‹ L'immortalitéChapitre 43 sur 50 · EXTRAITS DES VOYAGEURS · texte numérisé non relu

EXTRAITS DES VOYAGEURS

César mentionne Fusage gaulois de brûler ou d'enterrer avec les morts tout ce qui leur avait servi et qu'ils avaient aimé : vêtements, meubles, animaux, etc. Ce qui présuppose la pensée, dit M. Gatien-Amoult, que les morts aiment encore ces objets et qu'ils continuent de s'en servir dans Tautre vie.

Dans un voyage récent *, je trouve la même coutume aux îles Marquises :

« Les indigènes croient à rimmortalité de i'àme... I!g croient non-seulement à leur âme, mais à celle de tous les êtres et de toutes les choses. Quand une âme quitte ce monde, elle est escortée de Tàme des ustensiles qui lui ont appartenu, de Tàme des présents qui lui ont été offerts durant les funérailles... Le ciel et Tenfer, dans la croyance des Canaques, ne sont que des mondes différents, plus heureux que celui-ci . . . Les habitants sont semblables à ceux de la terre. »

1 La Rçine^Blatiche aux îles Marquises, par M. Max Radiguei;. Reme des Deux-Motides, 4«' octobre 1859.

Dans la légende mazdéenne, dit M. Michel Nicolas, « le troisième jour après qu'elle est sortie de sa dépouille mortelle, au moment où le brillant soleil s'élève au-dessus des montagnes, l'âme se présente à l'entrée du pont Tchinevad. Si elle est restée pure pendant sa vie terrestre, l'armée des divins Izeds l'enlève au-dessus du pont et l'emporte au pied du trône d'or de Vohou-Mano. » (Voyez p. 210.)

Le méchant au contraire, lorsqu'après trois nuits il se dispose à passer le pont fatal, est entraîné par le principe du mal qu'il eut en lui, dans le sein de la nuit première, séjour d'Ahriman.

Aux îles Marquises, par une étrange coïncidence, nous trouvons une croyance à peu près analogue.

« L'âme part dans le pahaa (cercueil en forme de pirogue), et met le cap sur le détroit qui sépare l'île de Tahuata de celle de Hivaoa. Lorsqu'elle approche d'un certain rocher voisin de Tahuata, deux dieux ou deux influences contraires s'en disputent la possession et cherchent à la pousser, l'un dans le passage qui est entre Tahuata et le rocher, l'autre dans ce grand passage entre ce même rocher et la terre de Hivaoa. Les âmes entraînées dans ce petit passage sont tuées , tandis que les autres sont conduites par un hon dieu à leur destination. »

M. Max Radiguet complète par quelques détails inté. ressauts l'exposé des croyances instinctives des Nukahiviens.

« Pour les Canaques, les rêves sont des réalités : les

âmes profitent du sommeil pour communiquer entre elles. Une jeune fille vous dit quelquefois : « Cette nuit^ je suis partie pour Tiburones (terre fantastique, sorte de paradis) dans une magnifique pirogue. » Il y avait là de belles choses que nous n^avons pas. Les arbres y sont très-grands, les habitants très-beaux ; on y chante des comumus avec des musiques plus douces que les nôtres. »

« Croyant que Pâme des morts rôde sans cesse autour d^eux, les Nukahiviens s'adressent dans leurs plus grandes douleurs à un être regretté, et le conjurent de les emmener avec lui .

« La crainte des revenants enlève aux Canaques toute liberté d'action durant les nuits sombres. Ils n'oseraient taire un pas sans un flambeau...

« Pourquoi le Nukahivien souffrant redouterait-il la mort? Elle vient à lui sans ses affres terribles, et la sinistre lueur des châtiments infinis qui nous menacent ne rougit point le seuil de son éternité. Dans ses croyances consolantes, la mort est un simple changement de vie, un voyage vers des contrées mystérieuses et favorisées. Les souffrances physiques, Tinstinct de la conservation en révolte, le regret de quitter des êtres chéris, attristent seuls les derniers instants du malade. Quant aux terreurs de Tinconnu, aux péripéties funèbres et poignantes de Tagonie, il ne les connaît pas. Considérant la maladie comme une expiation, la mort est bien réellement pour lui le baiser des dieux. Ceux qui Tenvironnent, loin de lui donner le change sur son état, lui répètent qu'il va bientôt mourir, et préparent d'avance sous ses yeux le pahaa, cette pirogue du voyage sans retour. Le mourant lui-même prend certaines dispositions en vue de sa fin prochaine : il désigne les personnes auxquelles il lègue la tâche si laborieuse d'apprêter son cadavre, et il attend résigné l'heure de sa délivrance.

Quant à la famille, elle croit de son devoir de retarder la séparation ; aussi Tun de ses membres, épiant les <lernières luttes de l'agonie, pour empêcher Tàme de s'échapper, comprime avec les mains le nez et la bouche du moribond, de telle soi-te qu'assez généralement il meurt étouffé. »

M. Guinnart \ qui a passé trois ans chez les Patagons, rapporte que sur la tombe du chef ils tuent son cheval, puisqu'il poursuivra le cours de ses pérégrinations. Ils ont deux divinités : le Mal, le Bien. Le Bien vaincra. Le Bien s'appelle : Notre père à tous.

Les Patagons me rappellent les Scythes et me les expliquent. Selon Hérodote, ils tuent chevaux et serviteurs sur la tombe du chef et ils placent le chef à cheval.

Valère Maxime nous rapporte la coutume chez les Gaulois de prêter des sommes d'argent, à la condition qu'elles seraient remboursées dans la vie future.

M. Élie Reclus m'écrit : « J'ai lu que le long du Zaïre, les indigènes recevaient autrefois, eu payement de leurs marchandises, une promesse de remboursement dans l'autre monde. »

Mais voici sur cette coutume une singulière particularité dans un pays où l'on ne devait guère chorclier de référence aux croyances celtiques :

* Relalioii encore inédite.

a Dernièrement l^usage existait encore au Congo de livrer le cadavre du débiteur insolvant à son créancier, qui tout aussitôt renfermait dans une cage et le suspendait entre deux arbres. Journellement, il visitait le corps, lui demandait des nouvelles de sa santé, et l'exhortait à ressusciter bientôt pour se dégager de ses obligations et jouir du repos de la sépulture, qui ne devait lui être accordé qu'après complet remboursement*. »

La rechute de Tliomme dans les choses inanimées et dans les existences animales, la seule croyance druidique qui, selon M. Henri Martin, blesse le sentiment moderne (voyez p. 165), n'est point exclusivement propre à la race celtique en Gaule.

M. Élie Reclus lit dans un vieux chroniqueur polonais, Narbutt, qu'elle se trouvait parmi des populations slaves :

a Est enim omnium Getharum, se. Lithuanorum, communis dementia, exutas corpore animas nascituris denuo infundi corporibus, quasdam etiam brutorum assumptione corporum pertransire. »

Narbutt dit ailleurs : « Les Slaves (Prussiens, Lithuaniens, etc.) croyaient à l'immortalité et à la transmigration des âmes. »

Mourir était rendre « le dernier soupir, » et le

1 Ein Bemch in San Salvator, von D. A. Bastian, Bremeii, 1859.— Foyogfe à San Salvador, par Bastian.

-~ 296 — souffle vital s*en allait alors dans les régions supérieures*.

« Je m^entretenais* avec un savant de mes amis qui a fait un long séjour dans les contrées les plus occidentales de TAfrique. 11 me dit qu'il avait raisonné avec plusieui-s habitants du pays et que Fidée qu'ils ont du ciel et d^un bonheur à venir est celle-ci : Que tout ce que nous y souhaiterons se présentera d'abord à nous. INous trouvons, disent-ils, que nos âmes sont de telle nature qu'elles ont besoin de variété et qu'elles ne sauraient toujours se plaire aux mêmes objets. C'est pourquoi l'Être Suprême qui a mis en l'homme ce goûl du bonheur dans ce penchant pour la diversité, lui donnera tous les plaisirs en rapport avec sa disposition présente. Si nous avons envie de nous promener dans des bocages ou sous des berceaux au milieu des fontaines et des cascades, nous nous trouverons immédiatement dans de tels lieux, au gré dii notre désir. Si nous voulons avoir le plaisir de la musique, aussitôt le concert s'élève et tout le voisinage s'emplit d'harmonie. En un mot chacun de nos désirs sera suivi de la jouissance, et à quoi que l'inclination de rhoinmc le porte il en aura la présence.

M. Cazalis, missionnaire protestant, a transcrit ce

* « Dès qu'une Plante, une Bête, ou un Homme expirent, leurs âmes montent, sans s'éteindre, à sa sphère, de même que vous voyez la flamme d'une chandelle y voler en pointe, malgré le suif qui la tient par les pieds. » (Cyrano.)

* Le Spectateur aux initiales T. D.

chant^ chez les Bassoutos (échelonnés sur le versant occidental des monts Maloutis qui séparent la Bechnanasie du Natal) :

Nous sommes restés dehors; Nous sommes restés pour la peine.

Nous sommes restés pour les pleurs.

Oh ! s'il y avait un lieu au ciel pour moi !

Oui, il en est. Et que n'ai-jedes ailes pour m'y envoler ! Si une forte corde flottait descendant du ciel, Je m'y attacherais, je monterais plus haut !

Plus haut j'irais hahiter!...

Les Bassoutos enterrent leurs morts dans la position de l'enfant au sein de la mère. Près de lui ils disposent des semences de blé, des herbes, des légumes.

Chant des morts recueilli en Nubie de la bouche (l'un hadji bambarre (Sénégambien) par le voyageur Combes :

« Ils mentent ceux qui disent que la mort est à craindre! Qui jamais a entendu des soupirs s'exhaler des tombeaux ! . . .

« Tu pâlis à l'approche de la mort. Eh ! regarde donc la jeune mère qui va enfanter. Elle pleure. A son angoisse bientôt a succédé la joie. Le nouveau-né a jeté sa première voix dans le monde !

« Ainsi de la mort. Face hideuse. On voudrait la fuir. A peine a-t-on franchi le seuil dont elle est gardienne qu'on voit se dérouler devant soi les espaces lumineux et sans fin. On s'y élance avec Tardeur d'une vitalité tendre comme les pousses nouvelles de Tarbre, n'emportant de la

terre que les doux souvenirs, y laissant regrets et tristesses ! »

Je clorai ces notes par quelques traits de M. Élie Reclus sur le Paradis des Peaux-Rouges*. Ce travail, puisé pour les détails aux récits du voyageur allemand Kohi, constitue le fragment le plus important que nous connaissions de la grande histoire indienne. Ces pages puissantes nous font ardemment désirer que M. Élie Reclus prenne la tâche vengeresse, et si digne de lui, de faire revivre cette nation, jadis immense, qui disparaît de jour en jour par les dissensions intestines, par la carabine et Feau-de-vie du Yankee. « Les sauvages des Grandes-Terres, voilà des gens d'un cœur grand ! » disait un voyageur canadien.

Presçjue tous les Indiens, et même les Californiens ont transporté leur paradis à Touest par delà r(»céan Pacifique, et il est à remarquer que leurs jossakids ou devins sont réputés d'autant plus puissants qu'ils habitent davantage vers l'occident. Leur imagination aurait-elle été frappée par les splendeurs du couchant, baignant de ses vapeurs dorées les coteaux lontains, par delà lesquels, la paix, le bonheur et la gloire semblent habiter un pays inconnu, tout rayonnant de lumière? Serait-ce que leurs légendes, reportant leurs origines vers Torientj établiraient une analogie poétique entre le matin et la naissance, le déclin du jour et le soir de la vie, la nuit et la tombe, entre im pays que le soleil parcourt pendant la nuit et celui où se

* De la Religion, des Superstitions, et de V Education des . Objibevès, par M. Élie Reclus, Revue Germanique, lorae. X.

rendent les âmes après la mort? Peut-être ont-îls pens^. que les âmes marchaient sur la trace du soleil par le chemin des étoiles, par cette voie lactée que les Indiens appellent le sentier de la mort ?

Quand un enfant meurt, il est bon qu^un oncle, une tante ou une cousine meure bientôt* après lui pour le protéger. J'ai vu, disait M. Kohi*, une mère se désoler, que c'était à fendre le cœur, après la mort de son nourrisson, mais le mari venant à mourir presque immédiatement : « Mon mari est fort, il est grand chasseur. 11 a un bon fusil, et trouvera du gibier sur la route. 11 empêchera l'enfant de souffrir de la faim, et lui fera heureusement passer Teau. Je suis consolée. »

Tous les Indiens vont dans le même paradis, disait Fun d'eux, les Sioux comme les Odjihevès (peuplades ennemies). — Mais oii les Indiens ne vont pas, c'est dans le paradis des chrétiens, parce qu'ils ne veulent pas abandonner leurs amis et leurs ancêtres.

Là, dans le paradis, ils sont plus riches qu'ici. Il y a plus de quoi. Ils trouvent plus de chevreuils, et encore de meilleurs animaux, sans jamais les chasser. Ils n'ont jamais chagrin, ni trouble ni misère. Tout pousse sans travailler, le j,ain, les fraises, le riz, etc.

« Et l'Enfer? » demandai-je. — « Quant à FEnfer, je n'en sais rien du tout, répondit l'Indien. Nous pensons que tous les hommes vont par le même chemin. »

Schiller a admirablement résumé ces croyances * Kitchi Garni, ou Récits du Lac Supérieur. Bremen, 1859.

dans le chant funèbre d'un Nadoessis (tribu sauvage de l'Amérique du Nord) *.

a Voyez^ il est là assis sur sa natte, assis droite dans l'attitude qu'il avait lorsqu'il voyait encore la lumière.

« Cependant^ où est la force de ses poings, le souffle de son baleine, qui nagujère encore faisait monter vers le Grand-Esprit la fumée du calumet?

a Oii sont ces yeux, perçants comme les yeux du faucon, qui comptaient les traces du renne sur les vagues de Fherbe, sur la rosée des champs?

« Et ces jambes qui volaient sur la neige, plus vite que le cerf de vingt cors et le chevreuil de la montagne?

« Ces bras qui bandaient l'arc roide et fort? Voyez, la vie s'est envolée ; voyez, ils pendent inertes.

a 11 est heureux, il est allé où il n'y a plus de neige; où le maïs, poussant de lui -môme, dore les champs;

« Où tout buisson est gaiement peuplé d'oiseaux, la forêt de gibier, tout étang de poissons.

« 11 se repaît là-haut avec les esprits; il nous a laissés seuls ici pour louer ses hauts faits, et déposer son corps dans la terre.

a Apportez les derniers dons ; entonnez la plainte funèbre. Qu'on enterre avec lui tout ce qui peut le réjouir.

« Mettez-lui sous la tête les haches qu'il brandissait vaillamment, et de plus ce gros jambon d'oui-s, car le chemin e^t long ;

a Et encore ce couteau bien affilé qui, en trois coups habiles, enlevait de la tête d'un ennemi la peau et les cheveux en touffe.

i Traduction de M. Régnier. Schiller, dit M. Régnier, en avait pris ridée et la plupart des détails dans le Voyage de TAnglo- Américain Th. Carver.

c( Mettez-lui aussi dans la main ces couleurs pour peindre le corps, afin qu'il brille d'un beau rouge dans le pays des âmes. »

Mais le Paradis, c'est la récompense. La vie est le chemin. Le Peau-Rouge n'attend pas la mort pour accomplir le plus difficile du voyage. M. Élie Reclus dit en paroles héroïques comment Tlndien acquiert en cette vie la force morale et devient tout l'homme qu'il peut être.

a A cette époque décisive où l'enfant se fait homme ou femme^ et entre dans la période de liberté morale et de responsabilité individuelle, les adolescents passent chez ces barbares par une épreuve solennelle. Leur initiation est héroïque et ne s'accomplit pas dans une cellule obscure qui sent le moisi, ils ne se fouettent pas avec la discipline des esclaves, ils ne récitent pas de longs formulaires en algonquin, et ne travaillent pas à leur abêtissement, comme recommandait Pascal. Non pas! Mais par des épreuves qui nous sembleraient impossibles, si elles n'étaient pas générales dans ce pays, ces jeunes sauvages purifient leur nature, disent-ils, et font subir aux éléments encore grossiers de leur individualité morale une fermentation qui changera en vin généreux un moût fade, lourd et impiu*.

«Par des jeûnes et des macérations que nos organisations européennes ne pourraient pas supporter, ils se font tomber dans des extases où leur destinée se révèle, où se formule le principe qu'ils suivront toute leur vie. Soumis à une endurance extrême, chacun d'eux acquiert la conscience de sa valeur el en donne la mesure exacte ; le piètre

sujet est forcé de laisser voir ce qu'il a dans le ventre, tandis que le forl motitte ce qu'il à àû cœur.

(c Le garçon ou la jeune fille se retire dans la foret solitaire pour y réfléchir sur les grands faits de la vie qui préoccupent le sauvage autant que le civilisé, pour se vaincre soi-même avant de songer à se mesurer avec les guerriers d'égal à égal, pour acquérir les vertus qui font le cliasseur et le combattant, et celles qui font la femme de cfaeur. Et ce ne sont pas quelques privilégiés comme nos chevaliers, quelques pauvres hères comme lios moines de France, d'Espagne et d'Itahe, qui sont admis à ces veillées d'armes, à ces initiations extraordinaires ; mais la nation tout entière, dont chaque citoyen et chaque citoyenne ont prouvé en un certain jour qu'ils avaient du cœur. »

Un Indien, qui racontait à M. Kohi commfetit il avait surmonté ces épreuves (dix jours de jeûne), terminait ainsi son récit.

« En route (au retour) nous rencontrâmes un ours. — Mon oncle le voulait tuer. Mais nous l'arrêtâmes : « Quand dri retourne du jeûne, ou ne doit pendant trois jours faire de mal à âme qui vive ! » Je m'avançai alors sur l'ours et lui dis : « Ours, mon frère, je suis très-fort. J'ai une puissante médecine. Je viens de chez les esprits. Je pourrais te tuer d'un coup, mais je ne le veux pas faire; Va ton chemin ! » L'ours m'écouta, puis courut droit dans la forêt. Il m'avait cdmpris. Peut-être aussi avait-il eu peur démon aspect misérable, tant j'étais pâle, maigie et sinistie.

« A la maison, je m'étendis sur la mousse. Le lendeiiiain seulement je pris quelque nourriture, et trois jours après j'étais en pleitie vigueur. A partir de ce jour j'étais un homme, d

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