MO
A UN AMf.
Mon ami, je vous remercierai bien mal aujourd'hui. Les circonstances que je traverse pèsent sur moi comme une enveloppe de plomb. Moi qui suis au fond si libre, je suis comme voilé à moi-même §ous les liens de la plus douloureuse fatalité ; le spectacle de souffrances et d'un dépérissement auxquels je ne puis rien. Absent, je suis troublé, inquiet, impatient de revenir, comme si je pouvais quelque chose. Présent, je m'abreuve de mon néant.
Ma lettre d'hier a dû vous faire pitié. Comment vous entretenir de ces inutilités le Jour où j'avais reçu de vous une lettre si fraternelle. De fatigue, de précipitation et de tiraillement, je n'étais pas moi-même; mais ne croyez pa^ que j'aie été insensible à ce cri d« douleur qui vous échappe. , .
Quand acquitterai-je ma dette envers vousî Je ne le sais pas encore, mais cela viendra ^i &oa temps. En amitié, il se fait de ces réserves et de ces accumulations pour des moments où tout le cœur parlera; explosions qui semblent subites et que de longues années ont préparées. Il est certain que si vous songes à l'avenir pour ce qui vous concerne de ma part, vous devez être en joie et en sécurité, car j'ai un capital
éa<Mrme à vous solder qui s'accumule sileoci^useiBdQt chaque jour. %
Je sens parfaitement que je ne suis rien de ce qi^ je devrais être. Voilà qui est bien sûr. Seulement^ j'aî au fond une parfaite sécurité intérieure^ parce que Yotre amitié; comme tout ce que j*ai pu connaître de Dieu dans les autres, m'a affirmé la vérité et la bonté de mes instincts. Je suis un embryon qui, tout à coup, se sent croître par une parole, un accent, un regard d'encouragement et pressent ses destinées infinies, et qui, abandonné à lui-même, retombe dans sa misérable torpeur. 11 ne me faut qu'une étincelle pour me faire l'homme que chacun de nous porte en soi. Quel bonheur de savoir que vous êtes pour moi ce Prométhée qui, d'un pauvre limon, enfante un esprit sublime? Que d'autres choses en ce monde ont eu encore sur moi cette puissance ! Mais avec vous surtout, je l'ai éprouvée dans le plus pur bonheur que donne l'amitié. Dans une de nos prochaines conversations, il faudra que je vous raconte à ce point de vue les impressions de l'univers sur une âme comme la mienne, enchaînée dans les liens de cette vie terrestre et qui s'éveille à ses destinées par tous les i»«S8eati^ ments qu'elle a de Dieu dans les autres et en soimême. C'est un riche thème que je bégayerai encore; car que suis-je? un des plus ignorants et des plus débiles. Mais s'il y transpire un peu de ce désir de {>aix et de cet amour infini qui me possède, cela, peulr-être, vous fera quelque bien,— Encore la v«e
des apologues^ direz-vous. Moi qui voudrais tant être votre médecin^ je vous traite jusqu'ici par cette méthode qui n'a guéri personne. Patience! j'aborderai directement votre problème. Si je ne fais rien en cette vie de ce que je vous promets, ce sera une dette que je m'engage à vous rembourser, comme les anciens Gaulois, dans les vies qui ne tromperont plus notre attente.
LETTRE d'un AMI.
Vous prétendez ne vous être pas acquitté envers moi ; eh ! mon ami, quand m'acquitterai-je envers vous, moi qui vous dois le sentiment et la jouissance en ce monde de ma vie étemelle.
Miracle de l'amitié ! Chacun croit devoir tout à son frère.
A UN AMI
Avril.
Que vous êtes heureux d'être en ce moment à la campagne et d'avoir un jardin ! Enfin la foi de l'immortelle vie m'assure cela un jour.
LETTRE D UN AMI
Avril.
..« Vous avez bien raison de dire que je suis heu-
reux d'être à la campagne. C'est un enchantement par ce beau temps et par cette saison ; aussi je vous écris tout plein de terre, car je ne m'occupe plus que de jardinage et de pisciculture. Tout en vous écrivant, j'ai l'œil à mes poissons que je viens de transférer de leurs ruisseaux d'éclosion dans un petit vivier préparé pour les recevoir et où ils passeront leur seconde enfance. Tout ce petit monde frétille à ravir.
A UN AMI
Mai.
Quel bonheur j'aurais à dormir et avoir oublié au réveil toute cette vie de galère que je passe à ramer dans le vide ! Il me semble que je serais véritablement moi-même, si je pouvais me retrouver dans une autre sphère avec tous ceux que j'aime, mais déUvré de ces maudites circonstances.
Mon ami, je mène une vie fort dure, et si je n'avais au dedans de moi quelque chose qui se réjouit quand même, je serais saturé de misères. Vous ne pouvez vous en apercevoir dans mes lettres, car avec vous, c'est toujours un sursum corda. Enfin tout est bien qui finit bien !
AU MÊIIE.
Mai.
La vie est quelquefois bien amère et il faut la pren-
dre d'ua grand cos^v. delà m'e$t toujours lacile ^yeç vous, et voilà pourquoi je vous écris aujourd'hui un simple mot sans entrer dans aucun détail. Car où cela ra'entraînerait-il? . . •
LETTRE D UN AMI
Mai.
Nous allons bien ici, mon ami, mais nous sommes absolument privés de printemps. On se chauffe comme en plein hiver. Tout est rabougri et gelé dans la campagne. Je crois que les lilas ne fleuriront pas. Voici un été qui se prépare mal.
Que seront les récoltes? où cette cherté des subsistances nous conduira-t-elle ? Une révolution monétaire se prépare. Et qu'est-ce qu'une révolution monétaire? C'est comme un changement dans ce qui fut le sang des peuples.
Oh ! mon ami, à quelle époque formidable notre vie s'est rencontrée.
Soyons ensemble de plus en plus. Tout est là.
A UN AMI
Juin.
N'est-ce pas la tristesse des tristesses d'avoir été, dans mes circonstances, tant de jours sans vous écrire, seulement d'un mot, que je vous remerciais du plus profond de mon cœur. Eh bien ! c'a été
la sombre réalité de cette semaine où j'aî été surmené, accablé, navré, au delà des jours précédents. Enfin, pour tout dire, nous avons manqué hier de perdre ma femme
Je viens de me mettre à ma table avec une avidité ' extrême, comme si J'allais m'ouvrir avec vous, et mes idées se troublent de fatigue et mon cœur reste serré. Songez que je n'ai pas un seul moment où je puisse me détendre. La réalité inexorable me poursuit sans trêve. Que j'aurais de bonheur à vous serrer la main, vous, mon excellent ami, qui comprenez toute chose sans parole et avec qui j'ai toujours trouvé consolation, foi, courage invincible !
Quoi qu'il m'arrive. Dieu est bon infiniment, puisqu'il me fait chaque jour mieux sentir toutes les consolations de votre amitié. Dans le chagrin qui m'oppresse, j'ai au moins une lumière, notre amitié.
Je veux lui consacrer tout ce qu'il me restera de vie et de force. Je voudrais essayer ce que pourra mon âme dans la pensée de notre immortelle amitié. Je Vous avoue que cette entreprise me tente et me soulève. Quel que' soit l'assombrissement de ma vie présente, au moins, grâce à vous, l'avenir n'est pas fermé.
Il faut sans doute avoir l'âme navrée pour faire du bien à ceux qui vous restent. Je l'essayerai et sans m'épargner. Peut-être l'inspiration me viendra et dans une liberté que je n'ai pas eue encore.
Je vous ai écrit, il y a huit jours, une lettre que je ne vous ai pas envoyée. J'ai craint en la relisant^
que vous vous méprissiez sur quelques lignes que je vais vous reproduire :
Je vous disais :
«... Pour que jamais ces doutes sur vous ne vous reviennent, je veux écrire un nouveau chapitre de la foi de la France, dont j'ai eu l'inspiration l'autre jouren traversant le Luxembourg et en voyant les fleurs si belles*. »
N'y aurait-il pas impiété pour tout autre que vous à parler d'écrire un chapitre, dans des circonstances oii je n'ai pas assez de toutes les forces de mon corps et de mon âme pour être au niveau de mes devoirs.
Vous seul comprendrez combien j'avais Tâme navrée pour avoir eu cette conception de la plus grande félicité qui me soit venue encore. Développement logique de la croyance de l'immortalité que je n'avais pas senti encore, car probablement je n'avais pas eu l'âme assez ouverte.
Je ne sais quand je ferai ce chapitre et comment je le ferai. Cela est impossible dans une telle dispersion d'esprit. Mais c'est une dette que j'ai envers vous et que je vous payerai en son temps
LETTRE D UN AMI
Juin.
J'aurais interprété comme il faut, soyez en certain.
* Le Ciel sur terre.
le passage de la lettre que vous ne m'avez pas envoyée.
Dans quelles circonstances donc interrogerez-vous votre âme, sinon en ce moment?
Douleur profonde, espérance invincible et foi en la bonté de Dieu, compagnie d'hommes... voilà votre force
Vous me demandez des nouvelles de mes poissons; ils vont bien et sont pour moi l'objet d'observations intéressantes. Mais je suis en ce moment tout cultivateur et je fais faucher mes prairies qui sont les plus belles de tout le canton, grâce à la disposition que je leur ai donnée et grâce au liquide sauveur dont je les ai arrosées. Vous savez qu'il m'a été dit que j'avais inventé mieux que le drainage. Mais que dira-t-on l'année prochaine quand on verra mon système d'irrigation. Enlever les eaux croupissantes, amener des eaux ruisselantes, voilà tout le secret des prairies. Notre jardin est très-gentil et surtout très-abondant en légumes de la plus belle venue. Nous avons aussi cette année dans le haut de la cour un nouveau potager où je cultive avec des pommes de terre, des pois, des choux, des artichauts et des fèves, un champ de groseilliers et de la bourrache dont nous ferons, quand vous viendrez, du thé gaulois.
Quant à mon aide Zéphyr, il s'est fait un jardin à lui où il ne cultive que le chou-rave. Je n'ai jamais vu un tel amour du chou-rave. Ses choux lui ferment les yeux au reste de la création. Il les arrose, les bine le matin et le soir, et s'occupe dans ses loi-
siw à leur préparer des engrais liquides et des engrais en poudre. Il prétend que Tort n'aura jamais vu de tels choux-raves
Je vous donne tous ces détails de votre autre maison, afin qu'ils vous consolent un peu, mon ami, des tristesses de votre maison de la ville. Il n'y a qu'entre nous que de tels détails soient possibles et bienfaisants dans de telles circonstances.
Ma mère est tout occupée d'une couvée de canards éclos d'hier l'après-midi et qui me faisaient dire en Voyant ces charmantes petites bêtes si familiarisées avec la vie dès leur sortie de Tœuf : elles ne naissent pas, elles renaissent; elles reviennent!
Comment, si elles n'étaient que de ce moment, auraient-elles toute celte science et toutes ces attitudes, joies et mouvements de créatures qui revoient un monde ami.
Ah ! naissance et mort ne sont que de vains mots.
LETTRE DU MEME
Mon ami, que je pense à vous de fois dans un jour! Quelk situation cruelle, si IHeu n'avait lui-m^e envoyé dans votre âme l'esprit consolateur
Vous avez un ami qui vous comprend, parce qu'il vous aime. En vous j'ai aimé les autres hommes, la nature entière et Dieu. Si j'ai su (dans la petite me-^
sure de mes forces), interpréter Voltaire suivant la vérité, je le dois à notre amitié. J'ai bien fait, soyez-en sûr, de montrer en lui le Sainte c'est-à-dire d'en parler avec amour. Ouvrant l'autre jour les Essais de Montaigne, au hasard, je tombai pour me justifier sur ce passage :
c( La même peine qu'on prend à détracter de ces grands noms et la même licence, je la prendrois volontiers à leur prêter quelque tour d'épaule pour les hausser. Ces rares figures, et triées pour l'exemple du monde par le consentement des sages, je ne feindrois pas de les recharger d'honneur, autant que mon invention pourroit, en interprétation et favorable circons*tance; et il faut croire que les efforts de notre invention sont loin au-dessous de leur mérite. C'est l'office des gens de bien de peindre la vertu la plus belle qui se puisse ; et ne nous messiéroit pas, quand la passion nous transporteroit à la faveur de si saintes formes. »
Comment va votre pauvre malade? J'ose à peine vous le demander. La chose à laquelle je ne puis songer sans frémir et que je ne puis ni comprendre ni admettre, c'est la souffrance. Pourquoi ce long et cruel supplice? Ah î c'est là qu'est le mystère insondable. La mort ne serait rien et toute existence ne serait qu'iib perpétuel triomphe s'il n'y avait les angoisses du corps et de l'âme.
A UN AMI
Le temps me manque pour vous remercier de vos lettres. Vous me faites tout le bien qu'on- peut faire. Mais quelle épreuve de voir si cruellement souffrir et de n'y pouvoir rien ! Quel problème que la vie !
... Que je sorte, que je rentre, que je reste, toujours cette implacable réalité.
..• Que c'est douloureux d'arriver à mourir! La vie est un bien grand mystère qu'elle nous soit si incompréhensible dans ses angoisses !
Si je ne vous parle pas de Jeanne, c'est que je ne vous écris point. Elle est toute ma consolation. C'est le ciel ouvert pour moi dans ce cruel moment. Et vous donc, cher ami, que ne faites-vous en moi? Vous me rendez plus fort que je ne croyais être.
... Je sens que le seul bien que l'on puisse faire à une personne si malade, c'est de ne paraître jamais triste ni troublé, et je l'essaye.
Je lui ai lu tous ces charmants détails que vous me donnez dans votre lettre d'hier. Cela Ta fait sourire. Et Jeanne aussi, car elle comprend tout ce que je lui lis de vos lettres.
Vous êtes au monde, mon ami, pour réjomr les petits enfants au premier réveil de leur intelligence.
LETTRE D UN AMI
Juin.
Puisque les détails que je vous ai envoyés ont pu faire sourire votre pauvre malade^ je vous les continue.
Nous jardinons toujours en dépit de la pluie. Nous plantons des reines-marguerites, nous ramons nos fèves, nous mettons des tuteurs à nos lychnis ; Marie sarcle, ma mère bêche, et Zéphyr nettoie les allées. De temps en temps jevais voir mes poissons, j'observe, et tous les jours, ces petites bestioles m'apprennent quelque chose. Entre deux je lis Montaigne
Vous direz à Jeanne, mon ami, car il ne faut dire aux enfants que les bonnes nouvelles, ils connaîtront assez tôt la douleur ; vous direz à Jeanne que les cerises et les groseilles commencent à grossir et que dans une quinzaine de jours ou trois semaines, s'il fait un peu de soleil, tout cela deviendra du plus beau rouge ; mais il faudra mettre du clinquant dans les arbres pour éloigner les oiseaux. A propos d'oiseaux, dites à Etienne que son ami Pierre a élevé une superbe corneille qu'il a apprivoisée, qui vole d'arbre en arbre dans notre cour et qui vient, lorsqu'on l'appelle, s'abattre sur l'épaule. On ne sait pas dans quelle familiarité charmante on pourrait vivre avec les oiseaux »i on cessait de les effrayer et de les maltraiter.
•.. Vous dites que je suis au monde pour réjouir les petits enfants; c'est en leur parlant des fleurs, des
oiseaux et des insectes que je voudrais le faire. Quel chapitre à faire, mon ami, sur les jeux des animaux f Si vous saviez comme les poissons jouent bien ! Mais qu'est-cô des insectes et des oiseaux et des lapins au coin d'un bois au lever du soleil ! Oh ! quô je bénis le ciel de m'avoir donné les loisirs et l'entourage néce^ saires pour observer tout cela. On ne sait pas assez que les animaux, à l'état libre, passent presque tout leur temps à jouer. Ils ne se nourrissent que ce qu'il faut, ne font toutes choses que ce qu'il faut. Le reste du temps ils jouent ou rêvent, car ce sont de profonds philosophes. Aussi, que de choses ils savent et que nous nous instruirions nous-mêmes si nous cherchions mieux à pénétrer la science et je dirai même, la philosophie des animaux ! Nous ne les voyons pas, nous ne les connaissons pas; ils font les stupides devant l'homme. Mais il faut, le matin, s'aller blottir immobile trois ou quatre heures dans quelque buisson. C'est alors que vous les voyez chez eux, entre eux, avec leurs vraies allures, leur verve, leurs joies, leur spontanéité, leurs passions. Heureux et sanctifiés ceux qui ont vu ce spectacle î Les fables de La Fontaine ne sont jamais une fiction poétique ; il peignit les animaux comme il les avait vus, les gâtant quelquefois par les nécessités littéraires du siècle de Louis XIV, le plus mauvais, le plus guindé et le plus faux des siècles. Je ne sais si la France en reviendra jamais.
LETTRE DU MÊME
Nous vivons dans un monde, dans un temps, et dâïis des circonstances où il font se consoler, tt il ft^ à point de consolation meilleure que le travail. Et qu'est-ce, quand ce travail est un travail d'amitié? Au reste, tout travail vrai n'est que cela. Le pauvre artisan qui, le cœur brisé de chagrins, continue sa tâche, travaille aussi par amitié pour ceux que son travail fera vivre. Oui, l'humanité est plus sainte qu'on ne Ta jamais dit. Oui, le miracle de la sainte femille se continue partout où il y a un père, une mère, un enfant. Ce miracle de Dieu dans l'homme est permanent...
... Nous allons bien, mon amî, il ne nous manqae que de savoir qu'il en est de même chez vous. Je tâche de vous envoyer un peu de notre paix. Ne voue préoccupez pas de répondre à mes lettres fréquentes. Je sais que vous n'en avez pas le temps, mais je sais biœ aussi, mes enfants, que vos cœurs sont avec le cœur de votre vieux frère.
A UN âMu
Mon ami, vos lettres qui ont toujours été ma joie seraient ma consolation en ce moment s'il pouvait y
en avoir, mais j'ai depuis deux jours le plus navrant spectacle
Pour surcroît, nous nous trouvons dans ime crise d'affaires. Ce serait vraiment trop, si je ne sentais mon courage plus fort que tout et si je n'avais en réserve le désir de vous remercier et de vous faire un jour quelque bien pour toute Famitié que vous me témoignez
... Je voudrais régler toutes mes affaires et satisfaire à mes devoirs d'amitié, car je suis à la veille d'un malheur qui sera pour nous comme un anéantissement. Nous sommes encore comme à l'ordinaire. Nous avons l'appréhension, mais non le vide.
La croyance de la Gaule est à une profonde épreuve. J'y persiste et j'y ai mon cordial. Hier et aujourd'hui j'ai griffonné le chapitre dont je vous ai parlé*. J'ai les idées, mais non l'inspiration. Je suis trop troublé.
... J'ai lu à Jeanne votre lettre pour l'endormir. Vous en auriez été remercié, si vous aviez vu sa petite figure rayonnante
LETTRE D UN AMI
Juin.
Il y a deux jours que je vous ai écrit et j'ai le cœur serré comme si nous n'avions pas entendu parler l'un de l'autre depuis longtemps. J'ai rêvé l'avant-demière
* Le Cid sur terre*
nuit tout le monde de votre maison et j'ai tait des rêves épouvantables.
Je n'ai pu hier que me promener^ malgré la pluie et parcourir un peu Descartes. La journée d'hier a été d'ailleurs ici toute de contrariétés ; mais je les oubliais bien vite en pensant à vous. Nous entrons^ cela est certain^ dans une phase nouvelle. Ayez bon courage
Vous avez été assez de fois frappé au cœur pour être tout à fait désintéressé de vous-même et ne plus vivre que pour une cause sainte.
Je voudrais bien pouvoir vous envoyer quelques détails qui fissent sourire encore votre femme ; mais je suis tout sombre depuis hier ; ce temps afTreux sans doute en est cause. Il ne cesse de pleuvoir et le ciel ne nous envoie ni lumière ni chaleur. J'ai du foin fauché qui pourrit. Nous avons été hier vivement contrariés; tout cela rend un peu lugubre. Mais mon cœur est avec vous de plus en plus. Voilà seulement ce que je voulais vous dire. Là est toute ma lettre.
A UN AMI
Vous me dites ce qui pouvait me faire le plus de bien : « Vous avez été assez de fois frappé au cœur pour être tout à fait désintéressé de vous-même. »
Je vous remercie de ces paroles magnanimes; elles
répondent juste à ma situation de ces derniers jours. Avec de telles paroles, vous ferez de moi toujours ce qu'il faudra.
Donc, près de notre chère malade ou à portée de sa voix, quand je ne puis être dans sa chambre, je corrige les épreuves du Jean Huss.
Mais je songe surtout comment je pourrais vous faire un bien que je ne vous ai pas fait encore. J'en ai le désir sinon le pouvoir, car toute votre bonté de ces derniers jours me fait éprouver une reconnaissance qui aurait beaucoup à dire, si elle s'exprimait.
LETTRE D UN AMI
J'ai le cœur serré, mon ami, voilà ce qui a causé ces trois jours de silence.
Je ne fais rien, je me promène le long des bois et je parcours Machiavel....
Nous attendions ce matin une lettre de vous avec anxiété.
Les souffrances de votre pauvre femme ne sontelles point calmées ?
Je me dévore le cœur
Oh I si je pouvais travailler, si je pouvais pleurer, si je pouvais m'épancher. Mais comment épancher les indicibles douleurs du cœur humain, conmiant exprimer ce flot inmiense de douleurs passées que
soulève chaque douleur nouvelle? car on n'est jamais triste seulement de la douleur présente. Nos tristesses ne sont parfois si profondes que parce qu'elles sont le retentissement des douleurs recueillies dans tous les globes. C'est le côté blessé de notre âme qui se manifeste alors et ce côté est immense. Heureux encore ceux qui y conservent l'espérance et l'amitié ! Ne nous plaignons donc pas, mon ami. Nous sommes les favorisés de ce monde. Imaginez les horribles ténèbres, l'affreuse solitude, le désespoir où vivent la plupart des hommes. Ce que nous devons chanter ensemble, c'est un perpétuel hosanna.
Je me suis fait ^ peu de bien en vous écrivant ; puisse ma lettre vous en faire à vous-même !
Oh ! si j'en pouvais faire à votre pauvre femme ! Quelle cruelle angoisse de- ne pouvoir rien !
LETTRE DU MÊME
Juin.
Nous allons bien, cher ami. Le temps s'est remis au beau et nous fanons notre foin. Nous avons, grâce à mes dispositions nouvelles, la plus belle prairie du pays et j'en suis tout fier.
Mais vous, mes pauvres enfants, comment allezvous?
Je jardine votre petit jardin. Voici les fleurs dont il
se compose : une très-belle cinéraire, un mimulu^ jaune et brun, un mimulus rouge, quatre ou cîn{( géraniums, autant de fuchsias, deux salvias dont un rouge et un bleu, un myosotis, des phlox, des reinesmarguerites, une pensée de graine (pas encore fleurie),, une très-belle giroflée, malheureusement simple,, mais admirable d'éclat et de fraîcheur. Tout cela, cher Alfred et cher consolateur, est cultivé pour vous par
des mains bien amies
Etienne et Jeanne s'amuseraient bien de la corneille que nous avons ici. Elle nous suit comme un chien, et du haut des plus grands arbres, du plus loin qu'elle m'aperçoive, prend son vol et vient, en criant: kouack, s'abattre sur mon épaule. J'ai beau la prendre et la jeter en l'air aussi haut que je peux, elle revient juscpi'à ce que je lui aie donné à manger- Les trois quarts du temps, elle se tient dans votre petit jardin, épluchant les vers et autres insectes. EUe n'a pas endommagé jusqu'ici une seule plante. . .
A UN AMI
Il n'y a pas d'amélioration, mais il n'y a pas dTag*gravation depuis huit jours. Ce moment d'arrêt qui nous a été donné dans cette tension d'angoisse, je le rapporte à la venue, à la présence de son frère et sans doute aussi à une phase de cette maladie terrible ipii semble quelquefois s'apaiser pour dévorer plus...
Que pouvais^je faire dans ce moment de halte? Affirmer notre foi plus que je ne l'avais fait encore. Je l'ai essayé dans un nouveau chapitre
J'y ai enfin ouvert mon cœur sur la nature. « Ah ! plaignons ceux qui, voyant la nature si belle, la croyaient funeste ou dangereuse. Ce n'est plus Circé. Ce n'est plus Satan. C'est la bonté de Dieu qui gît au fond de ses merveilles ! »
Mais ce que j'ai surtout affirmé, ce sont les bons moments de cette vie, c'est-à-dire le ciel sur terre. J'y ai dit ce que j'avais le plus à cœur pour notre amitié. Vous serez de mon avis, j'en suis sûr, mon ami, même si la forme vous semble défectueuse. J'en puisé Tassurance dans votre lettre d'aujourd'hui. Je n'ai pas eu d'autre inspiration que cette phrase de vous : c( Ce que nous devons chanter ensemble, c'est un perpétuel hosanna. »
Et cependant, au milieu de quel serrement de cœur, j'ai écrit cet hymne à la joie ! Je reprenais courage en songeant à vos paroles magnai^mes: « Maintenant, vous devez être désintéressé de vous-même. »
LETTRE D UN AHI
Juin, 40 heures et demie du soir.
Mon ami, c'est en rentrant, à l'instant même, d'une longue promenade nocturne au milieu des bois que
je réponds à votre fraternelle lettre. En nous apprenant un peu de mieux dans la santé de votre femme^ elle nous a causé, à ma mère et à moi, ime joie vraiment enfantine. Pour vous remercier, que ne puis-je vous rendre, dans tous ses détails, avec ses émotions enchanteresses, la belle promenade que je viens de faire dans les bois, par un magnifique clair de lune, au milieu de senteurs enivrantes? De temps en temps je m'arrêtais pour observer la beauté mystérieuse du paysage ou pour entendre le bruit confus des insectes, des oiseaux et de cent autres espèces d'animaux.
Quel spectacle que celui de la nuit, soit que l'on regarde en haut, soit que Ton regarde en bas ! Pour combien d'animaux la nuit est-elle le moment d'action I L'homme s'en va, alors sortent de leurs retraites des milliers de bêtes. C'est pour elles l'heure de la chasse, l'heure du repas, des plaisirs, des jeux, des amours. Quels bals! quels concerts ! quelles agapes joyeuses! — Oh ! mon ami, que vous avez eu raison
d'ajouter un chapitre sur la nature Darobur,
fer auxilium. Nous retrouvons la patrie et nous l'ouvrons à tous. — Mais je ne voulais vous parler que de ma promenade, afin de vous donner, s'il était possible, quelque idée des enchantements de la nuit. L'air était chaud, sonore, parfumé, caressant, plein de bruits harmonieux. Tout était mystère dans les feuilles, dans l'herbe, dans les formes indécises des troncs d'arbres, des buissons et des branches ; et les eflFets de lune à travers les feuflles, quel poëte,
qud peintre pourrait jamais vous les rendre? Plusieurs fois j'en suis resté saisi. Pourquoi ne faisonsnous pas plus souvent de ces pèlerinages au sein delà nature ? 11 n'est pas besoin, pour cela, de voyages lointains ; le moindre chemin creux, le moindre champ, un petit coin de prairie, la lisière d'un bois, le chant des grillons y suffisent, mais il faut voir et entendre avec son cœur.
Vous voyez, cher compagnon de toutes mes pensées, que votre nouveau chapitre m'arrivera bien à point. Je ne rêve que de ma Cité des bêtes, Marie a eu la bonne chance aujourd'hui (à son grand effroi) de me trouver un crapaud tout chargé d'œufs prêts à éclore. Vous savez que les crapauds portent leurs œufs en manière de collier autour de leur corps et qu'ils éclosent ainsi. Je suis bien aise d'observer par moimême cette singulière incubation. Cela du reste me remet presque dans la pisciculture.
Voici minuit, cher Alfred, permettez que je vous quitte. Mais je ne le ferai pas sans vous avoir em* brassé de toute mon âme, ainsi que votre chère malade et les enfants.
LETTRE DU MÊME
Juiu.
Nous continuons de nous bien porter et nous sommes tout à notre foin qui se fane on ne peut mieux par ce beau temps.
Gomment va votre pauvre malade? Gomment allezvous vous-même, cher ami ? Moi, je me plonge avec volupté dans ce bon air , au milieu de ces senteurs fortifiantes. Je me roule dans le serpolet et m'enfonce dans les grandes herbes de nos prairies. J'observe les oiseaux, les insectes. J'interroge toute cette belle et vivante nature. Que de choses me sont enseignées par ce monde des simples ! Hais combien il a souffert ce monde! Que de désastres, quelle dépopulation, quel long deuil ! Pensez-vous, mon ami, que parmi les lapins il n'y en a pas un seul qui vieillisse. Ces pauvres animaux n'ont plus leurs vietix qui s'asseyaient patemeUement sur leur derrière pour regarder jouer les autres. Plus de vieux renards ni de vieux cerfs, ni de vieilles perdrix. Oh ! pauvre Cité des béteSy que tu as souffert!
Ma mère, qui va aussi bien que possible, fane du matin au soir avec intrépidité et avec joie, se laissant griller au soleil et ne faisant qu'en rire. Le soir elle trouve encore des forces pour m'emmener dans les bois cueillir, avec Marie, des fraises.
Quelle vie singulière je mène, mon ami! Me voyezvous au milieu de tout cela lisant Machiavel? Je le lisais hier au pied d'un peuplier sur un tas de foin.
Notre corneille commence à être importune, elle entre par la fenêtre et veut absolument manger avec nous ; on s'en débarrasse conune on peut, mais elle va dans le jardin ravager les fraises.
Mon crapaud continue de porter des œu& sur son
dos. Vos reines-marguerites poussent. Les cerises de Jeanne commencent à rougir.
LETTRE DU MÊME
Juillet.
Nous allons bien ici, mes pauvres enfants, mais chez vous, qu'est-il donc advenu, pour que ni vous, ni C..., ni mon ami Etienne ne m'écriviez pas seulement un mot en dix jours? Comment va votre pauvre malade? Et vous-même, mon ami, tant de fatigues et de tristesses n'auraient-elles pas momentanément épuisé vos forces? Je ne sais qu'imaginer
C'est un supplice que d'être abandonné à son imagination et à son inquiétude dans des circonstances de ce genre. Ne croyez pas pourtant que je vous en fasse reproche, je sais que vous avez souffert autant que moi de ce silence forcé. Mais j'éprouve «ne sorte de soulagement à m'en plaindre avec vous
.... Me voici rentré dans mes bois. Je suspends des feuilles de clinquant dans nos cerisiers, en pensant à Jeanne et à mon ami Etienne, pour en éloigner les oiseaux.
A propos d'oiseaux, vous direz aux enfants que notre corneille s'est noyée dimanche dans une de nos grandes chaudières à teindre.
Quant à mon crapaud, il continue de porter sa petite famille sur son dos.
J'ai arrosé vos reines-marguerites et tout votre petit jardin avec les engrais liquides de Zéphyr. Aussi vos plantes poussent-elles à vue d'œil. Hier, à la vérité, un chien est venu faire quelques petits ravages; mais, en mon absence, Marie a vite réparé ce dégât et il n'y paraît plus.
Jamais on n'a autant jardiné chez nous. Ma mère n'a presque plus d'autre occupation que d'aller avec Marie cueillir des fraises, pendant qu'assis au pied d'un arbre je les attends en regardant les fleurs et les insectes ou bien en lisant Machiavel.
Quelquefois je me reproche ces longues heures d'oisiveté, lorsque je vous sais si surchargé d'occupations et d'ennuis
A UN AMI
Juillet.
Mon ami, depuis que je vous ai écrit, j'ai passé de cruels moments d'angoisse. Plusieurs fois par jour j'ai été désespéré au spectacle d'une fièvre excessive et qui ne pouvait aller au delà
Mais à ces moments de crises qui m'inspiraient les plus vives craintes d'un malheur immédiat, la vie se reprenait à un peu de sommeil, à un peu de calme, à un peu moins de fièvre, et le danger me paraissait ajourné.
Donc rien de nouveau, sauf le dépérissement inces^
sant et ce que la chaleur peut ajouter d'aggravation.
Je vis au jour le jour, que dis-je ? au moment qui passe, dans l'appréhension des surprises de la mort.
Pour soutenir une situation si tendue, et me trouvant seul, je cherche moii refuge dans l'affirmation de nos vérités. J'ai ajouté un nouveau chapitre qui complète ^ Enfin il faut enchanter sa peine et bénir Dieu, quand le cœur ne reste pas aride devant ses épreuves.
Je réserve votre Voltaire et vos deux légendes qui ont précédé, à relire dans mes moments de vide et de défaillance. Ils ne sont pas venus encore, mais ils viendront après tant de fatigues, de traverses et d'angoisses. Alors j'ouvrirai mes réserves et je recourrai à vous avec une soif d'apprendre que je n'ai pu satisfaire et qui, ajournée toujours, augmente sans cesse. Qui peut plus m'instruire que vous? Qui a plus à me dire? Au reste, c'est là ma conclusion. Je me répète chaque jour : Cher maître ! cher ami ! sans lui que serais-je devenu?...
Que la paix des champs soit toujours avec vous ! — Quel sentiment plus vif Dieu m'a donné de sa nature pour enchanter ma peine.
Nous serons d'accord. — Mais ne le sommes-nous pas toujours? — et si nous ne le paraissions pas, cela tiendrait uniquement à mon imperfection à pouvoir m'exprimer et à me faire comprendre
* L'Eglise universelle»
LETTRE D UN AMI
luillet.
Mes chers enfants^ me voici encore sans nouvelles de vous depuis huit jours
U me passe une longue suite d'imaginations cruelles.
Que faites-vous, cher ami ? Vous souffrez sans doute, puisque vous ne m'écrivez pas. Ah ! c'est jour de ténèbres pour nos âmes, quand nous sommes sans un mot Tun de l'autre.
Nous allons bien ici, mais nous sommes tout sombres de ne recevoir point de vos nouvelles. Maman et Marie continuent de cueillir des fraises de bois pendant que je les attends au pied de quelque arbre en lisant
A UN AMI
Mon ami, que j'aurais à vous écrire pour vous expliquer cette suspension dans mes lettres!
Je vois que nous aurons une triste fin de journée. Pour la première fois ma femme ne peut plus rester levée.... Elle me disait: Je sens que je m'en vais. .
AU MÊJIIE.
Je ne veux pas qu'un autre que moi vous apprenne
notre malheur
Ma journée a été partagée entre elle et vous
LETTHE D UN AMI.
Dieu bénit les morts; puisse-t-il bénir aussi les vivants! Conservons ces images sacrées de ceux qui ne sont plus. Qui ne sont plus?... Pourriez-vous le croire ? — C'est devant les restes de votre femme que je vous fais cette question. Je n'ai jamais eu mieux le sentiment de l'immortalité qu'en embrassant mon père mort. Non, on ne meurt pas. Je ne vous expliquerai jamais ce mystère. Mais cette conviction est en moi invincible.... Nous retrouverons pour Taimer davantage cette personne gisante encore devant vous... Je pleure parce que je sais combien cruelle est une telle séparation; je sais, je sens que votre cœur est brisé... Mais nous avons si peu de temps à lui survivre. La séparation sera si courte.
Restez dans ce profond recueillement de vousmême ; n'ayez d'autre consolation que le souvenir et la vue de votre femme morte qui, en ce moment.
triomphe et de sa propre délivrance et de la vôtre qu'elle entrevoit si prochaine.
LETTRE DU MÊME
laillet.
Quels moments cruels vous venez de passer! Mais votre courage n'est -il pas plus grand que tout? Vous ne vivez plus pour vous, vivez donc héroïquement.
Que j'ai hâte d'avoir de vos nouvelles l
Ne viendrez-vous pas vous reposer quelques joui*» auprès de nous?
Que de choses à nous dire !
Cher Alfred^ je ne voudrais troubler, ni d'un mot, ni d'une ligne, le moment sacré où vous êtes, mais }6 voudrais d'un presBement de main et d'un regard vous témoigner combien je vous aime et vous vénère, et combien je suis tout à vous. Voici l'heure où nous devons bénir et faire éclater l'union de nos deux âmeSâ
Gcmiptez sur moi, ô mon frère et mon maître ! 6 mon médiateur
Puissiez-vous retrouver dans cette lettre ce que j'y mets de tendresse inexprimée...
A UN AMI
Pardon, frère, de ne pas vous écrire. Les affaires, les rangements ne m'ont pas laissé une minute. Je voulais vous envoyer un récit de ces jours, je n'en aï pu trouver leliemps.
Que M. Lamennais ait dit en mourant: Ce sont les bons moments, je crois cela comme une vérité que je n'ai pas éprouvée, mais je vous dirai en toute assurance, parce que je l'ai senti : Pour ceux qui voient mourir, ce sont les vrais moments. Je me suis trouvé beaucoup {dus fort que je n'aurais pu Tespérer d'àvaGDce. Contre tous, j'ai cru pouvoir la sauver...
Elle est morte lors<pie je lui tenais la main, lorsque je la priais de toute mon âme de me pardonner tout ce que j'avais pu avoir de torts envers elle. Je n'ai pas eu un moment de doute qu'elle ne fût bien heureuse entre les mains de la cause iHenfeisairte qui l'avait fait naître. Seulement, où est-elle ? C'est là tout ce que je me demande avec la confiance qu*il me sera répondu plus tard par cette même cause qui me l'a dénuée, qui me l'a retirée, et qui, je le crois, doit me la rendre.
La transfiguration de ses traits qui suivit sa mort, où son visage passa, dans uiie sérénité et dans une candeur dont rien de la vie ne donne Fidée, par toutes les expressions de l'adolescence, de la jeunesse, me
reflétant comme dans un miroir sublime tant d'impressions restées dans mon souvenir^ m'assura qu'elle avait enfin trouvé la paix après tant de souffrances et d'agitations cruelles. Je l'ai veillée, je l'ai ensevelie dans son cercueil. J'ai prié, j'ai pleuré. Quel don du ciel, dans ces moments, que les larmes ! Elles m'ont permis de n'avoir pas un instant de défaillance ni pendant ni après, car à mesure qtre mon cœur se gonflait ou que mon sang s'échauffait par la fatigue, cette expansion des larmes me rendait vraiment à moi-même.
Mes amis m^ont affirmé plus que jamais la bonté humaine. Us ont été excellents pour moi, et il n'est sorte de témoignage, même des plus inattendus, que je n'aie reçus, et puis,4a Providence, si sensible déjà pour moi lors de la mort de ma mère, est venue encore, dans ce dernier malheur me sortir d'un embarras pénible. Et c'est à ma femme, à la dernière lettre qu'elle a écrite, le jour de sa mort, que je dois cette chance inespérée.
Donc, je n'ai pas à me plaindre. Je vous dirai: J'ai eu souvent la vie bien amère, mais Dieu a été bon pour moi dans les moments décisifs.
J'ai conduit Etienne, le lendemain de la mort, voir sa mère. Je lui ai dit qu'il la retrouverait, qu'elle ne l'avait quitté que pour un temps, afin de ne plus souffrir. 11 est venu avec moi à l'enterrement et il n'a pas eu un seul moment de faiblesse