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CHAPITRE III

L'éPÎTRE AUX ROMAINS.

L'épître qui figure la première dans le canon chrétien, sous le nom d'Éptlre aux Romains, peut être considérée comme un résumé assez complet de la doctrine de Paul.

Après avoir fait un éloquent tableau du monde plein de perversité et digne de mort (ch. i, v. 32), auquel la colère de Jéhovah va mettre fin aussitôt que sera écoulé le temps accordé à la pénitence (ch. n, v. 4), il enseigne à certains de ses lecteurs et il rappelle à d'autres ce que les livres juifs permettent de prévoir du terrible jugement qui se prépare. Un petit nombre d'hommes sera conservé pour vivre éternellement ; tout le reste périra. Mais, ce que les livres de son peuple ne disent pas, et ce que, lui Paul, il a reçu la mission spéciale d'annoncer

à tous, c'est que, dans ce jugement, le Dieu d'Israël ne fera point acception de personnes ; tous ceux qui auront mérité de vivre ou de mourir vivront ou mourront, soit qu'ils se soient soumis à toutes les prescriptions de la loi des Juifs, soit qu'ils n'en aient accompli aucune ; car ce n'est plus la connaissance de la loi qui change la valeur des choses mentionnées par la loi, et ce n'est plus le signe distinctif du Juif qui le justifiée. « Ce n'est pas, dit-il (ch. Il, v. 25 et 26), que la circoncision ne soit utile si vous accomplissez la loi : mais si vous la violez, tout circoncis que vous êtes, vous devenez comme un homme incirconcis. Si donc un homme incirconcis garde les ordonnances de la loi, n'est-il pas vrai que» tout incirconcis qu'il est, il sera considéré comme circoncis » etpar conséquent jusr?'/lé?

Avant de poursuivre, il est nécessaire de donner une définition aussi exacte que possible de ces mots « juste » « justice » « justification » qui reviennent à chaque instant dans l'argumentation de Paul. Ces mots, ainsi qu'une foule d'autres dont les écrits kabbalistiques ont fait plus tard le plus étrange usage, empruntent une signification inusitée et particulière aux données toutes spéciales que fournissent les traditions juives. De combien d'altérations émanées de la même source la langue de la théodicée philosophique n'est-elle pas encore entachée de nos jours ! — Il nous suffira ici de restituer aux

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mots que nous venons de citer le sens rabbinique que leur donnait Paul.

L'état de justice était, d'après Paul, Fétat dans lequel avait vécu le premier homme avant que le péché eût introduit la mort dans sa chair et dans celle de ses descendants; être juste, c'était donc être exempt de péché et en même temps de mort; éhre justifié , c'était passer, par la grâce de Jéhovah , de l'état de péché et de mort à l'état d'impeccabilité et d'immortalité. Dans la terminologie .de Paul, Vètat de justice, Vétat de grâce et Vètat ^immortalité ont donc en principe le même sens, et peuvent ordinairement être pris l'un pour l'autre. Quelquefois le mot « justice » est pris pour celui de « jugement» ou « effet du jugement; )> — hormis ce cas, on pourrait en général substituer à l'expression, devenue vague aujourd'hui, de hi justification, » une autre expression qui correspondrait beaucoup mieux à l'idée très-nette de Paul : -ce serait le mot « vivîflcation. » En adoptant ce sens, que nous ne pourrons spécifier chaque fois, le lecteur se trouvera toujours avec nous sur le vrai terrain de la question dont nous avons à achever Fétude.

Un mot de David confirmait pleinement la définition de Paul , et préparait les conséquences qu'il fallait en tirer, de par les droits et coutumes de la logique rabbinique. « Il n'y a point de juste, avait dit le roi-prophète.

il n'y en a pas un seul. » ( Ps. xiv, v. 1.) En parlant ainsi, David avait voulu montrer, disait Paul, que, depuis le péché d'Adam jusqu'au jour où,. en faveur du sacrifice de son fils , Jéhovah ferait grâce de la mort , châtiment de péché , à ceux qui croiraient en lui , il n'y avait de justice — c'est-à-dire d'exemption de péché et de mort

— pour qui que ce soit sur la terre , et que par conséquent il n'y avait sous ce rapport aucune distinction à faire entre celui qui était sous la loi juive et celui qui n'y était pas. Citons textuellement : « Nulle chair ne sera donc justifiée (non justificahitur omnis caro coram illo

— on voit que « vivificabitur » serait plus clair) » ; nulle chair ne sera donc justifiée devant Jéhovah par les œuvres de la Ipi; car la loi ne nous a donné que la connaissance du péché; au lieu que maintenant, sans la loi, nous voyons se manifester cette justice de Jéhovah ( cette restitution de l'immortalité à la chair ) , dont nous pouvons trouver le témoignage dans la loi ellemême (la Torah) et dans les prophètes. Et cette justice que Jéhovah donne par la foi en Jésus, elle est en tous ceux et sur tous ceux qui croient en lui ; car il n'y a nulle distinction. Tous sont dans le péché et sont écartés de la face de Jéhovah ( condamnés par le péché du premier homme à la mort) ; mais tous peuvent être justifiés (sauver leur vie) , par sa grâce , en vertu du rachat que Jésus leur offre en sa personne. » (Ch. m, v. 20-21.)

C'était donc là la seule condition du rachat, la seule justification, le seul moyen de se soustraire au sort commun. A quel titre en aurait-on invoqué un autre? Les œuvres conseillées par la loi avaient-elles jusque-là sauvé un seul enfant d'Israël ? Avaient-elles affranchi la chair du péché? — Non; — donc, de la mort pas davantage. C'était la foi en la victime offerte qui seule donnait part au rachat opéré par elle. Mais quoi ! Tîncirconcis n'était-il pas aussi capable de cette foi que le circoncis? Pourquoi donc l'un serait-il plutôt justifié (vivifié) que l'autre?

Ces assertions nouvelles étaient déjà bien étrangères à la Torah; mais Paul n'avait pas encore attaqué de front l'objection capitale que nous avons déjà indiquée et que voici le cas d'approfondir. Présentons cette objection dans sa forme la plus générale, — c'est-à-dire telle que devait la formuler l'orthodoxie mosaïque. — sans tenir compte ici des variantes que la foi au Messie y introduisait. Observons seulement que plus cette foi s'appliquait personnellement au prophète de Nazareth, plus ceux qui croyaient en lui devaient se refuser à admettre une innovation que le Révélateur , — en raison même de l'importance de cette innovation, — aurait dû proclamer la première, et dont il n'avait jamais parlé.

« Vous n'entendez pas, sans doute, pouvait-on dire à Paul , que cet événement si prochain , cette justification ,

ce retour pour quelques-uns à rincorruptibilité primitive d'Adam , que tout cela soit autre chose que la réalisatipn de la promesse faite à notre ancêtre Abraham. Car ce n'est que de cette promesse , confirmée et renouvelée à David que parlent sans cesse les prophéties sur lesquelles vous fondez tout ce que vous annoncez. Leurs brillants tableaux du bonheur que le règne du ciel amènera sur la terre promise ne sont que les termes développés et précisés de l'engagement pris jadis par notre Dieu. Or, Jéhovah a-t-il fait cette promesse pour d'autres que pour les descendants ji' Abraham? N'a-t-il pas formellement exclu de son alliance tous ceux qui n'en porteraient pas le signe dans leur chair? Comment donc pourrait-il admettre aujourd'hui pour toujours dans son royaume, — sur cette terre qiîi fut de tout temps sa propriété et son domaine, — ceux qu'il avait ordonné autrefois de retrancher par une mort violente du milieu de son peuple {delebitur anima illa de populo meo)l »

On se demande comment le rabbi chrétien pourra échapper à une objection aussi formidable. Par quelle voie, par quelle entrée subreptice va-t-il introduire les Ghoïm dans cet héritage si bien défini et'si bien gardé? Tout le succès de son argumentation dépend évidemment de ce premier pas franchi. Car, le royaume divin dont Jéhovah lui-même avait décrit le siège en ces termes : « Je te donnerai et je donnerai à tes descen-

dants après toi le pays de ton séjour, tout le pays de Ghanaan, un héritage perpétuel... » {Genèse, ch. xvn, v. 8), la cession de cette terre promise dont les prophètes avaient fait un séjour d'immortalité et de bonheur, — n'avait, pour les incirconcis , aucun sens , aucune réalité, aucun fondement prophétique , si Tapôtre ne pouvait prouver "que Jéhovah s'était exprimé de manière qu'ils n'en fussent pas exclus.

L'idée de V immortalité ainsi comprise ne serait pas complètement définie, et l'histoire de cette idée aurait une lacune, si nous ne mentionnions le mode d'argumentation auquel Paul a recours, en ce point fondamental de sa thèse. Peu d'exemples sont plus propres d'ailleurs à bien marquer l'abîme qui sépare une telle dialectique de toute dialectique empruntée aux facultés normales de l'esprit et aux lumières de la conscience. Nous serons seulement forcé, pour voiler la nudité du texte, d'avoir plusieurs fois recours au latin de la Vulgate.

« Que dit l'Écriture au sujet de notre père Abraham? demande Paul. (Ch. iv, v. 5.) Elle dit ceci : Abraham crut ce que Jéhovah avait dit, et sa foi lui fut imputée à justice.')) Ainsi, l'Écriture elle-même l'affirme : la grâce anticipée faite à Abraham est due à la foi , à la foi seule. — Ici se place incidemment une observa* tîon qui n'est pas à dédaigner, car elle restitue la pa-

ri LillllTAUTE

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Ce qui nous reste à faire est donc surtout une suite d'analyses ou de résumés des écrits de Paul , en commençant par cet essai de compromis avec l'orthodoxie juive que représente TÉpître aux Hébreux. Ce ne sera que restituer à VAgada une page qu'il ne lui siérait pas

ment dans ce que ne possèdent pas les Juifs, en tant que circoncis. Cela a été ainsi , poursuit Tapôtre , « afin qu'Abraham fût le père de tous ceux qui croient et qui sont dans les conditions où il était lui-même quand îl a cru (ut sit pater omnium credentium per prxputirnn), — afin que cela leur fût réputé à eux aussi à justice. » Par cette ingénieuse observation , les choses se trouvent placées sous un tout autre jour : bien loin de compter sur la circoncision pour être justifiés, il faut au contraire que ceux qui veulent l'être remontent au delà et « suivent les traces de la foi — quœ est in prxputio patris nostri Abrahae. »

Voilà donc le terrible pas franchi , non pas sans doute aux yeux des autres rabbis juifs, — non pas même peutêtre aux yeux de Paul, qui, très-probablement, ne pouvait se soustraire à tout scrupule au sujet de cette audacieuse manœuvre, — mais à coup sûr aux yeux de ceux pour qui les Écritures étaient lettres closes, et qui, désireux seulement du bonheur qu'on leur promettait, s'inquiétaient peu du reste. Tout, après cela, coule de source.

Si c'était la loi (la Torah) qui devait donner part à l'héritage éternel , pourquoi aurait-ce été la foi d'Abraham que Jéhovah aurait imputée à justice, c'est-à-dire dont il aurait fait le gage et le signe de l'incorruptibilité future ? Supprimez les effets de la foi , la promesse est abolie, « exinanita est fides, abolita est promissio. »

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Donc les yrais héritiers sont ceux qui le sont par la foi

et non par la loi.

Le vrai titre à la justification étant ainsi défini , Paul va définir en termes non moins précis l'antique déchéance et la prochaine réhabilitation, ainsi que les effets physiques de Tune et de l'autre. Rien n'est plus clair et rien n'entre mieux dans le vif de la question que nous traitons que le texte même de l'épître; — aussi y renvoyons -nous le lecteur, et l'engageons -nous à en suivre tous les développements, à la condition qu'il en écarte, une fois pour toutes, cette sorte de commentaire continu qu'une métaphysique postérieure a pour ainsi dire glissé entre toutes les lignes et sous chaque mot, pour y introduire un sens de convention. Pour rentrer dans le vrai, il suffit, comme nous Tavons déjà fait observer, de restituer h chaque mot son sens littéral.

« Comme le péché, dit Paul (ch. v, v. 12 et suiv.), est entré dans le monde par un seul homme , et la mort par le péché; ainsi, la mort est passée dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché. » — Premier poinl bien établi : parle péché d'Adam, tous les hommes sont devenus mortels. — Mais il. y a une similitude exacte entre l'extension, aux descendants du premier Adam , des effets produits en sa chair par le péché,— et l'extension, à ceux qui s'attachent par la foi au second Adam, des effets produits en la chair de celui-ci

par la grâce attachée à son sacrifice. Ceux-ci deviendront immortels comme ceux-là sont devenus mortels ; — de même que la chair des premiers est devenue périssable et corruptible, de même la chair des seconds échappera à la pourriture et à la destruction ; —ie même, enfin, que les premiers sont descendus dans la tombe et tfen sont pas remontés, de même les seconds, s'ils y descendent, reparaîtront sur la terre pour y être toujours vivants et glorieux. Ce qui distingue seulement, dans leurs effets inverses, le péché et la grâce attachée à la foi, c'est que (ch. V, V. 16 et suiv.) « le premier jugement (celui qui a chassé Adam du paradis) nous avait condamnés pour un seul péché, tandis que la grâce nous justifiera après plusieurs péchés. Si, à cause du péché d'un seul, la mort a jusqu'ici régné par un seul homme, — avec quelle abondance de dons et de justice vont régner dans la vie, par le seul Jésus , ceux qui recevront sa grâce I — Car, comme plusieurs sont devenus pécheurs (et mortels) par la désobéissance d'un seul, — ainsi, plusieurs seront rendus justes (et immortels) par l'obéissance d'un seul. » Toutes les notions du juste sont bouleversées et anéanties par ces réversibilités monstrueuses ! Mais , est-ce à Paul qu'il faut s'en prendre? Est-ce à lui qu'il faut demander une théodicée raisonnée ? — Il n*a pas à approfondir la question d'iniquité dans le passé; — inique ou non, il doit accepter ce passé tel que ses livres le lui donnent ;

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la grande afEaire, la seule importante, c'est que tout cela soit changé et réparé le plus tôt possible. Or, de quelle bonne nouvelle s'est-il fait le propagateur ? Quelle est ridée qui l'enivre et dont il cherche à enivrer tout le monde ? — C'est qut la réparation attendue depuis quatre mille ans est enfin imminente ; c'est que le règne du péché d'Adam va finir ; c'est que les habitants de la terre vont cesser d'être mortels I — Si la bonne nouvelle ne s'est pas vérifiée, si la réparation annoncée n'a pas eu lieu, ~ ou plutôt si les sublimes lois du monde moral, sont telles que, n'engendrant pas l'iniquité, elles n'ont pas à en fournir la réparation, — Paul doit-il nous paraître coupable de l'avoir ignoré ?

Au chapitre suivant, Paul emploie des images, auxquelles il ne sera pas toujours fidèle et dont il sera obligé d*écarter certaines conséquences, mais qui lui prêtent une assez grande force pour rendre sensibles les effets de transformation dus à la grâce. A ce titre, ce passage appartient en propre à notre sujet; car toute question relative à l'immortalité, de quelque façon qu'on la comprenne, doit nécessairement se ramener toujours à une question de transformation.

Il distingue deux hommes dans le Christ : l'ancien et le nouveau. Le vieil homme est le- corps que le Christ possédait avant son sacrifice comme simple descendanj d'Adam, corps qui ne différait en rien de tous ceux

dans lesquels coexistent le péché et la mort. Le nouvel homme est le corps incorruptible qu'il possède depuis sa résurrection. Eh bien ! ce qu'il a fallu à Jésus pour être transformé n'est pas indispensable aux autres; la substitution du nouvel homme à Talicien peut s'opérer dans la chair de ceux qui croient en lui, sans qu'ils aient besoin de passer, comme il l'a fait, par une mort apparente. Lel)aptême remplace le séjour au tombeau; et , en outre, il représente pour chacun la succession des phases que le Christ a dû traverser pour être exempt de la mort. « Ne savez-vous pas, dit Paul (ch. vi, v. 3 et sujv.) , que nous tous qui avons été baptisés en Jésus le Christ, nous avons été baptisés en sa mort? Nous avons été ensevelis avec lui par le baptême pour nous tenir lieu de mort... Notre vieil homme a été crucifié

avec lui, afin que le corps du péché (le corps mortel) soit détruit en nous... Si donc nous sommes morts avec lui, nous devons croire que nous vivrons avec lui, puisque nous savons qu'étant ressuscité d'entre les morts, il ne mourra plus. » (Ch. vi, v. 3-9.)

On ne pouvait manquer de faire observer à Paul que, si le baptême rendait la chair incorruptible, il ne la rendait pas impeccable, puiscpe ceux qui avaient été baptisés se hâtaient de retomber dans les mêmes désordres et se croyaient même quelquefois dispensés par là de toute modération. (Voy. l'* et 2® Épître aux Corin-

thUns.) A cela il répondait par des phrases de ce genre (t. ik) : « Le péché ne pourra plus vous dominer, car vous n'êtes plus sous la loi, mais sous la grâce. » — a La loi rendait l'homme sujet du péché, la grftce au contraire le rend sujet de la justice, » etc. Mais devant ces faux-fuvants, l'objection conservait toute sa force, et les faits continuaient à multiplier leurs terribles démentis. L'apôtre sentait bien d'ailleurs que pousser plus loin ces assimilations, c'était aboutir à la négation de l'évidence ou à la consécration des plus dangereuses, immunités. Il coupait court alors à tout raisonnement, au moyen d'un procédé qui lui est familier et dont nous aurons bientôt Foccasion de caractériser l'emploi: a Quoi ! donc, s'écriait-il du ton d'un homme qui va ajouter quelque chose de péremptoire, pécherons-nous parce ({ue nous ne sommes plus sous la loi, mais sou^ la grâce? Assurément non. » (Ch. 6, v. 15.) — Et, s'en tenant là, il n'ajoutait rien.

Ne regrettons pas de voir ce généreux esprit fourvoyer sa doctrine en ces impasses sans issue. Le vigoureux effort qu'il fait pour en sortir le jette par moments en dehors du cercle fataliste auquel il est condamné; et, s'inspirant alors des éclairs de sa conscience, il dessine, en traits rapides, ces aperçus moraux que nous nous sommes promis de signaler au passage , pour y revenir à la fin de cette étude et y concentrer toute

notre attention. Ces aperçus qui, dans la doctrine de Paul, ne constituent qu'un illogisme d'occasion, devraient évidemment, — pour se rattacher, au contraire, . par un lien logique, à un système raisonné d*eschatol(h gie (fins dernières de l'homme), — dépouiller toutes les formes qui les subordonnent au passé juif et à l'événement annoncé comme imminent. Sans nous arrêter, pour le moment, à cet indispensable triage, nous nous bornerons à citer les passages de YÉpître aux Romains qui appartiennent à cet ordre d'idées , en les faisant précéder de quelques mots d'explication.

Paul suppose que l'élection due à la foi rend le fidèle participant à la nature deJésus, non-seulement par l'incorruptibilité de la chair, mais par les lumières de l' Esprit ; d'où il résuite que les œuvres se divisent en deux catégories très-nettes, celles de l'ancienne chair mortelle qui sont toutes mauvaises, et celles de la nouvelle chair soustraite à la mort qui sont toutes bonnes. En d'autres termes, le corps du 'vieil homme semble avoir pour membres tous les vices, et le corps du nouvel homme semble avoir pour membres toutes les vertus. Il est clair que cela ne faisait qije reculer la difficulté, car le premier exemple venu de la présence, dans le même homme, du vice et de la foi, — ou au contraire de la vertu pratiquée en l'absence de la foi, — suffisait pour mettre en déroute cette doctrine parasite qui ne faisait

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qu'altérer la netteté logique de l'autre. Aussi, le plus souvent, Paul supprimait toute considération de ce genre pour ne conserver que sa théorie des mérites de la foi. Observons dès à présent que la suppression inverse, c'est-à-dire celle de la foi, replacerait la question sur le terrain commun en tout temps et en tout lieu à l'humanité tout entière. Observons de plus que le spiritualisme pourrait trouver là, en termes concrets et précis , une solution qu'il demande en vain aux abstractions de la métaphysique ; il lui suffirait d'appliquer à l'àme, et non au corps, le phénomène défini par Paul, c'est-à-dire le passage facultatif d'un état mortel à un état immortel , au moyen d'une transformation expérimentalement vériflable et rentrant par là dans le domaine des sciences d'observation.

Ceci dit, passons aux définitions de Paul qui perdaient évidemment toute exactitude du moment qu'il les étendait à d'autres qu'à lui-même.

« Lorsque nous étions dans la chair (l'ancienne chair du premier Adam , la chair mortelle héritée de lui), les passions criminelles, étant excitées par la loi, agissaient dans les membres de notre corps, et leur faisaient produire des fruits pour la mort. Mais maintenant, nous sommes affranchis de la loi de mort dans laquelle nous étions retenus, de sorte que nous servons Jéhovah dans la nouveauté de l'esprit et non dans la

vieillesse de la lettre (c'est-à-dire comme immortels et non plus comme mortels). » (Ch. vn, v. 5-6.)

Les versets suivants montrent que jusque-là l'homme, étant sous la loi du péché et de la mort, était par là même entraîné au péché et à la mort, cette double nécessité de sa situation. Il se représente lui-même luttant contre cette loi fatale et impitoyablement vaincu par elle, avant que la grâce ne l'eût délivré.

. « Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas... Si je fais le mal que je ne veux pas, ce n'est donc pas moi qui le fais, mais c'est le péché qui habite en moi... Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui a la mort en lui? — • Ce sera la grâce d'Adonaï, par son oint Jésus. {Ibid., V. 19, 25.) »

... (c La loi de l'Esprit de vie qui est en Jésus le Christ m'a délivré de la loi du péché et de la mort... Adonaï a envoyé son propre fils revêtu d'une chair semblable à la chair du péché; et à cause du péché, il a condamné le péché dans la chair (il a fait périr la chair du péché par la destruction de la chair mortelle en Jésus) ; afin que la justice annoncée par la loi (la résurrection prédite par les prophètes) soit accomplie en nous qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l'esprit. Or, cet amour de la chair est la mort, au lieu que l'amour de l'esprit est la vie.... Si vous vivez selon la

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chair, vous mourrez ; mais si vous faites mourir par l'esprit les œuvres de la chair, vous vivrez. » Cette dernière phrase, isolée du reste, pourrait servir de formule à un spiritualisme dans lequel la foi n'aurait aucune place , et où ne figurerait aucun précédent hébraïque. Hais il ajoute, aussitôt : « Car tous ceux qui sont poussés par l'Esprit d'Adonaï sont fils d*Adonaî,... et si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers. » C'est toujours là que doiyent aboutir tous ses raisonnements, parce que ce qu'U s'agit de démontrer est toujours la participation éternelle de ceux qui seront sauvés à Théritage promis à Abraham. Quand on met un instant de côté cette conséquence toute spéciale qui ne permet pas d'oublier à quelle étrange histoire tout ceci se subordonne, on se trouve ici si près des principes fondamentaux de la morale issue de la notion de liberté, qu'on est tenté de croire que Paul les a entrevus. Il semble qu'il rend en passant un involontaire hommage à la dignité de l'homme libre qui , par ses seuls efforts se donne les mérites "de la victpire sur les tendances inférieures de sa nature. Mais l'enfant d'Israël ne peut s'écarter à ce point de sa logique : tout cela, d'après lui, ne peut avoir lieu qu'en vertu de la prédestination,

« Ceux qu'Adonaï a connus dans sa prescience, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l'image de son flis, afin qu'il fût l'aîné entre plusieurs frères. Et ceux

qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés ; et ceux« qu'il a appelés, il les a aussi justifiés; et ceux qu'il a justifiés (vivifiés), il les a aussi glorifiés. Après cela, que nous reste-t-il à dire? Si Adonaï est pour nous, qui sera contre nous? Lui qui a livré son fils pour nous, ne nous at-ilpas donné toutes choses avec lui? » (Ch. viii, v. 29-32.)

Une fois sur cette pente, Paul ne s'arrête devant aucune dQs monstrueuses conséquences engendrées par la conception théologique particulière à son peuple. Dans un rapide coup d'oeil rétrospectif, qui peut passer pour un spécimen des cas de tératologie intellectuelle qu'une déviation déterminée peut produire, il passe en revue les principaux actes de Jéhovah :

« Avant que les deux enfants d'Isaac fussent nés, et avant qu'ils eussent fait aucun bien ni aucun mal, mais afin que le décret d' Adonaï demeurât selon son élection, non à cause de leurs œuvres, mais à cause de V appel et du choix d* Adonaï, il lui fut dit : l'aîné sera assujetti au plus jeune; selon qu'il est écrit : J'ai aimé Jacob, et j'ai haï Ésatl. — Que dirons-nçus donc? Est-<5e qu'il y a de l'injustice en Adonaï ? — Gardons-nous de le croire ? »

Que va-t-il ajouter? Par quoi va-t-il prouver qu'il n'y a pas d'injustice en Jéhovah? — Sans doute il tient en réserve quelque argument , difficile à prévoir, mais décisif, qui va modifier l'impression de ses lecteurs et justifier son Dieu...

4t6 L'IMMORTALITÉ

Nous avons déjà donné un exemple de la tactique employée dans ces cas-là par l'apôtre ; nous y insistons cette fois, car il importe de l'apprécier à sa juste valeur. Cette tactique revient fréquemment dans ses œuvres, toujours à peu près dans les mêmes termes; et, si elle fait illusion, c'est que le lecteur, persuadé d'avance, par la forme même de la phrase , que l'argument qui va lui être présenté doit être plein de force, n'a pas. même ridée de s'arrêter à en peser les termes; il passe outre, sans s'apercevoir que l'argument attendu est éludé ou n'est au fond qu'une répétition , une tautologie. On peut en juger par ce nouvel exemple.

Reprenons.

(( Quoi donc! Est-ce qu'il y a de l'injustice en Adonaï ? Gardons-nous de le croire ; car il dit à Moïse : « Je ferai miséricorde à qui me plaira, et j'aurai pitié de qui il me plaira d'avoir pitié. » — « Cela ne dépend donc ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais d'Adonaï, qui fait miséricorde, » Il faut remarquer que cette miséricorde est faite d'avance et de toute éternité , par prédestination. On chercherait en vain une formule pluiî nette pour paralyser tout effort méritant, toute libre activité de l'âme.

Paul continue.

« Car, dans TÉcriture, Adonaï dit à Pharaon : « C'est pour cela même que je vous ai établi, pour faire éclater

SELON LE CHRTST. 4S7

en vous ma puissance, et pour rendre mon nom célèbre dans toute la terre. » — « Il est donc vrai qu'il fait miséricorde à qui il lui plaît, et qu'il endurcit qui il lui plaît. Vous me direz peut-être : Après cela^ pourquoi Adonaï se plaint-il? Car, qui est-ce qui résiste à sa volonté ? Mais, ô homme ! qui es-tu pour contester avec Adonaï ? — Un vase d'argile , dit-il à celui qui l'a fait : Pourquoi m'avez-vous fait ainsi? — Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase destiné à des usages honorables, et un autre destiné à des usages vils et honteux ! »

0 mon grand Dieu ! sublime créateur du monde et de ses lois! toi qui ne peux rester Toi-même, aux sommets de la pensée humaine, que si cette pensée, 'consciente de ses limites , renonce à la prétention folle d'y attirer ton infini et de l'y contenir ! toi qui cependant as voulu laisser pénétrer jusqu'au fond de nous, comme une émanation de ton essence inconnue, le sentiment de ta JUSTICE I voilà donc comment cette justice est comprise par ceux qui te réduisent aux dimensions de Jéhovah! Et voilà donc l'image que je dois me faire de toi... Voilà le blasphème auquel je dois forcer mes lèvres, si je veux que les hommes de mon temps ne me* nomment pas athée ! ! !

Poursuivons , et n'oublions pas que Paul écrivait il y a dix-huit siècles, et se croyait à la veille d'un renou-

Tellement général de toutes les œuvres passées de son Dieu. — Malgré sa bonne envie de voir ses frères en Israël obtenir miséricorde, il ne leur cache pas qu'ils courent de grands dangers.

« Pour ce qui est d'Israël, Isaïe s'écrie : Quand le nombre des enfants d'Israël serait égal à celui du sable de la mer, il n'y en aura qu'un petit reste de sauvés. Car Adonaï , dans sa justice , consumera et retranchera ; il fera un grand retranchement sur la terre. — Et comme le môme Isaïe avait dit auparavant : Si le Seigneur des armées ne îious avait réservé quelquesuns de notre race, nous serions devenus semblables à Sodome et à Gomorrhe. Que dirons-nous donc à cela? sinon que les Gentils, gui ne cherchaient pas la justice, ont embrassé la justice, et la justice qui vient de la foi ; et que les Israélites qui recherchaient la loi de la justice ne sont point parvenus à la loi de la justice. — Et pourquoi? Parce qu'ils ne l'ont point par la foi, mais seulement par les œuvres. Ils se sont heurtés contre la pierre d'achoppement selon qu'il est écrit : Je vais mettre dans Sion une pierre d'achoppement, une pierre de scandale ; mais tous ceux qui croiront en lui ne seront point confondus. » {Ibid,, ch. ix.)

La question était de savoir quel était le nombre de ceux que Jéhovah avait destinés à trébucher sur la pierre d'achoppement qu'il avait mise de ses mains

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dans Sion. Ce nombre devait être grand, car, ainsi que Jésus rayait déjà rappelé : a Âdonaï leur a donné un esprit d'assoupissement, des yeux qui ne voient point et des oreilles qui n'entendent point.)) (Ch. xi, v. 8.) — Ainsi se trouvait aussi réalisé cet ancien vœu de David ( ibid. ) : u Que leur table leur soit un filet où ils se trouvent enveloppés, une pierre de scandale et leur juste punition. Que leurs yeux soient tellement obscurcis qu'ils ne voient point; et faites qu'ils soient toujours courbés contre terre. ))

Du moment que les raffinements de vengeance , inspirés à David par sa haine vivace contre ses ennemis, sont considérés comme complaisamment exécutés par Jéhovah sur Israël , Tapôtre ne peut y arrêter longtemps ses regards sans que la compassion les en détourne. Il s'interrompt alors et dit :

« Je demande donc : Ne se sont-ils heurtés que pour tomber? — Non, certes (toujours cette tactique qui déconcerte l'objection ) ; mais leur chute est devenue une occasion de salut aux Gentils, afin de leur donner de l'émulation, »

De la laborieuse argumentation qui suit, il résulte « qu' Adonaï a permis que tous fussent enveloppés dans l'incrédulité, pour exercer sa miséricorde envers tous. )> ( Ibid., V. 32. )

Ici Paul, pénétré d'une admiration d'autant plus

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profonde qu'il comprend moins lui-même comment cette conclusion inattendue se rattache à ses prémisses, s'écrie :

(( 0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science d'Adonaî ! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables ! Car, qui a connu les desseins d'Adonaï, et qui est entré dans ses conseils? Ou qui lui a donné quelque chose le premier pour en prétendre récompense ? Car tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui; à lui soit la gloire dans tous les siècles! » (Ibid., V. 34-36.)

Ces paroles ont été souvent citées pour exprimer la grandeur de Jéhovah. En effet, Tincompréhensibilité est un caractère de la grandeur divine ; mais non pas quand, après avoir construit un Dieu avec toutes les passions et toutes les imprévoyances humaines, — après en avoir fait l'ordonnateur unique de tous les événements et le punisseur de ce qu'il a ordonné, — après Favoir en quelque sorte abîmé et perdu lui-même dans les injustifiables fluctuations de ses volontés et de ses actes, — on vient ensuite se déclarer incapable de rien comprendre à sa justice et de pénétrer dans ses profondeurs.

La fin de cette épître contient d'excellents conseils pratiques pour la conduite à tenir durant le court espace ( ch. XIII, V. 11 ) qui sépare encore le moment présent du grand événement. L'apôtre prélude par une douce iro-

nie aux sévérités qu'il adressera plus tard à ceux qui, conseillés par les autres disciples, poussent T inintelligence de la situation jusqu'à penser qu'il convient, en un tel moment^ de faire observer aux Gentils les prescriptions cérémonielles de la Torah. Quel temps bien employé, en effet, à la veille du jour terrible, que celui que Ton passait à instruire les nouveaux venus des distinctions minutieuses qu'il convenait de faire entre les exercices pieux de tels ou tels jours, et entre les choses qu'il était permis ou défendu de manger !

Il termine par la recommandation expresse « de prendre garde à ceux qui causent des divisions et des scandales contre la doctrine qu'il enseigne, et d'éviter leur compagnie. » (Ch. xvi, v. 17.)

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