CHAPITRE XVI
entrant en combinaison chimique avec les groupements moléculaires des microbes et des cellules animales. Pour M. Bordet, l’alexine d’une même espèce animale est toujours la même substance. M. Ehrlicli soutient énergiquement la pluralité des alexines qu'il désigne sous le nom de compléments.
Cette controverse a donné lieu à un échange de vues des plus intéressants et a conduit à des expériences d’une remarquable ingéniosité ; mais il faut bien avouer que tous les points en litige ne sont pas encore définitivement réglés. 11 est évident que nous sommes ici en présence d une nouvelle voie de recherches qui promet les résultats les plus féconds pour la science.
Nous avons exposé dans plusieurs chapitres de cet ouvrage les éléments fondamentaux de la théorie de M. Ehrlich. On a pensé souvent que celle-ci se trouvait en contradiction de principe avec la théorie des phagocytes, mais nous avons déjà fait remarquer que cette opinion ne peut pas être acceptée. Il est vrai que M. Ehrlich admet que les ferments bactériolytiqiies et cytotoxiques que nous avons appelés cytases (alexines, ou compléments), circulent à l’état dissous dans le plasma sanguin, tandis que, d’après la théorie des phagocytes, ils se trouvent à l’état normal dans l’intérieur des phagocytes. Mais cette opinion n’a rien à faire avec la base de la théorie des récepteurs, ou des chaînes latérales de M. Ehrlich, d’après laquelle les antitoxines et certains autres anticorps (substance intermédiaire) sont considérés comme des produits détachés des cellules ayant une affinité pour les toxines et les produits microbiens.
La théorie des phagocytes cherche à établir le rôle de ces cellules dans la destruction des microbes. Elle admet que les manifestations vitales des phagocytes, telles que la sensibilité, la mobilité et la voracité, constituent une condition essentielle pour débarrasser l’organisme des microbes, car le vrai ferment bactéricide est renfermé dans l’intérieur des phagocytes, sauf les cas de phagolyse. La destruction des microbes suit les lois qui dirigent la résorption des éléments figurés en général. Cette résorption est en dernier lieu l'œuvre de deux ferments digestifs solubles, dont l’un (fixateur) est facilement excrété par le phagocyte dans les plasmas du sang et des exsudats. La théorie des phagocytes cherche à établir ces principes d’une façon aussi précise que possible, mais elle ne s’est pas risquée à pénétrer dans la profondeur des phénomènes de la digestion intracellulaire qui se confondent avec l’action des ferments solubles en général. Or ce problème est encore loin d’être suffisamment résolu.
APERÇU HISTORIQUE DES CONNAISSANCES SUR L'IMMUNITE
jMalgré les objections très nom lire uses, dont les principales ont été déjà mentionnées, la théorie des pliagocytes, dans les limites indiquées, n'a non seulement pu être renversée, mais s’est consolidée de plus en plus, grâce aux nombreux travaux exécutés depuis sa fondation. ('/est pour cette raison que l’opposition s’est calmée dans ces dernières années et que, dans beaucoup d'ouvrages, les opinions exprimées sont devenues plus favorables au rôle de la phagocytose dans rimmunité.
Bientôt après le Congrès d'hygiène en 1891, la Société pathologicjue de Londres a consacré plusieurs séances à la discussion de la question de rimmunité. Beaucoup de savants éminents ont pris part à ces débats ({ui ont été, en général, favorables à la théorie des phagocyles(l ).
Au Congrès international d’hygiène, tenu à Budapest en 1894, il a été de nouveau question de l’Immunité. M. Buchner (*2) a lu un rapport dans lequel il a beaucoup insisté sur l’origine leucocytaire des alexines, considérant que ce fait est particulièrement capable de rapprocher la théorie bactéricide des humeurs de la théorie des phagocytes. Seulement, les alexines, sécrétées par les leucocytes, devaient exercer leur rôle principal dans les plasmas du sang et des exsudais. La phagocytose n’interviendrait (jue d’une façon secondaire, pour englober les microbes, déjà tués ou gravement avariés par les alexines des humeurs.
Dans son dernier résumé de la question, présenté au (jougrès international do Médecine de Paris en 1900, M. Buchner (3) maintient sa théorie des sécrétions leucocytaires. ^lais il fait déjà un pas de plus pour se rapprocher de la théorie des phagocytes, au moins en ce qui concerne l’immunité naturelle. 11 consent à admettre « que 1 activité ])hagocytaire a, dans beaucou]) de cas, une importance décisive pour vaincre les processus infectieux, notamment dans les cas où les alexines sécrétées n’ont pu amener qu’une atténuation passagère des bactéries dans leurs fonctions vitales. Dans ces conditions, les bactéries Il ont pu être modifiées qu’autaut que leurs fonctions chimiques ont été transformées dans un état latent, duquel elles jiourraicnt re^cnir à leur pleine énergie vitale, si précisément les phagocytes ne se trouvaient là pour les en empêcher », Dans tous les cas, cette coiicep-
(t) British medical Journal, 1892, pp. .978, 492, 89t, 60t. Un couri résumé de celle discussion a élé donné dans la Deutsche triedic. H ochenschr., 1892, p. 296.
{‘i) Münchener medicin. Wochenschrift, !89t, p. 717.
(3) Ibid., 1900, p. 1198.
CHAPITHE XVI
tion est loin de raiicicniie tbéoricj d’après laquelle les phagocytes étaient considérés comme capables d’englober uniquement des bactéries mortes ou inoffensives.
Un second adversaire de la théorie des pha gocytes^ M. v. Behring (^l), lui assume une place non seulement dans certains exemples de rimnumité naturelle, mais même dans quelques cas d'immunité acquise, comme dans l’exemple de l’immunité des moutons vaccinés contre le cliarbon, exemple que nous avons cité dans notre huitième chapitre (v. plus haut p. 25o).
Il serait trop long d’exposer ici le changement d’opinions sur les théories de rimmunité qui s’est manifesté durant ces dernières années. Nous nous contenterons de citer quelques exemples qui nous seront fournis par les adversaires les plus déclarés de la théorie des phagocytes. Ainsi M. Flügge, dont rintcrvenlion contre cette théorie cellulaire,a été très catégorique en même temps qu’elle se manifestait en faveur de la théorie humorale, a été amené à résumer son opinion dans son (( Traité d'hygiène ». Dans sa première édition de 1889, il s’exprime (2) de la façon suivante : « Les nouvelles recherches rendent cependant probable que les phagocytes saisissent dans de beaucoup la plus grande majorité des cas les agents infectieux non vivants, mais déjà morts et que par conséquent ils ne sont nullement propres à jouer un rôle défensif. Au contraire, il est prouvé que le sang et le plasma sanguin des animaux à sang chaud possèdent la propriété de détruire en un temps très court des quantités énormes de bactéries pathogènes »... etc. Dans la quatrième édition du même traité, publiée en 1897:, nous trouvons à l’endroit correspondant (3) le passage suivant : « Les nouvelles recherches rendent cependant probable que la théorie de M... n’est pas en état d’expliquer le processus de l’immunité d’une façon complète ». Ce passage est suivi d’un développement dans un sens plutôt conciliant et éclectique.
Prenons comme second exemple le « Traité de bactériologie » de M. Günther, très répandu dans l’original et en traductions. Dans la première édition de 1890 (4), la théorie des phagocytes est rapidement jugée « comme n’ayant pas pu résister à la critique ». Dans la cinquième édition du même ouvrage (o), publiée en 1898, cette théorie
(1) Encyclop. Jahrbücher, 1900. T. IX, p. 203.
(2) ürundriss (1er J/i/giene, 1889, p. 487.
(3) Id., 4» cdilion, 1897, i).507.
(4) Einführuuf/ in das Studiam der liakterioloQie, 1890. j). 146.
(.6) Id., .6» édilion, 1898, p. 273.
AlM<:i\ÇU H1ST0RIQÜI-: DES CONNAISSANC!' S SUR L’IMMUNITÉ
5Cü
il’est plus traitée de cette façon. On lui fait une place parmi les théories de riininunité et on essaie de la concilier avec la théorie humorale, à peu près dans le sens de M. Buchner.
Un changement dans la même direction peut être constaté aussi dans l’opinion de M. Charrin. Dans la première édition de sa « Pathologie générale infectieuse », ce savant (1 ) s’est déjà placé à un point de vue éclectique au sujet des théories de rimmunité. Mais le rôle qu’il accorde aux phagocytes est dépendant et secondaire, tandis que celui des propriétés humorales est mis au premier plan. Dans la seconde édition du même ouvrage, parue 7 ans plus tard (2j, l’importance de la phagocytose est reconnue d’une façon beaucoup plus large, comme on peut en juger d’après les passages suivants : « Pour ma part, j’ai toujours admis la pliagocytose; j’ai également toujours admis l’e.xistence de principes humoraux spéciaux ; dès 1888, j’ai montré, i?i mvo^ que les germes se modifient hors des cellules; mais je ne savais pas de quels groupes d’éléments anatomiques dérivaient ces principes, j’exagérais leur importance, et c’est en fixant cette origine, cette importance, qu’on peut rapprocher les deu.x théories » (p. 2o0). « Un définitive, la défense repose sur ces deux grands processus, activités cellulaires, phagocytisme en première ligne, puis influences humorales, les unes bactéricides, nuisibles aux germes vivants, les autres antitoxi([ues, nuisibles à leurs sécrétions » (p. 253).
Tandis que la théorie des [diagocytes s’est consolidée par la démonstration : P que les phagocytes, dans les cas d’immunité, englobent et détruisent les microlies vivants et virulents, sans que ceux-ci soient préalablement dépouillés do leurs toxines ; 2“ que les phagocytes absorbent les substances toxiques ; 3® (jue les phagocytes renferment les cytases bactéricides et produisent les fixateurs, les théories humorales, malgré tous les soins apportés pour les soutenir, n ont jamais pu être développées sous forme do théories tant soit peu générales. Quelques savants, dès le début très sympathiques aux théories humorales, ont essayé de les résumer dans leur cnsenilile. Ainsi M. Stern 3) et plus tard M. Frank (i) ont publié des rapports sur les traviuix concernant les propriétés des humeurs et leur rôle dans 1 immunité. Uos rapports ont été rédigés avec beaucoup de soin et dans un grand
(1) T/y//Ve de médecine de Charcot, Roiiciiard cl Rrissaud. T. I, 1891, pp. “2l9-'2:t0.
(2) Id-, 2e édition, 1898. T. k pp. '2.;i0-2.'it.
(3) Cenlralbl. f. alluem. Pafholoi/ie, 189'<. T. V, p. 212.
(4) Lubarscli n. Ostortag. Enjehnisse dev nlUjem. Pathol, clc , 189.'). I Ahthei- Inn;/, p. 384.
CHAPITUE XVI
esprit criinpartialitc. Voici comment iis résument la question. M. Stern est arrivé à ce résultat qu'il est impossible « de démontrer d'une façon constante l’existence de rapports entre l’action bactéricide du sang et rimnumité dans toutes les iid'ections. Dans quelques cas, ces rapports sont cependant si manifestes que, pour ces exemples. le lien causal entre les deux facteurs est extrêmement probable ». M. Frank s’exprime de la façon suivante : « 11 résulte avec la plus grande évidence que l’immunité d’un animal — immunité innée ou acquise — ne correspond avec la propriété bactéricide du sang que dans quelques cas exceptionnels. Comme seul animal, absolument sensible au charbon et dont le sang est entièrement dépourvu de propriété bactéricide, on ne peut à l’heure actuelle citer que la souris ». « L’action bactéricide du sérum sanguin est un fait qui, sans aucun doute, présente une grande importance biologique ; mais elle ne peut sûrement être la cause générale de l’immunité, ni innée, ni acquise ».
On a essayé de revivifier la théorie humorale, soit en admettant que la substance bactéricide n’est autre chose que la sécrétion éosinophile ou pseudoéosinophile des leucocytes (Kanthack), soit en supposant que la destruction des microbes dans l’organisme nécessite avant tout l’intervention de la substance agglutinative, dissoute et répandue duns les humeurs (Max Gruber). Ces deux suppositions ont été exposées sous forme préliminaire, sans qu’il ait été possible de les ériger en théories. Aussi elles ii’ont plus été soutenues pendant ces dernières années.
Il est incontestable qu’aucune des théories humorales de l’Immunité n’a pu se maintenir ni résister aux faits nombreux accumulés pendant ces dernières années.
La contradiction si flagrante entre le pouvoir bactéricide des humeurs et rimmunité s’est expliquée par la circonstance que les substances microbicides restent chez l’organisme vivant dans l’intérieur des phagocytes et ne s’en échappent que lorsque ces cellules ont subi des lésions. Le fait, si bien constaté par M. Gcngou,quele plasma sanguin est dépourvu du pouvoir bactéricide, a donné le coup de grâce à la théorie microbicide des humeurs qui ne peut plus être maintenue.
Les théories humorales, basées sur les propriétés antitoxique et préventive des humeurs, ne peuvent prétendre qu’à une application restreinte. Ces propriétés ne se rencontrent que dans rimmunité acquise et encore elles ne sont pas constantes. Bien des cas d’immunité
APERÇU HISTORIQUE DES CONNAISSANCES SUR L’IMMUNITÉ
acquise contre les microbes ne sont accompagnés d’aucun pouvoir antitoxique et dans plusieurs exemples de cette immunité les humeurs ne manifestent môme pas de propriété [)réventive.
Il n’y a qu’un élément constant dans l’immunité innée ou acquise qui est la phagocytose. L’extension et l’importance de ce facteur ne peuvent plus être niées.
Il est bien prouvé que les phagocytes sont des cellules sensibles qui réagissent contre les agents morbides, organisés ou non. Ces cellules englobent les microbes et absorbent les substances solubles. Elles saisissent les microbes vivants et aptes à exercer leur effet nuisible, et les soumettent à l'inlluence de leur contenu cellulaire, capable de
tuer etde digérer les microbes ou bien de les empêcher dans leur action pathogène. Les phagocytes agissent grâce à leurs propriétésvitales et à la faculté d’exercer une action fermentative sur les agents morbides. Le mécanisme de cette action n’est pas encore définitivement éclairci et il est à prévoir que les recherches futures auront un champ vaste et fertile en poursuivant cette voie.
L’état actuel de la question de l’immunité ne constitue dans le développement de la science biologique qu un stade capable de bien des perfectionnements.