement des temps, toujours en pleine vie, pounu que la communication bienfaisante, sans quoi elle n'est rien, ne lui fasse pas défaut. Cette sève du gui, nos pères l'avaient donnée pour principe à leur breuvage sacramentel, car cette sève est la parfaite image
1 J. Revnaud,
de la grâce qui vient de Dieu et sinfiltre continuellement dans Thomme pour lui donner la vie, »
Chez les Mazdéens et chez les Celtes le feu et le soleil sont les symboles du Tout-Puissant.
c( Le feu semble avoir été principalement pour les Parses un préservatif d'abord contre les terreurs de la nuit et ensuite contre les embûches des Daévas qui ne sont jamais plus actifs et plus redoutables que dans les ténèbres. Aussi, chaque Mazdéen devait-il l'entretenir avec le plus grand soin au foyer de sa demeure. Chaque nuit, le feu appelle à son secours le chef de la maison : « Lève-toi, maître de la maison, lui crie-t-il ; « revêts tes habits; lave tes mains; cherche du bois c( à brûler et apporte-le moi. Fais-moi briller à l'aide « du bois pur et avec tes mains purifiées. Azis, qu'ont « créé les Daévas, pourrait venir à moi et me ravir « au monde*. »
Chez les Mazdéens le feu n'est point un Dieu comme dans les hymnes des Védas. C'est un ministre du créateur, et c'est au créateur que l'invocation se rapporte * :
« Feu ! je te sacrifie et je t'invoque ; je porte purement, je porte saintement des odeurs dans le Feu ; je t'aide et je t'adresse des vœux, Feu d'Ormuzd ! sois brûlant dans ce lieu ; sois toujours brûlant dans ce lieu ; sois éclatant
* M. Nicolas. — « J. Reynaud.
de lumière dans ce lieu ; sois une source d'abondance dans ce lieu jusqu'au jour final. Pendant tout ce temps, donnemoi ce que je désire, ô Feu d'Ormuzd! Donne-moi promptement une vie heureuse et brillante; donne-moi prompteraent la nourriture ; donne-moi un bonheur, un éclat abondant, une nourriture abondante, des enfants en grand nombre ; donne-moi une science excellente, une langue douce et moelleuse, une conception, une intelligence qui comprenne Tavenir. Que par le Feu d'Ormuzd les hommes soient zélés pour la loi ! » (Yacna.)
Aujourd'hui encore, un Parsi, en adressant sa prière à Dieu, doit se tenir debout devant le feu ou la face tournée vers le soleil *.
Chez les Celtes, aux plus anciens âges, le feu, soit céleste, soit terrestre, était également divin. Les fêtes les plus solennelles se célébraient comme en Perse aux principales époques de Tannée marquées par la marche du soleil. Le renouvellement du feu sacré faisait le fond des plus augustes cérémonies. La Gaule s'illuminait de grands feux allumés dans tous les clans '.
Un hymne bardique très-ancien exprime énergiquement ce culte du feu ou soleiL
c( 11 s'élance impétueusement, le Feu aux flammes, au galop dévorant. Nous l'adorons plus que la Terre. Le Feu ! le Feu ! Comme il monte d'un vol farouche ! Comme il est au-dessus des chants du Barde ! Comme il est supérieur à tous les autres éléments!... Aux équinoxes, aux solstices,
* The Parsis, by Dosabhoy Framjee.
2 V. ci-dessus, p. 93, le Nouvel An.
aux quatre saisons de l'année, je te citauterai, juge de feu, guerrier sublime, à la colère profonde M »
En Irlande on trouve une époque où les prêtres s'appelèrent seigneurs du feu et où Ton parut penser que le divin réside éminemment dans le feu. En ce temps, le Sliab-Ouisneach devint plus que jamais la Montagne-Sainte ou le Mont du feu sacré. En ce lieu, qui était le centre de Flrlande et du monde. Ton entretenait le feu céleste , le père-feu , qui ne mourait jamais. Au 1" mai de chaque année on y célébrait sa grande fête ; tous les autres feux s'éteignaient ; et puis ils se rallumaient à ce saint foyer '.
Une autre fête du même genre se célébrait en l'honneur du feu terrestre, la veille du 1" novembre. On éteignait aussi tous les autres feux, et Ton venait ensuite les rallumer à l'autel dressé sur la montagne sainte ^
« Je voudrais voir le lieu qui m'est destiné dans l'autre vie; je voudrais connaître tout ce qui arrivera dans le monde, » dit le roi Gustasp à Zoroastre.
Le mazdéisme a-t-il répondu aussi magnifiquement que la vieille foi celtique à ce désir étemel pour
• De la Villemarqué, Chants populaires de la Bretagne, s Gatien-Arnoult. — ' Idem»
riiomme de pressentir, dès cette \ie, ses destinées par delà la mort?
a La croyance à rimmortalité de Tâme est hautement proclamée dans YAveita. L'âme pure enlevée par l'œuvre des divins Izeds est portée au pied du trône d'or de Vohou-Mano. — c< Joyeuses, les âmes pures c( vont dans Garo-Nemana qui est la demeure d'Or- « muzd, des Amschaspands, et des autres être purs. »
Le méchant, au contraire, « qui a agi de manière « à tromper l'homme pur, aura pour demeure pence dant longtemps, après cette vie, les ténèbres, où il « ne recevra qu'une mauvaise nourriture et où il « n'entendra que discours inconvenants*. »
La légende s'est emparée de cette donnée et il est curieux de retrouver, sous les développements de l'imagination orientale, les conceptions du paradis celtique.
Dans la vie légendaire de Zoroastre, le fils du roi Gustasp, Zcrir, qui combat pour Ormuzd, vient de mourir.
« L'âme de Zérir errait encore autour de son cadavre, et, comme un enfant qui vient de naître, voltigeait sans force dans le Dakmé. Pendant trois jours et trois nuits, elle fiit obsédée par les Dews qui voulaient Tanéantir; enfin, la troisième nuit, lorsque Taube du jour allait paraître, et que Féclalant Mitbra s^élevait vers les montagnes brillantes, le Dew Vasiresch voulut encore s'en emparer ; mais les bons génies la protégèrent, et Sérosch la transporta au sommet
* M. Nicolas,
de TAIbordj à Centrée du pont de Tchinevad. Le chien céleste, qui garde les troupeaux, ne s'oppose point à son passage, car sa vie a été pure. Aussi une belle figure s'avance vers elle, c'est son Kerdar vivant, sa propre loi. Elle paraît, cette loi, avec un corps de jeune fille pure, tout éclatant de lumière, avec les ailes de TËorosch, grande, excellente, élevée, forte comme un corps de quinze ans, pure comme ce qu'il y a de plus pur dans le monde.
« Qui êtes-vous, lui dit Tâme de Zérir? Parmi les êtres qui habitent des corps, je n'en ai jamais rencontré de plus pur. »
« Cette belle figure lui répondit : c< Je suis votre cher^ cher ce qui est pur, votre penser ce qui est pur, votre parler ce qui est pur, votre faire ce qui est pur ; je suis la loi pure que vous suiviez lorsque vous étiez dans un corps. Selon ce que vous avez fait, je suis maintenant excellente, très-sainte, très-pure. J'étais belle; vos bonnes œuvres m'ont rendue plus belle et plus pure encore. C'est pour cela que je suis éclatante de gloire et précieuse aux yeux d'Ormuzd ! » Ainsi parlait le beau Kerdar de Zérir. Alors elle lui passa les bras autour du cou ; puis ils firent un pas, et tombèrent au lieu de la pensée pure , ils en firent un second, et le lieu de la parole pure les reçut ; un troisième, et ils arrivèrent au lieu de l'action pure ; au quatrième, devant les deux célestes créatures s'ouvrait le lieu de la lumière première, dans lequel ils entraient pour n'en jamais sortir!
« Alors les âmes des justes disaient à l'âme nouvellement arrivée : g Juste, comment vous êtes-vous élevé de ces demeures impures au séjour céleste, de ce monde oii règne le mal au monde où le mal n'est pas ? »
c( Mais Ormuzd lui-même quitte son trône, vient à sa
rencontre, et la met en possession du bonheur éternel*. »
Voici par contraste Fenfer qui attend l'ennemi d'Ormuzd :
« Bëdéruf n'était plus, et son âme, complice des Dews, ne put leur résister après sa mort. Pendant trois jours et trois nuits, elle rôdait autour du cadavre obsédée par de mauvais génies, et pendant ces trois longues nuits, elle soulfrit mille maux. Lorsque après un si long supplice, elle se disposait enfin à passer le pont fatal, un affreux vent du nord, un vent infect s'éleva, et dans le nuage formé de cette vapeur immonde une figure hideuse apparut. C'était le principe de ses mauvaises pensées, de ses mauvaises paroles, de ses mauvaises actions. c( J'étais laid, lui dit le monstre, tes désordres m'ont rendu plus horrible encore. L'heure est venue d'expier tes crimes. » Il dit et entraîne l'âme coupable au sein de la nuit première^ et dans cet abîme de ténèbres, digne séjour du sombre Ahriman.
c( Alors les Daroudjs lui dirent : a Comment êtes-vous mort Darvand ? Comment êtes-vous venu de ce séjour où le mal l'emporte sur le bien dans ce monde où le mal règne sans partage? Oh ! que vous serez longtemps à désirer d'en sortir * ! »
« Et Ahriman lui-même s'approchantà son tour:
c( Je ne punirai pas cette âme, dit-il, moi qui aime celui
t Menant.
a Voici la variante donnée par M. J. Reynaud : « Comment, lui disent-elles, êtes-vous morte Darvande (liée avec Ahriman) ? Comment êtes-vous venue de ce monde peuplé de troupeaux, d'oiseaux, de poissons, dans ce monde de ténèbres et de souffrance ? Que vous serez longtemps à désirer d'en sortir! »
qui a marché dans la voie de la violence ; qu'on lui porte à manger des mets infects^ des chairs corrompues ! L'homme que pendant sa vie toiu'mente Fappétit du mal s'en rassasiera après sa mort M »
Un des points capitaux de la doctrine de Zoroastre et qui, se retrouvant dans les Triades galloises, démontre le mieux que les Mazdéens et les Celtes sortent d'ime souche commune, c'est que dans les deux religions, toute créature, même la plus perverse, est prédestinée au bonheur.
A la fin des siècles, après de longues calamités et de douloureuses épreuves pour les hommes purs, Ahriman et sa milice infernale, vaincus et repentants, chanteront YAvesta^.
a Oui, il deviendra céleste, ce menteur, ce méchant; il deviendra saint, céleste, excellent, ce cruel qui ne respire qu'impureté ; il fera publiquement un sacrifice de louanges à rÉtemel. » (Vendid. Sad.)
Ainsi Fenfer doit finir '.
* Menant. — « M. Nicolas.
8 II faut recueillir comme la semence de Tavenir Topinion des héros. On lit, dans la table des matières des ouvrages d*Anquetil-Duperron, article Résurrection, les paroles suivantes : « Les justes et les pécheurs iront sur le pont Tchinevad ; les premiers le passeront sans crainte; les seconds seront dans la peine; à la fin, tous seront protégés sans retour. » Anquetil-Duperron ajoute ces mots en lettres italiques : Vérité importante.
Ainsi le jugement suprême n'est point un jour de colère et de vengeance. Mais un cantique s'élève de toutes les bouches : « Vous ne punirez pas de supplices éternels, ô Ormuzd, des fautes passagères *. »
Les deux religions sœurs s'unissent dans cet instinct prophétique de la toute-bonté de Dieu.
De cette pleine et entière miséricorde de Dieu naît un sentiment de soUdarité tout moderne qu'on retrouve en traits touchants dans le jugement dernier tel que le figure la légende mazdéenne :
(( Pur ou Darvand, chaque homme renaîtra. Le» âmes chercheront les corps <iu elles auront jadis animés, et se reconnaissant les unes les autres à leur enveloppe mortelle, elles diront : « C'est là mon père ; c'est là mon frère; ce sont là mes proches^. »
« Dans cette immense assemblée, rien ne sera caché, chacun verra le bien ou le mal qu'il aura fait. Le Darvand paraîtra comme un animal blanc dans un troupeau noir, et s'adressant aux justes avec lesquels il aura vécu :
c( C'est parce que vous ne m'avez pas instruit, leur dira-
* Menant.
* Cette croyance a la résurrection des corps n'appartient ni au mazdéisme primitif, ni à la réforme de Zoroastre. Elle ne se répandit dans la Perse qu'à Tépoque macédonienne. Il n'est jamais parlé dans VÂvesta que de la survivance de Tâme à sa dépouille mortelle. Voir Michel Nicolas.
t-il, vous qui êtes purs, que je suis exilé de cette assemblée de bienheureux. »
« Et les purs, inquiets au milieu de leur céleste félicité, pleureront sur les Darvands; et les Darvands, ouvrant les yeux sur leurs erreurs, pleureront sur eux-mêmes ^ »
Pour les Celtes et pour les Mazdéens, Dieu est le principe de tout bien, et rien ne dérive de Dieu que le bien.
Le nfel dont nous pouvons aujourd'hui entrevoir une explication satisfaisante par Tinfraction de créatures nées libres aux lois immuables de Dieu établies dans la nature ', les Mazdéens et les Celtes s'accordent avec nous à lui donner im rang secondaire et à le considérer comme temporaire,
* Menant.
2 Voir ci-dessuB les fragments de la morale de rimmortalité : Du Mal,
Même en plein moyen âge, Jean Scott Érigène renversa, axi nom de la philosophie celtique, la doctrine de la prédestination à Tenfer.
« Le péché, dit-il, n'est que la déviation ou F absence du bien ; la peine du péché n'est que la privation du souverain bien ; Dieu n'a prédestiné ses créatures qu'au bien : le bien seul est ; le mal n'est qu'une ftégation : il n'est point ; Dieu ne le connaît pas. »
L'enfer matériel, dit-il encore, n'est qu'une invention de la grossièreté latine, un reste de cette croyance païenne suivant laquelle les âmes habitaient les lieux inférieurs sous la terre. (Henri Martin.)
M. Reynaud caractérise très-bien cette conception du mal chez les Mazdéens :
« Loin d'être indifférent à l'égard de ces régions du mal, Ormuzd ne songe qu'à en délivrer l'univers. Dès le premier jour, il a invité Ahriman à se soumettre, et ni sa grâce, ni son amour du plus grand bien possible ne se lassent, il ne cesse de l'y inviter toujours. Il n'accepte pas Ahriman, ainsi que la théologie catholique est arrivée à le faire pour Satan, en quaUté de ministre de ses vengeances, je dis mieux, de bourreau étemel de sa haute justice. Comme il n'a pas voulu le génie du mal au commencement, conséquent avec lui-même, il ne lèvent pas à la fin. Le sentiment quM'anime contre le crime n'est pas une colère qui se satisfasse par le supplice du coupable. Ce n'est pas à l'auteur du crime, c'est au crime même qu'il en veut ; et c'est l'anéantissement du principe et non le châtiment du malfaiteur qu'il se propose. »
On ne peut mieux poser le vrai principe de la répression et indiquer la révolution que cette doctrine du mal temporaire implique dans la pénalité humaine.
Dieu ne peut être toute-bonté sans que l'honune ne s'élève à la magnanimité.
C'est en vertu de cette logique qui règle les choses humaines sur la conception de Dieu, que le Mazdéen s'associe dans sa prière à cette bonté divine.
« Loin de maudire la méchanceté des démons et des damnés, il implore pour eux, en même temps
que pour lui, le souverain disi^ensateur des grâces*:
c Protëge-moi, rend$-moi grand maintenant et pour toujours. Fais attention, ô saint Ormuzd, à celui qui fait le mal; que j'aie la pure satisfaction de le voir connaissant la pureté du cœur. Fais-moi cette grâce, Ormuzd ; accordemoi ce saint avantage, que la parole détruise les démons ; que leur chef ne respirant que la pureté du cœur prononce éternellement la Parole au milieu de tous les DaiTands convertis. » (Yacna.)
Cette révélation déjà si manifeste de la toute-bonté de Dieu est sans doute" la raison profonde de la vivacité et de l'énergie que les Mazdéens apportèrent dans la morale humaine.
Bonté active qui embrasse, évoque et sollicite toute la nature.
Bonté de Thomme pour Fhomme, pressentiments de solidarité moderne que constate Hérodote :
a II n'est pas permis à celui qui célèbre le sacrifice de proférer sa prière pour lui seul; mais il doit demander que le bien se répande sur tous les Perses ensemble et sur le roi. »
a Celui qui m'invoquera avec pureté de cœur, dit Or* muzd, celui qui ne désirera que le bonheur des autres, soit que cet homme ait déjà vécu, qu'il vive maintenant, ou qu'il doive vivre plus tard, son âme pure ira au séjour de l'immortalité*. »
1 J. Revnaud. — «Menant,
Où trouver une plus noble et plus humaine prière que cette invocation des Mazdéens :
« Intelligence pure^ donne-moi une sainteté inébranlable dans nies actions, dans mes paroles. Fais que je puisse exécuietk découvert tout ce que je désire. Je porte publiquement la parole à ceux qui sont instruits^ et aussi à ceux qui ne le «ont pas et qui me font du mal... Que mon désir s'accomplisse! Ce que je te demande^ ô Ormuzd! c'est que les méchants deviennent mehestans (Mazdéens)^ qu'ils soient sans péchés^ que bientôt où était le péché on ne voie plus que les œuvres pures. » (Yacna.)
M. J. Reynaud dit très-bien que « l'Église d'Ormuzd est une Église véritablement catholique dans toute l'énergie du mot et qui vise à s'approprier avec le temps la création tout entière. »
Elle tend, comme notre foi moderne, à la conversion pacifique de tous ceux qui ne connaissent pas sa loi, car elles s'appuient l'une et l'autre sur la réconciliation finale de tous les ennemis. Son dogme, c'est le bonheur pour tous et non l'éternité des peineft.
La Perse n'admet point de castes cimitne TÉgypte et rinde ; l'égalité devant la loi y est énergiquement t^roclamée : « Je vous adresse ma prière, ô Hom, qui faites que le pauvre est égal au grand *. »
« Vous voyez ces dômes ronds, disait Zoroastre en montrant au roi Gustasp la voûte du ciel; ils réunis-
* Menant.
sent sans distinction les rois^ les sujets^ les mdtres et les serviteurs ^ »
Le même principe d'égalité régit le système de la corporation druidicpie. H n'y avait point de fonctionf^ constituées héréditaires par un droit de naissance; mais tous étaient appelés à les exercer toutes. Le druidisme^ ajoute M. Gatien-Arnoult, était un corps qui se recrutait partout^ dans toutes les classes de la société^ et dont l'entrée n'était refusée à personne^ pourvu qu'il en fût reconnu digne.
Bonté active de l'homme pour les animaux^ pour la nature entière.
Cultiver la terre, la couvrir de végétaux et d'ani* maux utiles, l'embellir, la rendre au bien-être et à la joie*, c'est l'œuvre sanctifiée comme la prière, l'œuvre religieuse par excellence.
« Les récompenses du ciel sont promises à ceux qui prennent soin de multiplier les animaux domestiques, qui agissent envers eux avec douceur et justice •.
« Le dixième hymne du Yaena se réfère à un fragment plus ancien sur le droit des animaux :
« Homa^ ces paroles que tu as prononcées sont célè-
* AiM|netil-Dup»rroD, Vie de ZorwMin.
* J. Reynaud. — ^ Idem,
bres : Je prie les animaux pour que les animaux me prient à leur tour. Je parle avec douceur aux animaux. J^appelle les animaux avec grandeur. Je nourris les animaux. J'entretiens les animaux en bon état. Ce sont eux qui me donnent la nourriture et ce qui est nécessaire à la vie. »
Le Yacna dit encore :
c Je recommande de donner aux troupeaux. Celui qui agira ainsi ira en paradis. Procure-leur les plaisirs, les pâturages. Nourris ceux qui ne sont pas nourris. Donne un berger à ceux qui n'en ont pas. Que l'homme et la femme sachent que celui qui fera cette bonne action aura le vent favorable*. »
La mort des animaux n'est justifiée que dans le cas où elle est nécessaire pour le bien de l'homme, et le boucher ne les frappe qu'en prononçant sur leur tête une invocation liturgique ^ •
Le livre du Repentir énumère comme péchés ceux de faire du mal aux animaux, de leur refuser la litière et la nourriture, de ne pas les abriter contre le froid et le chaud, de ne pas les garantir des voleurs et des animaux malfaisants, de les tuer «ans raison, de ne pas conserver les individus jeunes et beaux'.
Les Parses ont maintenu l'obligation de garder dans chaque maison au moins trois animaux : le bœuf, qui i^présente le labourage ; le chien, qui représente la
* J. Reynaud. — * Idem. — » Idem,
— «21 — surveUlance des troupeaux et la police ; le coq^ qui représente le salut matinal ^
Zoroastre distingue les animaux utiles qui se rapportent à Ormuzd^ et les animauinuisibles qui se rapportent à Abriman.
Par la même raison qu'il faut favoriser les premiers^ il faut faire la guerre aux seconds* :
a Que pour purifier son âme et expier son crime, le coupable frappe dix mille de ces couleuvres qui se replient sur elles-mêmes et marchent sur le ventre ; qu'il frappe dijt mille couleuvres à corps de chien ; qu'il frappe dix mille tortues ; qu'il frappe dix mille grenouilles de terre ; qu'il frappe dix mille grenouilles d'eau ; qu'il frappe dix mille de ces fourmis qui traînent les grains; qu'il frappe dix mille de ces fourmis qui marchent sur ime même ligne, et font du mal sur leur route ; cpi'il frappe dix mille mouches qui se reposent sur les différents êtres. » (Vend, Farg.)
Le fond du mazdéisme est la lutte contre le mal. La loi d^Ormuzd le combat sous toutes ses formes: hommes méchants et pervers qui portent la désolation et le carnage dans les rangs des hommes purs, qui égorgent leurs troupeaux, dévastent leurs moissons, troublent les sources auxquelles ils se désaltèrent et y mènent boire leurs troupeaux ; animaux féroces et malfaisants; plantes piquantes ou inutiles qui stérilisent le sol.
* J, Reynaud, — * Idem,
On les reconnaît, ces violents, à des membres disproportionnés dans leur ensemble, dents monstrueuses par rapport aux autres parties de leur corps, dards, aiguillons, épines*.
Réduire de plus en plus la puissance du mal, étendre la conquête du bien, c'est le saint combat de la vie humaine.
L'homme a des devoirs non-seulement envers Dieu et envers les hommes, mais aussi envers |es çaiimaiix, et plus généralement envers tout ce qui existe. La sanction religieuse atteint toute infraction à cette morale véritablement universelle .
Les Parses ne trouvent rien de plus honteux que de mentir. Ce sont fautes égales : de donner sa parole et de ne pas la tenir; — de mettre sans bonne foi les mains Tune dans l'autre; — de promettre sans bonne foi une récompense à l'animal domestique, et de l'en priver ensuite avec iiyustice*.
Si le bien moral s'étend jusqu'aux animaux, ceux-ci, de leur côté, ont des devoirs à remplir envers Thomme; Je prie les animaux, dit le Parse, pour que les animaux me prient à leur tour. On pèche contre les oiseaux, contre les arbres, etc., etc \
Comme les hommes, les animaux et même les plantes ont en puissance leur sanction. Il y a troii
* M. Nicolas, — * Menant. — ' Ideni,
êtres purs qui prononcent des malédictions contre celui qui n*a'pas soin d'eux : le taureau^ le cheval et le bornai
Une loi de réciprocité semble embrasser la géné^r lité des êtres. Si on prie pour d'autres^ si on se Far pent pour autrui^ d'autres sont quelquefois puais pour les fautes qu'ils n'ont pas commises. Les trou-:* peaux ne seront pas sans niaux^ puisque les hommes sont sans intelligence; c'est à l'homme, leur chef^ à pronoqcer sur eux des bénédictions qui puissent {e^ aider*.
Ainsi les animaux ont une âme dans le mazdêisms comme dans le néodruidisme.
L'ancienne Perse les comprend dans la morale, les protège comme des mineurs.
Le génie celtique voit en eux un Awen soumis à des lois nécessaires. Mais ils monteront à la lumière, à la liberté.
L'injuste réprobation dont les frappa le christianisme, ou bien l'indifférence sans nom, l'oubli étrange où ils restent dans ce dogme, les sciences modernes de l'anatomie et de la physiologie comparée y démontrent une grossière ignorance '. C'était impiété chez nos pères.
1 Menant. — * Idem,
' Ce fut un pas en arrière sur ranliquité grecque : Pythagore et
M. Michelet a rendu saisissante cette fraternité de rhomme et de Tanimal. « Chaque matin avant l'aurore, et quand rôde encore le tigre, partent les deux camarades, je veux dire Thomme et le chien. Il s'agit du chien primitif, de ce dogue colossal, sans lequel la terre alors eût été inhabitable, être secourable et terrible qui, seul, vint à bout des monstres. »
« Il n^y aurait point de sûreté pour les habitations sur la terre créée par Ormuzd, dit Zoroastre, s'il n'y avait pas les chiens qui veillent pour le bétail et poiu* le village. » [Vend. Farg,)
« Tuer un chien dressé à la garde des troupeaux, c'est exposer le salut de son âme; le blesser, c'est commettre un crime qui entraîne des punitions corporelles proportionnées à la gravité de la blessure; le mal nourrir, c'est se rendre coupable d'un acte mauvais, qui est puni par un certain nombre de coups. » Il s'agit ici, dit M. Spiegel, de coups que le coupable, pour faire pénitence, devait, non recevoir, mais faire tomber au contraire lui-même sur les animaux impurs.
Les chiens sont mis sur le même rang que les hommes. Leur mort répand dans la maison et dans la famille une égale impureté, et cette souillure légale ne peut être effacée que par des cérémonies identiques*.
Platon avaient déjà prétendu que les âmes des bêtes étaient raisonnables, mais que le défaut des organes les empêchait d'exercer leurs fonctions.
* M, Nicolas,
Dans les guerres contre les Romains^ nous voyons, à Fextrémité des lignes gauloises, des chiens du roi Arveme dressés au combat comme un corps d'auxiliaires. On faisait venir ces dogues de guerre, soit de Belgique, soit de l'île de Bretagne *.
En Irlande, le chien est un symbole des prêtres.
€ Tout le jour, il dompte la terre sous la garde du chien fidèle; il lui donne la bonne semence; il lui distribue les eaux salutaires, il la pénètre par le soc, la réjouit par les fontaines... » (M. Michelet.)
Quel charme de pureté dans cette invocation à l'élément purificateur et fertilisateur par excellence! Prière antique, qui reste toute moderne :
.... Je sacrifie à toutes les eaux. Ces sources qui, creusées dans la terre, coulent en abondance; ces canaux nourrissants, larges, étendus, je leur sacrifie, je les invoque. Je sacrifie à la moelleuse, à la douce eau courante qui multiplie les arbres, qui est eimemie des désirs déréglés*..
La prière, c'est toute la liturgie du mazdéisme. Au seuil de l'univers immense, l'homme, saisi de la toutebonté de Dieu, l'invoque en toute chose de la nature qui lui semble avoir reçu sa vertu bienfaisante. 11
1 Henri Martin.
* Sur le rôle sacré de Teau chez les Mazdéens, voir J. Reynaud ; chez les Celtes, voir Gatien-Anioult, passim.
adore ce divin, il Tinvoque pour qu'il lui soit secourable. Prière féconde que cette reconnaissance pieuse du divin dans la création, elle deviendra de plus en plus une évocation puissante des énergies créatrices dont rhomme s'aide aujourd'hui pour transformer le monde.
Prière féconde que cette bénédiction qui s'associe à tous les moments de la vie de l'homme. Toujours et partout la prière l'accompagne. Avant qu'il ne soit né, on prie pour lui. Quand il existe, il prie pour ceux qui seront, pour ceux qui sont, pour ceux qui ont été. Avant de mourir, il prie. Il meurt; assise pendant trois nuits près du corps qu'elle a quitté, l'âme chante encore une prière. Que le culte soit public ou privé, la prière n'est jamais personnelle, elle eift* brasse la nation et le monde tout entier*.
Ainsi la solidarité unive^rseUe que la science nous démontre, que notre cœur nous affirme, le mazdéisme l'évoquait par la prière comme le génie celtique la proclamait la félicité à venir, dont chaque créature doit prendre une possession de plus en plus complète par les progrès de son activité, de sa conscience et de son amour.
Une religion qui reconnaissait une personnalité chez tous les êtres devait respecter la femme.
* Menant.
En effet, chez les Mazdéens « la personnalité féminine n'est pas fatalement confondue, comme chez les Brahmes, dans la masculine. L'épouse n'est pas condamnée à suivre passivement la destinée de l'époux, même quand l'époux quitte la vie. Le divorce, dans certains cas, est permis. Enfin, ce qui achève d'élever cette personnalité à la dignité dont elle a droit de jouir, c'est que les fonctions sacerdotales, pourvu qu'il y ait preuve d'une instruction convenable, ne lui sont pas interdites ^ »
On connaît chez les Celtes la corporation sacerdotale des Druidesses ; on sait que le don de prophétie leur était particulièrement attribué.
" Cette religion de la pureté impliquait la pureté dans le mariage. Chez les Mazdéens comme chez les Celtes, la polygamie est défendue. Le mariage est monogamique ; et c'est une institution si essentielle de la loi mazdéenne que les Parses, au miheu de la contagion musulmane, y sont restés rigoureusement fidèles *.
Je trouve dans la loi de Zoroastre cette belle sanction morale contre l'homme adultère :
c( Il ne passera pas le pont de Tchinevad (qui conduit au séjour du bonheur), avant que le mari de la femme qu'il a séduite ne lui ait pardonné.»
Une sévérité analogue contre l'homme, le vrai cou-
* J. Revnaud. — * Idem
pable^ atteint dans les lois galloises le séducteur t a La fille séduite est crue dans ses affirmations sur les promesses du séducteur. »
Hors le mariage, il n'y a pas de salut pour le Parse. Celui qui meurt dans le célibat attendrait, pour passer le pont Tchinevad, jusqu'à la résurrection, si ses parents ne le maiîaient par une sorte de fiction j pour une somme d'argent, la fille est supposée épouser cet homme mort dans le célibat, tandis qu'en réalité elle se marie à un autre*.
À douze ans, J^eune fille mazdéenne peut se présenter à son père, à son frère, à celui qui a soin d'elle et lui demander un mari. C'est un crime pour les parents de ne pas se rendre à sa demande; c'est un crime pour une femme de mourir non mariée après dix-huit ans.
Cette prescription explique peut-être par analogie le fait de la jeune fille gauloise choisissant elle-même son époux entre les prétendants et offrant à l'homme de son choix une coupe pleine devin, — coutume qui existait chez les Gais émigrés en Asie Mineure.— (V. Menant etGatien-Arnoult.)
Quoi qu'il en soit, on voit dans le mariage le lien
entre ces deux caractères fondamentaux du mazdéisme,
si bien définis par M. Michelet : être pur pour être
fort, être fort pour être fécond.
i Cette fiction n'est point bizarre, comme le dit M. Menant. Elle suppose seulement un second mariage permis pour la femme dans larloi mazdéenne.
Au nom de ces analogies de croyance entre les Celtes et les Mazdéens^ nous ne pouvons admettre ce que M. Michel Nicolas dit de la préexistence :
« La doctrine de la préexistence des âmes dont on cherche en vain l'origine dans l'antique Orient est née d'une saillie de Platon^ saillie que les Grecs ne prirent jamais au sérieux, et qui doit à Philon, aux gnostiques et aux néoplatoniciens la place qu'elle a occupée depuis dans la métaphysique. C'est certainement de la philosophie alexandrine des premiers siècles de l'ère chrétienne que cette idée passa avec bien d'autres encore dans le parsisme. »
Nous pensons, nous, que la doctrine de la préexistence des âmes est aussi antique que la conception nette et claire de l'inunortalité. C'est l'immortalité avant, comme les vies qui suivent la vie humaine sont l'immortalité après. C'est du fond même des croyances mazdéennes et celtiques qu'est sortie la préexistence comme une conséquence logique et nécessaire d*une seule et même vérité *.
Au reste, ici encore, sous le voile légendaire, se re-r trouve dans la tradition mazdéenne le même fonds que dans les idées celtiques.
Dans les livres zends l'honame n'est pas à vrai dire une création. Son père fut un arbre, le Reivas, dont le corps se transforma en corps d'homme. Antérieure-
* Major mm et ad majora genitus, disait Sénèque.
■^ 230 — ment à rappariiton de Thomme^ le premier être qui peupla le monde de créatures animées fut utl taureau non engendré K
Quelle que soit la forme tronquée dans laquelle cette légende nous est parvenue, l'analogie avec la transmigration celtique des êtres dans le cercle d'Abred à travers le monde végétal et animal y est parfaitement perceptible.
Nous signalerons aussi cette tradition du taureau primitif, non engendré, aïeul du genre humain, comme le plus antique témoignage en faveur de la génération spontanée.
Le Vendidad suppose que par la dissémination des membres de ce taureau primitif, principe vital de la terre, tout a pris naissance. M. Reynaud fait remonter cette tradition à l'origine même des choses humaines, et explique ainsi chez les Mazdéensla pratique primitive des ablutions par Turine de taureau considérée comme liquide sacramentel.
^ Menant.
Ces rapprochements parient d'eux-mêmes. Es démontrant chet les Celtes et les Perses les m«nes eot^ ceptions fondamentales : de la création éterneUefneiit distincte du créateur^ d'une personnalité étemelle^ ment distincte et indéfiniment perfectible dans chaque être^ de la notion d'un Dieu unique^ de son culte dans la nature sans temple et sans image. Chez les deux peuples, en Orient, en Occident, un caractère essentiellement énergique et civilisateur, se portant ches^ les Mazdéens plus particulièrement dans la pratique é& la morale humaine, chez les Celtes dans la notion d^ rinunortalité, caractère dérivant d'un principe unique, la toute bonté de Dieu.
n serait possible de suivre ces analogies jusque dans l'histoire des populations qui gardèrent pur le feu sacré de l'antique tradition.
Mêmes invasions : conquis tous deux dans Tantiquité parles deux grandes civilisations de la Grèce et de Rome, la Perse par Alexandre, la Gaule par César. Après rère chrétienne, la Perse par l'islamisme, la Gaule par le catholicisme romain.
Jusqu'à nos jours pour toute histoire des deux peuples, pour toutes traces des deux doctrines quelques mots des historiens grecs et romains, lueurs incomplètes où se marquait pourtant leur distinction profonde d'avec les civihsations gréco-romaines.
Même réaction civilisatrice aux époques barbares : La Grande-Bretagne, le sanctuaire du druidisme, devient l'île des saints et des grands missionnaires çhré-
tiens dans la Gaule. Âinsi^ après la conquête musulmane^ ce furent des Parses convertis à Tislamisme qui propagèrent les sciences au milieu des Musulmans et qui, les premiers, les initièrent à la connaissance de la grammaire, de la philosophie et du droit*.
Mêmes persécutions de la religion étrangère dominante, mêmes massacres, même oubli du grand nombre. Même perte de la tradition sacrée qui n'a survécu que dans quelques hommes, plus ou moins altérée, mais aussi même persistance, même espérance invincible. Ils eurent leur recours, les Parsis dans la prière comme les Bardes gallois dans Tinfaillibilité du bonheur à venir.
Même rénovation : au moment où la Révolution française allait donner à la société bardique enveloppée dans Tombre et le silence depuis tant de siècles le signal de reparaître', un Français, un héros, Anquetil-Duperron allait au péril de sa vie découvrir dans rinde, chez les Guèbres de Surate, les livres originaux de l'antique religion mazdéenne •. Plus tard, c'était un Français, Eugène Bumouf, qui retrouvait par le sanscrit le zend, cette langue perdue, et la réapprenait aux Parsis de l'Inde qui ne l'entendaient plus*
» M. Nicolas. — • J. Reynaud.
' Voir un admirable résumé de cette découverte dans M. Quinet, Génie des religUms, tome I, édition des œuvres complètes.
Nos pères revivent mieux que dans le monde de rérudition, mieux que dans les travaux des orientalistes en Allemagne, en Angleterre, en France ; ils vivent partout dans les hommes qui travaillent dans un esprit de solidarité, qui civilisent, qui évoquent l'avenir, qui croient à la perfectibilité de l'homme et de tout ce qui vit dans l'univers, à la vertu de la vie, à la toute-bonté de Dieu. Nul doute que le grand courant de l'activité énergique qui transforme l'Occident et point en Orient ^ se retrouvant dans ses assises antiques et religieuses, ne réagisse au nom de cette notion supérieure de la vie dont les Celtes et les Maz" déens furent dépositaires.
Nos pères revivent dans la France d'aujourd'hui, d'autant plus libre et dégagée dans son allure que sa foi qui lui revient l'incite à marcher en avant et à faire toujours plus et mieux. Par la foi de l'immortelle vie, nous entrons en puissance et en intelligence de toutes les forces de la civilisation moderne. Nous réunissons à l'aise dans la pratique de cette ample doctrine toutes les consolations de la religion pour les faibles, toutes
* Nous ne saurions trop signaler sur cette renaissance du mazdéisme en Orient deux articles très-importants de la Revue Britannique, juillet et août 1859, intitulés les Parsis de l'Hindoustan, extraits du livre d'un Parsi, traduit en anglais par le capitaine Pope, the Parsis, by Dosahhoy Framjee, Nous avons le regret, dans un sujet si neuf et déjà immense, de n'avoir pu insister sur cette renaissance du mazdéisme en Orient, mouvement identique et parallèle au réveil du génie celtique dans notre Occident,
les audaces de la philosophie pour les vaillants et les torts, toutes les énergies des sciences théoriques et appliquées pour améliorer et embellir cette Tie sur terre et commencer déjà dans nos sociétés humaines Tuniverselle solidarité.
Le moment des grandes destinées de la France est venu. Elles s'éclairent pour elle dans la foi de ses pères, en Orient, en Occident.
En Orient, dans les préceptes de morale de l'antique Perse, la France entend du fond des âges les réponses qu'elle a cherchées depuis la Renaissance aux lacunes du christianisme et aux besoins les plus essei^tiels des sociétés modernes. Les consécrations religieuses des énergies du trayail humain, des recherches, des inventions, des sciences théoriques et pratiques, indu&dustrie, culturç de la terre, multiplication des animaux utiles, collaboration dç plus en p}us féconde dç l'intelligence de l'homme avec les forces créatrices déposées par Dieu (lans les lois mêmes de la nature.
Eu Op^idçnt, dans la foi gauloise en l'immorteUe vie, la France trouve le point d'appui pour affronter la mêlée de ce monde, le comprendre, le diriger.
Car, je le demande, comment expliquer le vertige du luxe, les folies de la mode, les délires des vanités, la férocité de l'intérêt privé, le dévergondage des sophismes qui font la laideur des temps où nous vivons, —hideux contraste avec ces dévouements simples et multipliés à l'honneur, au devoir, â la scieaœ ; hofi-
teuses coïncidences avec ces intrépidités magnanimes des individus et des foules à affronter la mort et la douleur soit pour le drapeau, soit pour le bien de tous? — Où la trouver cette explication, sinon dans une vie fermée où la prodigieuse énergie des sei\tin;epts et des instincts de l'homme moderne, muré dans 1q non-sens d'une existence borqée à cettç terre, éclate en blasphèmes, en folies, en vanités, en corruptions? Sous prétexte que la vie est trop courte, on en abuse, on se démoralise, on se tue à plaisir. Oui la vie était fermée tant que la religion n'enseignait qu'uqe immortalité sans progrès, un enfer sans rémission, un purgatoire de souffrances corporelles, un paradis égoïste et immobile.
Comment la philosophie est-elle restée si longtemps muette ? Comment n'a-t-elle rien trouvé à substituer à ces pauvres imaginations des temps barbares? Comment, indifférente et paresseuse, n'a-t-elle point ouvert les portes pour que l'homme au moins respirât au delà de cette vie?
La philosophie jusqu'ici a eu à se faire tolérer. Elle a pris le plus pressé, l'injustice sur terre, et a laissé à la science la nature, à la religion le ciel, c'est-à-dire les vies antérieures et les vies ultérieures. Comme elle n'avait pas retrouvé la terre ferme de la tradition, elle arguait tout au plus d'un droit abstrait qu'elle appelait le droit naturel. Elle n'avait pour se faire écouter ni la voix des ancêtres, ni les justifications
d'une Révolution de justice encore contestée, ni les développements tout récents d'une civilisation qui, prenant la science pour guide, fraye à l'esprit humain ses routes en dehors de tout système, et s'impose malgré toute entrave aux amis comme aux ennemis de la liberté.
Combien d'esprits généreux qui, quel que fût le cri de leur sens humain révolté, fermaient les yeux et assoupissaient leur âme devant ce terrible dilemme : un peuple ne change pas de religion sans mourir....
Eh bien ! il ne mourra pas ce peuple, parce qu'il n'a point à changer de reUgion. La foi de la Révolution, la foi de la science, c'est la foi de ses pères qui lui revient, non pour détruire le christianisme, mais pour le compléter dans ses lacunes et dans son insuffisance vis-à-vis des hommes de notre race et des besoins de notre civilisation.
Antérieurement au christianisme, nous sonunes une religion, une morale. Avant que la Gaule ne fût liée à la papauté, le génie mazdéen et le génie celtique avaient trouvé en puissance les réponses de l'humanité moderne ; si nous l'avions oublié, si des parties de notre âme nationale s'étaient enténébrées sous la discipline étrangère de l'Église romaine, la lumière luit de nouveau, et par nos antiques traditions qui reparaissent, et par les découvertes des sciences qui les éclairent, et par la voix de notre libre conscience qui les commente,
N'avon^-nous pas été assez longtemps à Técole de la Judée et du monde gréco^romain ? Sans nier sa raison d'être (d'autres y ont assez insisté), comme des hommes faits, nous laissons nos maîtres, nos instituteurs étrangers. La Révolution française nous a rendus à nous-mêmes.
Nous sommes une humanité incessamment nouvelle.
J'ai essayé d'établir que pour cette humanité nouvelle, il n'y a de possible qu'une Éghse vraiment universelle, l'Église de l'immortalité ; car il n'y a de conception humaine assez complète que l'immortalité pour que tous les caractères distinctifs, individuels et nationaux s'y respectent, s'y développent et s'y harmonisent. Le champ de l'immortalité seul est assez vaste pour que toutes les activités s'y développent, pour que toutes les sciences y croissent, pour que tous les amours s'y satisfassent, pour que tous les sentiments y continuent, pour que toutes les conceptions s'y épurent, pour que toutes les anciennes religions et philosophies s'y accomplissent, parce qu'il n'y a que l'immortalité qui puisse désaltérer une Ame moderne. Oui, ce que j'ai voulu dans ma faiblesse, mais du grand cœur qu'inspire la foi de la France, au milieu du monde moderne, c'est dire au lecteur : Ami, regarde le ciel, regarde la terre, regarde ton cœur, désaltère-toi au vase de l'immortalité qui déborde.