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UN GAULOIS AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Si la croyance de la Gaule à rimmorlalité eut de tout temps ses dévoués en France par la facilité qu'on a parmi nous à jouer sa vie et à affronter la mort, les écrivains sont rares dans notre littératiœe qui écartèrent nettement les idées juives et chrétiennes et cherchèrent leurs voies en dehors de la tradition gréco-romaine.

Au miUeu de la réaction religieuse et littéraire du xvu* siècle, je ne puis oublier Cyrano de Bergerac, un vrai Gaulois et par Temportement du courage et par l'audace de la pensée.

A dix-neuf ans, dans le régiment des gardes, il fut surnommé le démon de la bravoure. Les Gascons de sa compagnie lui comptaient autant de duels que de jours au service. Le jeune homme qui fit tant de combats n'eut pas une querelle pour son coiVipfc et ne si'

battit que comme second pour soutenir ses amis. Blessé grièvement au siège de Mbuzon, il eut encore la gorge traversée d'un coup d'épée au siège d'Arras et se retira dans les lettres, sobre, chaste, désintéressé, indépendant, intrépide.

Il lui restait assez de ce feu prodigieux qu'il avait porté dans les armes, pour s'affranchir de rhébétement universel qui suivit les désastres de la libre pensée à la fin du xvi® siècle. Nulles traces même dans ses écrits de la théologie ei» de la cosmogonie chrétiennes. 11 tenait pour bêtes noires les docteurs, les pédants et leurs idées préconçues. Lui-même il se dégage de l'enflure qui régnait alors dans le style et qu'on trouve dans ses premières lettres.

Gomme il n'avait pu trouver, dit-il, un seul pays où l'imagination fût en liberté, il imagine d'aller à la lune. Dans ce cadre extravagant, loin de s'arrêter à des billevesées, il ne s'occupe que des questions éternelles, et il élève l'imagination jusqu'aux meilleures réalités de l'àme humaine. Lorsque Pascal devenait fou de ne pouvoir accorder sa science avec la théologie, Cyrano prouve qu'en un homme dégagé des préjugés de son temps, « la force de l'imagination est capable de guérir toutes les maladies qui naissent du surnaturel. »

Avec U0e vivacité incomparable il attaque, il emj)orte des problèmes formidables où les esprits prudents s'émoussent et se perdent. Pour me servir de ses paroles, Taudace fut en lui comme un gage de la

réussite. Quand il n'enlève pas la difficulté de priinesaut, ses démotistrations sont pauvres et traînantes comme son temps qui oppose aux théologiens les philosophes grets, qui cite Épicure et Lucrèce en faveur de la thèse de Tinfini, Démocrite pour la pluralité des mondes, et pour soutenir que la terre tourne autour du soleil, s'appuie de Pythagore, de Philolaûs et d'Aristarque.

La grandeur de cet homme d'esprit fut d'affiriiier presque tout ce qu'on a démontré plus tard par l'astronomie et les sciences physiques, des conceptions de l'infini, et de retrouver par les saillies de sa bonne humeur les voies rationnelles de l'esprit humain.

Ce n'est point un rêveur, c'est un libre penseur. SI la postérité encore égarée l'a si fort néghgé, les ennemis de la raison ne s'y sont pas trompés. Un voleur, il s'en trouve toujours pour les manuscrits des libres penseurs, déroba pendant sa dernière maladie ce qu'il avait écrit de plus précieux : « son Histoire de i' Étincelle et de la République du Soleil où, en même style qu'il a prouvé la lune habitable, il prouvait lé sentiment des pierres, l'instinct des plantes et le raisonnement des brutes. »

Cyrano, qui ne s'était jamais rétabli de ses blessures, mourut à trente-cinq ans d'un coup qu'il reçut par accident à la tête. Pendant sa maladie qui dura quatorze mois, il fut soigîié admirablement par ses amis auxquels il avait tant de fois prodigué sa vie. 11 comptait parmi eux les plus braves et les plus spirituels de

son temps. L^un d'entre eux^ en publiant ses manuscrits, nous assure qu'il est dans l'autre monde d'aussi belle humeur que jamais. On ne peut en douter quand on lit ce qu'il écrivait dans son Histoire des oiseaux :

(( La mort n'est pas sans doute un grand mal, puisque Nature, notre bonne mère, y assujettit tous ses enfants, et ce ne doit pas être une affaire de grande conséquence, puisqu'elle arrive à tout moment et pour si peu de chose. Car si la vie était si excellente, il ne serait pas en notre pouvoir de ne la point donner, ou si la mort traînait après soi des suites de l'importance que tu te fais accroire, il ne serait pas en notre pouvoir de la donner. Il y a beaucoup d'apparence au contraire, puisque l'animal commence par jeu, qu'il finit de même. »

Les œuvres de Cyrano ont été systématiquement détruites dans toutes les éditions générales et partielles. Aucun écrivain moins lu. Pour donner le change sur cet homme de génie, il fallait, en le faisant disparaître, le calomnier. On en fit un burlesque dont on ne connaît que le nom.

Quelque mutilées qu'aient été ses œuvres, elles sont encore assez riches pour que notre pensée enfin affranchie y reirouve la voie des audaces.

A moins de porter un bonnet, quoi que vous paissiez dire de beau, s'il est contre les docteurs de drap, vous êtes un idiot, un fou et quelque chose de plus.

Ce qui fait que je demeure actuellement dans la Lune, c'est que les hommes y sont amateurs de la vérité, qu'on n'y voit point de pédant«i, que les philosophes ne se laissent persuader qu'à la raison, et que l'autorité d'un savant, ni le plus grand nombre ne l'emportent point sar l'opinion d'un batteur en grange, quand il raisonne aussi fortement. Bref en es pays on ne compte pour insensés que le« sophistes et les orateurs.

(Cyrano de Ber6brac.i

m I9tni Mni tt U rutittirni înftiii.

Comme Dieu a pu faire Pâme immortelle, il a pu faire Ig monde infini, s'il est vrai que rétemité n'est rien autre

sans limites. Dieu serait fini lui-même, supposé que le monde ne fût pas infini, puisqu^il ne pourrait pas être où il n'y aurait rien, et qu'il ne pourrait accroître la grandeur du monde, qu'il n'ajoutât quelque chose à sa propre étendue, commençant d'être où il n'était pas auparavant. Il faut donc croire que, comme nous voyons d'ici Saturne et Jupiter, si nous étions dans l'un ou dans l'autre, nous découvririons beaucoup de mondes que nous n'apercevons pas, et que l'univers est à l'infini construit de cette sorte. — Ma foi (lui réplique son interlocuteur), je ne saurais du tout comprendrecet infini. — Hé! dites-moi, lui repartis-je, comprenez-vous le rien qui est au delà?

19e itotrr nton^r planétaire.

La plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux ; et de même que celui dont le vaisseau vogue terre à terre croit demeurer immobile, et que le rivage chemine, ainsi les hommes tournant avec la Terre autour du Ciel, ont cru que c'était le Ciel lui-même qui tournait autour d'eux. Ajoutez à cela l'oi^eil insupportable des humains qui se persuadent que la Nature n'a été faite que pour eux, comme s'il était vraisemblable que le Soleil, un grand corps quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la Terre, n'eût été allumé que pour mûrir ses nèfles, et pommer ses choux. Quant à moi, bien loin de consentir à leur insolence, je crois que les Planètes sont des mondes autour du Soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des Soleils qui ont des Planètes autour d'eux, c'est-à-dire des mondes que nous ne

voyons pas d'ici à cause de leur petitesse,, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jusqu'à nous. Car comment, en bonne foi, s'imaginer que ces globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que le nôtre, à cause que nous y campons, ait été bâti pour une douzaine de petits superbes I

IBe la nature ^e» jbatiitant0 Ire la %ttne.

Je lui demandai (à un habitant de la Lune) s'ils étaient des corps comme nous ; il me répondit que oui ; qu'ils étaient des corps, mais non pas comme nous, ni comme aucune chose que nous estimons Jelle; parce que nous n'appelons vulgairement corps que ce que nous pouvons toucher....

Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnèrent la curiosité 4e l'interroger sur sa naissance et sur sa mort, si au pays de la Lune l'individu venait au jour par les voies de génération, et s'il mourait par le désordre de son tempérament, ou la rupture de ses organes. « Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l'explication de ces mystères. Vous vous imaginez , vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point; mais cette conséquence est très-fausse, et c'est un témoignage qu'il y a dans l'univers un million peut-être de choses quj, pour être connues, deraf^nderaient en vous un million d'organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l'aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que devient l'i^nimal après sa mort... Si je voulais vous

expliquer ce que j'aperçois par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, fleuré ou savouré, et ce n'est rien cependant de tout cela. »

Bt U ttatttvr Ire r^nilirnf.

..,11 me reste à prouver qu'il y a des Mondes iniinis dans un Monde infini. Représentez-vous donc Tunivers comme un animal ; que les étoiles, qui sont des Mondes, sont dans ce grand animal, comme d autres grands animaux, qui servent réciproquement de mondes à d'autres peuples, tels que nous, et que nous , à notre tour, sommes aussi des Mondes à regard de certains animaux encore plus petits sans comparaison que nous ; que ceux-ci sont la Terre d'autres plus imperceptibles; qu'ainsi , de même que nous paraissons 'chacun en particulier un grand Monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sang, nos esprits, ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux qui s'entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur, et, se laissant aveuglément conduire à notre volonté qui leur sert de cocher, nous conduisent nous-mêmes, et pi*oduisent tous ensemble ce\U action que nous appelons la Vie.

©e Vàmt \itn plantr».— 3ln rrpas pt)iïo0opjiiq[ttr à ïa Wlwu.

Un philosophe ne goûte point d'odeur de viande, ni même des herbes, si elles ne sont mortes d'elles-mêmes, à

cause qu*il les pense capables de douleur.-*—... De nWr, par exemple^ couper un chou de' peur de le blesser, cela me semble tout à fait ridicule, — Et moi, répondit mon Démon (l'habitant de la Lune), je trouve beaucoup d'apparence en son opinion.

Ce chou dont vous parlez n'est-il pas comme vous un être existant de la Nature? Ne l'avez-vous pas tous deux pour mère également? ... Ne croyez-vous pas, en vérité, si cette pauvre plante pouvait parler, quand on la coupe, qu'elle ne dît : « Homme, mon cher frère, que t'ai -je fait qui mérite la mort? Je ne croîs que dans les jardins, et Ton ne me trouve jamais en lieu sauvage, où je vivrais en sûreté ; je dédaigne toutes les autres sociétés, hormis la tienne ; et, à peine suis-je semé dans ton jardin, que, pour te témoigner ma complaisance , je m'épanouis , je te tends les bras, je t'offre mes enfants en graine, et, pour récompense de ma courtoisie , tu me fais trancher la tête ! »

Voilà le discours que tiendrait ce chou, s'il pouvait* s'exprimer : Hé quoi ! à cause qu'il ne saurait se plaindre, est-ce à dire que nous pouvons justement lui faire tout le mal qu'il ne saurait empêcher ?. . . Souvenez- vous donc, ô de tous les animaux le plus superbe ! qu'encore qu'un chou que vous coupez ne dise mot, il n'en pense pas moins* Mais le pauvre végétant n'a pas des organes propres à hurler comme vous ; il n'en a pas pour frétiller ni pour pleurer ; il en a toutefois, par lesquels il se plaint du tort que vous lui faites, et par lesquels il attire sur vous la vengeance du Ciel. Que si enfin vous insistez à me demander comment je sais que les choux ont ces beHes pensées, je vous demande comment vous savez qu'ils iie les ont point, et que tel d'entre eux, à voire imifation, nediî<e pas le soir,

en s'eufermant : « Je suis, monsieur le Chou Frisé^ votre très-humble serviteur, chou cabus. »

Bt U génération.

Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de dîner; et, sitôt que nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre Fair, et là, prenant occasion de la génération et conception des choses, il me dit:c< Vous devez savoir que la Terre se faisant un arbre, d'un arbre un pourceau, et d'un pourceau un homme, nous devons croire, puisque tous les êtres dans la Nature tendent au plus parfait, qu'ils aspirent à devenir hommes, cette essence étant l'achèvement du plus beau mixte, et le mieux imaginé qui soit au monde, parce que c'est le seul qui fasse le lien de la vie animale avec la raisonnable. C'est ce qu'on ne peut nier, sans être pédant, puisque nous voyons qu'un prunier, par la chaleur de son germe, comme par ime bouche, suce et digère le gazon qui l'environne; qu'un pourceau dévore ce fruit, et le fait devenir une partie de soi-même, et qu'un homme mange le pourceau, réchauffe cette chair morte, la joint à soi, et fait revivre cet animal sous une plus noble espèce. Ainsi, cet homme que vous voyez était peut-être, il y a soixante ans, une touffe d'herbe dans mon jardin ; ce qui est d'autant plus probable que l'opinion de la Métempsycose Pythagorique, soutenue par tant de grands hommes, n'est vraisemblablement parvenue jusques à nous, qu'afin de pous enguger à en rechercher la vérité...

19r la ^rrrr abant Vinmmt.

Il y a des siècles fort éloignés, au delà desquels il ne paraît aucun vestige du genre humain. Peut-être qu'auparavant la Terre était un Soleil peuplé d'animaux proportionnés au climat qui les avait produits; et peut-être que ces animaux-là étaient des Démons de qui l'antiquité raconte tant d'exemples.

ISBtH miraclr0.

Le lendemain, dès que je fus éveillé, je m'en allai faire lever monhôte. « C'est un aussi grand miracle, lui dis-jeen l'abordant, de trouver un fort esprit, comme le vôtre, enseveli dans le sommeil, que de voir du feu sans action. » Il souffrit de ce mauvais compliment. « Mais, s'écria-t-il avec une colère passionnée d'amour, ne vous déferez-vous jamais de ces termes fabuleux? Sachez que ces noms-là diffament le nom de Philosophe, et que, comme le Sage ne voit rien au monde qu'il ne conçoive et qu'il ne juge pouvoir être conçu, il doit abhorrer toutes ces expressions de prodiges et d'événements de Nature, qu'ont inventés les stupides, pour excuser les faiblesses de leur entendement.»

Il me laissa dans Tadmiratioa des habitants de ce Monde-

là, dans lesquels, jusqu^au simple peuple, il se trouve naturellement tant d'esprit, au lieu que ceux du nôtre en ont si peu, et qui leur coûte si cher.

^ogci^e liAttjS le €ith

Pendant mon ascension au Soleil, je connus très-distinctement, comme autrefois j'avais soupçonné en montant à la Lune, qu'en effet c'est la Terre qui tourne d'Orient en Occident alentour du Soleil , et non pas le Soleil autour d'elle ; carje voyais, ensuite de la France, le pied de la botte d'Italie, puis la Mer Méditerranée, puis la Grèce, puis le Bosphore, le Pont-Euxin, la Perse, les Indes, la Chine, et enGn le Japon, passer successivement vis-à-vis du trou de ma loge; et, quelques heures après mon élévation, toute la Mer du Sud, ayant tourné, laissa mettre à sa place le continent de l'Amérique.

Je distinguai clairement toutes ces révolutions et je me souviens même que longtemps après je vis encore TEurope 1 emonter une fois sur la scène, mais je n'y pouvais plus lomarquer séparément les Etats, à cause de mon exaltation, qui devint trop haute. Je laissai sur ma route, tantôt à gauche, tantôt à droite, plusieurs Terres comme la nôtre, où, pour peu que j'atteignisse les sphères de leur activité, je nie sentais fléchir. Toutefois, la rapide vigueur de mon essor surmontait celle de ces attractions.

Je côtoyai la Lune, qui, pour lors, se trouvait entre le Soleil et la Terre, et je laissai Vénus à main droite. Je remarquai que, durant tout le temps que Vénus pamt au deçà du Soleil , alentour duquel elle tourne, je la vis tou-

jours en croissant; mais^ achevant son tour, j'observai qu à mesure qu'elle passa demère, ses cornes se rapprochèrent, et son ventre noir se redora. Or, cette vicissitnde de himière et de ténèbres montre bien évidemment que les Planètes sont, comme la Lune et la Terre, des globes fans clarté, qui ne sont capables que de réfléchir celle qu'ils empruntent.

En effet, à force de monter, je fis encore la même observation de Mercure. Je remarquai , de plus , que tous ces Mondes ont encore d'autres petits Mondes qui se meuvent alentour d'eux. Rêvant depuis aux causes de la censtruction^de ce grand Univers, je me suis imaginé qu'au débrouillement du Chaos, les corps semblables se joignirenl, par ce principe d'amour inconnu, avec lequel nous ex|icrimentons que toute chose cherche son pareil.

...Pendant toute cette partie de mon voyage, je ne sentis aucune atteinte de la faim ; au contraire, plus j'avançais vers ce Monde enflammé, plus je me trouvais robuste. Je sentais mon visage un peu chaud et plus gai qu'à l'ordinaire, mes mains paraissaient plus colorées d'un vermeil agréable, et je ne sais quelle joie coulait parmi mon sang, qui me faisait être au delà de moi.

&UU langue nniUvutWt tnUntiVit h'm babitant b'itnr Un petites terres qni lioUifirtit autour ^u Soleil.

Au bout de quelque espace de chemin, j'arrivai dans une fondrière où je rencontrai un petit homme, tout nu, assis sur une pierre, qui se reposait. Je ne me sonviens pas si je lui parlai le premier, ou si ce fut lui qui m'inter-

iog:ea. Mais j'ai la mémoire toute fraîche, comme si je I écoutais encore, qu'il me discourut, pendant trois grosses heures, en une langue que je sais bien n'avoir jamais ouïe^ et qui n'a aucun rapport avec pas une de ce monde-ci, laquelle toutefois je compris plus vite et plus intelligiblement que celle de ma nourrice. Il m^expliqua, quand je me fus enquis d'une chose si merveilUeuse, que dans les sciences il y avait un Vrai, hors lequel on était toujours éloigné du facile ; que plus un idiome s'éloignait de ce Vrai, plus il se rencontrait au-dessous de la conception, et de moins facile intelligence. « De même, continuait-il, dans la Musique, ce Vrai ne se rencontre jamais que Tàme, aussitôt soulevée, ne s'y porte aveuglément. Nous ne le voyons pas, mais nous sentons que Nature le voit; et, sans pouvoir comprendre en quelle sorte nous en sommes absorbés, il ne laisse pas de nous ravir, et si nous ne saurions remarquer où il est... (i'est pourquoi, si vous en aviez l'intelligence, vous pourriez communiquer et discourir de toutes vos pensées aux bêtes, et les bêtes, à vous, de toutes les leurs, à cause que c'est le langage même de la Nature, par qui elle se fait entendre à tous les animaux.

« Que la facilité donc avec laquelle vous entendez le sens d'une langue qui ne sonna jamais à votre oreille ne vous étonne plus. Quand je parle, votre âme rencontre, dans chacun de mes mots, ce Vrai qu'elle cherche à tâtons ; et, quoique sa raison ne l'entende pas, elle a chez soi Nalure qui ne saurait manquer de l'entendre. »

le mimt hàhitani tt'mnnvi U la miavc Ui^ àmtH ^An» lest régions tinnwMlaivtft.

«... Apprenez que dans une région voisine du Soleil

comme la nôtre, les âmes pleines de feu sont plus claires, plus subtiles et plus pénétrant«îs que celles des autres animaux aux sphères plus éloignées. Or, puisque dans votre Monde même il s'est rencontré des Prophètes, qui, l'esprit échauffé par un vigoureux enthousiasme, ont eu des pressentiments du futur, il n*est pas impossible que, dans celui-ci, beaucoup plus proche du Soleil, et, par conséquent, beaucoup plus lumineux que le vôtre, il ne vienne à un lort génie quelque odeur du passé ; que sa raison mobile ne se i-emue aussi bien en arrière qu'en avant, et qu'elle ne soit capable d'atteindre la cause par les effets, vu qu'elle peut arriver aux effets par la cause. »

Bt Vahutntt be fitommeil liân» tt» vtQÏoma. — Cdmmrnt on n llrbirnt tran0))arrRt.

. . . La sphère de notre Monde ne me paraissait plus qu'un astre à peu près de la grandeur que nous paraît la Lune; encore, il s'étrécissait, à mesure que je montais, jusqu'à devenir une étoile, puis une bluette, et puis rien, d'autant que ce point lumineux s'aiguisa si fort pour s'égaler à celui qui termine le dernier rayon de ma vue, qu'enfin elle le laissa s'unira la couleur des Cieux. Quelqu'un peutêtre s'étonnera que pendant un si long voyage, le sommeil ne m'ait point accablé. Mais, comme le sommeil n'est produit que par la douce exhalaison des viandes qui s'évaporent de l'estomac au cerveau, ou par un besoin que sent Nature de lier notre àme, pour réparer, pendant le repos, autant d'esprits que le travail en a consumé, je n'avais garde de dormir, vu que je ne mangeais pas, et que le

Soleil me restituait beaucoup plus de chaleur radicale que je n^en dissipais.

Cependant mon élévation continuait, et, à mesure qu'elle m'approchait de ce Monde enflammé, je sentais couler dans mon sang une certaine joie qui le rectifiait et passait jusqu'à l'âme. De temps en temps, je regardais en haut pour admirer la vivacité des nuances qui rayonnaient dans mon petit dôme de cristal (la machine qu'il avait construite pour monter au soleil)... Voici que, tout en sursaut, je sens je ne sais quoi de lourd qui s'envole de toutes les parties de mon coi*ps. . . Je connus que, par une secrète nécessité de la lumière dans sa source, nous étions, ma cabane et moi, devenus transparents. . . Aucun endroit ni de ma chair, ni de mes os, ni de mes entrailles, quoique transparents, n'avait perdu sa couleur naturelle; au contraire, mes poumons conservaient encore, sous un rouge incarnat, leur molle délicatesse; mon cœur, toujours vermeil, balançait aisément entre le sistole et le diastole ; mon foie semblait brûler dans un pourpre de feu, et cuisant l'air que je respirais, continuait la circulation du sang; enfm, je me voyais, me touchais, me sentais le même, et si pourtant je ne l'étais plus.

Ha natttre lieis ttvt» qui bàWtntlt âoleU^ llérritr parTunlirtix.

(( Sache que nous sommes des animaux natifs du Soleil dans les régions éclairées. La plus ordinaire, comme la plus utile de nos occupations, c'est de voyager par les vastes contrées de ce grand Monde. Nous remarquons curieuse-

ment les mœurs des Peuples, le génie des climats, et la nature de toutes les choses qui peuvent mériter notre attention ; par le moyen de quoi nous nous formons une science certaine de ce qui est. Or, tu sauras que mes vassaux voyageaient sous ma conduite, et qu*afîn d'avoir le loisir d^observer les choses plus curieusement nous nous étions faits Oiseaux; tous mes sujets par mon ordre étaient devenus Aigles ; et quant à moi, de peur qu'ils no s'ennuyassent, je m'étais métamorphosé en Rossignol, pour

adoucir leur travail par les charmes de la Musique

« C'est nous qu'au Monde de la Terre vous appelez des Esprits, et votre présomptueuse stupidité nous a donné ce nom, à cause que, n'imaginant point d'animaux plus parfaits que rhomme, et voyant faire à certaines créatures des choses au-dessus du pouvoir humain, vous avez cru ces animaux-là des Esprits. Vous vous trompez toutefois; nous sommes des animaux comme vous ; car, encore que quand il nous plaît, nous donnions à notre matière la figure et la forme essentielle des choses auxquelles nous voulons nous métamorphoser, cela ne conclut pas que nous soyons des Esprits. Mais, écoute, et je te découvrirai comment toutes ces métamorphoses, qui te semblent autant de miracles, ne sont rien que de purs effets naturels. Il faut que tu saches qu'étant nés habitants de la partie claire de ce grand Monde, oii le principe de la matière est d'être en action, nous devons avoir l'imagination beaucoup plus active que ceux des régions opaques, et la substance du corps aussi beaucoup plus déliée. Or, cela supposé, il est infaillible que notre imagination ne rencontrant aucun obstacle dans la matière qui nous compose, elle l'arrange comme elle veut... Vous autres hommes, ne pouvez pas les mêmes choses, à cause de la pesanteur dç votre masse et de la froideur de votre in^agins^tion. «

îl continua sa preuve, et l^appuya d'exemples si familiers et si palpables qu'enfin je me désabusai d*uu grand nombre d'opinions mal prouvées, dont nos Docteurs aheurtés préviennent l'entendement des faibles... Je me persuadai môme que si, quand ce fameux hypocondre de lantiquitc s'imaginait être cruche, sa matière trop compacte et trop pesante avait pu suivre l'émotion de sa fantaisie, elle aurait formé de tout son corps une cruche parfaite; et il aurait paru à tout le monde véritablement cruche, comme il se le paraissait à lui seul, Tant d'autres exemples, dont je me satisfis, me convainquirent en telle sorte, que je ne doutai plus que rimagination pouvait produire sans miracle tous les miracles que THomme-Esprit m'avait racontés.

* ÏBvi langagr tit» artire».

N'avez-vous point pris garde à ce vent doux et subtil, qui ne manque jamais de respirer à Torée (bord) des bois? C'est rhaleine de leur parole; et ce petit murmure ou ce bruit délicat dont ils rompent le sacré silence de leur solitude, c'est proprement leur langage. Mais, encore que le bruit des forêts semble toujours le môme, il est toutefois si différent, que chaque espèce de végétant garde le sien particulier, de sorte que le Bouleau ne parle pas comme TÉrable, ni le Hêtre comme le Cerisier.

©jsccnriï arijoriqtte sur l'Intrllignice lire «ibrfsJ.

«Vous saurez^ue pro?([ue tous les concerts, dont les Oi-

seaux font musique, sont composés à la louange des arbres; mais, aussi, en récompense du soin qu'ils prennent de célébrer nos belles actions, nous nous donnons celui de cacher leurs amours ; car ne vous imaginez pas, quand vous avez tant de peine à découvrir un de leurs nids, que cela provienne de la prudence avec laquelle ils Tout caché. C'est l'arbre, qui lui-même a plié ses rameaux tout autour du nid pour garantir des cruautés de THomme la famille de son hôte. Et qu'ainsi ne soit, considérez l'aire de ceux, ou qui sont nés à la destruction des Oiseaux leurs concitoyens, commodes Éperviers, des Houbereaux, des Milans, des Faucons etc.; où qui ne parlent que pour quereller, comme les Geais et les Pies ; ou qui prennent plaisir à nous faire peur, comme des Hibouset des Chats-huants. Vous remarquerez qjie l'aire de ceux-là est abandonnée à la vue de tout le monde, parce que l'arbre en a éloigné ses branches, aûn de la donner en proie.

« Mais il n'est pas besoin de particulariser tant de choses, pour prouver que les arbres exercent, soit du corps, soit de l'âiTie, toutes vos fonctions. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui n'ait remarqué qu'au printemps, quand le Soleil a réjoui notre écorce d une sève féconde, nous allongeons nos rameaux, et les étendons chargés de fruits sur le sein de la Terre dont nous sommes amoureux? La Terre, de son côté, s'entr'ouvre et s'échauffe d'une môme ardeur, et elle s'approche de chacun de nos rameaux pour s'y joindre; et nos rameaux, transportés de plaisir, se déchargent dans son giron de la semence qu'elle brûle de concevoir. Elle est pourtant neuf mois à former cet embryon auparavant que de le mettre au jour; mais l'arbre, son mari, qui craint que la froidure de l'hiver ne nuise à sa grossesse, dépouille sa robe verte pour la couvrir, se contentant, pour cacher quelque chose de sa nudité, d'un vieux manteau de feuilles mortes.

« Ehbien ! vous autres Hommes, vousregardez éternellement ces choses, et ne les contemplez jamais ; il s'en est passé à vos yeux de plus convaincantes encore, qui n'ont pas seulement ébranlé les aheurtés. »

%cu atbvtu amantu {mitt tfu litsicottrfif artiorlque).

«Regardez, petit Homme, à douze ou quinze pas de votre main droite. Vous verrez deux arbres jumeaux, de médiocre taille, qui confondant leurs branches et leurs racines, s'efforcent par mille sortes de moyens de ne devenir qu'un.»

Je tournai les yeux vers ces plantes d'amour, et j'observai que les feuilles de tous les deux, légèrement agitées d^une émotion quasi-volontaire, excitaient en frémissant un murmure si délicat, qu^à peine effleurait-il Toreille ; avec lequel pourtant on eût dit qu'elles tâchaient de s'interroger et de se répondre.

Bt \a mort.

Aussitôt que dans un corps la Nature sent qu'il faudrait plus de temps à réparer les ruines de son être, qu'à en composer un nouveau, elle aspire à se dissoudre ....

Nous mourons plus d'une fois; et, comme nous ne sommes que des parties de cet Univers, nous changeons de forme pour reprendre vie ailleurs ; ce qui n'est point un mal, puisque c'est un chemin pour perfectionner son ctrc et pour arriver à un nombre infini de connaissances.

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