FRAGMENTS DE CORRESPONDANCE
J'achevais ce livre lorsqu'en cherchant dans mes papiers quelques textes, quelques concordances nouvelles, mes yeux tombèrent sur une liasse qui était restée ensevelie depuis plusieurs années au fond d'une armoire. Je l'ouvris. C'était la correspondance à un ami, 011 se déposèrent jour par jour les impressions intimes d'où sortit ce commentaire de l'immortalité.
C'était ce livre même, écrit sous une autre forme, mais vivante et émue. Qui sait si plusieurs, qui resteraient froids et indifférents à entendre la voix d'âges et d'hommes écoulés, ne se reconnaîtraient pas dans cette causerie de deux amis ?
Cela seul m'a décidé à ajouter ces quelques pages.
Si les livres, d'ordinaire, sont un beau luxe de l'intelligence, et si l'auteur y vise à se désintéresser des
misères et des difficultés de sa vie pour n'apparaître que poète idéal, philosophe abstrait, moraliste humanitaire, j'avoue que ma prétention serait contraire et qu'il me conviendrait d'adresser à des infortunés un livre dont le vrai caractère est d'avoir été écrit du milieu de chagrins qui n'ont point de consolation en ce monde. Je n'ai écrit que sous Féperon de la douleur, pour me donner cœur contre les nécessités d'une vie fort dure, pour me soutenir en présence des souffrances et de la mort imminente, inexorable d'une personne aimée. C'est du fond de mon angoisse que j'affirmai ma félicité. Que celui qui souffre pressente ici les secours que la foi en l'immortelle vie lui garde en réserve.
J'elface de ces lettres les dates, les faits, les détails intimes. Je voudrais les effacer davantage et ne laisser que ce qui peut être de deux hommes quelconques. Je respecte trop le public pour l'occuper d'événements personnels.
A UN AMI
..... Je V.OVIS aj commencé le livre dont nous avions parlé sur l'immortalité en sentant la mort autour de moi. Si je ne trouve pas en ma conscience de quoi la vaincre, ce ne seront ni les circonstances, ni Témotion de ces circonstances qui m'auront manqué. .
AU MÊME
Après la première lecture des Triades.
Comme un scribe fidèle je transcris pour
vous la loi de nos pères.. Mon ami, vous vous rappelez ces effluves de vérité qui traversaient nos âmes, qui les illuminaient quand nous étions ensemble. Eh bien ! rien de tous ces moments divins n'a passé pour ne plus revenir et ne nous laisser qu'un vague sou-
venir. Enfin nous avons pris terre... Que nous étions loin, quand nous avons conçu ce livre sur l'immortalité, de pressentir que nous étions si bien assis sur la vérité de nos pères... Voici le titre : Le Mystère des Bardes de Vile de Bretagne.
Oh ! quel mystère et quel bon mystère ! Je n'en dors plus lanuit, et , quand je m'en réveille, ce sont des pêne sées si bienfaisantes que je voudrais toujours penser.
Mon ami, que n'êtes-vous là pour que je vous embrasse en vous remettant ce précieux manuscrit {la transcription des Triades) où il n'y a pas le moindre mot de votre ami, mais où toute son âme est résumée et contenue comme elle ne l'a jamais été en aucune langue humaine. C'était dans un élan de fougue prophétique que vous dansiez dans votre chambre, l'autre jour. Patience, patience, il sortira de tout cela un commentaire qui renouvellera le monde. Tâchons' mon ami, à force de sincérité et d'amour d'être dignes d'en dire quelques mots.
Tout m'est venu à la fois. En quinze jours, j'aurai avalé toute l'ancienne Gaule. Quel Grandgousier je suis devenu ! Je mange, je bois, et je bois et je mange comme n'ont jamais mangé et bu aucun pantagruélisteet dipsode. A la Renaissance, ils trouvaient le monde gréco-romain, mais nous, c'est notre âme, notre conscience, notre patrie, notre Dieu.
bonheur, bonheur! mon ami, que cela nous soit arrivé ensemble
Ne croyez pas que j'exagère. Il me faudrait pour
vous faire comprendre cette découverte : un œil qui sache voir nos vérités, un cœur qui sache les sentir,
un esprit qui ose les suivre * . . .
Pauvres créatures mortelles que nous sommes encore, parlons donc comme des esprits enchaînés dans les liens du corps de l'homme
AU MÊME
Cette communication, je tiens à vous la faire
moi-même. Jamais vous ne recevrez de moi rien de meilleur : c'est la joie du cœur, l'espérance infinie ; mon ami, tout ce que nous avons rêvé est là concentré en quelques lignes. Il ne faut que le génie de notre amitié pour en animer l'inépuisable commentaire. Vous souvenez-vous d'une de mes plus anciennes lettres, où je vous disais : Laissez couler avec moi votre âme [fluere). Vous verrez combien ce mot était naïvement pris dans le fond de nos origines nationales ^, qui parlèrent tant de fois en nous sans que nous en ayons eu conscience.
.... Qu'étais-je avant? Souvent déjà je me le demande. Je nageais dans le vague, comme une pauvre âme en peine ballottée à toute inquiétude. Maintenant j'ai trouvé terre, car la tradition de nos pères m'assure ce dont j'avais le plus besoin.
1 Allusion à la conception gauloise de YÀtoen*
J'ai lu ces Triades avec une grande avidité d'âme î Je leur demandais Tinâni; elles m'ont donné plus et mieux que je n'espérais
sagesse sans conscience, bouche d'enfant ' !
Mon ami, quelle bénédiction de Dieu d'être simple de cœur, naïf d'esprit ! on a toute sagesse.
Mais quelle plus grande bénédiction de venir comme nous à la fin des âges et de retrouver dans les plus savants comme dans les plus simples, les mêmes vérités!
AU MÊME