CHAPITRE XVI
îi4S
à-dirc qu’ils accomplissaient le cycle normal de leur existence et mouraient de leur mort naturelle, ce qui amenait la guérison et Fimmunité. Mais, comme il est facile de le concevoir, il ne lui a pas été possible de démontrer tant soit peu la réalité de cette hypothèse, qui, je crois, n’a été acceptée par personne et iFa même plus été défendue par son auteur.
Sous ce rapport, les attaques dirigées contre la théorie des phagocytes par les bactériologistes ont été toutes ditférentcs. INon contents de la renverser, ces savants ont cherché à bâtir sur ses décombres de nouvelles théories, ca])ables d’expliquer mieux qu’elle les phénomènes de l’immunité. Il faut que je le déclare de suite : ces attaques ont été beaucoup plus importantes que celles venant du clan des pathologistes et anatomo-pathologistes, et elles ont amené des découvertes de la plus grande valeur.
Une expérience de Fodor(l) qui n’était même pas toute neuve, a servi de point de départ d’une grande série de travaux et d’objections, dirigés contre la théorie des phagocytes. Le savant hongrois a constaté que le sang défibriné de lapin était capable de détruire in vitro une grande quantité de bacilles charbonneux. De là, on a conclu que les humeurs de l’organisme vivant possédaient un pouvoir bactéricide suffisant pour expliquer l’immunité contre les microbes infectieux. Le fait de la destruction de la bactéridie par le sang défibriné a été confirmé par un jeune savant américain de grand talent M.Nuttall (2), qui a fait à ce sujet un important travail dans le laboratoire et sous la direction de M. Flügge à Breslau. Il a pu suivre pas à pas, par l’observation des bactéridies sur la platine chauffante, leur dégénérescence sous l’influence du sang défibriné. Cette destruction des bacilles se faisait en dehors des phagocytes. Le même phénomène a pu être constaté par la méthode de cultures sur plaques de gélatine. Les bactéridies, soumises à l’influence du sang défibriné de lapins et d’autres vertébrés, mouraient pour la plus part ou se trouvaient notablement avariées. Le sang, chauffe à 55", perdait complètement son pouvoir l)actéricide.
Ces observations, en tous points parfaitement exactes, donnèrent lieu àM. Flügge (3) et à son assistant 31. Ditter (4) de critiquer vive-
(1) Deutsche med. Wochcnschr., 1886, p. 617 ; Archiv f. Hygiene, 1886. T. IV, p. 129.
(2) Zeitschr. f. Hygiene, 1888. T. IV, p. 353.
(3) Zeitschrift fur hygiene, 1888. T. 1\5 p. 223.
(4) /àû/., p. 318.
APERÇU IllSTOUIOUE DES CONNAISSANCES SUR L’IMMUNITE
ment la théorie des phagocytes. Ces cellules seraient incapal)les d englober les microbes vivants ; ceu.v-ci devraient être préalal>lement détruits par l’action bactéricide des humeurs et ce ne seraient que leurs cadavres qui seraient dévorés par les phagocytes.
M. Flügge basait sa critique sur des rétlexions d’ordre général et sur des observations laites surtout par M. Nuttall. « U n’y a point d’analogie nécessaire — dit le savant hygiéniste de Breslau — entre ren2-lobement de la nourriture et la lutte contre les microbes infec-
tieux, ni entre les substances nutritives et les microbes vivants. » (p. 225). «A la suite des résultats de Nuttall il faut évidemment admettre comme possible que les phagocytes ne sont capables d’englober que des bactéries mortes et qu’ils n ont pas la propriété de débaiiasser l'organisme des agents infectieux vivants » (p. 226). Le passage suivant est surtout significatif. <( Lorsqu’on examine sans parti pris une série de préparations qui montrent les rapports entre les phagocytes et les bactéries dans plusieurs maladies infectieuses, les phagocytes se présentent tantôt comme victimes des bactéries qui continuent leur marche triomphante, tantôt ils produisent l’impression de tombeaux. disposés en grande quantité derrière la ligne de bataille et après la lin de la lutte. Au contraire, ils ne s'imposent nullement comme des ajipareils meurtriers, dont l’organisme attaqué sc servirait pour sa défense » (p. 227).
Ces arguments ont été considérés par un très grand nombre de savants de tous les pays comme tout a lait sultisants pour luinei la théorie des phagocytes. La pro[)riété bactéricide des humeurs est devenue le mot d’ordre d’une grande cpiantité de recherches visant toujours le même but : remplacer le rôle de la phagocytose par celui du pouvoir bactéricide des humeurs. Il est absolument inutile de fatiguei le lecteur par rénumération d’un nombre trop considérable de publications, parues sur ce sujet dans toutes les langues européennes. Mais il n’est [>as possible de passer sous silence les travaux de quehpies-uns des principaux partisans de la théorie humorale de l’immunité.
La première [ilacc parmi ces travaux appartient certainement au mémoire de 31. v. Behring ( I ) sur l'immunité naturelle des rats blancs contre le charbon. Comme nous l'avons déjà dit dans le sixième chapitre de ce livre, M. v. Behring a découvert la propriété très remarquable du sang de rat de détruire les bacilles charbonneux avec une
(1) Centralhhttl fur /> linisclir Mef/icin, 1K88, n® 88.
CIIAI’ITRE XVI
tics grande rapidité. Ce savant n’hésita pas à en conclure que cette propriété bactéricide du li(juide doit amener une forte résistance du rat contre le charbon. Il y aurait donc dans ce cas un exemple dans lequel 1 immunité ne dépendrait en aucune taçon de la phagocytose, mais aurait pour seule cause une propriété purement humorale.
Dans le hnt d établir si la propriété bactéricide du sang’ est bien la cause générale et essentielle de ritnmunité naturelle ou acquise, ]M. V. Bebiing exécuta, en collaboration avec M. Nissen(l), une longue séiie d expériences, dont les résultats n’ont pas confirmé leur prévision. Ils ont constaté que chez des animaux, bien vaccinés contre quelques bactéries (notamment le vibrion de Gamaléia, ou V.Metchnihoioii), le liquide sang'uin ac(juiert nu fort [)ouvoir bactéricide spécifique, mais eu meme temps ils se sont assurés que le sang, meme des animaux bien immunisés, était le plus souvent incapable de tuer les microbes. La propriété bactéricide s est donc présentée, d’apres leurs recherches, comme un caractère non général et d’importance limitée. Ces faits ont même amené M. v. Behring à abandonner la théorie du
pouvoir bactéricide des humeurs comme explication de rimmunité.
C est a Munich surtout que cette théorie a trouvé des partisans chaleureux. M. Lmmericb a annoncé déjà au Congrès inteiaiational d'hygiène, tenu a Vienne en 1887, que dans le sang de la[)ins, vaccinés contre le bacille du rouget des porcs, se produit une substance antiseptique d’une activité remarquable. C’est à elle, et non aux phagocytes, qu il attribua le rôle exclusif dans cet e.xemple d’immunité acquise. Plus tard M. Emmericb (2) a développé cette opinion dans un travail fait en collaboration avec M. di Mattéi. Nous pouvons nous abstenir ici de rapporter le contenu de leur mémoire, ainsi (]ue la critique de leurs conclusions, car ceci a déjà été fait dans notre neuvième chapitre. Contentons-nous de dire que nos propres expériences, ainsi que celles faites plus tard par M. Mesnil, ont démontré l’inexactitude des affirmations de M. Emmericb.
Un autre bactériologiste muniebois, iM. II. Buchner, se prononça d abord (3) cl une façon très favmrable à la théorie des phagocytes. Il la considérait comme plus capable d’expliquer la généralité des phénomènes de 1 immunité que sa propre théorie localiste plus ancienne. Mais peu à peu, il s’est déclaré en opposition formelle avec la théorie
(1) Zeitschrift für Ihjgiene, 1890. T. VIII, p. 412.
(2) Fortschritte der Medicin., 1887. T. V, p. 6.^3.
(3) Mi'mchener medicin. Wochenschr., 1887,
APERÇU HISTORIQUE DES CONNAISSANCES SUR L’IMMUNITÉ
cellulaire de rimnuiiiité et a passé entièrement dans le camp de ses adversaires. Il ( l) adopta complètement la théorie Immorale de 1 action bactéricide des humeurs, au sujet de laquelle il exécuta plusieurs travaux importants. Il a pu facilement confirmer la découverte de M. Nuttall de la disparition du pouvoir microbicide après le chauflage du sang défibriné a 55'’, et il a ajouté à cette notion fondamentale l^eaucoup d’autres faits de grande valeur. Il a démontré le rôle des sels dans l’exercice de ce [louvoir bactéricide et a insisté beaucoup sur le fait que ce pouvoir dé[)end de la présence d’une substance particulière de nature albuminoïde, à hupielle il a donné le nom ({alexine. i\[. lluclmer (*2) a combattu avec succès l’idée que j avais exprimée et d’après laquelle la propriété bactéricide des humeurs se réduirait en majeure partie à une action plasmolytique du sérum sanguin sur certains microbes.il est incontestable que mou hypothèse n est applicable que très partiellemeut et que la plus large part dans 1 action bactéiicide des humeurs revient aux alexines. M. Buchner facilita aussi 1 étude de cette action, par la démonstration que les globules rouges d espèce étrang'ère subissent, sous l’iutluence du sang et des séiums, une influence globulicide tout à fait comparable à celle qui s’exerce vis-àvis des microbes.
Tandis que MM. Fliïgge, v. Behring et beaucoup d’autres anciens partisans de la théorie bactéricide des humeurs rabandonnèrent plus ou moins pour l'explication de l'immunité, M. Buchner lui resta fidèle et essaya de la soutenir autant que possible, aidé par la collaboration de ses élèves.
En France cette théorie humorale a été adoptée surtout par M. Bouchard (3) et ses élèves, parmi lesquels je dois citer surtout MM. Charrin et Boger. Ils cherchèrent à la confirmer par des recherches personnelles, dont la majeure partie fut exécutée avec le bacille du pus bleu. Ces savants la développèrent surtout en ce (pii regarde 1 immunité acquise. La comparaison du mode de développement du bacille pyocyanique dans le sérum des animaux sensibles et des animaux vaccinés de meme espèce, les persuada de la grande importance de rinflucnce des humeurs Dans les cas où celles-ci se montraient incapables de tueries microbes, elles exerçaient sur eux une influence nuisible, soit en les atténuant dans leur virulence, soit en les modifiant
(1) Centralblatt f. Bakteriologie, 1891. T. X, p. 7-27.
(2) Centralh. f. Bakteriologie. 1890. T. Vil, p. 6o.
(3) Les microbes pathogènes. Paris, 1892.