ET SUR LA MÉTHODE DE PAUL
Ce qui a fait la force et le succès de la doctrine prêchée par Paul en fait aujourd'hui Firrémédiable faiblesse et en simplifie singulièrement Tétude : c'est que cette doctrine se réduit en définitive à l'annonce d'un fait. Or, il est évident que ce qui constitue la vérité d'un fait, c'est son accomplissement, et nulle autre chose ; donc la question de savoir si la doctrine de Paul est vraie se ramène uniquement à celle de savoir si le fait annoncé par lui s'est accompli. La seule précaution à prendre pour qu'il ne subsiste aucune cause d'erreur, c'est de bien définir le fait annoncé, afin de savoir exactement à quoi nous en tenir sur son non-accomplissement. Ce qui nous importe avant tout est donc de savoir comment Paul comprenait le fait qu'il annonçait. La cause du
spiritualisme a un double intérêt au -complet éclaircissement de cette question : il devra y reconnaître d'abord • s'il y a lieu pour lui de continuer plus longtemps à déplorer comme siens les échecs multipliés que subit cette doctrine ; — il devra de plus considérer si, en se séparant d'elle, il n'a pas à lui emprunter les conditions qui firent jadis son succès, c'est-à-dire sa réduction à une question de fait; ou si, en d'autres termes, le mo-
ment n'est pas venu de quitter les inaccessibles hauteurs de la métaphysique pour introduire enfin le problème de la destinée de l'homme dans le domaine des faits susceptibles de définition.
Nous n'avons à nous occuper ici que de la définition du fait annoncé par Paul; et sous ce point de vue, rien ne nous empêche de procéder à la manière scientifique ordinaire. Quel était ce fait? — En quoi consistait-il? — Où, quand, comment devait-il se réaliser? — Copiée sur la résurrection de Jésus, la persistance de la vie ou la résurrection devait-elle être pour chaque fidèle une transformation ? — Cette transformation serait-elle naturelle ou bien miraculeuse?— Sur chacun de ces points, Paul va nous fournir des renseignements précis.
Dans leurs aspirations si énergiques et si différemment inspirées, dans leur commun désir de la suppression de la mort, David et Jésus n'étaient jamais arrivés jusqu'à la représentation exacte du fait en lui-même ;
ils Tavaient demandé, espéré, affirmé ; ils ne Tavaient pas dtfini. Avec Paul , c'est tout autre chose ; nous nous trouvons en face d'une annonce formelle et explicite. Il est vrai que les exigences multiples et complexes qu'il a à satisfaire l'entraînent en de fréquentes contradictions de détail ; mais ce n'est point ce que nous avons à relever ici, et nous^ devons, au contraire, chercher autant que possible à faire disparaître ces contradictions dans une vue d'ensemble dégagée de tout encombre.
Afin d'écarter de la question un élément qui lui est étranger et qui la compliquerait sans aucune utilité , observons, en ce qui concerne la morale pratique proprement dite, que, pour Paul comme pour Jésus , toute cette morale est contenue dans la Torah; toutes les œuvres considérées comme bonnes sont celles que décrit la Torah et sont toujours désignées sous le nom d'6Euvr65 de la loi; en un mot, il n'est jamais et nulle part question de la moindre innovation morale , de la moindre introduction de principes ou de sentiments nouveaux. *
Nous avons dit, à la fin du chapitre précédent , que le mot qui avait ouvert à Paul une voie toute nouvelle et qui était devenu comme le pivot de sa doctrine, était ce mot d'Habbakuck : « Le juste vit de la foi. » Dans le verset de l'Épître aux Hébreux , qui suit celui qui rappelle ce mot du prophète, nous aurions pu
observer cette expression : « DemeuroDs donc fermes dans la foi , — pour conserver notre vie , sic wfcptiroiYîGtv ^fTiÇ' » — On ne comprendrait rien à ce passage si on cherchait à le détourner de son sens littéral. ^- Ici, comme dans toute l'ancienne littérature juive, il faut, sous peine de dénaturer complètement la valeur des mots, ne voir derrière eux que le fait matériel qu'ils expriment. Le mot « vivre » et le mot « mourir » signifient strictement et exclusivement « posséder et perdre la vie corporelle ; » or, à le prendre dans son sens positif, le mot « vivre de la foi » veut dire « avoir en sqi un principe conservateur de la vie corporelle qui se nomme la foi ; » donc, il suffisait à Paul d'appliquer aux hommes de son temps, — de ce temps que le roi-prophète avait appelé aujourd'hui, — le mot d'Habbakuck, pris luimême dans un sens prophétique, pour leur montrer qu'il y avait pour eux un moyen de ne pas mourir, et que ce moyen consistait à avoir la foi. Telle était, dans sa plus simple expression, la base logique de Paul. Évidemment, si c'était la foi qui sauvait la vie; elle pouvait aussi bien sauver celle d'un étranger {Ghoï, Gentil) que celle d'un Juif. Ne négligeons point d'observer qu'une autre conséquence non moins rigoureuse était celleci : Si c'était la foi qui préservait de l'anéantissement, l'anéantissement était le partage de ceux qui n'avaient pas la foi.
Ce principe étant donné , l'argumentation qui en découlait paraît si simple, qu'on est tenté de croire qu'elle n'eut qu'à se présenter à l'esprit de Paul pour le subjuguer par sa simplicité même, et le déterminer aussitôt à aller offrir aux étrangers les bénéfices de la foi. Mais, pour raisonner ainsi , il faut ignorer les premiers rudiments du Credo hébraïque ; il faut perdre entièrement de vue la promesse faite à Abraham par Jéhovah , les termes et les conditions de cette promesse et l'exclusion formelle qui la caractérise. — Si, du moins, celui en qui il fallait avoir foi pour être sauvé^avait hautement aboli l'antique exclusion ! Mais, — difficulté nouvelle et plus grande encore que la première I — non-seulement Jésus avait déclaré qu'il n'entendait changer à la Torah ni la moindre lettre ni le moindre point ; mais, à ceux qu'il avait chargés d'achever rapidement sa moisson d'élus avant qii'il ne revint , il avait fait cette recommandation expresse : « N'allez point chez les Ghoïm. î>
Si donc il faut nous étonner de quelque chose, ce n'est point de l'insuccès de Paul auprès de ses coreligionnaires; ce n'est point de l'énergique désaveu fulminé contre sa doctrine par les autres disciples ; — c'est du nouveau revirement opéré dans ses croyances. Ce qui peut seul expliquer ce revirement, c'est l'attrait tout particulier qui, pour une âme généreuse, s'attache à tout ce qui est capable de faciliter le succès, en une
entreprise dans laquelle persuader c'est scmver. On a beaucoup moins de peine à comprendre la seconde conversion de Paul, quand on met en parallèle d'une part la faible résistance que pouvaient' opposer à son éloquence ardente ses auditeurs polythéistes et, de l'autre , celle qu'il devait rencontrer dans le monothéisme juif. Gomment celui-ci aurait-il pu se laisser aisément entamer, quand il voyait mettre en question sa charte constitutive elle-même, son titre de noblesse le plus authentique et le plus formel? — Rien de tout cela au contraire,' quand l'apôtre s'adressait aux étrangers ; il s'agissait seulement de leur faire apprécier l'incontestable supériorité des Écritures juives sur les traditions religieuses de tous les autres peuples, et d'en faire découler celle de Jéhovah sur tous les autres objets de culte et d'adoration. De ces prémisses, et d'un choix de textes fait avec soin, ressortait une explication de la condition humaine, satisfaisante pour la génération à laquelle elle s'adressait , puisque c'était sur cette génération elle-même que devait s'opérer la réparation de tous les maux.
Abordons, sans autre transition, la thèse de Paul, en la réduisant d'abord aux termes dans lesquels il se fût plu sans doute à la renfermer si la nécessité de répondre, devant sa conscience même, aux objections hébraïques, ne l'avait obligé d'en altérer la netteté sur beaucoup de points :
Jéhoyah avait créé Thomme sans péché et sans terme assigné à sa vie; or, le premier homme, en commettant le péché, avait lui-même introduit dans sa chair le principe de sa destruction ; toute chair qui avait vécu depuis ce temps avait donc été à la. fois une chair de péché et de mort, y compris même celle de Jésus. Mais, pour lui seul jusqu'à ce moment, un sommeil de trois jours, image de la mort, avait supprimé, sous ses deux formes, Tantique condamnation; et il était sorti du tombeau dans l'état primitif et désormais inamissible d'Adam, c'est-à-dire avec un corps impeccable et immortel. Et, par une grâce toute particulière de Jéhovah , — grâce annoncée de tout temps en Israël par les hommes inspirés de son esprit, — ce sacrifice , d'une odeur supérieure à celle de tout autre, avait aboli du même coup le péché et la mort qui en avait été jusque-là la conséquence; car il avait déterminé le passage d*un état mortel à un état immortel, non-seulement pour la victime ellemême, mais pour tous ceux qui s'en appliquaient les mérites par ce renouvellement figuré qui se nommait la foi.
Malheureusement, en ces termes si nets et si clairs, la doctrine.de Paul ne pouvait pas supporter l'examen du plus illettré des enfants d'Israël. Les disciples directs de Jésus , tout aussi bien que ceux qui ne croyaient pas en lui , n'avaient , pour faire crouler tout cela, qu'à dérouler la Torah et à opposer au' hardi novateur les ter-
mes accablants que le dix-septième chapitre du Premier Livre (Genèse *) donne à l'institution de la circoncision. Devant cette objection formidable et devant quelques autres, Paul était donc obligé d'aflfaiblir sa logique au moyen de concessions et de faux -fuyants dont il ne devait pas toujours se dissimuler à lui-même la trop grande habileté.
Voici, à quelques variantes près , comment Paul paraphrasait ses prémisses générales, afin de fournir à ses adeptes des réponses toutes faites aux attaques qui étaient dirigées contre sa doctrine au nom de Jésus presque autant qu'au nom de Moïse.
Longtemps après que la mort eut été introduite par le péché dans la chair humaine, un petit groupe d'hommes avait cessé, à un certain moment, d'être enveloppé dans l'indifférence complète de Jéhovah pour la race qu'il se repentait d'avoir créée. Jéhovah avait d'abord voulu que, parmi les membres de ce groupe, la chair individuelle fût signalée à son attention et à sa bienveillance par une marque particulière ; et, plus tard, tandis que tous les autres hommes étaient abandonnés sans défense aux calamités corporelles qu'engendrait pour chacun d'eux le retour partiel au
1. Nous engageons le lecteur à relire en entier ce chapitre de la Genèse, ou au moins à se reporter à ce que nous avons dit à ce sujet dans notre note de la page 34.
péché, il avait daigné désigner, avec les plus minutieux détails, les pratiques quotidiennes ou périodiquement renouvelées qui , de la part seulement des circoncis, pouvaient atténuer les effets de sa sentence générale de malédiction. Les circoncis seuls avaient donc jusquelà joui de ce privilège, d'ailleui's précieux, que leur chair, tout en restant condamnée à la mort, pouvait , durant sa vie, être affranchie par des offrandes spéciales des conséquences spéciales de chaque péché. En ceci seulement consistait, selon Paul, toute la faveur que Jéhovah avait entendu faire à son peuple. Quant à la promesse faite au père commun de tout ce peuple, c'est-à-dire à Abraham, Paul, renonçant à ses anciens préjtigés, la comprenait tout autrement qu'on ne l'avait fait jusque-là. De plus, approfondissant un mot qui Tavait sans doute frappé dans le discours qu'il avait entendu prononcer à Etienne, il se refusait à voir dans le fils ou descendant d'Abraham , par qui devaient être appelées les bénédictions du ciel, , un autre descendant que Jésus lui-même. Jésus avait donc, par son sacrifice, absorbé sur lui seul, en tant que victime expiatoire, l'ancienne malédiction à la durée de laquelle s'était appliquée l'ancienne loi. Du moment que cessait le règne de la mort et du péché, la loi faite pour ce règne cessait aussi d'être en vigueur. Le royaume de Jéhovah, simplement figuré jusque-là, allait enfin être fondé tel qu'il avait été décrit par les
prophètes, avec Jésus pour chef, une Jérusalem nouvelle pour capitale, et tous les croyants, quels qu'ils fussent, pour sujets immortels.
Dans Texamen rapide que nous ferons plus loin des principales œuvres de Paul, nous verrons comment, sur les points les plus intéressants, il satisfaisait à l'ardente curiosité de ceux qui, maltraités pour la plupart par le sort, s'étaient empressés de se faire inscrire par lui au nombre des cohéritiers de la promesse faite à Abraham. Cherchons auparavant à bien saisir, au travers des phases successives de sa pensée et de quelques contradictions inévitables , la manière exacte dont il se figurait les effets sensibles de la foi et les liens que cette foi établissait entre le croyant et Jésus pendant le temps que Jésus était au ciel :
Il se représentait le Fils de Jéhovah , assis aux côtés de son père céleste, et restant sous ses yeux, jusqu'au jour prochain de l'exécution de la promesse , à la fois comme le gage de cette promesse et comme la personnification maièrieiie de ceux qui devaient en jouir. Nouvel Adam, impeccable et incorruptible, il était là comme le divin type de la transformation générale. Son corps, ne différant point de celui qui devait remplacer le corps mortel de tous les élus, pouvait être considéré par chaque fidèle en particulier comme celui que sa propre transformation lui donnerait à lui-même. Aussi
Paul s'applîquait-il à diriger l'esprit et les regards de ses auditeurs vers l'endroit où se trouvait le vêtement dont leur chair avait besoin pour acquérir Timmortalité. Il s'attachait avec un soin extrême à rendre aussi complète que possible l'assimilation que la foi établissait entre le croyant et l'hostie offerte pour l'abolition du péché et de la mort. C'était là la thèse favorite à laquelle il revenait toujours; il aimait à s'y enfermer comme en une place forte capable de résister seule à tous les assauts. Que de fois, oublieux de toutes les objections, de toutes les réclamations de sa propre conscience, n'afflrmait-il pas hautement que la foi, la foi toute seule , pouvait, par la puissance d'assimilation qui était en elle, opérer dans la chair la transformation qui la rendait immortelle. « Car, s'écriait-il, si ce n'est pas par un acte de foi au sacrifice de la croix que la mort est détournée de nous , quel est le sens de ce sacrifice, et à quoi a-t-il servi? Si les œuvres peuvent sauver, pourquoi n'ontelles pas sauvé nos- pères? Pourquoi n'ont-elles pas sauvé même ceux qui, sans connaître notre Torah, ont pratiqué d'instinct la morale qu'elle enseigne? »
Il était cependant bien forcé d'attacher quelque importance aux œuvres, quand il était informé des scandaleux désordres qu'affichaient, après son départ des villes où il avait prêché, ceux qui , par cela seul qu'ils avaient embrassé la foi, se croyaient affranchis de tout
travail , de toute prévoyance et de toute inquiétude sur leur sort futur. (/»*' aux Corinthiens, Ch. nr, v, vi, xi. — 11^ aux Thessaloniciens, ch. m.)
C'était alors que, cédant à la nécessité, il cherchait à souder à sa doctrine des aperçus moraux qui évidesament n'y avaient pas de place logique, mais qui tirent de ce rapprochement une valeur singulière et nullement remarquée jusqu'ici. Concurremment aux effets de conservation matérielle opérés par la foi en chaque individu, ces aperçus moraux dessinent vaguement un autre mode de transformation, graduel et facultatif.
C'est là le côté vraiment original et hors de prix à nos yeux de cette doctrine morale, sur laquelle nous nous proposons de concentrer notre attention à la fin de cette étude. Nous nous bornerons, dans les chapitres suivants à en signaler au passage les apparitions assez peu fréquentes. Nous ne saurions trop répéter d'ailleurs que cette puissante greffe , destinée à étouffer un jour le tronc qui Ta portée, fait partie d'un système d'idées entièrement étranger à Paul. Aussi cet appendice moral n'apparaît-il dans ses écrits que par lambeaux isolés et épars, sans lien possible avec le reste. Comment pourrait-il faire partie intégrante d'un ensemble d'idées qui , entre autres hypothèses, admet celle de la prédestination, dont nous aurons à parler bientôt!
C'était naturellement au sentiment inné de l'égalité
fraternelle, signe caractéristique de son peuple, que Paul empruntait tous ses conseils pratiques. On trouve assex fréquemment dans ses écrits l'apologie de la charité, cette vertu juive par excellence ; et certes la littérature hébraïque, si remarquable par l'expression multipliée et diversifiée de ce sentiment, contient sous ce rapport bien peu de pages aussi chaudement inspirées que certaines pages de Paul.
Il était loin de songer à la rare et précieuse valeur de gjBS semences morales , inconnues au sol sur lequel il les jetait en passant , et qui allaient s'y fixer , s'y acclimater et s'y répandre avec une vigueur de végétation si puissante. Tout entier à son entreprise de sauvetage par la foi, il n'y joignait les germes des saines et fécondes idées que le monde a dû depuis à cette inoculation fortuite que lorsqu'il était obligé, par quelque circonstance grave, à reconnaître qu'il ne suffisait pas de maintenir l'attente dans les esprits, et qu'il fallait encore au jour le jour y maintenir l'ordre. Mais , même alors, il insistait peu sur les conseils de ce genre, sentant bien à quel point l'adjonction de conditions étrangères quelconques nuisait à sa démonstration de l'efficacité topique de la foi pour enlever à la chair son principe de mort. C'est sur ce point non moins que sur celui de la circoncision que portèrent surtout ses ardents désaccords avec les autres apôtres et en particulier avec
Jacques. Il n'y avait qu'un sentiment commun qui les réunissait tous ; c'était la surprise de ne pas voir revenir Jésus. Les jours, les mois et les années s'accumulaient sans que ce retour, qui devait être si prochain, s'annonçât par aucun signe. Il y avait là pour Paul, aussi bien que pour ceux dont l'attente durait depuis plus longtemps, un incessant mécompte que chaque jour rendait plus pénible. En outre, le nombre de ceux qui étaient morts après avoir embrassé la foi, s'accroissait de jour en jour ; et nul œil n'avait pu saisir la moindre différence entre cette mort — simple suspension de la vie d'après l'apôtre, — et la mort de ceux pour qui mourir c'était définitivement -cesser d'être. Quelle souplesse de talent, quelle diversité de ressources, et aussi quelle ardeur de foi ne fallait-il pas à Paul pour calmer l'impatience, prévenir le découragement, interpréter les apparences, entretenir les espoirs? — Il avait reconnu qu'il fallait des réponses précises à toutes les questions, même aux plus embarrassantes, et surtout à celles qui avaient rapport aux dormants. C'est par ce nom qu'il désignait ceux qui, étant morts dans la foi, devaient être considérés comme attendant dans un sommeil paisible le grand jour de Jéhovah. Quelquefois il affectait de porter envie à ceux que ce sommeil mettait dans les meilleures conditions possibles de patience et de sécurité ; mais on sent bien qu'au fond il se refusait à croire que, lui-même , il
dût être de ceux dont la transformation s'opérerait dans la tombe ;' et dans les tableaux du jugement qu'il offre à ses lecteurs, il se représente toujours assistant en vie et de haut à ce spectacle terrible, avec la plupart de ceux auxquels il s'adresse et qu'il suppose devoir comme liii être jusque-là soustraits à la mort.
Sa carrière évangélique était fort avancée lorsque ses prédications, tout à fait indépendantes jusque-là, furent connues à Jérusalem. Ses plus fâcheux embarras lui vinrent alors des paroles imprudentes échappées à Timpatience de tous les anciens confidents de Jésus. Deux épîtres attribuées à Jean nous font voir quelle dut être , durant cette première période , la fréquence des alertes qui venaient tout à coup mettre tous les croyants en éveil pour les laisser retomber ensuite, non sans danger d'affaiblissement pour leur foi, dans une nouvelle attente. A toutes les fausses apparences d'en haut et d'en bas, à tous les prétendus signes, à tous les bruits enfantés par les imaginations en travail, il fallait que Paul opposât des considérations capables de calmer les agitations , sans toutefois porter atteinte aux espérances. Une question débattue avec la plus vive chaleur était celle de l'apparition, ou de la non-apparition de l'Antéchrist. Le nom même par lequel on désignait ce personnage mystérieux caractérise son rôle; il devait se montrer immédiatement avant le Christ, ante Cfiristum, On conçoit d'après cela
combieD il importait d'être exactement renseigné sor sa Tenue. Ézéchiel et Daniel n'avaient pas dépeint cet odieux précurseur du Messie en termes assez nets pour qu'il n'y eût pas matière à erreur; chaque fois donc que le bruit de l'apparitiob de l'Antéchrist se répandaitS il fallait faire entendre que ce bruit n'était pas tout à fait vrai, mais qu'il pouvait cependant n'être pas tout à fait faux. Souvent Paul avait à se défendre d'avoir fixé une date sans remise au retour de Jésus; car c'était à luimême qu'on attribuait les propos qu'il avait ensuite beaucoup de peine à démentir; et ses ennemis allaient jusqu'à répandre eu son nom des lettres qu'il n'avait jamais écrites.
On ne saurait s'étonner des violentes colères qu'excitaient, en un esprit si plein de généreuse fougue, les manœuvres de ceux dont il avait espéré l'aide et qu'il avait longtemps, sans ironie, déclarés ses supérieurs,
1 . (( Tout esprit qui divise Jésus ii*est pas d'Adonai ; et c*est là rAntechrist dont vous avez entendu dire qu'il doit venir; il est donc déjà dans le monde. » (Jean, ép. I, ch. iv, v. 3.)
Au temps où a été écrite V Apocalypse attribuée à Jean , — et qui n'est que la relation anticipée de l'événement attendu , — il paraît qu'on avait fini par adopter un Antéchrist , lequel n'était autre que Néron en personne, ou plutôt sa réapparition. Il ne saurait y avoir le moindre doute à cet égard, d'après la gkématrie on ne peut plus régulière qu'on trouve au verset 18 du ch. xiii. — Le chiffre 6C& indiqué dans le texte représente la valeur numérique exacte des lettres qui composent les deux « mots pij "^Dp César Néron. »
en taat que dépositaires des confldences de Jésus. Ces luttes durent être encore bien plus vives qu'il n'y paraît aujourd'hui aux quelques passages qui nous permettent d'en juger. Comme en toute querelle religieuse, ce qui activait ici les haines, c'est que, à un certain point de vue particulier, chaque adversaire était en droit de croire à l'excellence de sa cause. Si la doctrine de Paul avait seule, sur les esprits, cette prise que des définitions et des raisonnements donnent à l'annonce d'un fait ardemment désiré, si, par ses aspects concrets et positifs, elle était seule capable de détrôner les abstractions et de s'imposer aux masses populaires , le parti dont l'opinion était représentée par VÉpitre de Jacques, avait une supériorité trop incontestable, sur le terrain de la morale, pour consentir jamais à se déclarer vaincu.
Un complément de sa doctrine, auquel Paul avait cru devoir recourir pour la fortifier sur d'autres points en la reliant davantage aux précédents hébraïques, achevait d'en exclure logiquement toute morale ; — ce complément, absolument injustifiable si l'apôtre avait cru s'adresser à une société destinée à durer, est sa théorie, — fameuse depuis, — de la grâce ou de la prédestination, Paul assurait à tous ceux qui demeuraient fermes dans la foi, que Jéhovah les avait marqués d'avance de toute éternité, pour les épargner au jour de sa colère. Le signe et le gage du salut qui leur arrivaient et s'impri-
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maient en eux par la foi leur avaient été destinés de tout temps par la grâce divine. Sans doute Paul devait au fond incliner à croire que cette grâce se manifiçsteFait au dernier moment pour le plus grand nombre des enfants d'Israël alors vivants; car il avait trop de net^ teté dans l'esprit pour ne pas remarquer que, si cela n'arrivait pas, sa doctrine de la viviâcation par la toi aboutirait à une conséquence singulière : à savoir que Jéhovah aurait solennellement promis aux seuls circoncis ce que, de toute éternité, il avait destiné lès incirconcis à posséder seuls.
Quoi qu'il en soit, cette théorie de la prédestination trouvait un appui solide dans les formules comminatoires prodiguées jadis par les prophètes; et Paul en tirait des arguments foudroyants contre ceux qui, n'entendant ni la loi ni la foi à sa manière, étaient représentés dans SCS discours comme ceux à qui Jéhovah avait réservé de tout temps la surdité, Taveuglement et rinintelligencc. Combien de fois les prophètes n'avaientils pas parlé de cette pierre (T achoppement sur laquelle tant d'hommes devaient trébucher! Combien de fois Jésus n'avait-il pas, lui aussi, répété cette parole, au dire de tous ceux qui l'avaient connu! — Dès le temps de Moïse, Jéhovah avait dit qu'il amollissait ou endurcissait à son gré les cœurs, et qu'il faisait miséricorde à qui il lui plaisait, n'ayant de ses choix à rendre compte
qu'à lui-même. En quels termes aurait-il pu exprimer plus clairement le choix fait d'avance par lui de ceux qui allaient bientôt composer son royaume? Qui oserait s'en plaindre? Le vase se plaint-il du potier?... Nous aurons l'occasion de revenir sur cette argumentation empruntée à la logique claire et nette des monarques absolus. C'était clair en eflfet, et il ne faut pas s'étonner que Paul, aux prises avec certaines difficultés, se soit vu contraint fréquemment de se retrancher derrière" cette ultima ratio sans réplique. Dans cette élection depuis si longtemps faite, au milieu de ces dispositions divines que rien ne pouvait changer, quelle place restait-il à la volonté individuelle, à l'effort méritant, au choix libre et raisonné du bien, à la morale en un mot? — A cela, répétons-le de nouveau, Paul avait à répondre que ce n'est pas à la veille d'une extermination, que ce n'est pas dans un sauve-qui-peut général qu'un traité de morale est de saison. Ce qui assurément ne saurait être douteux, c'est sa parfaite pureté d'âme, de vues et d'intentions; c'est son ardent amour pour ceux de la prédestination desquels il se croyait lui-même prédestiné à être l'agent ; c'est enfin l'extrême sincérité avec laquelle, oubliant sa doctrine fataliste, il travaillait activement à répandre la vertu en même temps que la foi. Mais ce qu'on ne saurait, dans cette étude, avoir trop constaniment présent à la pensée, si l'on ne veut se priver de l'explication la
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plus claire à Fégard de tous les points obscurs, c'est que toutes les paroles de Paul , comme celles de Jésus, s'appliquent, non pas aux conditions ordinaires et continues d'une société , mai$ à une période de temps sans cesse près de finir par une catastrophe — qui n'a pas eu lieu, pour faire place à une utopie — qui ne s'est pas réalisée. Un exposé rapide de tout ce qui nous reste des écrits de Paul va confirmer le coup d'œil général que nous venons de jeter sur ses idées, sans qu'il soit besoin de relever à chaque pas la contradiction fondamentale qui existe entre sa doctrine et ses tendances morales, ou, en termes plus exacts, entre la partie agadique et la partie hallachique de la prédication du rabbi. — Nous ne comptons pas nous astreindre à une analyse régulière; chaque épîlre sera plutôt pour nous Foccasion d'étudier, sous tel ou tel point de vue particulier, le mode habituel d'exposition des idées dont nous venons de présenter Tensemble.