CHAPITRE XIII
IMMUNITÉ DE LA PEAU ET DES MUQUEUSES
Fondion protectrice de la peau. — Exfoliation de l’épiderme comme moyen pour débarrasser l’organisme des microbes. — Localisation et arrêt des microbes dans le derme. — Intervention des phagocytes dans la défense de la peau.
Elimination des microbes de la conjonctive.— Rôle microbicide des larmes. — Absorption des toxines parla conjonctive. — Protection de la cornée. — Elimination des microbes parla muqueuse nasale. — Protection des voies respiratoires. — Cellules à poussière. — Absorption des poisons par les voies respiratoires.
Prétendue propriété microbicide de la salive. — Rôle des produits microbiens dans la protection de la cavité buccale. — Rôle antitoxique de la salive.
Action antisepti(juc du suc gastrique. — Rôle antitoxique delà pepsine.
Rôle protecteur des intestins. — Absence du pouvoir microbicide des ferments intestinaux. — Fonction protectrice de la bile. — Rôle antitoxique des ferments digestifs. — Rôles favorisant et em|)êcbant des microbes intestinaux. — Destruction des toxines par ces microbes.
Rôle défensif du foie. — Fonction protectrice des organes lympboïques des intestins
Rôle i)rotecteur de la murpieuse des organes génitaux. — Autopuritication du vagin.
Dans les précédents chapitres, nous avons étudié les phénomènes de rimnuinité qui se passent dans l’intimité de l’organisme, dont les portos étaient ouvertes à la pénétration des microbes et de leurs poisons. Tl s’est donc agi presque toujours de l’immunité expérimentale, dont l’étude constitue la laasc fondamentale des connaissances actuelles sur le problème général de l’immunité. Mais, dans la marche naturelle des phénomènes, les choses ne se passent point de cette façon. Souvent les microbes et leurs toxines ne sont pas introduits dans les tissus et le sang directement, à l’aide d’une seringue ou d’un autre instrument quelconque. Les microbes doivent se frayer le chemin eux-mêmes à travers la peau et les muqueuses, tissus qui opposent une résistance plus ou moins sérieuse et efficace ; ou bien ils doivent s’installer à demeure dans les cavités de l'organisme, afin de l’inonder de leurs poisons. Ce sont ces barrières naturelles à l’invasion microbienne que nous devons brièvement passer en revue dans ce chapitre.
La peau constitue un fourreau protecteur d’une grande importance
GIIAPITUE XJll
pour préserver les parties délicates de rorganisine contre l’invasion microbienne. Chez beaucoup d'animaux inférieurs et supérieurs et chez 1 homme lui-meme, la peau devient le siège d’une tlore microbienne, souvent très riche, dans laquelle on rencontre, outre des microbes inotfensifs, de petits parasites plus ou moins redoutables. Les cocci pyogènes, staphylocoques et streptocoques, se trouvent constamment sur la peau humaine, le plus souvent cachés dans la profondeur des canaux des follicules pileux. Ces microbes saisissent chaque occasion favorable pour attaquer l’organisme, provoquant des lésions locales de la peau, telles que boutons d’acné, furoncles, érysipèle, ou bien se généralisant dans le sang et les tissus, comme dans des septicémies et pyémies. A la peau, est donc réservé un rôle très important pour empêcher l’invasion des microhes qui habitent la surface du corps d une façon constante ou qui y parviennent accidentellement avec toutes sortes de souillures.
La peau peut remplir cette fonction protectrice, étant couverte, chez la majorité des animaux, d’une couche peu perméable et plus ou moins épaisse. Chez la plupart des Invertébrés de toutes les classes, la surface du corps est revêtue d’une couche chitineuse, tantôt très mince et capable de se plier et de suivre tous les mouvements du corps, tantôt imprégnée de sels calcaires et très dure, comme la carapace des insectes et des crustacés et la coquille des mollusques. Dans tous les cas, ce fourreau cutané constitue un obstacle formidable à la pénétration des microbes. Même chez des animaux de très petites dimensions, la cuticule mince peut efficacement empêcher l’invasion par ces parasites. Ainsi, les Saprolégniés, ces champignons si meurtriers pour tant d animaux aquatiques, sont très souvent impuissantes pour pénétrer i à travers la couche cuticulaire. Pour franchir cet obstacle, leurs I germes doivent profiter de quelque fissure ou blessure, produite indé- ' pendamment d’eux. Souvent, on observe des Daphnies qui se débarrassent victorieusement des Monospora, à spores en forme d'aiguil- ' les, par un mécanisme que nous avons décrit dans le sixième chapitre.
Les spores de ce parasite sont entourées de globules blancs du sang des Daphnies et sont transformées eniin détritus inotfensif.Mais quelquefois une partie de ces spores fines perforent le revêtement cutané du petit crustacé ; il se produit alors dans la paroi chitineuse une toute petite ouverture qui par elle-même ne présente aucun danger. Mais, dès qu’une spore de Saprolégniée s’en approche, elfe commence aussitôt à pousser son germe k travers le petit trou et dès ce moment le sort
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de la Daphnie est fixé. Incapable d’opposer aux filaments du champignon la moindre résistance phagocytaire, elle meurt envahie totalement par le mycélium.
L’intégrité de la peau étant donc si importante pour la conservation de la vie, il s’est élaboré un mécanisme assez parfait pour la maintenir. Tous les animaux, à n'importe quel degré de l’échelle animale, subissent des lésions et des plaies de la surface de leur corps. Nous (1) avons observé souvent, chez des Daphnies, des blessures prodiiiles par les morsures d'autres animaux aquatiques. La surface de ces plaies se couvre bientôt d’une riche végétation microbienne. Les leucocytes aftluent vers le point lésé et y forment un amas protecteur ; mais en meme temjis, commence ù se produire une prolifération accélérée des cellules voisines de réj)iderme qui ferment la plaie et séparent la peau, reconstituée, des microbes. Tout rentre en ordre et les leucocytes ne tardent pas à se disperser et à regagner le courant sanguin.
Ces phénomènes que l’on peut examiner directement au microscope chez des êtres aussi petits et transparents que les Daphnies, peuvent servir de prototype à une quantité de processus analogues dans toute la série animale. Plus le revêtement cuticulaire est épais et solide, plus il garantit l’organisme contre la pénétration des microbes. M. Cuénot (2) a fait l’observation que les Crustacés, munis d’une enveloppe aussi dure ({ue la carapace des Décapodes, sont complètement désarmés, à partir du moment où les parasites sont introduits dans leurs corps. Ces intrus s'installent tranquillement dans leurs tissus, sans provoquer la moindre réaction phagocytaire, ce qui amène la mort inévitable de fhôte. La protection de l’organisme dans cet exemple est pour ainsi dire en rapport avec l’obstacle opposé par la carapace.
Chez beaucoup de Vertébrés, la peau est aussi recouverte d un fourreau épais et dur, comme les écailles des poissons et des reptiles. L’homme est sous ce rapport moins bien doué, avec sa peau souple et peu épaisse ; cela ne l’empêche cependant pas de se défendre contre la pénétration des microbes parla voie cutanée. M. Saboiiraud (3), dermatologistc bien connu, a donné un aperçu très concis et en même tenq:)S complet du rôle de la peau dans la protection de l’organisme
(1) Archiv f. pathologisc/ie Ànaiomie, I88t. T. XCVI, p. 192.
(2) Archives de Biologie, 1893. T. XIII, p. 2io.
(3) Annales de Dermatologie eide Syphiligraphie, 1900. T. X, p. 729.
CMAIMTRE XIII
contre les microbes. Nous lui empruntons les données qui vont suivre.
La couche épidermique se défend par la production et l’expulsion des cellules cornées. Dans la vie normale de l’épiderme, les cellules des couches profondes se dirigent à la surface, où elles s’exfolient et letomhent. « Il se produit donc une perpétuelle exfoliation des couches mortifiées, et si elles sont microhicnnes, une perpétuelle éviction des microbes qui vivent sur elles. L’épiclermc est dense et ses cellules ont une coque dure ; le microbe n’est pas doué de mouvement, au moins de mouvement utile a sa pénétration. Il no pénètre l’épiderme que par la pullulation sur place, un microbe liait à coté d’un autre, un autre devant lui, et devant lui d autres encore. C’est ainsi qu’ils s’enfoncent entre les cellules accolées comme une racine pénètre dans la teiie , et telle est la résistance des cellules cornées qu’on ne trouve pour ainsi dire jamais de microbes au dedans d’elles, mais entre elles seulement » (p. 731). Les cellules épidermiques, peuplées de microbes, s exfolient et en débarrassent la peau. Souvent ce processus, évoluant constamment et lentement, est invisible ; mais souvent aussi il s exag’ère et se manifeste sous forme de dcsc[uaination des pellicules qui amène réliminalion d'une grande quantité de microbes. Le patient peut garder « dix ans et plus des pellicules sans présenter jamais rien de plus qu’elles. Et combien d’autres infections squameuses chroniques dont l’évolution ne se complique pas même d’une érosion, de la moindre plaie ».
Le tissu conjonctif de la peau humaine se défend bien aussi ; il est extrêmement robuste et représente un véritable tissu d’obstacle et de résistance. La pénétration des parasites y provoque l’épaississement de la trame fibreuse qui amène la localisation du foyer microbien. Pour juger de l’efficacité de cette défense dermique, il n’y a qu’à comparer la marche lente du lupus, cette forme de tuberculose cutanée, avec celle de la tuberculose des poumons ou d’autres viscères, ou bien l’évolution lente du farcin, ou morve cutanée, avec celle de la morve viscérale.
En envisageant de plus près le processus par lequel le derme entoure les intrus d’une capsule fibreuse, on y reconnaît facilement une réaction des macrophages de la peau. Ce sont ces phagocytes qui saisissent les bacilles tuberculeux dans le lupus, se réunissant en cellules géantes et donnant lieu au développement exagéré de fibres conjonclives. iUais, lorsque la peau est menacée d’invasion microbienne,
IMMUNITÉ DE LA PEAU ET DES MUQUEUSES
ce ne sont pas seulement les macrophages locaux, mais aussi les leucocytes qui se mobilisent. Les globules l)lancs migrateurs parcourent répiclerme et la couche du tissu conjonctif. Malgré l’absence d’une circulation lymphatique dans l’épiderme, les leucocytes pénètrent dans cette couche « et sur une coupe d’épiderme normal, il est bien rare de ne pas trouver deci delà quelque leucocyte déformé et aplati, surpris au moment où il se glissait entre les cellules du corps muqueux ou du stratum granulosum ». Dès ipie l’épiderme ou le derme se trouvent, menacés d’invasion microbienne, il se produit aussitôt une accumulation de leucocytes de toutes sortes qui reste microscopique ou prend des proportions visibles à l’œil nu. Souvent répithélium sous-jacent exfolie des squames épidermicpies, remplies de leucocytes ; souvent aussi les foyers leucocytaires du derme se vident, exqnilsant les microbes avee leurs ennemis, les [iliagocytcs.
Les tissus de la peau proprement dite se défendent contre les microbes autant qu’ils peuvent; mais dès que le danger devient plus sérieux, l’organisme expédie à leur secours toute une armée de jihagocytes mobiles. Cet exemple de la défense du revêtement cutané peut servir de prototype pour celle de toutes sortes d’autres régions du corps. A côté d’une action locale, il y a toujours une intervention des phagocytes mobiles ; mais lorsque cette action devient insuffisante, il se produit aussitôt une accumulation des leucocytes beaucoup plus abondante que dans les cas ordinaires.
Comme la peau, les muqueuses sont revêtues d’une couche épithéliale, qui sert de barrière à la pénétration des microbes. Mais tandis que la surface de la peau normale est sèche ou à peine humectée par les produits de sécrétion des glandes cutanées, les muqueuses sont toujours humides, ce (jui constitue un facteurfavorisant la pullulation des microbes. Aussi les muqueuses les plus exposées au contact de l’air et des objets du monde extérieur, renferment toujours une quantité plus ou moins grande de microbes, parmi lesijucls les espèces pathogènes, notamment les staphylocoques, pneumocoques et streptocoques sont les plus fré(]uents. Le rôle de l’organisme, pour, s’en débarrasser, devient plus compliqué que dans la défense de la peau.
La première des miu[ueuses exposées à la contamination par les microbes, est la conjonctive de l’œil. Au moment de la naissance, elle se trouve en contact avec la muqueuse vaginale et lui emprunte quelques-uns de ses microbes, inoffensifs ou pathogènes. Ce sont les larmes qui remplissent la fonction d’écarter le danger qui résulte de ce