MONTAGNE SAINTE
« Et moi, David , je publie V ordonnance, Jéhovah m'a dit : « Tu es mon fils , moi je t'ai engendré aujourd'hui. ))
« Demande-moi, et je te donnerai des nations pour héritage, et les limites de la terre seront ta possession. »
« Tu les briseras avec un sceptre de fer ; tu les mettras en pièces, comme on brise le vase du potier. »
« Et maintenant, rois, comprenez; humiliez-vous, juges de la terre.
(( Servez Jéhovah avec crainte , et ne vous réjouissez qu'avez tremblement.
« Rendez hommage au nus (ia), de peur qu'il ne s'irrite et que vous ne périssiez sur la voie. Quand soudain sa colère s'enflamme, heureux ceux qui se confient en lui. »
Si l'on jugeait de ce qu'était alors la nation juive par ce qu'elle a été depuis; si Ton faisait remonter jusqu'à cette époque sa fidélité exemplaire à un Dieu unique, on devrait incliner à croire que la publication d'un tel écrit n'a pu être suivie d'une prise de pos session tant soit peu sérieuse de la qualité que David s'y donne. Mais il faut se rappeler que le monothéisme de ce peuple était alors aussi hésitant qu'il s'est montré ferme et inaltérable plus tard. La versatilité et l'indifférence presque générales enlevaient donc aux paroles et aux actes du roi une grande partie de leur gravité.
A part ces quelques représentants d'une orthodoxie encore mal définie que nous avons déjà signalés, la masse de la nation devait s'inquiéter «issez peu de ce qui se passait entre Jéhovah et son messie, et il n'y a pas beaucoup d'intérêt à se demander aujourd'hui ce que les contemporains de David pensaient de ses essais
de divinisation. Il nous importe peu en vérité de savoir à quel point ses ennemis s'émouvaient de ses menaces et ses amis de ses promesses : quant aux menaces, elles correspondaient si bien à telle ou telle occasion connue d'irritation et de rancune et en marquaient si exactement les degrés; elles étaient devenues, d'ailleurs, si contradictoires entre elles par le luxe intempérant de leurs détails, qu'elles avaient dû, ce semble, cesser dès longtemps de préoccuper ceux qui en étaient Tobjet. Pouvaient-ils, en effet, s'effrayer beaucoup de se voir condamner, suivant les dispositions changeantes de l'imagination royale, — tantôt au simple anéantisse-
ment, seule destinée connue de leurs pères, — tantôt à la persistance de la sensibilité de leur chair en proie aux vers du sépulcre, — tantôt à la transformation de cette chair en une sorte d'asbeste animé , éternellement exposé aux cruelles atteintes du feu? — Si les abondants produits de cette imagination paiTenaient à trouver créance en quelques esprits, c'était plutôt sans doute parmi ceux qui se voyaient appelés par le roi à prendre part à l'héritage éternel dont il se disait investi. Nous l'avons vu, en effet , affecter en dernier lieu d'associer à ses rêves d'immortalité ceux de ses sujets qui lui resteraient fidèles. Mais il est bien évident que ce n'est que du temps seul et des lentes modifications qu'il opère, que ces idées étranges ont pu recevoir leur consécra-
îo6 L'IMMORTALITÉ
tion ; et c'est bien moins en raison de leur intérêt contemporain que de celui qu'elles devaient acquérir plus tard, qu'il convient de retracer ici le tableau abrégé des destinées diverses que le fils de Jéhovah promettait aux élus et aux maudits de son Père *.
« Heureux l'homme qui ne s'est point laissé aller à suivre le conseil des impies (D'Vcji), qui ne s'est point arrêté dans la voie des pécheurs ( d^ntdh ) , et qui ne s'est point assis dans la chaire des libertins (d^S)... Il sera comme un arbre qui est planté proche le courant des eaux, lequel donnera spn fruit dans son tenips, et dont la feuille ne tombera point; toutes les choses qu'il fera auront un heureux succès. Il n'en est pas ainsi des impies (D^v^i*); ils sont comme la poussière que le
1. Afin de faciliter les vérifications, nous suivrons dans les passages que nous allons citer l'ordre même des psaumes (selon le canon chrétien), et nous adopterons, ici seulement, la traduction qui est dans toutes les mains , c'est-à-dire celle de Sacy. 11 est fort douteux que ces fragments soient tous de David ; ce qui est bien certain, c'est que tout ce qui a concouru à former ce cycle littéraire lui appartient en réalité de près ou de loin , en tant que procédant uniquement d'idées qui lui sont propres.
2. Donnons une fois pour toutes l'idée du genre d'inexactitude qui caractérise cette traduction. Le mot D^V^-^'I traduit ici par «impies, » veut proprement dire « perturbateurs. » Le mot D^t<T2n s'adresse à cette espèce particulière de pécheurs qui donnent de l'inquiétude aux souverains, parce qu'ils ne savent pas demeurer en repos. Enfin Q^yS veut dire « persifleurs, » et non pas « libertins. » Le mot ^)2Z^ V^^ Sacy traduit plus bas par « ressusciteront, » ne signifie probablement que use lèveront , résisteront. »
vent emporte de dessus la face de la terre. C'est pourquoi les impies ne ressusciteront point ( >ap^ ) dans le jugem&nt, ni les pécheurs dans V assemblée des justes. » {Ps, i.)
(c Que votre main s'appesantisse sur tous vos ennemis; que votre droite se fasse sentir à tous ceux qui vous haïssent. Vous les embraserez comme un four ardent, au temps ou vous montrerez votre visage; la colère du Seigneur les jettera dans le trouble et le feu les dévorera, » {Ps, xx.)
(( ... Que je ne sois pas semblable à ceux qui descendent dans la fosse. Le Seigneur est mon aide et mon protecteur; mon cœur a mis en |ui son espérance, et j'ai été secouru; ma chair même a refleuri. C'est pourquoi je le louerai de tout mon cœur. Le Seigneur est la force de son peuple, et le protecteur qui sauve son Christ * en tant de rencontres. Sauvez, Seigneur, votre peuple; bénissez votre héritage ; conduisez-les et élevez-les jusque dans l'éternité. » ( Ps. xxvii.)
« Le Seigneur est proche de ceux dont le cœur est affligé; il sauvera les humbles d' esprit. Le Seigneur garde exactement tous leurs os; un seul de ces os ne pourra être brisé. » {Ps. xxxiii.)
« Vous sauverez, Seigneur, et les hommes et les
1. Christ f messie, oint, — nous avons dit que tous ces mots sont synonymes. Sacy, tout pénétré du sens prophétique qu*il attribue à ce passage, veut rendre ce sens encore plus net, en employant ici le mot qui n'a eu depuis qu*une seule application.
bêles, selon Tabondance de votre infinie miséricorde, ô Dieu ! Mais les enfants des hommes espéreront particulièrement, étant à couvert sous vos ailes. Ils seront enivrés de l'abondance qui est dans votre maison, et vous les ferez boire dans le torrent de vos délices. »
{Ps. XXXV.)
« ... Les méchants se sécheront aussi promptement que le foin et se faneront aussi vite que les herbes et les légumes... Car les méchants seront exterminés; mais la terre (voir notre note de la page 12) sera donnée en héritage à ceux qui attendent le Seigneur. Encore quelque peu de temps, et le pécheur ne sera plus, et vous chercherez le lieu où il était, et vous ne pourrez le trouver. Mais la terre tombera en héritage à ceux qui sont doux,,. Le Seigneur connaît les jours de ceux qui vivent sans tache, et l'héritage qu'ils posséderont sera éternel,.. Ceux qui bénissent et qui louent recevront la terre en héritage, mais ceux qui maudissent périront sans ressource,,, ceux qui sont injustes seront punis, et la race des impies périra; mais les justes recevront la terre en héritage, et ils y demeureront dans les siècles des siècles. »
{Ps, XXXVI.)
« ... Les sépulcres des impies seront leurs maisons jusqu'à la fln des siècles... Ils ont été placés dans l'enfer (le schéol) comme des brebis. La mort les dévorera... » {Ps. XLVin.)
« Ils 'seront détruits comme la cire que la chaleur fait fondre et couler; le feu est tombé d'en haut sur eux, et ils n'ont plus vu le soleil... Le juste se réjouira en voyant la vengeance, et il lavera ses mains dans le sang du pécheur. Et les hommes diront alors : Puisque le juste retire du fruit de sa justice, il y a sans doute un Dieu qui juge les hommes. » {Ps, lviii. )
«... Vous avez exaucé, ô mon Dieul ma prière; vous avez donné un héritage à ceux qui craignent votre nom. Vous multiplierez les jours du roi, et vous étendrez ses années dans la suite de toutes les races; il demeurera éternellement,.. C'est ainsi que je chanterai, dans toute la suite des siècles , des cantiques à la gloire de votre nom pour m'acquitter chaque jour de mes vœux...» {Ps, lx.)
«... Vous enverrez votre Esprit et votre souffle^ vous créerez de nouveau; et vous renouvellerez toute la face de la terre. » [Ps. cm.)
Que David lui-même, en dehors de ses accès d'autolâtrie et de ses débordements de lyrisme, soit parvenu à se croire bien réellement Dieu, fils de Jéhovah et affranchi à tout jamais de la mort, — c'est ce que nous ne saurions admettre ; car une telle confiance et une telle sécurité ne sont point dans la nature humaine. Si le but que nous nous proposons était seulement de poursuivre dans toutes ses modifications cette pensée
multiple el complexe , nous devrions nous attacher à peindre ses inévitables défaillances , ses lourdes chutes, ses amers retours à la réalité; — mais ce n'est pas rhistoire d'un homme, c'est l'histoire d'une idée que nous avons entreprise, et tout ce qui ne se rattache pas à cette idée, même dans le cerveau qui lui a donné naissance, n'a pour nous qu'un intérêt très -secondaire. Ce qui nous importe donc, après avoir fixé l'irrécusable date et les causes naturelles de ce phénomène psychologique , c'est d'en étudier ailleurs les développements et les transformations.
Mais comment cette idée, produit précaire et peu viable en apparence d'une imagination exubérante fécondée par le plus positif égoïsme , a-t-elle pu en grandissant projeter jusque sur son berceau le doux! éclat de sa beauté acquise, au point que ce berceau luimême semble en avoir été transfiguré ? — Il ne serait point aisé de le comprendre si Ton ne tenait le plus grand compte de l'habile extension imaginée par David pour intéresser doublement son Dieu à sa cause. — Si quelque chose, en effet, dans ces moments de désillusion auxquels il ne pouvait échapper, était capable de luL rendre confiance, n'était-ce pas l'idée qu'il avait eu d'associer le peuple aimé de Jéhovah à ses espérances de vie sans fin? Au fond, il lui importait assurément for peu que d'autres que lui-même échappassent au sor-
commun jusque-là à tous les hommes. Mais Jéhovali ne devait-il pas lui savoir gré de son généreux empressement, à réclamer la même faveur pour le plus grand nombre possible de brebis d'Israël? — L'idée primitive, doublée de celle-ci, devient dès lore susceptible d'un tout autre développement; bien que, sous cette forme nouvelle, ainsi que nous l'avons déjà obseiTé, elle n'ait jamais bien puissamment inspiré l'auteur des psaumes. Quoi qu'il fasse, le souffle ne tarde pas à lui manquer, dès qu'il ne parle plus de lui ; ses tableaux du bonheur' des élus, dans son royaume de fils de Dieu, sont écourlés et sans chaleur. Il ne se représente rien de ce que sera cette assemblée de justes sous sa présidence éternelle. — La difficulté venait bien moins de l'étrange choix de ses élus que de la conception, peu familière à sa pensée, d'un autre bonheur que le sien.
Mais que le rôve d'un testament nouveau s'épanouisse au sein d'une âme généreuse et tendre , parvenue par la seule ardeur de son amour pour son peuple à l'idée d'une telle royauté, — tout aussitôt change d'aspect, tout s'anime et s'éclaire :
Le règne du ciel représenté et réalisé sur la terre
renouvelée; — le vieux monde avec ses misères, ses
iniquités, ses souillures, rentrant dans le néant; — à sa
place un monde jusqu'alors inconnu ou du moins tel
^u'il devait être avant le péché; — un ciel toujours clé-
ment ; une terre toujours féconde, et, de sa surface inondée de lumière tout ce qui est méchant et pervers banni sans retour... — La loi du travail abolie, la loi du bienheureux repos proclamée; — plus de ces durs labeurs par lesquels une génération prépare la place de la génération qui la suit; — plus de génération nouvelle... plus de famille engendrant les soucis et la dispersion du cœur ; — plus que des hommes heureux et immortels, tous libres, tous égaux, tous frères, partageant éternellement avec leur Roi, qui les embrasse tous dans un même amour, les félicités de son royaume de Dieu ! I . Avant d'aborder ce côté principal de notre sujet, il nous reste d'abord à achever brièvement le récit du règne de David, puis e^ caractériser avec netteté le courant d'idées qui devait naturellement en sortir.