‹ L'immortalitéChapitre 45 sur 50 · V., septembre · texte numérisé non relu

V., septembre

Quepuis-je faire pendant ces trois jours qu'il m'est accordé en deux ans de passer à V.... sinon essayer d'y écrire la Foi de la France? Vous rirez de mon impuissance. Mais vous qui êtes un vrai Gaulois, vous me tiendrez compte de cette bonne intention.

J*ai cloué avec des tapis troués les carreaux cassés de ma tourelle, et je m'y suis installé en plein réveil de la Gaule, offrant au Dieu de nos pères les moments que j'aurais passés sans cela dans le regret et dans de

vaines tristesses Où ne me plairais-je pas

maintenant dans la méditation de YAwen!

* Rûckert.

Ai: Mm,

Octobre.

Je VOUS demande seulement que nous soyons les premiers en France à déclarer la foi de la Gaule. Je récrirai s'il le faut, j'eîfacerài tout ce qu'il faudra mais ne laissons point à d'autres cette initiative.

Je ne crois pas que nous devions chercher à accoutumer le public. La vérité ne procède pas ainsi. Elle arrive splendide. Inde irœ et semen

LETTRE D UN AMI

Octobre.

Jamais je ne me suis senti un tel mouvement de gaieté, mais de gaieté heureuse et pleine d'espérance. Je me trouvais dans la vérité. Comme vous, Je me , disais que nous avions bien travaillé, parce que c'est toujours bien travailler que de rester dans sa nature [)ro[)re et développer son awen. Voltaire dit: perfectionner son être. Connaissez-vous aussi (dans la. Princesse de Babylone] le passage où il dit : « Il n'est pas plus surprejiant de naître deux fois quune. Tout est résurrection dans le monde. »

LETTRE DU MÊME

Saviez-vous que le docteur, dans toutes ses lettres,

ne cessait de me dire : Qu'est-ce que les Triades ? Parlez-moi des Triades î

Je lui griffonne en six pages in-folio une analyse vraiment gauloise des livres sacrés de nos pères. Tout cela arrangé à ma petite manière dans une longue enfilade de joyeusetés. Mais la doctrine de Yawen y est exposée dans toute sa magnificence et avec toute la joie que doit inspirer une telle doctrine.... Je veux voir s'il en sera saisi, si son cœur bondira comme le nôtre, s'il s'écriera comme nous: Cela est sublime I s'il dira avec des larmes de joie : Ahl sainte consolation que f attendais depuis si longtemps, te voilà enfin venue!

Quant à vous, mon ami, ma lettre vous eût foit rire aux éplats et vos yeux se seraient mouillés d'attendrissement par les pensées qui vous seraient montées au cœur, en lisant les quelques mots que je dis de la bonté infinie de Dieu qui crée toujours des atccn, mais qui jamais ne détruit, n'oublie ni ne néglige ce qu'il a une fois évoqué à la personnalité, et qui, dès le commencement, a voulu que toute personne eût son caractère propre destiné à se développer toujours.

Ah ! mon ami, cette doctrine change toutes les lois de l'éducation; et partant elle renouvelle le monde. Plus j'y pense, plus une joie immense me soulève . le cœur.

LETTRE DU MÊME

Novembre.

Je VOUS transcris en rougissant cette longue lettre sur les Triades qui dans mon souvenir s'était absolument refaite et bien autrement lucide. Cependant je n'y change rien, je vous renvoie telle que je récrivis.

Octobre.

« hibou,

« Vous demandez à votre colibri ce qui se passait dans Vîle de Bretagne du temps des Druides ; mais votre colibri vous jure sur son honneur qu'il l'ignore absolument. Comment voulez-vous que le pauvre petit sache cela ? Seulement en voletant par-ci par-là dans ses bocages, il a entendu quelques savants s'entretenir entre eux avec beaucoup d'admiration et de joie de quelques fragments récemment retrouvés des Triades galloises.

« Ce qui enchantait ces savants, d'après ce qu'a pu entendre votre colibri, c'était une théorie admirable de l'immortalité de l'âme.

« Point de Dieu terrible ! Point d'enfer ! Point de diable ! Mais une ascension éternelle de tous les êtres non pas vers un idéal commun, maistîhacun vers son idéal propre. Cette personnalité des êtres était appelée YAwen. Elle allait se développant sans cesse, commençant au minéral, passant par la plante, arrivant

(le degré en degré à la vie animale puis à Tétat d'homme. En arrivant à l'humanité, Yawen arrivait aussi à la lumière et à la liberté. De là ce grand principe: Trois choses sont contemporaines, Thomme, la lumière, la liberté.

« Mais à cet état d'homme, avec la lumière et la liberté, la mémoire manque encore ; Yaicen, dans cet état, n'a pas encore le souvenir de ses vies antérieures; ceci est réservé pour une station supérieure.

« En arrivant à la lumière et à la liberté, Vawen arrive à la responsabilité. L'infraction aux lois de sa copscience le fait redescendre d'un ou plusieurs degrés dans le monde inférieur, suivant la gravité de la faute ; mais jamais la personnalité n'est troublée, et tous les êtres finissent toujours par arriver au séjour bienheureux

« Les Gaulois aimaient tous les êtres, parce que tous les êtres étaient à leurs yeux comme de jeunes frères appelés eux aussi à grandir, à développer leur awen. La nature entière n'était plus ainsi qu'un immense réservoir de germes, où la personnahté toujoui-s conservée, toujours développée, chaque être fortifie d'existence en existence son originalité. Ils voyaient dans chaque être un /wf particulier, et c'est ce lui qui, de vie en vie, de monde en monde, va toujours se complétant, suivant son idéal propre. Et quel bonheur, quand on arrive au souvenir, de suivre ainsi son pauvre moi dans toutes ses phases ! Pierre d'abord, mais déjà mot, puis lichen, puis brin d'herbe, puis

petite bête rampante^ puis papillon^ puis petit quadrupède; créature toute soumise d'abord à la fatalité, puis plante arrivant déjà à la vie, puis animal à l'instinct, puis homme à la lumière et à la liberté, sans que le moi jamais disparaisse, à partir du moment où il a commencé d*être.

« La base donnée à celte doctrine est la bonté immense de Dieu, Et si vous saviez, à travers celte psychologie, la plus consolante qui ait jamais été, quels éclairs prophétiques, comment le mal doit s'affaiblir dans le monde, et le bien se fortifier toujours !

« Voilà, mon bon hibou, tout ce que peut vous redire votre colibri de la doctrine conservée par les bardes de File de Bretagne. Mais n'êtes-vous pas bien cruel de forcer ce pauvre petit animal à vous récapituler en quelques mots tout un corps de doctrine, qu'il faut lire pour en sentir la vérité dans le texte même dicté par la simplicité de nos pères.

(( Tâchez par la méditation, surtout en jetant les yeux sur la campagne et sur toutes ces créatures inférieures, plantes et bêtes, de refaire vous-même cette magnifique doctrine. Et n'y mettez pas seulement la magnificence et la splendeur, mettez-y la grâce, la naïveté enfantine et tous les cris du cœur et une infinie bonté; car, mon Dieu ! tout Français porte encore les Triades dans son cœur. Notre histoire, notre littérature n'en sont que la manifestation, malheureusement trop étouffée jusqu'ici par Télément grécoromain et l'élément fixit. Rome, la Grèce et la Judée

ont étouffé la (iaule. Mais attendez un peu de temps

encore et vous la verrez reparaître

(( Est-ce que le Loup, est-ce que le Bombix m'ont pardonné? Je n'oserai, de ma vie, reparaître devant le Loup. Et pourtant c'est un bon loup que j'aimais à voir ; j*aimais son awen déjà si nettement caractérisé. Oh ! quelle belle chose ce sera, dans une vie supérieiu'e, que le bon loup devenu loupissimel Quel bonheur nous aurons tous à nous retrouver Raphaëlissime, Alfredissime, Micheletissime, Noëlissime!... On y retrouvera, avec leur aicen développé, jusqu'aux pauvres animaux, jusqu'aux plantes que l'on aura aimées ; aucun moi ne sera englouti, chacun au contraire aura pris de plus en plus sa forme propre; ainsi l'a voulu la bonté infinie du Créateur.... »

LETTRE DU MÊME

Quelle ineptie de vouloir toujours enchaîner une âme dans un petit espace ! à toi le jardinage, à toi l'astronomie, à toi la physique, à toi la pisciculture. Eh ! malheureux, je vous dis à moi l'univers ;ei encore cela ne me suffit guère; il me faut avec l'univers celui qui Ta créé et il faut encore que je me sente par lui aimé dans tous les êtres.

A UN AMI

Novembre.

Je remarque que nous nous^crivons plus que ja-

mais, mais aussi que lancés dans un nouveau labyrinthe de Crète, à la poursuite de mille affaires, nous ne causons presque point. Cela est la faute de notre vie et non de notre volonté. Quand pourrai-je vous reparlera plein cœur, c'est-à-dire reprendre ensemble notre vie éternelle. Le reste qui occupe tant n'est (ju'une profession vulgaire à laquelle nous sommes condamnés ici-bas, mais pour laquelle notre esprit n'est point fait. C'est un pis-aller en attendant mieux. Je serais, je vous Tavoue, humilié d'être réduit à si peu, si je n'avais pour consolation d'être emporté de temps à autre par un grand souffle qui est comme un vent d'infini.

J'ai eu cela avec vous cet été. Pourquoi me plaindrais-je ? Cet éclair des destinées de notre amitié me reviendra un jour ou l'autre quand j'aurai assez tourné la meule

Maintenant que je suis en possession de la croyance que tout souvenir nous sera rendu un jour, je prends gaiement mon parti de ne point vous tourmenter de mille affaires qui ne sont ni moi ni vous. Quand il le faudra, vous les saurez et vous m'en ferez d'ensemble un mei'veilleux commentaire qui nous lancera dans la félicité.

Il ne s'agit que d'affaires. Quel enfer elles me donnent! La destinée me traite en galérien. J'avais donc commis de grandes fautes dans mes vies antérieures, ou bien j'aurai tellement eu de ces ennuis

en cette vie que m'en voilà délivré pour les autres. Je cherche ma consolation à imaginer quelle serait ma meilleure vie dans les conditions actuelles de mon intelligence, et je trouve toujours que je suis si loin de ces circonstances que je les espère ailleurs et plus tard. Je suis de moins en moins désabusé de cette vie, c'est notre seule école; mais je suis désabusé d*y trouver le bonheur. Et cependant la devise humaine n'est-elle pas : Natura appétit felicilatem ? Cela est la vérité et rien que la vérité. Mais quel chemin pour y parvenir? Si vous pouvez le définir, n'oubliez pas de m'en écrire.

AU MÉM£

Décembre.

Oui, nous sommes enguignonnés et de la belle manière, à ce point que cela s'achemine à une histoire de Job. Quand nous serons chacun sur notre fumier, nous pourrons nous dire deux fameux philosophes. Mais ce qui me fâche d'avance, cp sont les prétendus sages sous le nom d'amis qui viendront nous faire de la morale.

J'en ai à leur revendre. Que faire dans un guignon, sinon pester ou rêver? Je songe et je prépare mes facultés pour un temps qui ne peut nous manquer et où nous nous vengerons, comme deux esprits célestes, de toutes nos misères.

Et vous, mon ami, que dites-vous de la vie ?...

Décidément j'ai adopté la manière de vivre de Machiavel, la seule que puisse permettre un dédale d'affaires absurdes... A neuf heures et demie, je reste seul jusqu'à minuit, minuit et demi, à lire ou votre Voltaire, ou notre correspondance, ou n'importe quoi, ou bien à regarder les charbons qui s'éteignent. Voilà la seule heure humaine que j'aie dans ma journée. Le reste est la proie des chimères qu'on nomme le positif de cette vie. Mais qu'importe ? Maintenant nous savons que cette vie n'est qu'une leçon d'escrime où beaucoup de gens, au lieu de porter coup, se contentent de la feinte

Vous direz à *** qu'une partie de notre cœur est mort avec sa sœur, car tout ce qu'une personne a inspiré d'affection reste irréparable, quand nous perdons cette personne. Que de vides déjà dans notre cœur ! Les Gaulois étaient bien magnanimes de croire que ces vides étaient les fondements tout préparés d'une même affection qui se perpétuerait dans une suite ininterrompue d'autres vies.

AU MÊME

Mon ami, notre vie n'est point close quoique ajournée pour le présent.

Nous sommes dans un creuset où l'âme se redresse sous le marteau. Comme à la veille d'un jour de ba-

taille, nous faisons chacun en nous la part du feu. PouiTu que notre fin soit bonne, jusque-là il importe peu. Je tiens beaucoup à bien finir. Il est vrai que c'est mieux encore de bien vivre. Mais nous ne sommes encore que des chrysalides inviables dans ce milieu d'ouragan.

mon ami, quand mon âme encore assoupie se déploiera dans son plein essor, alors je vous ferai quelque bien. Je ressemble à ces serfs du moyen âge (jui rêvaient le départ de 92.

Serf de la nécessité, traversé dans mes études, dans mes entreprises, par des occupations insipides, je ne nourris qu'une idée : m'afifranchir, moi et tous ceux qui sont serfs, de la fatalité, et qui malgré tout gardent quelque bonne volonté.

AU MÊME

Point de peur, voilà la vraie philosophie de la France.

LETTRE D UN AMI

Janvier.

Venez, ami, nous sommes l'un et l'autre hallebrenés de guignons, nous nous en nettoierons ensemble. Et je vous lirai mon beau chapitre sur le nettoiement d'une matière visqueuse que sécrètent les

truites, matière qui, si elle n'est nettoyée par un courant rapide, engendre pour ces animaux des maladies mortelles. Vous et moi, compère, nous sécrétons pas mal de guignon, venez que nous nous plongions ensemble dans la sainte piscine de l'amitié. • C'est là que notre âme retrouve sa pureté première, sa sérénité, sa candeur, sa liberté et sa joie....

Vous savez que le pauvre T.... est sourd. Je lui ai révélé l'autre jour le chant des crapauds, en lui assurant qu'aucune bête n'avait une voix plus musicale ; et puis je me mis à imiter le chant de ces animaux le plus harmonieusement qu'il me fut possible. Le pauvre homme ouvrait des yeux immenses pour entendre. Quel malheur, mon ami, de n'avoir jamais entendu ces notes argentines et mélancoliques que le crapaud fait entendre dans les beaux soirs d'été!

A UN AMI

Dans une de vos dernières lettres, vous m'avez dit un mot qui m'a été au cœur, 'que j'avais été navré...

Puisqu'il en est ainsi, je vous ouvrirai ma veine comique. Les gens navrés n'ayant plus à s'attrister du monde, parfois se mettent à l'observer pour en rire. C'était ma disposition de ces derniers temps. Rire de foi et d'espérance, mon ami, car, entre nous, il ne peut y avoir que la pensée du bonheur

AU MÊAIE.

Février.

La vie que je mène a du moins cet- avantage de m'ancrer davantage dans notre amitié, c'est-à-dire dans ma vie intérieure. Je m'initie par la dispersion de mon esprit, à ce mystère sublime de la philosophie gauloise : acquérir toute faculté avec une prééminence. Ma prééminence ou plutôt ma protestation dans rétat inférieur où je suis encore, c'est ma vie intérieure où notre intimité tient une si large place. Tout m'y précipite, et les navrements auxquels vous faites allusion et les bourrasques d'affaires qui ne sont point apaisées

Que voulez-vous? La vie a de ces assauts, ou bien ce n'est que déplaisir et déboire. Il faut s'y résigner. Pour ces misères de la fortune je me sens devenu intrépide.

Dans ces derniers mauvais jours, je sentais monter en moi la soif des choses divines où nous avons retrempé ensemble nos pauvres âmes altérées. Mon ami, la vie humaine est une grande dipsodie. Le cri de l'homme selon Dieu est à boire. Ceux qui se blasent ajournent simplement leur destinée — et le plus souvent c'est qu'ils ont eu le cœur blessé sans avoir personne pour le panser.

Maintenant, parlons de ce qui m'aurait désolé naguère, du travail exterminateur auquel je suis condamné. .

Mongé dans ce gâchis parisien, j'observe avec une curiosité philosophique le laboratoire où se compose et se décompose notre pauvre espèce humaine ; pour tant de comédies et de sotties, je sens qu'il n'est demandé parfois qu'un franc éclat de rire; et puis, il y a aussi la part de Dieu. Je la recueille en la souhaitant un peu plus abondante pour mon appétit qui augmente.

Si vous me demandez où est mon cordial? Dans la philosophie de la Gaule qui ne quitte pas un instant ma pensée, quand elle se retrouve libre. Je n'écris rien, vous le comprendrez facilement, mais je couve les vérités de Yawen, et il est possible qu'un jour ou l'autre cet œuf brise sa coquille.

Qu'importe la forme, qu'importe le moment? Rien ne presse. Je me sens, grâce à la foi de la France, un avenir immense avec vous, mon ami. J'ai vaincu l'impatience, le pire de mes obstacles, et cette sécurité, qui est la meilleure des consolations, m'a pénétré jusqu'à la moelle.

Je commence à gravir péniblement encore, mais avec la joie au cœur, une existence ascendante où peu à peu j'arriverai à dominer toute vie terrestre, toute science humaine du point de vue de notre éternité. Voilà ma vocation. Je suis convaincu qu'il y a assez de vérités dans les Triades pour que leur nouveau développement transfigure ce monde et renouvelle les sciences. J'agite intérieurement ces entreprises sans me soucier de les commencer tout de bon pour des

gens qui n'en savent rien et qui s'en passent parfaitement. Je laisse au temps à frayer les voies à nos vérités. Je me contente pour le moment d'y étancher ma soif, et je ne demande pas autre chose que de considérer un peu la comédie humaine qui s'agite autour de moi et en moi, du point de vue de la foi gauloise. Avant de convier les autres à ce spectacle^ je m'amuse à le décou\rir.

Donc, si vous vous demandez parfois où est l'âme de votre ami, elle se prépare et se recueille en sécurité dans l'oasis de nos vérités nationales, et là elle fait de beaux songes qui ne sont ni de cette vie, ni d'aucune peut-être, mais qui ouvrent les voies mystérieuses de l'âme.

Je ne saurais trop vous le répéter, car je vous dois ma confession, je me dégage de plus en plus de mes vanités, parce que j'ai pour ambition la jouissance d'une vie sans fin où j'aurai toutes les actions qui me sont impossibles ici-bas. Avant que je le puisse de fait, je voyage d'esprit dans mille pays, dans mille sciences, dans mille affections qui me sont interdites, et n'ayant qu'entrouvert les yeux à la vie, je bois en imagination aux mamelles de ma destinée -universelle. Ce ne sont encore que rêves sans cesre brisés de Tenfont nouveau-né, mais celui qui est né à cette \ie n'y meurt plus.

Vous pouvez compter qu'un jour ou l'autre, quand nous nous retrouverons libres, n'importe où, nous aurons une causerie comme nous n'en avons pas eu

encore, où le cœur débordera d'expérience, de bonheur, de ressouvenir, de joie, d'espérance et de gaieté cours^euse....

Vous fécondez votre vie juste à point par cette observation de la nature qui est la vocation même de votre awen. Vous ferez des découvertes qui étonneront les savanti, mais votre ami se réjouira surtout de ce que vous découvrirez dans votre âme. Que vos lettres sont un précieux journal de votre destinée ! Si vous voulez laisser votre vraie trace en ce monde, écrivez-moi.

Bon courage, mon ami, nous allons ensemble la main dans la main. Où ? Celui qui nous a créés seul le sait. Au moins nous avons pour enchanter la route notre accord dans les mêmes vérités, et nous pouvons rire ensemble des misères du chemin, puisque notre amitié, c'est la croyance à plus de vie, plus de consolation, plus d'apaisement.

Ne vous attristez pas de mes lettres rares. C'est un temps. Mais soyez assuré que je n'en poursuis pas moins ma route, celle où vous m'avez Snt de fois encouragé, et que plus je me tairai, plus je souffrirai d'être contraint de le Mre, mais aussi plus je m'en vengerai un jour ou l'autre.

LETTRE D UN AMÎ.

La seconde moitié du xix'' siècle s'appellera dans

rhfstoîre: le réreil de la Gaule. N'allez-rous pas nous donner le isignal de ce réveil et nous chanter la joyeuse chanson :

Renault réveille^ réveille Veille, ô Renault, réveille-toi.

Vive la Gaule ! voilà ma devise : In hoc signo vinces. En avant Rabelais et Voltaire. Viens mettre en jeu nos catapultes, ô sage et joyeux Pantagruel

épée de Roland, épée de Roland, tu ne t'es point brisée, tu vis, et tout à Fheure tu rallieras le monde.

LETTRE DU MÊME

FévricF.

Mon ami, que n'êtes-vous aussi pisciculteur! même par ce froid affreux, on prend du plaisir à contempler ses ceufs

Dieu seul sait ce qui sortira de ces petits œufs que l'observe tous les jours avec tant d'impatience. U en peut sortir, mon ami, le Réveil de la Gaule \ dans toute sa sf^lendeur

A UN AMI

Février* Mon ami, ne désespérons pas, malgré les épouvanta-

1 C'est là comme un pressentiment des expériences décisives de M. Pouchet. V. Concordances physiologiqves.

blés oialheurs auxquels nous assistons... Cette guerre met en demeure de sacrifice chacun de nous en nous représentant chaque matin, dans .la mort de tant d'hommes, le peu qu'est la vie... La vraie propagande est ouverte, celle de la mort, et, ma foi ! pour mourir, autant bien mourir !

Quelles comédies je vois !... Dans cette vie d'affaires, obligé de patauger plusieurs heures par jour dans les rues de Paris, je scrute les figures des gens qui passent et j'observe ce fourmillement d'hommes. Comme il nous a été donné par notre éducation et le milieu où nous avons vécu d'avoir une lumière supérieure, je tâche de l'appUquer à ce spectacle que si peu de gens qui y vivent regardent.

Le comique y abonde, c'est-à-dire une grande prétention dans l'absurde. De là, des résultats grotesques, des déconvenues, des rages et des lamentations qui doivent faire le réjouissement des êtres qui peuvent, d'une sphère supérieure, observer la terre. Tout cela n'est sérieux que par la peine perdue ; mais depuis que les Triades nous ont si bien prolongé l'existence, ces misères ne m'apparaissent que comme ime déviation sans grande importance.

Le vrai génie comique consiste à raconter la déviation avec la conscience du redressement possible. Toute comédie finit bien. C'est là le caractère divin du rire*

A ce point de vue, je voulais vous esquisser qu^

ques scènes^ mais mille occupations sont venues à la traverse

LETTRE D UN Altfl.

Vous me dites un mot prophétique : Toute comédie finit bien. Donc la comédie de ce monde aura aussi im heureux dénoùment. Et puis, pour me rendre votre lettre plus précieuse, vous me donnez d'un peu meilleures nouvelles de votre chère malade

Déjà nos saumons sont éclos très-bien et pleins de vigueur. Cela est à peine perceptible et cela connaît déjà les lois du Créateur et s'y soumet et en vil; et le législateur a fait pour ces bestioles un code spécial. La bonté de Dieu est partout. J'admire tout ce que savent déjà ces animalcules en sortant de leur œuf. Quelle habileté, quelle décision dans leurs mouvements ! du premier coup, ils trouvent le petit coin convenable. Il semble que la vie leur soit famiUère depuis des siècles de siècles ; et cela n'est encore qu'embryon ! Mon ami, la pisciculture fera faire les plus étonnantes découvertes embryogéniques. La nature avec les poissons agit à découvert dans ce grand acte de la fécondation et de rincubation... Ajoutez que tout à l'heure une industrie considérable fixera des milliers d'yeux sur ce mystère. Voilà VimmactUée conceptioncpie nous devons fêter

LETTRB DU UÉIIE.

Mars.

Ce que Ton peut produire par réclosion artificielle se conçoit à peine. L'imagination en est comme subjuguée, ie ne vous parle plus d'après ouï-dire, mais d'après ma propre expérience. J'ai maintenant des truites de ma façon dont j'ai pris les germes dans les ventres des père et mère, que j'ai fécondés et fait éclore moi-même. Je ne connais pas d'opération capable de mieux faire sentir à l'homme combien il est participant de l'essence divine. Créer avec Dieu, voilà sa mission. Bénissez la pisciculture, mon ami, c'est un grand art.

LETTRE DU MÊME

Plus, par la science, les voyages et l'histoire,

nous découvrons mieux le grand drame qui se joue entre les créatures infinies, plus le comique et le tragique doivent prendre d'ampleur.

Mais l'imitation des données restreintes de l'antiquité nous empêche d'étendre nos ailes.

Petits théâtres, petits temples, petites doctrines, vous ne sauriez contenir le moindre de nos éléments modernes; et nous voulons follement entasser tout dans vos étroites limites. Mais Gargantua grandi emportera et brisera son berceau.

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