ÉDUCATION RABBINIQDB DB PAUL
« Rabbi Gamaliel disait à ses disciples : Prends un maître pour guide , afin de ne pas tomber dans le doute. » {Pirké Ahoth, I, 16.) Telle est la donnée la plus précise que nous possédions sur T école rabbinique que Paul fréquentait dans sa jeunesse, lorsque les intérêts de son industrie nomade de fabricant de tentes l'appelaient à Jérusalem. Il semble, au premier abord, qu'une donnée aussi réduite est tout à fait insuffisante pour assigner un caractère particulier à l'enseignement de Gamaliel ; mais , en y regardant de plus près , on y recon-
naît en principe la règle de conduite qui a toujours dirigé le rabbi Paul , et le trait distinctif qui est resté comme le sceau de son propre enseignement. Le maître qui lui avait signalé les dangers du doute n'avait pu manquer de lui vanter par contre les avantages et les mérites de la situation d'esprit inverse; et, dans cet ordre d'idées, le contraire du doute est ce qu'on nomme la foi. Or, sous quelle forme a survécu la bonne nouvelle annoncée par l'élève de Gamaliel; ou plutôt quelle est ridée qui, absorbant peu à peu la première, a fini par la faire oublier ? C'est l'idée des mérites de la foi. Cette idée est absolument sui generis, en ce sens que, sans avoir besoin de s'armer d'aucune preuve contre tout ce qui ne peut se concilier avec elle, elle en porte en ellemôme la condamnation anticipée et péremptoire. Il ne faut rien de moins que la garantie de durée indéfinie qui s'attache à la seule et expresse recommandation de croire, unie aux charmes de la récompense promise à la foi, pour expliquer le phénomène que voici : La génération que Paul enflammait de sa brûlante parole, — au lieu d'être la dernière , comme il le lui répétait sans cesse, — a été l'aînée d'une foule d'autres qui, gagnées de proche en proche par les vertiges de la foi, n'ont jamais cessé de croire ce dont leur existence même était le plus formel démenti !
Le phénomène psychologique de la foi tient de trop
près à cette partie de notre sujet pour que nous n'ayons pas à revenir ici en quelques mois sur son expression première, c'est-à-dire sur la croyance juive. — La foi, chez le peuple juif, n'était alors, comme elle Test encore aujourd'hui, que la connaissance de ce que ses livres lui disent être son histoire et celle de son Dieu ; car, cette histoire a cela de particulier que, étant une révélation , elle est condamnée par cela même à être une encyclopédie. Il faut observer que l'hypothèse anthropomorphîque des mérites de la foi implique nécessairement révélation ; car une telle hypothèse ne peut procéder que du sentiment tout personnel dont on suppose le révélateur animé à l'égard de celui qu'il choisit pour confident. Un Dieu , conçu comme révélateur, doit naturellement se plaire à voir adopter sans examen ce qu'il a enseigné de sa propre bouche ; et, par conséquent, une telle doctrine est logiquement entraînée à, placer le plus haut mérite dans l'adoption la plus irraisonnée et la plus complète de cet enseignement. D'une telle conception de la divinité découle, au point de vue des droits de l'esprit humain, la théodicée anthropomorphique à laquelle nous avons déjà fait plus d'une allusion. Toute autre théodicée est radicalement inconciliable avec l'hypothèse de la révélation ; et aucun faux-fuyant n'est ici possible : si la révélation et la vérité ne sont qu'une seule et même chose, la con-
naissance de Tune équivaut à la connaissance de l'autre, et la carrière intellectuelle de Thomme est irrévocablement déterminée par autorité divine.
Observons en passant qu'à une autre conception de TcBuvre divine correspondrait une théodicée si différente de la première, que la foi, au lieu d'y être un mérite, n'y saurait plus apparaître que comme la plus gratuite et la plus inintelligente obstination. Que Ton se représente, en effet, la divinité, non plus comme ayant adressé à quelques hommes privilégiés des révélations orales, mais comme ayant constitué toutes choses de telle sorte qu'il y eût mérite pour chaque homme à chercher au dehors et au dedans de lui les éléments d'une révélation progressive : — A la lueur de telles prévisions divines enfin reconnues; — en face d'une nature faite pour attirer en toutes ses profondeurs le regard sans cesse enhardi de l'homme; — au milieu des harmonies qui, en chaque point de l'espace et du temps, relieraient la carrière intellectuelle humaine à un monde ainsi organisé, — que dirait-on de ceux qui, s'obstinant à croire que le mérite consiste à fermer les yeux , élèveraient encore la voix pour réclamer le prix de leur long aveuglement volontaire ? — Telles sont cependant les inévitables conséquences de cette hypothèse des mérites de la foi dont nous étudions ici l'origine.
Tant que la foi reste dans les limites du judaïsme
SELON LE CHRLST. 357
mosaïque, elle n'a pas le mérite de l'abdication complète et de la soumission absolue , car elle n*est inconciliable qu'avec la nature extérieure, c'est-nà-dire avec les lois du monde ; elle n'est pas encore inconciliable avec la nature intérieure , c'est-à-dire avec les lois de l'esprit, lesquelles n'admettent pas la contradiction. Mais dès que la foi embrasse et confond dans un même respect obligatoire l'idée mosaïque et l'idée davidique , elle rompt tout lien avec la nature, et, sous le nom de mystère, elle constitue à elle seule une loi nouvelle, séparée de tout le reste par un abîme infranchissable. 11 semble , au premier abord , que ce prodige de métaphysique transcendante a pour auteur l'élève de Gamaliel ; mais ce serait fausser le sens de son œuvre que de la considérer sous cet aspect. Qui aurait dit en effet à l'enthousiaste apôtre de la résurrection que cette foi qu'il réclamait pour quelques jours à peine devait, en se transformant, imposer durant dix-huit siècles sa loi toute -puissante à la raison vaincue ! — Non; une telle anomalie psychologique ne peut être enfantée de parti pris, et ne saurait être l'œuvre d'un seul homme; elle ne peut résulter que de l'eflfort séculaire opposé par un grand intérêt social à l'accumulation des démentis de la nature et du temps. Quel est donc ce grand intérêt social, dont la vitalité est assez puissante pour qu'il se développe et grandissse, au travers des siècles, sans être étoufifé par les
formes étrangères qui le défigurent? De quel sentiment supérieur, de quel instinct infaillible procîède-t-îl donc, pour que l'humanité puisse sans dommage se laisser guider par lui durant les longues éclipses de la raison?— Ce grand intérêt, c'est la conservation, là fixation indéracinable d'une idée éclose , non pas dans les écoles de la Judée, mais dans celles de la Grèce, — de ridée de Y immortalité de Vâme immatérielle. — Le spiritualisme grec avait plusieurs conditions à remplir pour descendre des hauteurs de la spéculation philosophique au niveau des plus humbles intelligences , et acquérir lentement mais sûrement sur les âmes un empire dont rien désormais ne pût le déposséder. — Il fallait qu'il se réduisit à l'annonce d'un fait matériel aisément intelligible et désiré de tous; — qu'il se fondât sur une autorité inaccessible à la discussion, — et que cette autorité pût arriver à une popularité et à une permanence telles, qu'elle dût inévitablement finir par lasser et vaincre la résistance de toutes les autres. Les éléments si divers et si disparates dont se composent les pi*édications de Paul contiennent en germe assez de malentendus pour satisfaire d'avance à toutes ces conditions. Ne le louons donc ni ne le blâmons d'avoir été la cause déterminante des lointains effets qu'il n'a certes point prévus; — plus qu'aucun autre homme peut-être, il s'est trouvé placé sur un point de l'histoire comme le sont, aux sources des
grands fleuves, ces pjis de terrain qui suffisent pour déterminer tout leur cours; — mais aimons et bénissons sa mémoire, dans le doute où nous sommes qu'une voie meilleure eût pu s'ofl'rir à la nature morale pour réaliser la plus importante de ses conquêtes. Il ne manque plus maintenant qu'une chose, c'est que les yeux ouverts de la raison exercent enfin leur libre contrôle sur cfi qu'ont admis jusqu'ici sans examen , sans choix et sans règle, les yeux fermés d'une foi ignorante de ses propres transformations.
Revenons à notre étude des croyances juives. Longtemps avant l'époque dont nous nous occupons, l'insuffisance de la lettre même de la révélation s'était fait sentir à tous les esprits clairvoyants. On ne peut douter qu'il n'y ait eu, dans la vie intellectuelle de ce peuple, un moment critique dont le secret n'a pas été violé, où se posa, parmi les dépositaires de la loi, la question de savoir de quelle manière les bornes de l'enseignement divin pourraient être franchies. Comment seraient accueillies, par Jéhovah d'une part, et par le peuple de l'autre, les additions et les modifications devenues nécessaires ? — La difficulté était grave. — L'idée vint alors que la révélation n'était pas réduite à ce que paraissait exprimer le texte des livres sacrés, et que la parole de Jéhovah possédait, au nombre de ses qualités merveilleuses, celle de contenir en elle-même,
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d'une façon latente , tout ce que son peuple aurait besoin de connaître à mesure que son existence se prolongerait. On admit dès lors que, dans sa miséricordieuse sollicitude, Jéhovah n'avait laissé arriver aux lèvres de ceux qu'il avait remplis de son Esprit, que des formes de langage choisies de telle façon que, convenablement interprétées, elles dussent toujours, à quelque moment que ce fût, fournir l'éclaircissement de toutes les difficultés qui viendraient à surgir. On eut soin d'ajouter que l'Élohim d'Israël avait, de sa propre bouche, révélé à Moïse, sur le Sinaï, la clef des énigmes futures, avec ordre de la transmettre à Josué seul, et, pag* ce dernier, à ceux qui successivement devraient se la transmettre eux-mêmes sans discontinuité, de génération en génération. Ceci admis, la foi juive pouvait donc s'enrichir de tout ce que d'ingénieux procédés permettaient d'ajouter aux révélations primitives; car, comme ces procédés étaient considérés comme révélés, ce n'était pas se soustraire à l'enseignement divin que de tirer de leur application à tel ou tel texte le parti qu'une circonstance donnée faisait juger utile.
Cette ingénieuse voie n'ouvre pas à toutes les hardiesses de la pensée un aussi large accès qu'on le croirait d'abord, du moins en fait de dogmes; car, sous ce rapport, la pensée hébraïque n'a de choix qu'entre les deux cycles également clos, également soustraits au
régime de la nature, qui ont pour inspirateurs — Tun Moïse, — et l'autre David. — Il est vrai qu'en dedans des limites de chacun de ces cycles les ébats les plus désordonnés sont permis à l'imagination.
Nous trouvons ici une nouvelle occasion de remarq[uer le caractère tout particulier dont l'anthropo-
monothéisme de ce peuple revêt forcément tous les
phénomènes psychologiques qui s'y manifestent. Assurément la nécessité des commentaires ne s'est pas moins fait sentir dans les autres littératures sacrées, — dans celle de l'Inde, par exemple. Le texte des Védas a donné naissance à une foule d'écrits explicatifs, les uns (les Brahmanas) plus spécialement destinés aux prêtres, les autres (les Çutras) destinés à toutes les castes en général. — Mais quelle diflférence entre les deux cas ! — Les Védas sont des hymnes et non un récit historique; de plus, ils sont dus à un grand nombre d'inspirations libres et franchement divergentes dès l'origine ; tandis que , dans le cas hébreu , l'inspiration doit toujours paraître procéder d'une source qui ne peut ni varier, ni se démentir. Aussi, Vexègese hébraïque constitue-t-elle un phénomène sui generis , analogue au prophétisme. Nés des mêmes conditioas exceptionnelles, ces deux produits de l'anthropomonothéis'me sont exactement la contre-partie l'un de l'autre; l'un est à posteriori ce que l'autre est à priori. Le prophète fait intervenir l'avenir pour justifier des textes
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que le présent ne justifie pas; l'exégète hé.breu invoque des textes pour donner au présent le sens qu'il désire qu'il ait.
La carrière évangélique de Paul est un remarquable exemple du développement que comporte cet énoncé général des solutions le plus ordinairement poursuivies par Texégèse hébraïque : étant donné un fait ou un personnage , prouver que c^est ce fait ou ce personnage qui est implicitement désigné dans tel ou tel passage des Écritures.
Les deux Talmuds ne sont que les échos affaiblis des discussions rabbin iques des derniers temps de Jérusalem ; il suffit donc d'y jeter les yeux pour se faire une idée des solennelles puérilités , des tours de force de combinaison dont Técole de Gamaliel devait être, comme toutes les autres, le théâtre quotidien. C'était à une telle discipline intellectuelle que le rabbi Paul avait été soumis dès son enfance. Les évolutions de sa foi n'avaient rien h changer à ses habitudes d'esprit. Quelque nouveauté qu'il eût à faire sortir du double cycle des écrits hébraïques, l'herméneutique dont tous les procédés lui étaient devenus familiers,' restait toujours sa principale ressource ; mais ces procédés sont si étrangement aptes à faire trouver ce que l'on cherche, qu'il ne faut pas s'étonner qu'il ait été ébloui lui-même des lumières jaillissant à son ordre de toutes les obscurités du texte*.
1 . Un mot peut rendre compte de l'effet produit par cette gymnasti-
On regrette moins les renseignements qui nous manquent sur le rôle que le rabbi Patil a dû jouer dans les synagogues , en qualité d'orateur orthodoxe, au temps de sa fidélité au dogme mosaïque, quand on réfléchit qu'il n'a pu différer de lui-même que par le choix des textes. Toute la différence consiste sans doute en ce qu'il n'avait d'abord accordé son attention qu'à ceux qui excluent tout partage de la royauté divine, et que plus tard, au contraire, il n'eut plus d'yeux que pour ceux qui parlent d'une délégation consentie par Jéhovah.
Quoi qu'il en soit, nous ne voyons pas pourquoi l'on ^'appliquerait pas par anticipation, à ce que nous possédons des écrits de Paul, une division qui déjà s'était certainement produite dans les enseignements oraux de son temps, mais qui ne devait que plus tard s'exprimer par deux mots spéciaux appliqués à deux parties distinctes. — Nous voulons parler de VAgada et de VHallacha talmudiques.
VHallacha (partie réglementaire, morale, etc.,) doit naturellement tenir dans les écrifs de Paul une place relativement moindre que dans les écrits des talmudistes; car ceux-ci avaient à se préoccuper des intérêts
que de l'esprit sur un spectateur désintéressé. C'est le mot adressé plus tard à Paul par Texcellent Festus si plein de bon vouloir pour lui : « Tu es fou , mon pauvre Paul , lui dit-il en souriant , Vabus de la lecture t*a fait tomber en démence. » {Actes, ch. xxvi, v. 24. )
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moraux d'une société destinée à durer; tandis que les conseils donnés par Paul sur le même sujet étaient loin d'avoir la même importance relative. Comme ces conseils ne s'appliquaient, dans sa pensée , qu'au temps, réduit peut-être à quelques jours, qui devait précéder le grand jour final, leur valeur était en quelque sorte incidente, et ils devaient céder constamment le pas à la démonstration exégétique de la réalité de l'événement annoncé. Or, cette démonstration d'une idée ou d'un fait qu'il s'agit d'extraire des textes à l'aide des procédés herméneutiques est proprement ce qui, dans les écrits postérieurs, a pris le nom d'Agada (exégèse). Gomme cette partie, dominante dans les écrits de Paul, est précisément celle qui importe seule à réclaircissement du sujet que nous traitons, nous nous proposons d'étudier ces différents écrits à ce point de vue particulier, sans accorder d'abord une grande attention au reste. Nous aurons au contraire, à la fin de cette étude, à concentrer toute notre attention sur un côté de la doctrine morale ( ou hallachique) de Paul , qui nous paraît avoir été jusqu'ici complètement inaperçu.
Paul était de ces juifs que l'on appelait grecs à cause du lieu de leur naissance. Il était né à Tarse, en Cilicie, et son métier de fabricant de tentes était sans doute héréditaire dans sa famille. Cette industrie a des nécessités toutes particulières: une clientèle très-disséminée
oblige celui qui l'exerce à des voyages fréquents et lointains et h une continuelle agitation. Car, qu'il s'agisse de recevoir les commandes ou de livrer le travail une fois exécuté, celui qui fabrique les tentes et va les dresser ensuite a évidemment besoin de se transporter sur les points les plus divers. Quant à l'exécution du travail en elle-même , la condition qui paraît lui être le plus favorable est un séjour plus ou moins prolongé dans la ville la plus voisine du campement pour lequel la confection des tentes a été entreprise. Ces détails ne sont point inutiles pour aider à comprendre les habitudes nomades auxquelles Paul fut astreint dès sa jeunesse et qui plus tard donnèrent lieu à ses prédications. Ainsi s'expliquent ses apparitions périodiques en tant de lieux différents, et ses relations étrangères si nombreuses. Autant de pays nommés dans son histoire, autant de séjours qui lui sont familiers : Damas, l'Arabie, Antioche, l'Asie Miqeure, la Grèce*, dont la langue fut celle de son enfance, — Jérusalem enfin où nous l'avons , vu assidu, aux leçons de Gamaliel.
C'est dans cette dernière ville que sa foi .mosaïque reçut ses premiers ébranlements. Dire qu'il était de la secte pharisienne, c'est dire qu'il croyait à la résurreo-
4. On peut s'étonner que les mœurs grecques se prêtent à l'exercice de cette industrie; mais il est dit expressément au ch. xviii des Actes, V. 3, que Paul travaillait à Gorinthe aux choses de son métier.
tîon des corps ; et il est permis de penser qu'il soufQrait,
— lui qui aimait les idées nettes et bien définies, — de
l'indétermination complète dans laquelle cette croyance
était toujours restée en Israël. Peut-être même est-ce
précisément à cause de l'intérêt tout particulier qu'il attachait à cette question, qu'il se montra si longtemps
irrité dos bruits de résurrection qui avaient coora av sujet de Jésus de Nazareth. C'est le propre en effet de l'adoption passionnée d'une opinion quelconque que le prompt éveil de l'emportement et de la colère contre tout ce qui tend à jeter sur cette opinion le ridicule ou le discrédit. Un tel sentiment de sa part fournirait donc une explication plausible à ses irritations contre ceux (jui , en dépit des railleries , des preuves alléguées et du temps écoulé, prétendaient encore que le prophète galilécn était vraiment le Messie et qu'il n'était pas mort. Ses procédés à l'égard de la secte naissante furent d'une telle violence qu'on leur a donné le nom de persécutions, sans remarquer que ce mot ferait supposer entre ses mains une puissance qu'il était loin d'avoir.
Le discrédit jelé sur une opinion qui lui était chère n'était pas sans doute la seule cause de ses emportements. Quelles que fussent ses idées sur la résurrection et sur les promesses messianiques, il devait les subordonner toutes au grand précepte : « Jéhovah, notre
Dieu, Jéhovah est seul,» et s'indigner contre tout ce qui pouvait y porter atteinte. Sans doute aussi il était des plus zélés à former autour de Ja loi juive cette haie isolante — nTnS ^^p — si fort recommandée par tous les rabbi de son temps. Qui eût pu deviner alors, dans ce gardien jaloux des privilèges réservés au peuple élu, celui qui devait plus tard faire si bon marché des anciennes préférences de son Dieu? On ne s'étonnera jamais assez d'un tel revirement jusque-là sans exemple. Il faut bien comprendre en eflfet que judaïsme et prosélytisme sont deux choses qui s'excluent. JéhOvah est un Dieu nettement partial *, — toute dénégation à cet égard serait absolument injustifiable ; — son culte doit être exclusif comme lui; et, pour son peuple, chercher à étendre ce culte à d'autres qu'à lui-même, c'est se dénaturer, se désarislocratiser en quelque sorte, et ôter tout leur sens aux promesses toutes spéciales dont il a reçu la faveur. Aussi faut-il se garder de croire qu'un revirement si complet se soit opéré d'un seul coup. L'orthodoxie de Paul n'a sans doute subi d'abord que l'évolution en quelque sorte intrinsèque qui consiste à
1. Chose étrange ! ridée civilisatrice par excellence , la grande idée de Fégalité de tous les hommes devant Dieu , devait être appliquée au Dieu qui parle ainsi , au dire des prophètes : « Ésaû n'était-il pas le frère de Jacob? — Et cependant j'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaû !» [Malachie, eh. i^ y. 2-3.)
absorber T élément mosaïque dans le cycle davidique arrêté et clos par Yadoption d'un messie. C'est ce qu'avait fait Jésus ; et longtemps sans doute le prophète de Tarse n'alla pas plus loin, et se renferma dans cette idée dont la difficulté principale est une question de personne. Arrêtons-nous, dans ce chapitre, à l'examen de cette premiôre phase qui ne constitue encore rien d'essentiellement nouveau.
Une scène de meurtre, à laquelle il avait été entraîné à prendre part lui-même, parait avoir produit une
déviation importante dans les idées de Paul , ou du moins avoir jeté en sa foi mosaïque le trouble le plus extrême. Un juif, nommé Etienne, né comme lui en pays grec, était de ceux qui s'étaient laissé pleinement convaincre de la réalité de la résurrection de Jésus. Trèsversé dans les Écritures, il en était venu à prendre hautement parti contre Moïse en tant qu'ayant faussement attril)uo à Jéhovah une royauté terrestre et une schéchina (présence réelle) qui de toute éternité avaient été réservées au Messie. Sa doctrine était exactement celle dont le cycle davidique a été Tépanouissement et dont nous avons étudié (p. 176-179) l'expression première dans le discours d'inauguration prononcé par Salomon. (On se souvient que ce discours nous a paru trahir si évidemment les espérances personnelles de David, que nous nous sommes montré disposé à croire qu'il en était lui-même l'auteur. )
Aussi accusait- on Etienne de «proférer des paroles de blasphème contre Moïse et Jéhovah. » {Actes, ch. vi, v. 11.) c( Nous lui avons entendu dire, disaient les témoins qui déposaient contre lui, que ce Jésus de Nazareth détruira ce lieu et changera les ordonnances que Moïse nous a laissées. » {Ibîd,,Y. H.) Etienne parait avoir voulu montrer qu'il doutait si peu- du prochain retour de Jésus et de Tavénement de son règne sur la terre qu'il ne s'inquiétait point de s'endormir jusque-là du sommeil apparent de la mort. Il n'eut pas de cesse qu'on ne l'eût appréhendé comme blasphémateur et conduit hors de la ville pour le lapider. Paul était là, partageant la- fureur des assassins, et consentant comme eux cependant à entendre jusqu'au bout le long discours que fit Etienne avant de mourir.
Ce discours, tel que nous le possédons aujourd'hui, nous fournit un renseignement implicite sur les mutilations qu'ont dû subir, selon les besoins ultérieurs de la doctrine, certains textes du Nouveau Testament. Il manque, en effet, à ce discours ce qui lui donnerait un sens, c'est-à-dire une conclusion. Son début seul a quelque rapport avec la circonstance et peut passer pour une profession de foi, Etienne y rappelle en quels termes, de quelle manière, et à quel moment Jéhovah avait fait à Abraham la promesse qui allait enfin avoir son exécution pour ceux qui en seraient dignes. « Jéhovah, dit-il, ne
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donna à notre père Abraham aucun héritage^ non pas même où poser le pied, mais il lui promit de lui en donner la possession et à sa postérité après lui, alors qu'il n'avait point de fils. » {Actes, ch. vu, v. 5.) Ce premier point, évidemment, est mis là en réserve pour venir plus tard à l'appui d*un raisonnement final. Suit un retour détaillé sur tous les principaux épisodes de l'histoire du peuple de Jéhovah, jusqu'à r érection du premier temple par Salomon. Mais, arrivé à ce fait, — qui apparemment lui semble très-important et très-caractéristique, puisqu'il s'y arrête, — l'orateur termine brusquement par ces mots : « Adonaï n'habite point dans les temples fafls parla main des hommes, selon cette parole du prophète : le ciel est mon trône et la terre est mon marchepied. Quelle maison me bûtiriez-vous , dit Adonaï? et quel pourrait-ètre le lieu de mon repos? » — Ceci est assurément la préparation très-nette d'une conclusion que nous devinons sans peine-, mais cette conclusion ellemême manque. Heureusement, il n'est point difficile de suppléer au silence du texte ; car il est de la dernière évidence que ce long discours n'avait eu pour but que de rapprocher cette seconde déclaration de Jéhovah de celle qu'il avait faite jadis à Abraham, et dont Etienne avait commencé par rappeler le souvenir. La conclusion qui manque ici est donc que celui entre les mains duquel Jéhovah allait faire cette abdication de
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SA ROYAUTÉ, annoiicée depuis le temps de Salomon, était rhéritier direct de la promesse qui avait été faite à Abraham, alors que celui-ci n'avait encore point de fils.
Pour quiconque s'est familiarisé avec le mode d'argumentation employé plus tard par Paul, il est facile d'en voir se dessiner le germe dans ces raisonnements par lesquels le confiant Etienne expliquait à ses meurtriers sa sereine attente de la mort. Aussi s'accorde-t-on à admettre que de ce moment datèrent, pour l'élève de Gamaliel, les premiers assauts livrés par le doute à sa foi mosaïque.
Pour échapper au doute, Gamaliel lui avait conseillé de « prendre un maître pour guide. » Il y a tout lieu de croire qu'il fut dès lors tenté de prendre pour maître et pour guide celui à qui Etienne avait emprunté le secret d'échapper à la mort en courant au-devant d'elle. N'était-ce pas une situation d'esprit bien enviable que celle de ces hommes qui, par leur foi en Jésus, en sa résurrection et en sa qualité de Christ, mettaient un terme à toutes les longues attentes d'Israël, et se plaçaient ainsi, sans danger pour eux-mêmes, à la veille des terribles événements annoncés par les prophètes? Paul en était maintenant aux regrets de n'avoir pas, par tous les moyens possibles, cherché à acquérir la preuve de cette résurrection dont il n'avait pu jusquelà entendre parler sans colère. — « Mais quoi! —
devait-il se dire s'il entrevoyait déjà la doctrine qu'il adopta plus tard, — la foi qui a besoin de preuves est-elle bien la foi? Et quel mérite y a-t-il à ne croire que ce que Ton a vu? »
Il parait toutefois que, durant quelque temps encore, tous ces combats intérieurs n'aboutirent qu'à ranimer par moments sa haine contre les partisans du prophète de Galilée. Mais il leur avait laissé voir sans doute que cette haine nouvelle n'était plus que l'envie qu'il portait à rheureuse sérénité de leur foi et que , au point où jl en était, le moindre appel d'en haut suffirait pour le jeter dans leur camp. Quel triomphe pour la cause de la résurrection si une telle conversion venait à s'opérer! Et que. n'y avait-il pas à tenter dans ce but?
Ici se place l'épisode du chemin de Damas que nous n'avons pas à commenter.
Paul nous apprend, dans son Épitre aux Galates (ch. i, V. 17), qui, sur ce point, est en désaccord complet avec les Actes, qu'il se rendit après sa conversion en Arabie. Il ne paraît pas qu'aucun autre intérêt que celui de son industrie l'ait alors attiré en cette terre classique de la tente et des campements nomades ; mais ce séjour au désert, si favorable à la méditation et au recueillement, a été pour lui peut-être une importante période de préparation. On peut croire qu'il commença dès lors à
jeter en lui-même les bases de cette logique toute spéciale qui caractérise sa doctrine. Ce qui pourtant est hors de doute, c'est que de longtemps il ne pensa à annoncer à d'autres qu'aux Juifs la nouvelle du prochain avènement du royaume divin.
L'épître qui peut le mieux nous donner l'idée de ce que durent être ses premiers essais de prédication, adressés à ses coreligionnaires, est celle qui figure la dernière dans le recueil de ses écrits, sous le nom d*ÉpUre aux Hébreux, Il est vrai que l'on a de fortes raisons de croire que cette épître, sous sa forme actuelle, n'est pas tout entière de la main de Paul; — d'ailleurs, par cela même que cet écrit est composé en forme de lettre, il est clair qu'il n'est pas l'expression exacte d'un
enseignement oral et ne peut s'appliquer à ces premiers
moments de prédication. Mais, étant adressé aux seuls Hébreux, il a l'avantage de réunir en faisceau les arguments auxquels Paul dut s'arrêter d'abord, avant de reconnaître l'inutilité de ses efforts sur ce terrain et de concevoir l'audacieuse pensée de les transporter ailleurs. Ceci, comme nous l'avons déjà dit, ne constitue rien de précisément nouveau, puisque ce n'est que ridée de Jésus précisée et démontrée à l'aide des procédés herméneutiques détournés de leur voie ordinaire ; aussi devons-nous en faire un examen rapide et distinct, avant d'aborder celui du grand fait dont l'initiative ap-
partient tout entière à PauL Ce qui nous importe du reste, avant tout, c'est la définition exacte de l'idée dont nous écrivons l'histoire ; et, sous ce rapport, il n'y a aucune différence entre l'Épître aux Hébreux et celles qui seront plus tard adressées aux étrangers : ce que Paul leur enseigne aux uns et aux autres, c'est toujours le moyen d'échapper à la mort. Ce qu'il IjBur annonce lui apparaît à lui-même avec une clarté parfaite, en tant qu'événement; et nous y trouvons une confirmation si limpide et si nette de tout ce que nous avons cherché jusqu'ici à mettre en lumière, que nous pourrions à la rigueur nous contenter d'avoir amené le lecteur en face du monument écrit qui contient cette confirmation. C'est en vain qu'on chercherait à introduire dans la bonne nouvelle annoncée par Paul autre chose que ce qui y est; et ce qui y est, c'est la traduction pure et simple, ou plutôt la condensation en images précises qu'aucune sophistication ne saurait obscurcir, du rêve dont nous avons suivi pas à pas tous les développements depuis le jour où la peur de la mort le fit naître dans le cerveau surexcité de David.
Ce qui nous reste à faire est donc surtout une suite d'analyses ou de résumés des écrits de Paul , en commençant par cet essai de compromis avec l'orthodoxie juive que représente l'Épître aux Hébreux. Ce ne sera que restituer à YAgada une page qu'il ne lui siérait pas
de dédaigner, car les talmudistes de la force de Paul ne sont pas nombreux.
Les êtres qui devaient naturellement fournir à Paul un point de comparaison pour aider les imaginations juives* à se réprésenter l'état dans lequel vivraient les élus après le jour du jugement, étaient les anges, ces messagers de Jéhovah, si fréquemment mêlés aux récits bibliques. Les hommes vivraient immortels et heureux sur la surface embellie de la terre, compae les anges vivaient dans le ciel. A l'aide du procédé qui consiste à fortifier une idée avec des textes empruntés à toutes les parties de la Bible, sans s'inquiéter d'autre chose que de leur sens propre, Paul établissait d'abord la supériorité de Jésus sur les anges; puis il montrait aussi que l'homme, sauvé par Jésus, participerait lui-même à cette supériorité. « Les anges sont-ils autre chose , disait-il ( Ep. aux Héb,, ch. i, v. 14) , que des serviteurs envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut ? » « Jésus , observait-il encore {Md, ch. ii, v. 16), ne s'est pas rendu le libérateur des anges, mais il s'est rendu le libérateur de la race d'Abraham, » On voit que la libération ne dépassait pas encore les limites d'Israël. Pour montrer aussi combien seraient absolues l'indépendance et la souveraineté des élus dans leur domaine, il s'écriait (ibid,, v. 5) : « Jéhovah n'a point soumis aux anges ce monde terres-
tre futur dont nous parlons, orhem terrœ futurum de quo loquimur^, »
Mais entrons dans le vif des démonstration rabbiniques de l'apôtre. Veut-il montrer à la fois la réalité de la promesse de Jéhovah , la nature de cette promesse , le temps et le lieu de son accomplissement, et donner un aperçu du bonheur promis? — Avec une habileté qui sera rarement égalée plus tard , en d'autres thèses , par les talmudistes les plus experts en ce genre d'argumentation, il fera successivement ressortir tout cela de la combinaison savante des textes les plus divers. Il cite d'abord un long passage de David emprunté au psaume 95 (v. 7 et suiv.) : « C'est pour cela, dit-il, que le Saint-Esprit a dit (par la bouche de David); Si vous entendez aujourd'hui sa voix, n'endurcissez pas vos cœurs, comme il arriva au temps qui excita ma colère, et au jour de la tentation dans le désert, où vos pères me tentèrent, où ils voulurent éprouver ma puissance, et où ils virent les choses que je fis. J'ai supporté ce peuple avec peine durant quarante ans et j'ai dit : Ils se laissent toujours emporter à l'égarement de leur cœur; ils ne connaissent point mes voies; c'est pourquoi j'ai juré dans lùa colère qu'ils n'entreront point dans mon repos. » Ce passage, inter-
1. Il croira boa cependant plus tard (I, Cor,, ch. xi, v. 10), en souvenir sans doute du chapitre vi de la Genèse, de conseiller aux femmes d'avoir la tête voilée , à cause des anges, propter angelos.
prêté dans ses détails à Faide d'autres fragments, va fournir à Paul tout ce qu'il se propose de démontrer. Suivons bien son raisonnement :
D'abord, que veut dire ce mot aujourd'hui placé au commencement du passage cité? — Il a évidemment un seiis^; et pourtant il ne s'est appliqué à aucun temps passé; il faut donc qu'il s'applique au temps qui est enfin arrivé, c'est-à-dire à la courte période accordée présentement aux enfants d'Abraham pour faire pénitence. Or, qu'est-ce que Jéhovah annonce pour ce temps qu'il appelle aujourd'hui? — Il annonce qu'il arrivera en ce temps ce qui arriva au temps qui excita sa colère. Qu'arriva-t-il donc alors, et par conséquent que va-t-il encore arriver? — Il arriva, pour beaucoup, mais non pour tous, que leurs corps frappés de mort restèrent étendus dans le désert sans pouvoir entrer dans le repos de Jéhovah, Seulement le repos de Jéhovah n'a plus aujourd'hui le même sens qu'il avait alors.
Ici, une nouvelle série de raisonnements qu'il faut suivre avec attention :
« Il est dit en quelque endroit, observe Paul , en faisant allusion au chapitre ii de la Genèse (v. 2) : Adonaï se reposa le septième jour, après avoir achevé toutes ses œuvres. » Ce mot suffit pour trancher toute la difficulté ; en effet :
« Puisqu'il faut que quelques-nins entrent dans ce
d'une ancre ferme et assurée, et qui pénètre jusqu'au dedans du voile du sanctuaire où Jésus, comme précurseur, est entré pour nous, ayant été établi cohen éternel, selon Tordre de Melchisédech. »
Paul accumule ici les citations et les images pour établir la différence entre ce cohen et ceux qui l'ont précédé, « puisque celui-ci est sorti de Juda, tribu à laquelle Moïse n'a jamais attribué le sacerdoce. »
Il insiste aussi sur la différence entre les anciens sacrifices et celui de Jésus : « Il ne s'est pas offert plusieurs fois ( ch. IX, V. 25 et suiv. ), comme fait le grandprêtre qui entre tous les ans dans le sanctuaire en portant un sang étranger; car autrement il aurait fallu qu'il eût souffert plusieurs fois depuis la création du monde; au lieu qu'il n'a paru qu'une fois, à la fin des siècles, pour abolir le péché en s'offrant lui-même pour victime. » Tant qu'il n'y a eu d'autres sacrifices que celui des taureaux et des boucs, « on a parlé de nouveau tous les ans de péchés ; car il est impossible que le sang des taureaux et des boucs abolisse le péché » ( ch. x , V. 3-4); mais désormais, par le sacrifice de Jésus, le péché va disparaître de la terre ; et Paul le prouve en mettant dans la bouche de Jésus lui-même une partie du psaume xl.
Le point important que Paul veut établir ici , c'est cette abolition complète du péché, qui caractérisera la pé-
riode qui est sur le point de s'ouvrir, et qui a même , déjà commencé pour les élus. {Ibid,, v. 11 et suiv.) «Au lieu que tous les prêtres se présentent tous les jours , sacrifiant et offrant plusieurs fois les mêmes hosties qui ne peuvent jamais ôter les péchés ; celui-ci ayant offert une seule hostie pour les péchés,... a tout de suite, par cette seule oblatipn , rendu parfaits ceux qu'il a sanctifiés. » — Se sentant cependant contredit par les faits, il ajoute qu'il s'agit seulement pour ceux-ci de ne plus retomber volontairement dans le péché , durant le peu de temps qu'ils ont encore à attendre, s'ils ne veulent pas perdre une occasion de salut qui nfe se représentera plus. « Car (v. 26) si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il i>'y a plus désormais d'hostie pour les péchés, mais une attente effroyable du jugement. . . » Jugement dont il prouve l'imminence en citant, comme actuelle, l'une des menaces fulminées jadis par David contre ses ennemis {Ps. cxxxv, V. U) : « C'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant. »
Les versets qui suivent ne peuvent appartenir aux premiers temps de la prédication de Paul ; car il y est question de longues épreuves déjà subies qui paraissaient avoir mis à bout la patience des plus confiants, puisque l'apôtre a recours à cette forme expressive « (xixpov 5(jov 5(jov » pour leur montrer qu'il ne restait « qu'un ^
tout petit, tout petit peu de temps » à attendre celui qui devait venir. {Ibid., v. 37.) Nous voyons aussi employer au verset suivant une figure qui ne dut que plus tard devenir le pivot de toute la doctrine de Paul ; c'est ce mot emprunté à Habbakuck : « Le juste vit de la foi. » Durant toute la première période dont nous nous occupons ici , Paul ne dut être sollicité par rien à systématiser son idée, à aller en quelque sorte au fond de cette recette de xne qu'il se bornait alors à offrir à ses coreligionnaires. Nous ne pouvons cependant passer sous silence le parti tiré, à la fin de TÉpître aux Hébreux, de la théorie raisonnèe de la conservation de la vie par la foi, qui va être bientôt l'objet principal de notre étude :
Il va sans dire que tous les hommes qui ont existé jusque-là, hors du peuple hébreu, ont été comme un vil bétail passant du berceau à la tombe ; rien n'a été ni disposé ni prévu pour ces pâles générations, écartées de la face de Jéhovah, et que la mort a dévorées. Mais l'apôtre se demande, si parmi son peuple luimême, les générations passées ont été tout entières la proie du néant, ou si quelques privilégiés lui ont échappé. Il tranche la question en disant que ceux qui, parmi les anciens de son peuple, ont fait acte de foi et ont vécu dans cette foi ne peuvent pas être morts. . Alors il énumère tous ceux qui, d'après l'Écriture, lui
semblent avoir vécu ainsi ; et il n'hésite pas à assurer que les corps de ces hommes, pour reprendre vie, attendent que le ciel ait tenu sa promesse. Pendant toute la première partie de leur vie, ils ont été comme des étrangers sur la terre promise à eux et à leur postérité (voir la note de la page 13, 1'^ partie); mais, quaqd le ciel aura fait descendre sur terre la patrie nouvelle qui s'y prépare, ils l'habiteront non plus comme étrangers, mais en qualité de cohéritiers du Messie. S'ils n'ont pas encore reparu, c'est que Jéhovah a voulu, dit Paul (v. 40), (( par une faveur particulière qu'il a faite à 1^ génération actuelle, qu'ils ne reçussent qu'avec nous l'accomplissement de la promesse. » C'était en effet une faveur précieuse que d'être dispensé, par la proximité de l'événement, d'un sommeil prolongé comme celui qui retenait encore les anciens croyants dans leur tombe.
Ce court aperçu suffit pour caractériser la première manière de Paul, nous allons passer à la seconde; — la qualité des auditeurs donne à celle-ci une valeur historique bien autrement grande, et nous verrons aussi que, sous certains rapports, elle peut fournir à la méthode philosophique un exemple bon à imiter. — Nous avons déjà fait entendre que nous ne nous proposions pas de suivre pas à pas la carrière évangélique de Paul. Le
seul document qui nous fournisse la suite chronologique des faits {les Actes des apôtres) est, sur plusieurs points, en contradiction si formelle avec les Épîires qu'il est impossible de voir, dans cet écrit, autre, chose qu'un essai de conciliation entre les doctrines divergentes des apôtres, une^ atténuation de leurs démêlés, et la préparation de la place qu'il convint plus tard de faire occuper à Pierre. Les faits d'ailleurs importent beaucoup moins que les paroles à l'éclaircissement du sujet que nous traitons; et, comme l'indique notre titre, nous nevou- Ions éclaircir que ceci : Quel est exactement le genre d'immortalité dont il est question dans le cycle d'idées ouvert par David et étendu par Paul aux nations à qui jusque-là le Dieu Jéhovah était resté inconnu?
Si nous ne nous astreignons pas à la succession chronologique des faits, nous suivrons du moins l'ordre adopté par le canon chrétien dans la disposition des épîtres. Mais auparavant, il convient, — dussions-nous nous exposer à des redites, — de jeter un coup d'oeil sur l'ensemble de la doctrine adoptée définitivement par Paul, du moment qu'il se fut posé en apôtre des Gentils (on a traduit par ce mot le D>ia ghoïm^ des Hébreux).
1. Il est bon de rappeler à ce sujet la formule d'actions de grâces
adressée encore aujourd'hui par les Juifs à Jéhovah : « n Q N > t^ U *i3i *i2XDV 5-îSù, sois bûni, Adonaï, notre Dieu, roi éternel, de ne pas m'avoir fait ghoî. »
Nous serons plus sûr d'arriver par là à la clarté que nous recherchons à l'exclusion de tout autre mérite. Nous ne dissimulons pas que notre travail a pour but de mettre le spiritualisme moderne en demeure de se prononcer n'^ttement et définitivement sur une question qui appelle énergiquement une solution de sa part, sous peine d'une volontaire déchéance. — Il nous parait donc de la dernière importance de n'y laisser subsister aucune obscurité.