CHAPITRE VII
mation aseptique, comme dans les cas de résorption des cellules, il se produit dans rimmunité antimicrobicnne une intlammation septique au point de pénétration de microljes. Dans cette inflammation la rougeur et la chaleur sont faibles, la partie liquide de 1 exsudât est insignifiante, mais ce qui la caractérise surtout, c’est la quantité de leucocytes qui arrivent vers l’endroit menacé. Dette constance de la réaction inflammatoire dans rimmunité naturelle est une des meilleures preuves en faveur de l'opinion que l’inflammation est un phénomène utile pour l’organisme, surtout dans sa lutte contre 1 invasion microbienne. Comme nous avons consacré au développement de cette thèse tout un volume sur la pathologie comparée de l’inflammation, nous pouvons bien nous passer ici de la discuter à nouveau. Depuis la publication de notre livre, il a paru un l)on nornln’e d’articles sur l’inflammation, mais aucun d'eux n’a infirmé en quoi que ce soit les bases fondamentales de la théorie phagocytaire de l’inflammation. L idée que ce phénomène constitue réellement une réaction salutaire de l’organisme est acceptée actuellement par un très grand noml)re de sav'ants de tous les pays. Il est donc inutile de la détendre encoie une fois.
Dieu que dans le mécanisme intime de 1 inflammation, il reste encore un certain nombre de i)oints insuffisamment élucidés, il est hors de doute que la sensitjilité des éléments cellulaires qui y jouent un rôle, en est un des facteurs essentiels. Les eellules nerveuses qui commandent la dilatation vasculaire, les cellules endothéliales qui livrent passage aux leucocytes et ces leucocytes mômes qui s échappent des vaisseaux, pour se diriger vers l’endroit de pénétration des microbes, tous ces éléments doivent être impressionnés d’une façon particulière. Dans l'immunité naturelle, les phagocytes manifestent une chimiotaxie positive et cette forme de sensibilité est une condition indispensable pour que l’immunité existe et que les microbes disparaissent.
Dans la luiilième leçon de notre livre sur 1 intlammation, nous
avons déjà exposé les faits fondamentaux, sur lesquels repose la doctrine de la chimiotaxie des leucocytes. Durant ces dix dernières années, on a réuni des documents nombreux corroborant les résultats, obtenus d’abord par MM. Leber, IMassart et Ch. Bordet et confirmés depuis par un très grand nomljre d observateurs.
Tandis que dans la résorption des gloliules sanguins et des cellules animales en général, ce sont surtout les macrophages qui interviennent, dans l’immunité naturelle contre les microbes, la chimiotaxie
LE xMÉGANISME DE L’IMMUNITÉ NATURELLE CONTRE LES MICROBES 187
positive se manifeste par les micropliages encore plus que par les macrophages. Lorsque l’on examine un exsudât inflammatoire et que l’on constate une majorité prépondérante de micropliages, on est sûr de 1 intervention des microhes dans ce cas. Même, dans les exemples où ce sont principalement les macrophages qui détruisent les microhes (comme dans le cas de résistance de rorganisme animal contre les bacilles tuberculeux)^ au début, il se produit un fort afflux des microphages. La sensibilité de ces deux catég'ories principales de [ihagoeytes accuse souvent une ddléronce incontestable. Nous n’avons qu’à rappeler au lecteur rexcmple des spirilles, englobés et détruits exclusivement par les macrophages de cobaye qui seuls manifestent une chimiotaxie positive suffisante. Dans beaucoiq) d autres exemples dininiunité naturelle, le rôle des macrophages s’efface au contraire devant celui des micropliages.
Après s être ra[)prochés des envahisseurs, los phagocvtes mobiles accomplissent dans 1 immunité naturelle un second acte physiologique qui consiste dans rcnglobement des microbes. Quelquefois les leucocytes dévorent d’un seul cou]) des amas en fiers de ces êtres et accomplissent leur fonction en un temps très court. Dans d’autres cas, surtout lorsqu il s agit de microbes très mobiles, comme les spirilles d übermeyer ou de Sacharoff, l’englobement se fait avec plus de difficulté et exige des manifestations particulières. C’est ainsi que, pour dévorer un spirille, les macrophages de cobaye envoient des prolongements coniques très longs. Jamais nous n’avons pu observer, dans 1 englobement des microbes, de procédés comparables à celui par lequel les macrophages s’emparent de globules rouges d’oiseaux ou d autres cellules animales.
Quelques observateurs ont émis cette opinion que les microbes pénètrent spontanément dans l’intérieur des cellules et n’ont pas besoin d’être englobés à l’aide de prolongements protoplasmiques des phagocytes. 11 est incontestable que certains microbes peuvent parvenir dans le contenu cellulaire, indépendamment de tout acte de phagocjJose. Tel est le cas du parasite malarique et de ses congénères qui pénètrent dans les globules rouges. Seulement, dans cet exemple, il s agit d’organismes amiboïdes, bien capables de perforer la paroi de 1 hématie à l’aide de leurs pseudopodes. Les bactéries, ne possédant jamais de mouvements amiboïdes, sont privées de cette faculté de pénétrer dans l’intérieur des cellules. Il y a bien quelques cas très
CIIAIMTIIE VU
rares, où cette pénétration se présente. Ainsi, Bizzozero (1) a décrit des spirilles de l’estomac du chien, qui se rencontrent dans l’intérieur des cellules épithéliales. Mais ici ces bactéries très mobiles pénètrent dans l’intérieur des vacuoles, ouvertes a la surface. 1 robablenient attirés par les sécrétions épithéliales, les spirilles s’approchent des cellules et profitent de petites ouvertures pour passer dans la vacuole sécrétrice. Dans la presque totalité des cas, au contraire, les bactéries vivantes et meme très mobiles, ne sont point capables de pénétrer dans l'intérieur des cellules. Ainsi, lorsque l’on observe des spirilles de la fièvre récurrente ou de la septicémie des oies au voisinage des leucocytes, on les voit souvent exécuter des mouvements en tire-bouchon très vifs à la surface de ces cellules, sans jamais pouvoir y pénétrer. Au contraire, lorsque le leucocyte envoie un prolongement vers le spirille, renglobement se fait en peu de temps. Dans des exsiidats charbonneux ou dans la rate des animaux morts du charbon, on voit très souvent des quantités très grandes de bactéridies au voisinage immédiat des leucocytes ou des cellules de la pulpe sphénique, sans qu'un seul de ces microbes se trouve dans l’intérieur de ces éléments. Jamais non plus on ne voit les bactéries (qui se développent abondamment dans une goutte d’exsudat, extrait de l’organisme) pénétrer dans l'intérieur des leucocytes morts, situes ^ côté d’elles. On voit au contraire que les microbes poussent en dehors des leucocytes voisins et occupent les espaces libres entre ces
cellules. ^
M. Almquist (2) a décrit récemment un procédé, giAce auquel les
microbes peuvent pénétrer dans l’intérieur des leucocytes morts. Il prélève des leucocytes du sang des mammifères, les mélange avec des bactéries et centrifuge le tout pendant quelque temps. Il a pu s’assurer qu’après un contact peu prolongé, les microbes se retrouvent dans l’intérieur des leucocytes. M. Almquist exclut, dans ce phénomène, la phagocytose proprement dite, c'est-à-dire l'englobement des microbes par des mouvements actifs des leucocytes ; seulement, il ne donne pas de preuves suffisantes que les cellules, dans ses expériences, étaient réellement mortes. 11 pense que la température relativement basse (au-dessous de 15«) excluait la possibilité de mouvements amiboïdes des leucocytes d’animaux à sang chaud. Mais ce raisonnement
(1) Archiv für rrâkroskoinsche Anatomie, 1893. T XLII, p. 146.
02) Zeitschrift für Ilygiene. T. XXXI, p. 507. Voir lu cntiquc de M. Podu-yssotsky dans les vh-cA/res' russes de Pathologie, 1899. 1. ^ 111, p. -UT.
Llîl MliCANISME DE L’IMMÜNITÉ NATURELLE CONTRE LES MICROBES 189
ne correspond pas à la réalité, car il est incontestable — et nous avons pu nous assurer à maintes reprises de revactitude de ce fait — (pie les leucocytes de l liornine et des vertébrés à sang chaud sont liien capables de se mouvoir et d’engloljer des corps étrangers à une température inlérieure à Dans tous les cas, rensemble des données, dont nous avons cité {ilus haut (piehjues exemples, ne laisse subsister aucun doute sur ce fait que l’englobement des microbes, dépourvus de propriétés amiboïdes, se fait à 1 aide de mouvements actifs du protoplasma vivant des leucocytes. Pour dissiper tous les scrupules du lecteur, je n’ai (ju’à rappeler l’exemple, cité dans le précédent chapitre, de la conduite des leucocytes dans le péritoine de cobayes, inoculés avec des streptocoques et des Proleus, d’après les recherches de i\l. lîordet. Les leucocytes de la cavité péiitonéale laissent les stre[)toco(jues virulents se développer librement, sans en englober aucun, tandis que les bacilles Proleus^ injectés plus tard, sont dévorés au bout de très [)cu de temj)s et se retrouvent tous dans 1 intérieur des mêmes phagocytes. Cet exemple, si démonstratif, do la chimiotaxie positive (vis-a-vis du h. Protcus] et négative (vis à- vis du streptoco(|ue), est en même temps la meilleure preuve de ce fait que 1 englobement des microbes est un acte physiologi(]ue, vital, et non pas un simple phénomène de pénétration mècani(]ue des microbes dans le protoplasma mou des leucocytes.
On pensait autretois que les leucocytes, chargés de microbes, leur fournissent un bon milieu de culture et leur servent en plus de véhicules de transport d un endroit à 1 autre dans rorganisme vivant, (letto opinion a été affirmée un grand nombre de fois, sans que jamais ou en ait apporté une preuve. A présent, il est bien démontré qu’elle est erronée. Les microbes trouvent dans l’intérieur des phagocytes, a (pielques rares exce[)tions pr(‘s, un milieu très défavorable. Ils y périssent le plus souvent, ou bien, lorsqu’il s’agit de microbes tus lésistants, comme les bacilles tuberculeux chez des animaux réfractaires ou les endos[)ores de (pichpics bactéries, sans être* toujours détruits, ils y sont em[)êchés de germer et de se reproduire.
IMus tard, on a émis cette autre opinion (pie les phagocytes ne sont capables d’englober (pie des microbes tués préalablement par ipielque substance qui se trouve en dehors de ces cellules défensives. (>ette opinion est tout aussi erronée que celle que nous venons d’ana- Ijsei. Les phagocytes sont parfaitement en état de saisir et de dévorer des microbes bien vivants. Aous n’avons qu’à, rappeler à ce propos
CtIÂi>ITRE VII
les faits que nous avons cités dans le précédent chapitre au sujet des bactéridies vivantes, englobées par les leucocytes de différents animaux, ou bien Tbistoire des spirilles très vivants qui conservaient leur mobilité jus(ju'au moment où ils finissaient d être englobés par les prolongements protoplasmiques des leucocytes de cobayes. L’observation in vitro a permis aussi, comme il a été relaté dans le meme chapitre, de constater l’eiiglobemeiit des Infusoires flagellés vivants par les leucocytes d’animaux réfractaires.
Ces faits, déjà assez nombreux, ne sont pas cependant les seuls qu’on pourrait donner en faveur de cette thèse fondamentale que les plia gocytes possèdent tous les moyens de s’incorporer des microbes vivants. Déjà, dans mes premiers travaux sur la phagocytose, j’ai cité l’exemple de cellules amihoïdes, chez des Invertébrés, renfermant des bactéries mobiles (1), et celui des leucocytes de gi'cnouille, remplis de bacilles mobiles (2) d’une septicémie artificielle. Depuis, le nombre des cas semblables s’est considérablement accru, llien n’est plus facile que d’observer la phagocytose de microbes vivants in vitro. On prend une goutte de lymphe de grenouille et on lui ajoute un peu de bacilles pyocyaniques. Bientôt après, on peut assister à la lutte des leucocytes avec des bactéries très mobiles et observer dans 1 intérieur des vacuoles digestives des bacilles exécutant des mouvements actifs très prononcés.
Le même résultat peut être obtenu par une autre méthode, capable en même temps de nous renseigner sur la virulence des microbes englobés par les phagocytes. On a souv'^ent émis cette idée que les phagocytes ne saisissent que des bactéries, dépouillées de leur virulence par une action humorale préalable, et on a cherché en conséquence une propriété atténuatrice des liquides de l’organisme. iSous avons déjà répondu à cette objection dans notre précédent chapitre par la citation de cas, dans lesquels l’exsudât des animaux réfractaires, ne renfermant que des microbes englobés par les phagocytes, se montrait cependant très virulent pour les animaux sensibles. Cette question a été surtout débattue à propos du charbon de grenouilles, au sujet duquel on a exécuté plusieurs travaux, dont le résultat final est tout à fait précis. Les bacilles, englobés par les leucocytes de ces batraciens, conservent pendant longtemps leur complète virulence. Des exsudais qui ne contiennent que des bactéridies intrapbagocy-
(1) Arheiten des zool . Institiites su 'Wien., i88r5. T. V, p. 160.
(2) Biologisches Centralblatt, 1883, p. 562.
LIi MECANISME DE L’IMMUNITÉ NATURELLE CONTRE LES MICROBES 101
taires^ dont la plupart ont déjà perdu la propriété de se colorer de la façon normale par les couleurs d’aniline, produisent néanmoins le charbon mortel chez des animaux sensibles, comme la souris et le cobaye. M. Mesnil a établi le même fait pour i’exsudat des [)oissons d’eau douce, réfractaires au charbon. La meme règle s'a[)pli(jue également aux exsudais des ehiens et des poules, inoculés avec la bactéridie.
Longtemps avant ces expériences sur le charbon, Pasteur (1) avait déjà constaté ([ue le virus du choléra des [)oules (jui {jrovoque chez le cobaye une atfection bénigne, donnant lieu à la formation d’abcès, conserve pendant longtemps sa virulence dans le pus Lorscpi’il injectait à des lapins une petite quantité de |:)iis de cobaye, développé au point d inoculation du coccobacille du choléra des poules, les lapins succombaient à l’infection généralisée et rapide. De[)uis on a pu se convaincre que, chez le cobaye, ces microbes deviennent facilement la proie des leucocytes dans les exsudais.
La règle est donc générale (]ue chez les animaux, doués d’immunité naturelle, les phagocytes saisissent des microbes vivants, ayant conservé leur virulence primitive.
Une fois à l’intérieur des phagocytes, les microbes sont entourés par un liquide clair, dont raccumnlation forme des vaeuoles, ou bien 1 s so it lo^es diiectement dans le protoplasma. Dans les deux cas, ies microbes sont soumis à une digestion qui, le plus souvent, les dissout complètement. Il n’est pas toujours facile de se rendre compte des conditions dans lesquelles s’accomplit cette digestion intracellulaire. Autrefois (2), j’employais une solulion faible de vésuvine pour me rendre compte de l’état dans le(juel se trouvent les microbes englobés par les leucocytes. 11 a été possible d’établir que les bactéries vivantes restent incolores dans cette solulion, landis que les bactéries mortes se colorent en brun plus ou moins foncé. Grâce à cette réaction, j’ai pu fournir une des preuves de ce fait que les bactéries englobées sont, dans le cas de l’immunité, tuées dans l’intérieur des phagocytes. L'emploi du rouge neutre {Neufralrofh) d’Lhrlich nous donne d’autres renseignements très précieux. Cette couleur, très inoflénsive pour les éléments vivants, est en même temps un excellent indicateur de réaction acide ou alcaline. M. Tlato (3), à lireslau,
(1) Comptes rendus de V Académie des Sciences, 1880. T. XC, p. 952.
(2) Annales de V Institut Pasteur, 1887. T. I, p. 325.
(3) Archiv fur mikroskopisc/ie Anatomie, 1900. T. LVl, p. 868.