CHAPITRE XIII
voisinage et de la présence des microbes dans le sac conjonctival en général. Les ophtalmologistes ont établi qu’elles transportent les microbes dans la cavité nasale par 1 intermédiaire du canal Lacrymal. Dans 1 intention de s assurer de ce fait, M. Bacli (1) introduisait à plusieurs personnes dans le sac conjonctival des bacilles de Kiel et des staphylocoques pyogènes. Des ensemencements des larmes accusaient une disparition très rapide des deux microbes qui passaient dans le liez, où leur présence pouvait être démontrée par rensemencement du mucus nasal sur plaques. Des quantités énormes de bacilles de Iviel, introduites dans le sac conjonctival, étaient transportées en totalité dans la cavité nasale déjà au bout d’une demi-heure en moyenne. Le staphylocoque pyogène persistait plus longtemps à la surface de la conjonctive, mais lui aussi passait en grande quantité par le canal lacrymal dans le nez.
Quelques observateurs, notamment M. Bernheim (2), ont supposé que les larmes, en dehors de leur action défensive purement mécanique, étaient capables de détruire les microbes grâce à leur pouvoir microbicide. M. Bach (/. c.) a soumis cette question à un examen minutieux et est arrivé à ce résultat que plusieurs espèces de bactéries, introduites in vitro dans les larmes de personnes bien portantes ou atteintes de conjonctivites ou de quelques autres maladies oculaires, disparaissent assez rapidement. Les expériences comparatives avec des larmes, préalablement chautlées à 38*' et même à 70®, aboutirent le plus souvent au même résultat, c’est-à-dire à la disparition rapide des microbes introduits. A la suite de ces faits, leur auteur a supposé que ce sont probablement les sels, contenus dans les larmes, qui déterminent leur action bactéricide. Des expériences de contrôle, faites avec la solution physiologique de sel marin et avec ditlerents mélanges de sels minéraux que l’on rencontre dans les larmes, ont en effet démontré à M. Bach qu’il se produit dans ces solutions une disparition pareille des mêmes espèces de microbes. Du reste l’eau de puits et même l’eau distillée lui donnèrent le même résultat. Dans tous les cas, il est évident que, dans les larmes, il n’y a pas de cytase bactéricide, comparable à celle que l’on trouve dans les sérums et autres humeurs qui peuvent renfermer cette diastase phagocytaire. Les expériences avec les larmes chauffées le démontrent clairement. D’un autre côté, ces expériences mômes donnent lieu à la supposition que
(1) Grasfes Archiv f. Ophtalmologie, 1894. T. XL, p. t80.
(2) Beitrage zuv Augenheilkunde, 1893. ï. VIII.
IMMUNITÉ DE LA PEAU ET DES MUQUEUSES
la diminution et meme la disparition des microbes dans les larmes, tiennent en grande partie et peut-etre complètement à une inflnencc agglutina tivc des sels, fait qui a été démontré par plusicnrs observateurs.
Dans tous les cas il est incontestable que c’est le rôle mécanique des larmes qui est le pins important dans la défense de la conjonctive de l’œil contre rinvasion microbienne. Que cette défense ne soit pas toujours suffisante, cela est prouvé par la fréquence des conjonctivites, ainsi que par la facilité avec laquelle certains microbes, inoculés dans le sac conjonctival, provoquent une infection générale. C’est notamment le cas du coccobacille de la peste humaine. Introduit dans le sac conjonctival des animaux sensibles (rat, cobaye, etc.), il passe de là dans la cavité nasale et ne tarde pas à provoquer une infection généralisée et mortelle. La muqueuse de la conjonctive, même parfaitement intacte, absorbe facilement certains poisons. Tout le monde connaît la rapidité avec laquelle l’atropine, introduite dans le sac conjonctival, provoque l’élargissement de la pupille. Mais cette minpieuse peut aussi servir de porte d’entrée aux toxines d’origine microbienne. Plusieurs observateurs et surtout MM. Morax et Llmassian (1) ont démontré que le poison diphtérique instillé sur la muqueuse oculaire en l’absence de toute lésion et de tout traumatisme de la couche épithéliale, provoque des lésions locales qui mettent assez longtemps à évoluer, mais qui aboutissent à la formation de véritables fausses membranes. Néanmoins, on doit admettre que la couche épithéliale intacte de la conjonctive exerce une certaine action défensive contre la pénétration des toxines, mais il suffit d’une faible lésion de cette couche pour faciliter l’absorption du poison diphtérique et la formation des fausses membranes.
La cornée manifeste aussi, tant qu’elle est intacte, une résistance marquée contre la pénétration des microbes et des toxines. Quand elle subit une lésion, son épithélium se répare avec une grande rapidité, comme l’a bien démontré M. Ranvier (2). 11 a établi que les parois de la plaie se ferment par un processus de soudure épithéliale, d'une façon mécanique, sans qu’il intervienne une prolifération précoce des éléments de l’épithélium. Grâce à cette oblitération si rapide, les microlies sont empêchés de pénétrer dans la profondeur de la cornée, ainsi que dans la chambre antérieure de l’œil.
(t) À7inalcs de l'Institut Pasteur, 1898. T. XII, p. 210. (2) Archives d'anatomie mio'oscopir/ue, 1898. T. II, pp.
ciiAi'rrai-: xiii
Nous avons déjà mentionné que la conjonctive de l’œil se débarrasse des microbes introduits surtout en les éloignant mécaniquement et eu les taisant passer par le canal lacrymal dans la cavité nasale, (^elle-ci s en défend à son tour, en utilisant un procédé analogue. Dans ses expériences sur le bacille rouge de Kiel, instillé dans le sac conjonctival de 1 homme, M. Bach a établi (pie ces microbes sont au bout de très peu de temps transportés dans la cavité nasale. En môme temps, il a constaté qu’ils ne restent pas longtemps dans cette dernière et que leur nombre disparaît d’heure en beure. Dans les vingt-quatre heures qui suivent 1 introduction de ces bacilles dans la conjonctive, le plus souvent on n’en trouve plus du tout dans le mucus nasal. Cette expulsion des microbes se fait aussi par la voie mécanique, aidée par les mouvements des cils vibratiles. C’est évidemment grâce à ce moyen ipic la miHjueu.se du nez doit sa pureté relative en microbes. Souvent, en examinant le mucus nasal ou en l’ensemençant sur des milieux de culture, on est étonné du faible nombre de microbes qui se trouvent dans le nez de personnes bien portantes. MM. Thomson et Hewlett (1) sont certainement allés trop loin, en aflirmant que les parties profondes de la cavité nasale sont dans presque 80 ®/o de cas dépourvues de microbes. Mais le fait est certain que dans ces régions on ne trouve qu’un petit nombre des bactéries qui se rencontrent en plus grande abondance dans le conduit extérieur du nez.
Pour expliquer la petite quantité de microbes de la cavité nasale, MM. Wurtz et Lermoyez (2) ont admis l’existence d’une propriété bactéricide du mucus nasal. Ils affirment que le bacille charbonneux, après (juelques heures de contact avec ce mucus, perd sa virulence pour les animaux les plus sensibles, et que plusieurs autres microbes, comme les staphylocoques, les streptocoques et les colibacilles, s’atténuent aussi dans les mômes conditions. Les autres savants qui se sont occupés de cette question sont arrivés à des résultats tout opposés. Ainsi MM. Thomson et Hewlett ont trouvé que le mucus nasal n’était pas bactéricide, mais qu’il empêchait la multiplication des microbes. M. F. Klemperer (3), dans une communication faite au Congrès des laryngologistes de l'Allemagne du Sud, a nié la propriété bactéricide du mucus nasal. 11 n’a jamais pu s’assurer delà destruction des microbes par ce mucus, mais il a observé aussi que
(t) The Lancet., 1897, no 3776, p. 86. British niedic. Journal, 1897, 18 janvier.
(“2) Comptes rendus de la Soc. de Biologie, 1893, p. 7.36.
(3) Münchener niedic. Wochenschr., 1896, p. 730.
IMMÜNITK DF. LA l>E\U FT DFS MUQUEUSES
les l)actéries se reproduisent difficilement dans ce milieu. Ces résultats coiilirment donc la thèse que la défense de la muqueuse nasale contre l’invasion microbienne se fait surtout par l'élimination mécanique des germes très nombreux (]ui y pénètrent constamment. Parmi ceux-ci, il y en a quelques-uns (jui se distinguent par la facilité avec laquelle ils se propagent dans rorganisme, prenant la cavité du nez pour point de départ. Ce sont les microbes de rinllucnza, le bacille de la peste humaine qui, d’après l'avis de })bisieurs observateurs, est très virulent lorsqu’il est introduit dans les narines (1), et le bacille lépreux. Ce dernier, d'après l’opinion de M.M. Coldscbmidt (2j, Sticker (3) et .leanselme (4j, entre souvent dans l’organisme humain par la voie nasale.
Il est certain que l'appareil olfactif débarrasse régulièrement l’air inspiré d’une quantité de microbes qu’il renferme. Ces êtres se déposent sur la muqueuse et sont exj)ulsés avec le mucus nasal. Une partie des corpuscules étrangers, renfermés dans l’air, [)cuvent cependant franchir cette première barrière et pénétrer plus profondément dans la trachée et les bronches, d’où ils sont le plus souvent expulsés au dehors avec le mucus, profitant du concours des mouvements des cils vibratiles.
.Malgré cette double défense, des corpuscules fins et entre autres les microbes peuvent passera travers tous les obstacles et se déposer dans les alvéoles pulmonaires. Ce fait est généralement connu, car depuis longtemps déjà on a décrit sous le nom de « cellules à poussière » (« Staubzellen » des auteurs allemands; des gros éléments mononucléés, fixés dans les alvéoles et renfermant dans leur contenu des granulations d’origine étrangère, le plus souvent des dépôts de suie, de couleur noir foncé. Cette perméabilité du tissu normal du poumon pour les poussières et les corpuscules pigmentés a été bien étudiée et parfaitement démontrée par M. .1. Arnold (o) et ses élèves. Plusieurs observateurs se sont mis aussi à rechercher si les microbes, introduits dans les voies respiratoires, se comportent comme les autres corpuscules étrangers. Un a commencé à faire inhaler par les animaux ou à leur introduire dans la trachée des cultures bactériennes,
(1) Balzaroff, sur la peste pulmonaire, À7i7iales de rhisdtut Pasteur, 1899, p. 38.0.
(2) La lèpre, Paris, 1894.
(3) MÜ7iche7ier 77iedic. WocheTischr . , 1897, p. 1063.
(4) Presse 77ièdicale, 1899, 8 avril.
(o) U7itersachü7uje7i iiber Stauhi/ihalutio7i, Leipzig, 1883.
CilAPlTHl': XIII
provenant de formes pathogènes pour ces espèces. Les résultats, obtenus dans cette voie, ont été fort variés. MM. Morse (1), Wyssokowitcli (â) et Ilildebrand (3) n’ont jamais pu produire la maladie charbonneuse après l’introduction des bacilles du charbon dans le poumon des animaux normaux. Ils considèrent donc le tissu pulmonaire intact comme absolument imperméable aux microbes virulents. M. II. Iluchner (4) avec scs collaborateurs et élèves a soutenu l’opinion contraire. Des lapins, auxfpiels il a fait inhaler les l)actéridies et leurs spores, ont régulièrement pris le charbon mortel. Pour expliquer ces résultats contradictoires, qu’on attribuait aux différences dans la technique employée, on a essayé de perfectionner les méthodes de recherches, en visant principalement le but d’empêcher la pénétration des bactéridies par la plaie de la trachée ou par n’importe quelle voie autre que celle du tissu pulmonaire. M. Gramatchikotf (o) a entrepris, sous la direction de M. Baumgarten, une série d’expériences sur la possibilité pour le bacille charljonneux de traverser le tissu pulmonaire, dans le but de trancher cette question d’une façon définitive. Pour cela, il introduisait par la trachée des lapins et des cobayes une certaine quantité de culture charbonneuse, après quoi il faisait un lavage des voies respiratoires avec une grande quantité de bouillon ou d’eau physiologique. Plusieurs parmi les ^ animaux ainsi traités résistèrent à l’inoculation, d’où M. Gramatchi- | kotf conclut à l’impossibilité pour le bacille du charbon de franchir i la paroi normale du tissu pulmonaire. Il s’est assuré qu’une partie ! des microbes injectés étaient détruits dans le poumon, sans pouvoir i préciser le mode de cette action bactéricide. Comme, dans ces expé- I riences, on introduisait après les bacilles une grande quantité de liquide qui pouvait les éliminer et les transporter dans des endroits, d’où ils ne pouvaient exercer aucune action morbide, et comme aussi | les bactéridies employées étaient d’une virulence douteuse (les injections pour contrôler la virulence dans le tissu sous cutané étaient faites presque toujours avec des quantités de culture plus grandes ' que celles qui avaient été introduites par la trachée), la tentative de
(1) Eingangspforten der Infectionsorganismen, Berlin, 1881.
(2) Mittlieiïungen ans der Brehnier'schen Ileilanstalf, 1899, p. 297.
(3) Experimentelle UntersHchungen üb. d. Eindringen paihogener Microorganismen, Kônigslierg, 1888.
(4) Archiv f. Hggiene, 1887. T. VllI, p. 145.
(5) Arbeiten auf d. Gebiete d. pathologischen Anatomie, elc., Hraunsclnvcig, ■1892. T. I, p. 450.
IMMUNITE DE LA PEAU ET DES MUQUEUSES
M. Gramatchikoff ne peut être acceptée comme probante. Au contraire, les expériences avec l’inhalation des spores, faites par M. II. Buchner, et l’étude des organes des animaux ainsi traités, ne laissent pas de doute sur la possibilité pour le microbe charbonneux d’atteindre rorganisme par les voies respiratoires. Du reste, la « ma-
ladie des chilfonniers » et la « maladie des trieurs de laine », c’est-àdire le charl)on pulmonaire, développé chez l’homme à la suite de l’inhalation des poussières chargées de spores charbonneuses, démontrent bien la possibilité pour la bactéridie de s’introduire par les voies respiratoires. Les mycoses pulmonaires, produites par la pénétration de Y Aspergillus fumigatus chez l’homme, confirment aussi cette conclusion.
jMalgré le fait que le tissu pulmonaire n’est point imperméable aux microbes pathogènes, il ne reste pas moins vrai qu’il accuse une opposition très considérable à l'infection par cette voie. Seulement ce n’est ni l’épaisseur de la paroi, comme pour la peau et les muqueuses, ni rélimination mécanique à l’aide de cils vibratilcs ou de sécrétions qui constituent le moyen de défense des alvéoles respiratoires. Dans ce cas, ce sont les éléments cellulaires qui sont chargés de débarrasser autant que possible le poumon des microbes qui y parviennent. M. Ribbert (1) et ses élèves de Bonn, MM. Fleck (2j et Laehr ont observé ce fait depuis assez longtemps. Ils ont constaté que les spores à' Aspergillns ffavescens et les Staphylocoques, injectés dans les veines ou dans la trachée, pénètrent dans les alvéoles pulmonaires, où ils sont peu de temps après saisis par les « cellules épithéliales » et les leucocytes. M. Laehr a vu que ce phénomène se produit déjà au bout de quelques heures et que les cocci englobés subissent dans l’intérieur des phagocytes une dégénérescence progressive et finissent par disparaître complètement. M. N. Tchistowitch (4j a fait dans mou laboratoire une étude à ce sujet. 11 a observé aussi l’engiobement des microbes pathogènes pour le lapin, tels que la l)actéridie charbonneuse, le coccobacille du choléra des poules et le bacille du rouget des porcs par les « cellules à poussière» des alvéoles. Seulement, àces faits, il a ajouté une autre donnée importante (que nous avons déjà mentionnée dans le quatrième chapitre) à
(1) Der Unterfiang pathngener SchimmelpiUe im Korper, Uonii, 1887. (:2) Die acute Entsündiuig der Lunge, Bonn, 1886.
(3) Ueh. d. UîUergang des StaphglococcHs,e\.c.,\^Q^^^^, 1887.
(4) Annales de l'Institut Pasteur, 1889. T. 111, p. 337.