CHAPITRE II
Les inoculations de virus syphiliique faites sur des individus en puissance d'accidents syphilitiques ont été si souvent pratiquées sans résultat qu'on avait affirmé l'impossibilité de la réinfection ou de la réinoculation d’un syphilitique secondaire.
Si en effet, il est possible de voir un second chancre, ou syphilome de réinoculation, apparaître chez un sujet porteur d’un premier chancre syphilitique depuis un nombre de jours plus ou moins long, il semble impossible d'obtenir un accident de réinoculation chez un individu présentant des symptômes de syphilis secondaire.
En un mot l'immunité qui s'établit pendant la période primaire mais qui n'est pas absolue comme on l'avait cru jusqu'ici devient plus prononcée pendant la période secondaire et s’oppose à des réinoculations positives. C’est un fait démontré depuis longtemps, basé sur des expériences nombreuses et qui ne semblait pas sujet à révision.
Hunter avait en effet réinoculé avec leur propre virus des syphilitiques secondaires, il avait montré que rien ne survenait dans ces conditions.mais s'il avait bien observé le fait il en avait tiré une mauvaise conclusion: au lieu de penser qu'au moment de la généralisation de la syphilis, il y avait immunité contre une nouvelle inoculation, il avait conclu à la noncontagiosité des accidents secondaires.
Ricord avait répété et confirmé les expériences de Hunter, il
avait pratiqué 518 réinoculations sur des syphilitiques secon- Pirnards 6
daires et tertiaires et n'avait obtenu aucun résultat positif. Il en avail tiré aussi la conclusion de la non-contagiosité des accidents secondaires. |
Cette opinion, dont on s'étonne à bon droit aujourd'hui qu'elle ait pu subsister si longtemps,était admise sans conteste.
Ce fut Langlebert en 1854 qui eut le mérite de proclamer la nature contagieuse des accidents secondaires et cela au prix d'une lamentable erreur. Il avait en effet affirmé à une jeune fille présentant des signes de syphilis secondaire qu'elle ne pouvait communiquer sa maladie ; la constatation du contraire fut pour lui le trait de lumière.
.Ge simple fait nous montre une fois de plus, combien il faut quelquefois de temps pour faire admettre une idée qui semble naturellement'évidente.
C'était done l'immunité du syphilitique secondaire qui expliquait l’absence de nouvelle lésion au point de réinoculation. Cette immunité paraît absolue ; pourtant pour rares que soient les exceptions, il en est des exemples. La superinfection quoique extrêmement plus rare qu'aux autres périodes de la maladie existe d’une façon exceptionnelle, mais indiscutable.
C’est Finger et Landsteiner qui considérèrent ce fait les premiers. Après avoir reconnu à leur tour que les réinoculations de chancre au porteur donnaient naissance à des papules à l'endroit inoculé, ils ajoutent: « L'apparition de ces boutons est plus faible et moins constante chez les syphilitiques secondaires, dans ce cas apparaissent des boutons de la dimension de grains de millet ou d’une léntille et de nature et de durée analogues à ceux dont nous avons parlé plus haut ».
Ils montrèrent par une série d'expériences pratiquées sur l’homme, que la plupart des syphilitiques, à toutes les époques de la maladie, réagissent vis-à-vis du virus par des réactions locales nettement spécifiques. [ls obtenaient ainsi à la période secondaire en inoculant surtout des produits primaires par leur procédé des poches sous-épidermiques, des papules apparaissant au bout de quatorze jours, se couvrant ensuite de squames
ou de croûtes, durant pendant quelques semaines et guérissant en laissant après elles des cicatrices pigmentées.
Ces lésions étaient d'autant plus accentuées que la syphilis était plus jeune.
La réaction locale était d’ailleurs en à FAPport avec la quantité de virus inoculé.
Les seules exceptions qu'on ait rencontrées parmi les si nombreux essais tentés par les syphiligraphes sont quelques observalions de Cazenave, de Puche, de Richet, de Kôübner, de Sperino, de Wallace.
Elles ont été attaquées souvent et battues en brèche et il faut le dire la plupart avec raison, car il s'agissait d’inoculations soit d’'ecthyma, soit de pus de chancre mou : la plupart de ces accidents de réinoculation survenaient immédiatement sans incubation et se présentaient sous forme de pustules.
Pour admettre la réalité d’une réinoculation, il faut deux conditions : d’abord un temps d'incubation assez long. Il n’est pas nécessaire qu'il atteigne trois semaines, le temps d’incubation moyen du chancre sur un terrain neuf, puisque nous avons vu que, de l’avis de tous les auteurs, les chancres de réinoculation avaient une incubation beaucoup plus courte que les premiers, dix à douze jours, le plus souvent.
La HAVE condition est que ce syphilome de ET se présente au début, soit comme une maculo-papule, soit comme une papule squameuse s’ulcérant peu ou pas, plus tard, mais non pas sous la forme de pustule. Aussi de toutes ces observations, il n'en est que peu à retenir.
Obs. XL (Vipaz et Percacor, Traité des maladies vénériennes, p. 284). — Malade atteint de plaques muqueuses anales. Un vésicatoire est appliqué sur le bras gauche et il est pansé le lendemain 25 juillet 1851, avec de la charpie imbibée de liquides provenant de plaques anales d’un autre malade syphilitique.
Un vésicatoire témoin avait été appliqué au bras droit, le 5 août ; l'endroit où à été appliqué le vésicatoire gauche présente une plaque rouge; à surface inégale qui devient fongueuse avec une circonférence molle d'un rouge brunûtre.
oo
En septembre seulement, on voit la partie centrale de cette plaque former une élevure du diamètre d'un bouton de gilet, sèche et consistante. Pas d'adénopathie. | A
Rollet, Mauriac, M. Hudelo se relusent à voir là une réinfection syphililique parce que l'incubation n'a été que de dix jours, il n'y a pas eu de retentissement ganglionnaire, il n'y a pas eu d'accidents spécifiques ultérieurs. Quelle lésion pourrait done être cette élevure rouge-brun ayant eu une incubation de dix jours sinon, une lésion syphilitique.
Cette lésion, d’ailieurs difficile à classer, ressemble et évolue comme une lésion secondaire, absolument comme les lésions comparables obtenues par Finger et Landsteiner, « syphiloïdes » si l’on veut, mais nettement lésions syphilitiques malgré tout.
Dans la plupart de ces tentatives de réinfection, le virus était pris sur les accidents du sujet lui-même ; dans quelques cas seulement il avait été emprunté à des lésions d'autres malades. Rollet en particulier avait procédé de cette façon. Les résultats
avaient été négatifs également. Pourtant dans un cas! Wallace semble avoir obtenu un résultat positif. Voici son observation.
Obs. X LI {WazLace). — D... atteint de syphilis, infecte sa femme. Les accidents constitulionnels qui se rencontrent chez le mari sont semblables, par leurs caractères, à ceux de la femme. Piusieurs fois le produit de leurs propres ulcérations a été inoculé, sans résultat du mari au mari et de la femme à la femme.
Le 40° jour de l'entrée de D... à l'hôpital, celui-ci ayant encore sur la face interne du prépuce un condylome, des tubercules pisilornes sur la peau du pénis et sur les tonsilles avec une laryngite, le produit de leurs sécrétions fut inoculé à la femme D... qui avait alors sur le périnée el à l'anus des tubercules ; elle présentait en un mot tous les symplômes de la syphilis constitutionnelle,
Premier jour de l'expérimentation. — Hier application d'un vésicatoire sur la cuisse droite, Après avoir enlevé l'épiderme et pratiqué quelques incisions sur sa surface; on le recouvre de charpie imbibée de la sécrétion des tubereules de D... et maintenue à l'aide d'un bandage.
»° jour — La surface vésicatoriée parait cicalrisée, on la laisse découverte.
6° jour. — Cette surface est couvérie d'une croûle épaisse, irrégulière, brune, d'une apparence squameuse, mollasse vers la circonférence.
Te jour. — La croûte n'est plus saillante.
15e jour. — La surface du vésicatoire parait complètement effacée.
26° jour. — Cette surface qui avait paru guérie complètement, est devenue
douloureuse. Elle parait proéminente, ce qui résulle de quelques saillies
y ve ide eM il ls ni ht tien RS nr de“ # ” 7 3 * 4 n ' 1
tuberculo-squameuses de la grandeur d'un pois et qui se touchent par leurs
fonds.
31° jour, — Le point d'inoculation reste saillant ; cependant l'apparence tuberculeuse persiste dans le même état.
35° jour. — La surface du vésicaloire est devenue lisse après que les sail-
lies tuberculeuses se sont élargies et ont päli au centre, de manière à former des anneaux.
Comment peut on interpréter cette observation ? On ne saurait mieux faire que de citer à cette occasion les commentaires de Rollet : « Que voyons-nous chez la femme D..., dit cet auteur ? Une incubation régulière de 26 jours ; puis se montre au point inoculé une lésion tuberculo-squameuse qui, au lieu de se développer régulièrement, suit au contraire une marche décroissante. C’est donc là un fail incontestable de réinoculalion syphililique posilive, opérée à la période secondaire de la syphilis avec un virus étranger au sujet inoculé. »
Wallace donne cette observation comme un exemple de réinoculation positive opérée chez un syphilitique avéc un virus moins épuisé que celui du sujet inoculé. Le mot est inexact,car le virus de D... était plus ancien que celui de sa femme ;il reste à savoir pourquoi il a été plus actif. Est-ce parce queplus riche en tréponèmes ou en tant que virus étranger ? La question est
; encore difficile à trancher. Plus loin, nous citerons une expérience personnelle où la réinoculation a élé faite en même temps avec du virus du malade et du virus étranger, ce deruier ayant paru plus actif lui aussi.
Ce fait n’est pas le seul que Wallace ait observé ; mais il n'entend alléguer ces réinoculations que comme des exceptions confirmant la loi générale de l’irréinoculabilité du virus syphilitique, ces inoculations donnant naissance, dans les casles plus réussis, à des accidents qu'on peut appeler « syphiloïdes » ou à des lésions insignifiantes et abortives.
Le cas de Sperino peut être admis, lui aussi, comme une
superinfection à la période secondaire.
Obs. XLII (Srerino, De la syphilisation, p. 22). — Inoculations au porteur
de virus provenant d'accidents secondaires. Résultats positifs survenant après une période d'incubation de six et de huit jours. — J. D..., 35 ans, entre à l'hôpital le 15 janvier 1851. Elle a un grand nombre de tubercules ulcérés aux mamelons. Elle à été infectée il y a environ deux mois par un enfant qu'elle prit en nourrice. Après un mois et demi d'allaitement, cet enfant mourut dans le marasme, couvert d'une éruption dont elle ne neut préciser la nature.
Avant la mort de cet enfant, if s'était déjà déclaré quelques papules aux mamelons, mais elle n'y avait pas fait attention. Elle n’a jamais eu d'infection antérieure.
17 janvier. — On fait sur la cuisse droite, au moyen d’une aiguille, deux inoculations avec du pus pris sur les tubercules muqueux des mamelons.
23. — Six jours après l'inoculation, on voit un peu de rougeur accompagnée de prurit sur les deux points où l’on avait fait les piqüres.