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LE CIEL SUR TERRE

Parmi tant d'hommes, victimes d'un travail meurtrier et d'une vie contre nature auxquels nous condamnent presque tous, dans les villes, les nécessités d'une société si imparfaite encore, combien diraient avant de mourir, s'ils se recueillaient sur leur destmee :

a J'aurais eu le ciel sur terre, si, enfant, j'ayais pu naître et grandir au milieu des animaux mes frères, au milieu des plantes mes sœurs, si la nature entière avait été ma nourrice, comme elle l'est du brin d'herbe. spontanéité que je sentis à l'éveil de mon être pour la voir peu à peu s'éteindre, que tu aurais jailli du milieu de cette vie immense qui coule à flots dans les veines de la nature et que tous les êtres respirent! Instincts à peine pressentis, horizons à peine

entrevus, que mon âme eût été libre, qu'elle se fût déployée heureuse, si mon corps eût été le vase où toute chose de l'univers eût déposé son atome. Les vents auraient été mes messagers; la mer, ma berceuse; les forêts, ma retraite; les plaines, ma course sans limite; les vallées, ma demeure; le ciel, mon spectacle. De tous ces sites, de toutes ces scènes, de toutes ces sensations diverses comme l'instant qui passe, j'aurais puisé mille germes de puissances inconnues. Éclos avec l'aube, je serais rené avec tous les êtres que la lumière évoque, pour croître avec tous. A ma poitrine si vaste, l'air pur aurait donné la libre inspiration de tout ce qui se respire. Dieu, qui êtes un si bon nourricier de vos moindres créatures, pourquoi laissez-vous l'enfant des hommes sevré de votre nourriture?

« J'aurais eu le ciel sur terre, si, à l'âge où l'on aime, j'avais pu aimer au milieu de la nature. Quelle félicité d'avoir une autre âme près de soi, à soi, au milieu de tout ce qui s'aime ! Qu'est-ce donc que l'amour, lorsque tout conspire avec deux êtres qui s'aiment? Dieu! vous n'avez pas mis tant de forces d'aimer dans le cœur de l'homme, pour qu'il s'enferme dans ime vilaine maison, sans voir le ciel, au risque que son cœur éclate. C'est votre nature qui est la place d'un homme et d'une femme qui s'aiment. Tout ce que j'aurais parcouru enfant, adolescent, sans le voir, quel accent il aurait pris de sa pré^

— essence 1 soleil, ô nuit, ô lumière, ô ténèbres à deux, et vous surtout demi-ombres, lisières des bois, clairières fleuries, quelles joies intenses vous faites entrevoir à une âme avide de bonheur! Dieu! qui sembler avoir créé la campagne pour une conversation éternelle avec une personne qu'on aime, pourquoi laissez-vous l'homme flétrir son cœur?

a J'aurais eu le ciel sur terre, si, dans la force de ma pensée, j'avais pu interroger Dieu dans ses œuvres, si mon premier livre avait été celui qu'il nous donne à lire. Il a placé l'homme au milieu de la nature pour qu'il la regarde, pour qu'il l'interroge et qu'elle lui raconte ce qu'il ne peut savoir de lui que par elle. Oh I quelle instruction j'aurais eue, si j'avais pu la contempler dans les phases successives de ses saisons, de ses climats, de ses productions, de ses diversités infinies! Mes sens, qu'avez-vous fait loin du champ de votre expérience? Harmonies de couleurs, de bruissements, de senteurs, inépuisables variétés et diâérences des créatures, où dans toutes apparaît im seul et même type, et dans chacune d'elles une individualité distincte, vous m'auriez éclairé, expliqué, commenté ce monde spirituel dont l'homme porte en soi le problème. Dieu, qui êtes si transparent dans votre création, pourquoi ma pensée, à force de ne plus la regarder, s'esl-eUe égarée jusqu'à vous méconnaître?

« Pauvre petit enfant, j'aurais eu le ciel sur terre.

car Dieu avait pris soin lui-même de me construire mon berceau. Il a pensé que j'aimerais, car ce jourlà jamais il n'a fait la nature plus enivrante. Il a voulu que j'eusse un ami, car les profondeurs de ma conscience s'ouvrirent lorsque je me promenai avec lui dans la campagne.

« Mais il a voulu surtout que les hommes en société eussent le ciel sur terre. 11 n'aurait pas fait ce monde si plein d'harmonies, s'il n'avait voulu enseigner l'harmonie entre toutes ses créatures. Les animaux ne se rassembleraient pas par troupes, les plantes, par essences et tribus, si les hommes ne devaient vivre aussi en conmiun pour mieux habiter la terre. vertu des sociétés ! Seule, la nature semble inanimée, ses forces dorment latentes; engourdie dans sa torpeur, elle ne paraît pas vivre. Mais qu'ils l'éveillent cette légion d'esprits, alors elle enfante, elle étale ses trésors. Ses forces, ses secrets, elle les fait surgir au service de ce Prométhée multiple. Elle se fait sa manœuvre, sa bonne ouvrière. Elle lui fournit ses éléments inépuisables, pendant que lui commande, ordonne, bouleverse, scrute, compose et manifeste les vrais miracles de Dieu dans l'univers.

« Certes, ils travaillent dans les desseins de Dieu, ces hommes qui s'acharnent sans relâche à*^ s'assimiler les secrets de la nature. Mais qu'elle est encore loin des conditions normales de l'homme sur terre.

cette société malheureuse qui^ dans des villes infectes^ s'abstrait du reste de la création^ et prétend^ à elle seule^ usurper les forces de la nature !

« A peine né, je dois quitter la terre. De ces merveilles visibles, je n'ai presque rien vu; de cette exubérance de productions, je n'ai presque rien goûté; de cette multiplicité infinie de sensations, je n'ai presque rien éprouvé. Par imagination, à peine ai-je entrevu ou par surprise j'ai cru jouir, mais si peu de ce dont Dieu avait voulu que je vécusse ! Il m'avait appelé dans un séjour si beau, que je ne puis concevoir rien de plus beau que ce qu'il a mis en ce monde. fleurs, ô ciel, ô regard de l'homme, votre beauté est si douce et si spîendide que souvent j'y crus voir Dieu! Je quitte la terre, l'âme altérée; je n*ai vécu que pour m'emplir de désirs. Et c'est ainsi que je suis arraché de ce monde. 11 était votre œuvre, et je n'ai pu vous y connaître. Je suis enlevé à ceux que j'aime, ou déjà ils me furent enlevés, lorsqu'à peine nous avions pu nous pressentir. Et dans un temps si court, les inquiétudes, les regrets, les amertumes, les remords ont empoisonné ou voilé de tristesse ce que vous avez fait plein de votre paix, de votre séFénité, de votre activité incessante! — D'autres hommes seront plus sages ou plus heureux que moi! — Mais pourquoi n*ai-je pu l'être?.... Ce monde est si beau, on pourrait y être si bien, que je ne pouvais concevoir rien de plus désirable que d'y vi-

vre, et j'y ai été si misérable que je ne voudrais plus y revivre. Vous qui n'êtes que justice et que bonté, pourquoi ce châtiment, cette malédiction qui s'est attachée à moi dont l'âme est divine, au milieu de cette nature divine. Je n'ai, dans ma vie, qu'aspiré au bonheur; tout ce qui était votre œuvre m'y invitait, et je ne trouvai que douleur là où je croyais me satisfaire. Qu'avons-nous donc fait pour gâter notre vie, lorsque vous aviez préparé tout pour en faire un paradis? Comment n'ai -je rien à me dire que ces paroles vaines : J'aurais pu avoir le ciel sur terre, si Dieu l'avait voulu. »

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